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Crise financière et capital fictif

publié par Temps critiques, le jeudi 13 novembre 2008

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TEMPS CRITIQUES

HORS SÉRIE novem­bre 2008

CRISE FINANCIÈRE ET CAPITAL FICTIF

« La ten­dance néc­ess­aire du capi­tal est : cir­cu­la­tion sans temps de cir­cu­la­tion ; cette ten­dance est la dét­er­mi­nation fon­da­men­tale du crédit et des inven­tions de crédit du capi­tal. D’un autre côté, le crédit est donc aussi la forme sous laquelle le capi­tal cher­che à se poser différent des capi­taux par­ti­cu­liers ou que le capi­tal par­ti­cu­lier cher­che à se poser en tant que capi­tal à la différ­ence de ses limi­tes quan­ti­ta­ti­ves (…) Le plus grand rés­ultat que le crédit apporte dans cette voie c’est le capi­tal fictif ; en outre le crédit appa­raît en tant que nouvel élément de concen­tra­tion, de des­truc­tion de capi­taux en des capi­taux par­ti­cu­liers cen­tra­lisés. D’un cer­tain côté, le temps de cir­cu­la­tion de l’argent est objec­tivé (…) L’anta­go­nisme du temps de tra­vail et du temps de cir­cu­la­tion contient toute la théorie du crédit, dans la mesure où l’his­toire de la cir­cu­la­tion inter­vient »

Karl Marx Fondements, tome II. Anthropos, p.171-172.

PARTIE I

LE CRÉDIT CETTE FORME NÉCESSAIRE DU CAPITAL

Dès ses débuts, le capi­ta­lisme n’a pu se satis­faire de l’usure pour accu­mu­ler les moyens de pro­duc­tion et dével­opper la cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses qui deve­naient néc­ess­aires à son expan­sion. Il a dû créer un système de crédit qui repose sur une capa­cité à capter la plus-value pro­duite par le tra­vail sala­rié. L’intérêt est alors conçu comme la rému­nération de l’uti­li­sa­tion du capi­tal-argent prêté à l’emprun­teur, c’est-à-dire sur le profit réalisé par le capi­ta­liste. Le système du crédit cons­ti­tue un cir­cuit monét­aire spé­ci­fique dont la logi­que finan­cière n’est pas stric­te­ment dép­end­ante de la sphère de la pro­duc­tion et de la cir­cu­la­tion. Le crédit a pu alors être assi­milé à du capi­tal fictif. Chez Marx, le capi­tal fictif concerne sur­tout le dével­op­pement du capi­tal par actions, les trai­tes, etc. autant de caté­gories qui relèvent plutôt du capi­tal finan­cier, au même titre que la Bourse . Cette concep­tion ne conduit donc pas à une trans­for­ma­tion de l’appréh­ension du concept de capi­tal lui-même quand la valeur tend à n’être plus qu’une représ­en­tation. Pour Marx le capi­tal fictif n’est encore qu’une varia­ble extéri­eure (dans Le Capital, elle n’appa­raît qu’au milieu du livre III ) et à son époque le système de crédit ne peut vrai­ment être appelé capi­tal fictif car il repose encore sur la cou­ver­ture de l’étalon-or. Toutefois, dans le Livre III, Marx indi­que que la mon­naie de crédit tend à se sub­sti­tuer à la mon­naie-or et que son expan­sion est indép­end­ante des rés­erves de la banque cen­trale . Cela lui permet de mettre l’accent sur la crise qui serait révélée par un défaut de cou­ver­ture ou par des bulles spé­cu­la­tives . Ainsi, la contra­dic­tion de la mon­naie-crédit est qu’elle nie la mon­naie-or. Nous voyons ici que l’ana­lyse de Marx est limitée par sa pér­iode his­to­ri­que où une démo­né­tisation de l’or est encore un pro­ces­sus impen­sa­ble et une auto­no­mi­sa­tion de la mon­naie-crédit par rap­port à la mon­naie-or pas plus pen­sa­ble « qu’une éman­ci­pation du pro­tes­tan­tisme par rap­port au catho­li­cisme ». Même s’il est men­tionné par Marx, le capi­tal fictif ne peut véri­tab­lement être pensé car la valeur n’existe pas encore en dehors de sa sub­stance. Pour Marx, comme pour l’éco­nomie clas­si­que, la richesse est une gran­deur objec­tive qui repose sur la théorie de la valeur tra­vail . La vio­lence des rela­tions monét­aires qui est le propre de la société mar­chande est donc com­plè­tement négligée. Marx ne peut encore penser le capi­tal finan­cier comme la forme-valeur du capi­tal à l’éch­elle mon­diale, comme la forme qui lui permet de se dép­asser et se dével­opper au-delà de ses limi­tes pro­duc­ti­ves. C’est que la science éco­no­mique en général ne s’inter­roge pas sur la nature des phénomènes monét­aires. Bien plus, elle les évacue de son corpus théo­rique. Les pos­tu­lats qui fon­dent cette évac­uation sont jus­te­ment les théories de la valeur qui contre­car­rent une véri­table théorie de la mon­naie . L’idée est celle d’une éco­nomie pure et ration­nelle qui se déga­gerait de l’arbi­traire, du pou­voir, de la croyance, donc de tout ce qui fonde les rap­ports sociaux et poli­ti­ques. Les rap­ports d’éch­anges sont vus comme des rap­ports entre égaux. Pour les deux théories de la valeur, la cohésion des éch­anges pro­vient d’une qua­lité com­mune aux mar­chan­di­ses (le coût de pro­duc­tion réduit au temps de tra­vail ou l’uti­lité du pro­duit). Ce qui est logi­que pour les clas­si­ques et les néo-clas­si­ques qui pen­sent en termes de contrat et d’équi­libre devient aber­rant pour les marxis­tes censés penser en termes de déséq­ui­libre obli­ga­toire, de vio­lence de classe et de pou­voir. C’est comme si cette vio­lence de classe ne venait qu’après coup, dans l’exploi­ta­tion du tra­vail. Pour Marx, la vio­lence de l’Histoire est toute entière conte­nue dans la divi­sion du tra­vail et c’est du tra­vail que nais­sent les besoins. D’où la fameuse for­mule du Manifeste du Parti com­mu­niste : « De chacun selon son tra­vail à chacun selon ses besoins », censée expri­mer la différ­ence entre la phase socia­liste de la révo­lution et la phase com­mu­niste. En natu­ra­li­sant les besoins, Marx revient en arrière en réha­bi­litant une valeur d’usage qu’il était censé avoir dépassée dans sa défi­nition de la mar­chan­dise comme unité indis­so­lu­ble de la valeur d’usage et de la valeur d’éch­ange . A partir de là, il ne peut reconnaître aucun espace au désir, au pou­voir, à la puis­sance. La vio­lence n’existe qu’au sein du rap­port de tra­vail. La mon­naie a donc sur­tout une réalité ins­tru­men­tale et le crédit est vu comme un moyen tech­ni­que d’anti­ci­per la valeur future. Nous sommes dans un modèle de dével­op­pement capi­ta­liste qui repose encore sur la prégn­ance des rap­ports de pro­priété et les contrain­tes régulières que les cré­anciers font peser sur les débiteurs à tra­vers des ins­ti­tu­tions finan­cières chargées d’absor­ber les ten­sions et de différer les dettes. Il s’agit de rés­oudre la contra­dic­tion entre temps de tra­vail et temps de circu-lation. Or pour Marx, la théorie du crédit ren­ferme tout l’anta­go­nisme entre temps de tra­vail et temps de cir­cu­la­tion. Dans le crédit, il y a bien encore équi­val­ence, mais avec le futur. Toutefois, dans Le Capital, Marx ne par­lera plus de capi­tal fictif mais de capi­tal por­teur d’intérêt qui exprime un fétich­isme du capi­tal, une valeur qui s’engen­dre elle-même . Pour conclure sur cette petite intro­duc­tion théo­rique, on peut dire que pour Marx comme pour les clas­si­ques la mon­naie est neutre et ce ne sont que des chocs aléat­oires qui font réap­paraître la ques­tion de la mon­naie. Dans ce cas, toute l’atten­tion va se repor­ter sur l’État comme nous pou­vons le voir dans la situa­tion actuelle.
- Soit pour louer son inter­ven­tion, fac­teur d’ordre parce qu’il est le seul acteur global capa­ble de rés­oudre les conflits d’intérêt et de redon­ner confiance en la mon­naie publi­que. En effet, le crédit cons­ti­tue une pri­va­ti­sa­tion par­tielle de la mon­naie. C’est la posi­tion actuelle de Sarkozy et des différ­entes auto­rités monét­aires ral­liées d’un coup à une vision poli­ti­que de l’inter­ven­tion de l’État comme garant de la repro­duc­tion d’ensem­ble.
- Soit pour le dén­oncer comme étant à la racine du para­si­tage des éch­anges et de l’acti­vité éco­no­mique par la création monét­aire qui serait une façon, pour lui de s’acca­pa­rer les riches­ses alors que l’éco­nomie n’aurait vrai­ment besoin que de mon­naies privées (posi­tion de Hayek et des conser­va­teurs amé­ricains, prin­ci­paux oppo­sants à l’exis­tence de ban­ques cen­tra­les et à une mon­naie sou­ve­raine). Alors que pour nous, dans la société mar­chande, la mon­naie est liée à des pro­ces­sus de socia­li­sa­tion et elle ne prés­up­pose pas une sub­stance sociale. Elle est un élément cen­tral de la repro­duc­tion qui, aujourd’hui que nous sommes arrivés à un stade ultime de sa démat­ér­ia­lisation, exerce son « pou­voir » sous la forme para­doxale de l’évan­esc­ence. Pouvoir qui ne s’affirme qu’en réap­para­issant comme le signe de la tota­lité, un signe capa­ble de modi­fier la réalité . L’argent, en tant que puis­sance de repro­duc­tion, repro­duit à la fois lui-même et le monde de la pro­duc­tion qui est sa condi­tion. Ce pro­ces­sus ne peut que s’ampli­fier dans le contexte d’un marché mon­dia­lisé où la cir­cu­la­tion se fait cir­cu­la­tion pro­duc­tive. L’argent tend à se faire com­mu­nauté qui ne tolère rien en face d’elle et sur­tout pas l’ancienne com­mu­nauté du tra­vail. On retrouve là une muta­tion anthro­po­lo­gi­que pro­duite par une moné­ti­sation des rap­ports sociaux qui est à la base de l’indi­vi­dua­lisme social et démoc­ra­tique. Quand le capi­tal finan­cier était encore représenté par les petits ren­tiers, bou­ti­quiers ou usu­riers, l’oppo­si­tion pri­maire au capi­tal pou­vait pren­dre la forme d’une oppo­si­tion entre hommes (par exem­ple dans l’anti-sémit­isme des pogroms). Mais aujourd’hui qu’il prend la figure abs­traite du procès de tota­li­sa­tion du capi­tal, il est plus dif­fi­cile de trou­ver des leur­res qui puis­sent servir de boucs émiss­aires. Quelques PDG à salai­res exor­bi­tants et quel­ques béné­fici­aires de para­chu­tes dorés ne font pas une cible suf­fi­sante et cré­dible pour tous ceux qui réc­ri­minent sans remet­tre en cause l’ensem­ble des rap­ports sociaux.

La fonc­tion pri­mor­diale du capi­tal fictif aujourd’hui Ces condi­tions ori­gi­nel­les de dével­op­pement du capi­tal fictif vont chan­ger à la fin du XIXe siècle avec la dis­pa­ri­tion des mon­naies dont les pièces représ­entaient une valeur en or ou en métaux précieux et la création des mon­naies-billets et des mon­naies écri­tures ban­cai­res, celles qu’on nomme jus­te­ment mon­naies fidu­ciai­res car il faut que son pos­ses­seur fasse confiance à une banque et à l’État qui garan­tis­sent sa valeur. En effet, la mon­naie fidu­ciaire est privée de toute valeur intrinsèque et elle cir­cule de façon de plus en plus excéd­ent­aire par rap­port à son équi­valent-or sup­posé la vali­der socia­le­ment et ins­ti­tu­tion­nel­le­ment. Cela reste vrai même dans le cas d’un système monét­aire inter­na­tio­nal orga­nisé comme l’était celui du Gold Exchange Standard. En effet, l’argent en cir­cu­la­tion a conti­nué à être évalué en référ­ence à l’or parce que l’argent n’est pas essen­tiel­le­ment une chose matér­ialisé ou du moins matér­ia­li­sable, mais une représ­en­tation de la valeur. Or, dans la tra­di­tion marxiste, la défi­nition de l’argent comme forme de la valeur est limitée à la fonc­tion de l’argent comme équi­valent général des mar­chan­di­ses, c’est-à-dire qu’il incarne une quan­tité de tra­vail abs­trait. Cela vient du fait que Marx, dans le Livre I du Capital, fait une ana­lyse de la cir­cu­la­tion simple des mar­chan­di­ses dans laquelle l’argent méd­ia­tise l’éch­ange entre des mar­chan­di­ses qui ont comme point commun d’être des pro­duits du tra­vail abs­trait. Cette défi­nition ne cor­res­pond pas du tout à la situa­tion réelle qui rend compte de la fonc­tion contem­po­raine de l’argent : celle de créateur d’argent sans aucun équi­valent dans la cir­cu­la­tion. Pourtant, dans les Théories de la plus-value, Marx parle bien d’un argent créé à partir de rien dans le rap­port capi­tal-tra­vail, parce que le salaire sera établi dès l’ins­tant où la force de tra­vail est com­mandée par le dét­enteur du capi­tal. Ce der­nier achète et vend avant l’alié­nation réelle de son argent parce que le système du sala­riat lui garan­tit, à l’avance, le com­man­de­ment sur la force de tra­vail . Avec le capi­tal glo­ba­lisé d’aujourd’hui, cette fonc­tion de moyen de paie­ment créée ex nihilo (le capi­tal fictif) devient pri­mor­diale alors que décroît la fonc­tion tra­di­tion­nelle d’équi­valent général qui mesure la valeur dans l’éch­ange. C’est seu­le­ment dans une crise comme celle de sep­tem­bre-octo­bre 2008 que cette der­nière fonc­tion reprend de l’impor­tance à partir du moment où des agents éco­no­miques cher­chent à conver­tir des titres de richesse en richesse matéri­elle. Mais cette crise est « nor­male ». Elle ne vient pas sonner le glas du capi­ta­lisme, mais sim­ple­ment signa­ler que celui-ci n’est pas capa­ble de tenir tout ce qu’il promet. Ce sont seu­le­ment « les excès » du modèle qui peu­vent engen­drer des rés­ultats per­vers et catas­tro­phi­ques (obli­ga­tions pour­ries, junks bonds, maquillage des comp­tes, béné­fices fic­tifs, gon­fle­ment des chif­fres d’affaire, déto­ur­nements de fonds). L’exem­ple de la faillite d’Enron (sep­tième société amé­ric­aine par son chif­fre d’affaire) avait déjà montré que les contre-pou­voirs de contrôle (com­mis­sion offi­cielle de sur­veillance, agen­ces de nota­tion, gran­des ban­ques cré­dit­euses) ne fonc­tion­naient pas car tous adhèrent au modèle et le cou­vrent jusqu’à la der­nière extrémité. Sur la base de la théorie de Marx, la crise des années 30 a été ana­lysée comme suit. Le mou­ve­ment du capi­tal fixe est forcément pro-cycli­que et le capi­tal fictif par­ti­cipe de la valo­ri­sa­tion dans la mesure où il ne fait que l’anti­ci­per. L’écart entre prix et valeur est alors normal, mais dès qu’il y a dys­fonc­tion­ne­ment, le capi­tal fictif reste pro-cycli­que (dit autre­ment, il épouse tou­jours le sens du cycle) et donc cons­ti­tue un fac­teur aggra­vant de la sur­pro­duc­tion et de la spé­cu­lation comme l’a montré la crise de 1929. Cela se ter­mine par une déf­lation telle que les prix se réa­lignent sur le niveau des valeurs. Toute l’ana­lyse s’effec­tue dans les prés­upposés de l’éco­nomie clas­si­que et en par­ti­cu­lier de Ricardo, c’est-à-dire selon une concep­tion de la mon­naie simple voile et moyen de l’éch­ange . Une concep­tion qui est en grande partie celle du Marx du Capital qui voit la crise monét­aire à tra­vers la crise de la fonc­tion d’interméd­iation de l’argent et donc de la cou­pure en deux phases pro­pres à l’acte d’éch­ange. C’est ce prés­upposé que Keynes ― éco­nom­iste hété­rodoxe qui ne se réfère à aucune théorie de la valeur pour fonder son ana­lyse de la richesse ― met à mal avec l’idée de la mon­naie comme agent actif, de la mon­naie comme dési­rable en elle-même. Il se place réso­lument du point de vue de la demande (consom­ma­tion + inves­tis­se­ment) et non de l’offre (la pro­duc­tion). Le capi­tal fictif devient alors, dans cette pers­pec­tive, non un élément de la crise mais un élément de sortie de crise, un élément contra-cycli­que par injec­tion de l’extérieur du cir­cuit du marché, de liqui­dités qui autre­ment n’y seraient pas entrées à cause des anti­ci­pa­tions pes­si­mis­tes des entre­pre­neurs. C’est ce qui sera appli­qué dans le New Deal roo­se­vel­tien, mais aussi dans les fas­cis­mes, avec les poli­ti­ques de déficit budgét­aire pour finan­cer les grands tra­vaux (Tenessee Valley amé­ric­aine, assèc­hement des marais pon­tins ita­liens, auto­rou­tes alle­man­des) puis par tous les pays pen­dant la pér­iode 1945-1975. C’est une der­nière ten­ta­tive du capi­tal pour domi­ner à tra­vers le tra­vail (cf. les poli­ti­ques de plein-emploi de l’après Seconde Guerre mon­diale). Pendant cette pér­iode, le capi­tal indus­triel reste pré­do­minant, mais déjà le rôle inter­ven­tion­niste et régu­lateur de l’État , comme l’action des ban­ques et sur­tout celle de la banque cen­trale sont des éléments clés des trans­for­ma­tions struc­tu­rel­les de ce sec­teur. Dès lors, la création de capi­tal fictif n’est plus conjonc­tu­relle mais struc­tu­relle. Elle par­ti­cipe au pas­sage à la domi­na­tion réelle du capi­tal. Par exem­ple, en France, la restruc­tu­ra­tion gaul­liste de l’appa­reil pro­duc­tif, ainsi que son ouver­ture puis son inser­tion au sein de la CEE, don­nent lieu à une refonte com­plète du système des ban­ques. La natio­na­li­sa­tion des quatre gran­des ban­ques de dépôt, la fin de la divi­sion stricte entre ban­ques de dépôts et ban­ques d’affai­res, la men­sua­li­sa­tion et le vire­ment auto­ma­ti­que des salai­res de tous les sala­riés sur des comp­tes cou­rants vont per­met­tre de lancer une seconde phase de la « société de consom­ma­tion ». En effet, le crédit aux ménages, mais aussi aux entre­pri­ses, va pou­voir s’ados­ser aux nou­veaux dépôts dont la masse devient sans com­mune mesure avec la situa­tion antéri­eure. Ce qui est étonnant dans la crise actuelle, c’est qu’elle confirme une des affir­ma­tions majeu­res de Keynes, celle de la « pré­fér­ence pour la liqui­dité » à tra­vers des pro­duits dérivés qui per­met­tent de faire comme si les biens et ser­vi­ces étaient de l’argent comp­tant ; alors qu’elle en contre­dit, parallè­lement, une autre, c’est-à-dire qu’à une aug­men­ta­tion du revenu réel cor­res­pond une pro­pen­sion mar­gi­nale à épargner plus impor­tante en valeur rela­tive que la pro­pen­sion mar­gi­nale à consom­mer. Or les sala­riés amé­ricains ont fait exac­te­ment le contraire en aug­men­tant leurs reve­nus réels par une uti­li­sa­tion mas­sive du crédit et une épargne quasi nulle. En Europe, l’infla­tion fut l’arme des États pour réd­uire la pres­sion sala­riale et le rés­ultat en fut là aussi une insuf­fi­sance de l’épargne des ménages. Cette insuf­fi­sance de l’épargne va amener une modi­fi­ca­tion des pra­ti­ques des ban­ques vis-à-vis de leurs clients. Elles vont leur pro­po­ser des pro­duits finan­ciers attrac­tifs (par exem­ple, les SICAV monét­aires en France qui per­met­taient à la fois de main­te­nir la liqui­dité des prêts et de déd­uire des impôts une partie des gains) avant même que le marché finan­cier ne s’impose à l’ancien marché monét­aire avec le dével­op­pement des actions et obli­ga­tions dans des systèmes de por­te­feuilles col­lec­tifs per­met­tant de créer un action­na­riat de sala­riés. Ce que le gaul­lisme avait pro­jeté, une asso­cia­tion capi­tal-tra­vail par l’action­na­riat ouvrier qui rénovait les pro­jets tra­di­tion­nels autour d’une « troi­sième voie » ni capi­ta­liste ni com­mu­niste, mais qui main­te­nait la cen­tra­lité du tra­vail comme condi­tion de l’asso­cia­tion a échoué en tant que tel, mais s’est imposé sous une forme qui met au centre le revenu dis­po­ni­ble indép­end­amment du rap­port sala­rial. En tout cas, dès les len­de­mains de 68, un ter­reau fer­tile pour une révo­lution anthro­po­lo­gi­que est déjà bien préparé…à partir du moment, bien sûr, où on reconnaît notre déf­aite et qu’on accepte d’en faire le bilan et donc qu’on décide de se pen­cher sur la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux et ses conséqu­ences du point de vue des anta­go­nis­mes de clas­ses.

La crise des années 70 et la « révo­lution du capi­tal » La crise des années 73-74, révélée par le dou­ble­ment du prix du baril de pét­role, conduit à une der­nière ten­ta­tive de sauver la pri­mauté du capi­tal indus­triel dans la valo­ri­sa­tion en menant d’une part une poli­ti­que anti-infla­tion­niste de crédit cher et de dés­end­et­tement et d’autre part, une poli­ti­que d’atta­que contre la valeur de la force de tra­vail de façon à inver­ser la ten­dance antéri­eure d’un par­tage de la valeur ajoutée favo­ra­ble aux salai­res. Mais pres­que parallè­lement, on voit se mettre en place tout un panel de nou­vel­les mesu­res :
- l’inconver­ti­bi­lité du dollar (1971) est à l’ori­gine une mesure poli­ti­que de refus des États-Unis d’appli­quer des mesu­res déf­lati­onn­istes pour rés­orber leurs déficits. Elle consa­cre aussi l’absence de limite au dével­op­pement du capi­tal fictif qui n’a plus dés­ormais de référent objec­tif . Le dollar flotte à la baisse ou à la hausse mais domine tou­jours car ses mou­ve­ments erra­ti­ques sont dét­erminés par les chan­ge­ments de poli­ti­que amé­ric­aine : le dollar s’affirme comme valeur-puis­sance qui repose autant sur sa capa­cité à capter la richesse qu’à la pro­duire. Nous revien­drons sur ce point dans notre cri­ti­que de la théorie de l’impér­ial­isme.
- la mise en place de chan­ges flot­tants et de droits de tira­ges spéciaux , consa­crant la part dét­er­min­ante prise par le capi­tal fictif dans la valo­ri­sa­tion au niveau global ;
- la création d’une orga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC) afin de ne pas replon­ger dans les affres d’un retour au pro­tec­tion­nisme et éventu­el­lement à une éco­nomie de guerre comme dans les années 30 ;
- les ren­contres régulières entre États domi­nants (après l’écr­ou­lement du bloc de l’Est : G7 puis G8) ;
- le pas­sage à la glo­ba­li­sa­tion et le déclin du marché monét­aire au profit du marché finan­cier. Dans l’infla­tion des années 60-70, le capi­tal a eu cons­cience de « jouer sa peau » car elle représ­ente un état de crise per­ma­nent. Les poli­ti­ques anti-infla­tion­nis­tes ont représenté une ten­ta­tive de repro­duire les contra­dic­tions à un autre niveau, celui dans lequel le capi­tal fictif réussit à se déb­arr­asser de la ques­tion des taux d’intérêt (dés­interm­édiation ban­caire et accès direct au marché finan­cier pour les entre­pri­ses).
- une ten­dance à « la valeur sans le tra­vail » dans le sec­teur indus­triel, qui engen­dre une perte de cen­tra­lité de ce sec­teur au profit du sec­teur des ser­vi­ces dans le procès de tota­li­sa­tion du capi­tal . Au cours des années 70, les aug­men­ta­tions des prix des ser­vi­ces furent supéri­eures à celles des pro­duits indus­triels ce qui entraîna un dép­la­cement des capi­taux d’un sec­teur vers l’autre. Dans les années 90, les capi­taux se déplacèrent du secondaire et du ter­tiaire tra­di­tion­nel vers le sec­teur finan­cier. La rému­nération de ces capi­taux fut de plus en plus avan­ta­geuse et a permis des gains rapi­des. Ces gains n’eurent rien de fic­tifs et les titres cotés en bourse s’envolèrent. Comme ces prix n’arrê­tèrent pas de monter alors que les prix des biens et ser­vi­ces bais­saient dans une pér­iode de dés­inf­lation due aux gains de pro­duc­ti­vité, le dép­la­cement de richesse s’est effec­tué de l’intérieur vers l’extérieur du sec­teur de la pro­duc­tion, vers l’extérieur de « l’éco­nomie réelle » comme le diraient nos mora­li­sa­teurs du capi­tal. Mais il n’y a aucune « éco­nomie de casino » là-dedans ; juste une péréq­uation des pro­fits par ces hedge funds (fonds d’arbi­trage) qui par­ti­ci­pent à l’allo­ca­tion opti­mum de capi­tal-argent dis­po­ni­ble en choi­sis­sant à l’intérieur des différ­entes formes de pla­ce­ments et lieux de pla­ce­ment ceux qui sont les plus ren­ta­bles. Ils accé­lèrent le pro­ces­sus de cir­cu­la­tion et donc la forme liquide tout en uni­fiant les niveaux de ren­ta­bi­lité. C’est une nou­velle façon d’abou­tir au taux moyen de profit. La pro­lifé­ration des pro­duits dérivés pour parer aux ris­ques (garan­tir des pro­fits sans pertes) répond elle aussi à une logi­que éco­no­mique et c’est seu­le­ment sur des pro­duits dérivés à haut risque que l’on pour­rait parler d’éco­nomie de casino.

Le capi­tal, c’était la valeur en procès, mais il appa­raît main­te­nant que pour le capi­tal, la valeur c’est le capi­tal en procès ! Ce procès de valo­ri­sa­tion est le mou­ve­ment général du capi­tal et non pas le seul procès de tra­vail vivant comme source de la valo­ri­sa­tion. Il est donc aber­rant de parler du capi­tal finan­cier en tant que para­site du capi­tal pro­duc­tif car aucune caté­gorie du capi­tal ne s’auto­no­mise vrai­ment, mais toutes sont des figu­res de la tota­lité du capi­tal sur longue pér­iode. Le capi­tal n’a pas de forme pri­vilégiée et il y a iden­tité de tous les capi­taux et non pas déd­oub­lement capi­tal réel/capi­tal fictif. Dans cette iden­tité de tous les capi­taux on a encore la cadu­cité de la loi de la valeur qui, par défi­nition, les caté­go­rise et les sépare. Il n’y a plus à parler en termes de valo­ri­sa­tion et déva­lo­ri­sation et on peut donc aban­don­ner le terme de valeur au sens marxiste, pour dire qu’aujourd’hui, c’est tout bon­ne­ment le capi­tal qui attri­bue la valeur. Pour lui, tout est pro­duc­tif de sur­va­leur. Dans cette pers­pec­tive, le mou­ve­ment du capi­tal dis­so­cie l’espace et le temps (celui de la pro­duc­tion et de la cir­cu­la­tion) pour les recons­ti­tuer à sa façon, mais en s’empa­rant du futur. Le capi­tal est valo­ri­sa­tion dans le temps. Entre le présent et le futur, le crédit joue son œuvre, mais il n’est plus le simple moyen qui comble le hiatus entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion. Lorsque la valeur s’auto­no­mise, le capi­tal fonde le crédit en lui assu­rant sa propre base (cf. l’endet­te­ment public). Le capi­tal peut exis­ter en dehors de sa sub­stance, ce que Marx affirme aussi bien dans le Livre II que dans le Livre III du Capital, mais dans les limi­tes du dével­op­pement du capi­tal de son époque. Dans ce mou­ve­ment, le capi­tal réa­lise son mou­ve­ment posi­tif (il s’affirme en tant que capi­tal fictif), mais par cela, il va au-delà de ses limi­tes et englobe le mou­ve­ment négatif. Il n’y a plus, en ten­dance, de contra­dic­tion entre temps de la pro­duc­tion et temps de la cir­cu­la­tion.

Fictivisation du capi­tal et orga­ni­sa­tion de la société capi­ta­lisée selon trois niveaux

Dans un texte de 2003, Loren Goldner s’affran­chit d’une théorie marxiste du taux de profit qui ne tient compte ni du dével­op­pement du capi­tal fictif ni de la ques­tion de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. En effet, il sou­li­gne que les éléments essen­tiels du livre III du Capital de Marx ont rare­ment été pris en compte. Or la notion de capi­tal fictif n’appa­raîtrait qu’avec ce livre III . Goldner cri­ti­que les marxis­tes qui se foca­li­sent sur ce qu’il nomme le « système clos » des Livres I et II du Capital, c’est-à-dire le procès de pro­duc­tion immédiat dans lequel « ne figu­rent que des capi­ta­lis­tes et des prolét­aires ». Selon Goldner, le capi­tal fictif puise sa valeur dans « le pillage » des formes de la repro­duc­tion « non payées » par le capi­tal : petits pro­duc­teurs des périphéries, épui­sement de la nature, exploi­ta­tion d’une force de tra­vail exemptée des char­ges socia­les de sa repro­duc­tion. Cette ana­lyse du pillage est en grande partie empruntée à Rosa Luxembourg et non pas à la théorie de l’impér­ial­isme de Lénine. Goldner résume son propos dans une for­mu­la­tion certes syn­thé­tique mais qui demande à être expli­citée : « Le capi­tal fictif est l’écart entre le prix global et la valeur glo­bale à une éch­elle mon­diale ». Explicitation ici néc­ess­aire, car à ce niveau global, on ne voit jus­te­ment pas où se trouve cet écart. Il exis­te­rait si on rai­son­nait zone par zone comme à l’époque de R.Luxembourg , mais ce n’est plus per­ti­nent à l’ère de la mon­dia­li­sa­tion. On cons­tate plutôt une iden­tité entre prix et valeur si on conçoit le prix comme représ­en­tation de la valeur en dehors de la valeur d’usage. Remarquons ici que si ce qu’on nomme « la glo­ba­li­sa­tion » est bien l’effet d’une tota­li­sa­tion du capi­tal sur l’ensem­ble de la planète, une capi­ta­li­sa­tion géné­rale des acti­vités humai­nes, elle n’agit pas uni­formément et de manière homogène. Pour écl­airer ce débat sur le capi­tal fictif, il convient de dis­tin­guer des niveaux d’inter­ven­tion dans cette tota­li­sa­tion du capi­tal. En parallèle avec le dével­op­pement de Goldner, mais plutôt sur un modèle brau­de­lien, nous pour­rions dis­tin­guer une arti­cu­la­tion du pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal, en trois niveaux :

- Le niveau 1 ou niveau supérieur dans la mesure où il contrôle et oriente l’ensem­ble. Il com­prend les États domi­nants, les ban­ques cen­tra­les, les ins­ti­tu­tions finan­cières, les trusts de l’indus­trie comme des ser­vi­ces et les sphères infor­ma­tion­nel­les. On peut donc dire que ce niveau 1 est celui de la représ­en­tation. C’est pour cela qu’il appa­raît davan­tage comme le niveau de la puis­sance, de la rente et du cap­tage de la richesse que comme celui de la trans­for­ma­tion pro­duc­tive. Pourtant ces différents aspects sont liés, au moins au niveau des grands ensem­bles (États domi­nants, FMN, la haute banque, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­na­les, le grand com­merce, cer­tains pays de l’OPEP). Au sein de ce « capi­ta­lisme du sommet » (Braudel ), l’État joue donc son rôle, mais ce n’est pas sim­ple­ment pour vam­pi­ri­ser la richesse pro­duite à l’extérieur de lui (par l’emprunt et l’impôt disent les marxis­tes , par une poli­ti­que impér­ial­iste dit Goldner). L’État protège des domai­nes lar­ge­ment cloi­sonnés, met de l’huile dans les roua­ges en favo­ri­sant le crédit ou en le limi­tant, en jouant son rôle de prêteur en der­nier res­sort (comme dans la crise de cet été-automne 2008), il contri­bue majo­ri­tai­re­ment à la recher­che et dével­op­pement etc. Il est forme du pou­voir et non pas seu­le­ment représ­entant du capi­tal . Il sait se faire Providence, mais il sait aussi se faire réseaux. Comme le dit F.Fourquet , la valeur de l’acti­vité de l’État est iden­ti­que à celle du Roi au jeu d’échec : peu impor­tante, mais fon­da­men­tale à la fois. La com­pa­rai­son est fort pro­bante pour définir son rôle dans la crise actuelle. Les très gran­des entre­pri­ses qui font partie de ce capi­ta­lisme du sommet, éch­appent pres­que tota­le­ment aux lois stric­tes du marché et fonc­tion­nent en tant qu’orga­ni­sa­tions et grou­pes affai­ris­tes en situa­tion de mar­chés oli­go­po­lis­ti­ques . Ce type de société-entre­prise n’a guère besoin d’actifs, mais plutôt d’un solide capi­tal-confiance qui lui per­mette d’atti­rer les capi­taux flot­tants et autres fonds de pen­sion en recher­che d’oppor­tu­nités de pla­ce­ment. Les gains enre­gis­trés représ­entent bien du capi­tal fictif, mais ils sont sou­vent recy­clés par l’intermédi­aire des ban­ques de façon à dyna­mi­ser l’ensem­ble (la cir­cu­la­tion pro­duc­tive). Plus de la moitié des gains réalisés par les gran­des firmes pro­vien­nent d’opé­rations finan­cières. Cette prospérité n’infirme pour­tant pas une ten­dance à la baisse des pro­fits rap­portés par le capi­tal pro­duc­tif, mais pour ces gran­des entre­pri­ses, la baisse est com­pensée par le fait qu’elles pha­go­cy­tent la valeur pro­duite par d’autres entre­pri­ses (les sous-trai­tants par exem­ple) et par les rentes de mono­po­les (sur les inno­va­tions, sur les contrats publics). Les capi­taux flot­tants à la recher­che de pla­ce­ments rému­nérateurs par­ti­ci­pent lar­ge­ment à ce dével­op­pement d’une indus­trie finan­cière qui innove sans cesse pour pro­po­ser de nou­veaux pro­duits finan­ciers. Les gains réalisés le sont sur du capi­tal fictif, mais le système ban­caire fait son maxi­mum pour les recy­cler dans le capi­tal pro­duc­tif. Et ce recy­clage entraîne la pro­duc­tion de biens réels mais sans la contre­par­tie monét­aire habi­tuelle que cons­ti­tuaient les reve­nus sala­riaux. On a là l’expli­ca­tion de l’écart de plus en plus impor­tant qui se crée entre reve­nus sala­riaux et reve­nus du patri­moine au profit de ces der­niers. L’emploi du terme de « déc­onnexion » est donc par­fai­te­ment abusif, car c’est tout l’ancien système for­diste et keynésien de la rela­tion entre épargne et inves­tis­se­ment qui est remis en cause. Là où les ban­ques prêtaient à long terme parce qu’elles étaient les seules à pou­voir sup­por­ter le risque sur le futur (« le pari » dirait Schumpeter ) que représ­ente la création monét­aire liée à ce choix, c’est aujourd’hui sur le marché finan­cier et à court terme que se décident les stratégies d’orien­ta­tion de l’épargne. Employer le terme de stratégie est même impro­pre puis­que les ban­ques vont être contrain­tes d’orien­ter cette épargne vers les titres imméd­ia­tement les plus ren­ta­bles. Le court-ter­misme de cette poli­ti­que ne pou­vait qu’induire un dép­la­cement inces­sant de l’épargne dis­po­ni­ble en fonc­tion de la nou­velle théorie de la « création de valeur pour l’action­naire ». Alors que les années 30 posaient la crise au niveau de la pro­duc­tion (une crise de sur­pro­duc­tion de type nou­veau quand même), les années 90-2000 la pose au niveau de la repro­duc­tion. Mais cela n’impli­que pas qu’il n’y ait plus de repro­duc­tion dans ce niveau 1, ce que semble penser Goldner quand il voit la déf­lation comme un auto-can­ni­ba­lisme du capi­tal. En effet, pour ne pren­dre qu’un exem­ple, le dével­op­pement du capi­tal fictif, conduit bien à une repro­duc­tion « à la limite ». Il est donc tou­jours ten­sion pro­duc­trice de conflits d’intérêts, de contra­dic­tions entre les agents éco­no­miques. Quand il se pro­duit un chan­ge­ment de cycle, la restruc­tu­ra­tion d’ensem­ble va vers une cen­tra­li­sa­tion accrue du capi­tal et donc un ren­for­ce­ment du capi­ta­lisme de sommet. On ne com­prend alors vrai­ment pas pour­quoi Goldner s’étonne tant du fait que des pays comme la Chine conti­nuent à entre­te­nir finan­ciè­rement le « gou­ver­ne­ment impérial » amé­ricain. Il nous paraît en retrait par rap­port à la notion « d’Empire » de Negri et Hardt dans la mesure où il ne semble pas saisir le caractère col­lec­tif de la « gou­ver­nance » et c’est pour cela qu’il en vient à parler d’impér­ial­isme amé­ricain. Il confond le gen­darme mon­dial avec l’ordre mon­dial. Il nous semble d’ailleurs pré­fé­rable de parler de « capi­ta­lisme col­lec­tif » plutôt que « d’impér­ial­isme col­lec­tif » comme le fait par exem­ple, Robert Kurz . Cette posi­tion de Goldner est d’autant plus étonn­ante qu’il saisit bien la dif­fi­culté, mais par un autre bout quand il dit que ce qui fait pro­blème ce n’est pas l’impér­ial­isme mais l’anti-impér­ial­isme qui serait très dan­ge­reux parce qu’il sus­ci­te­rait un sou­tien aux enne­mis des amé­ricains sur la seule base qu’ils sont anti-amé­ricains. Mais quoi de plus normal si ce sont les amé­ricains les impér­ial­istes ! En fait, l’impér­ial­isme au sens de Goldner, c’est le pillage, ce n’est donc pas le stade suprême du capi­ta­lisme d’Hilferding et Lénine. Pourtant Goldner se rallie sans le dire à cette posi­tion quand il voit dans le niveau 1 une ten­dance à la for­ma­tion de mono­po­les, quand il assi­mile guerre et impér­ial­isme et fait du pillage du niveau 3 le moteur de la crois­sance du niveau 1 alors que nous n’y voyons qu’une rés­urg­ence des formes pré-indus­triel­les de cap­tage des riches­ses par « l’État com­mer­cial » de l’époque mer­can­ti­liste, c’est-à-dire à un stade pri­mi­tif de dével­op­pement du capi­tal. Une fois encore, le dével­op­pement du capi­ta­lisme montre qu’il ne dép­asse rien, il mêle et moder­nise les formes et sur­tout il englobe. Un exem­ple de cette moder­ni­sa­tion nous est fourni par les poli­ti­ques de « refla­tion » uti­lisées par l’État amé­ricain depuis Nixon et réactivées par Bush. Goldner les définit comme : « un accrois­se­ment de l’acti­vité éco­no­mique engen­dré essen­tiel­le­ment par l’injec­tion de mon­naie et de crédit », op.cit. p.97). Pour nous, la ten­dance à l’englo­be­ment fait que, contrai­re­ment à ce que pen­sait R.Luxembourg, l’extérieur au capi­ta­lisme ne reste pas à l’extérieur. Dans le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal, l’extérieur est intér­iorisé et on ne peut plus parler d’impér­ial­isme mais de niveaux de domi­na­tion, d’éch­ange inégal sur la base des différ­entiels de pro­duc­ti­vité. D’ailleurs, comme le fait remar­quer la Lettre 24 du groupe Mouvement Communiste (mai 2007), les États-Unis, contrai­re­ment à l’Angleterre impér­iale ne sont pas vrai­ment expor­ta­teurs de capi­taux, mais plutôt impor­ta­teurs , ce qui montre encore leur puis­sance : ils cap­tent sans avoir besoin de pro­duire. Le cap­tage a sup­planté le pillage comme forme moderne de domi­na­tion. Il en est de même pour les expor­ta­tions de mar­chan­di­ses du fait de l’avan­tage de taille du marché intérieur amé­ricain qui n’a jamais fait de l’expor­ta­tion le nerf de la guerre. Mac Donald, Coca Cola, Nike et Hollywood relèvent plus de l’expor­ta­tion de l’ame­ri­can way of life que de l’inva­sion de mar­chan­di­ses amé­ric­aines à l’étr­anger (la balance com­mer­ciale amé­ric­aine est struc­tu­rel­le­ment défi­cit­aire, l’anglaise était tou­jours excéd­ent­aire !). Si on conti­nuait à définir l’impér­ial­isme comme au temps de la seconde ou de la troi­sième Internationale alors on pour­rait dire que le Japon et la Chine sont parmi les plus grands pays impér­ial­istes. Le plan Marshall cons­ti­tue le pre­mier exem­ple de cette nou­velle forme d’exten­sion de la capi­ta­li­sa­tion dans la mesure où il représ­ente la dif­fu­sion du modèle du New Deal et du Welfare state amé­ricain à toute l’Europe et au Japon. Cette dif­fu­sion a eu un prix (près de 12 mil­liards de dol­lars), mais le crédit n’a représenté qu’1,5 mil­liards de cette somme. Cela est actua­lisé aujourd’hui dans les nou­veaux éch­anges au sein de l’OMC, mais en dehors de toute régu­lation systé­mique. Rosa Luxembourg (c’est excu­sa­ble à l’époque) et L.Goldner (ce l’est moins aujourd’hui) conç­oivent le dével­op­pement du capi­ta­lisme comme une sorte de conquête de l’Ouest sur le mode colo­nial qui repous­se­rait tou­jours plus loin la contra­dic­tion que représ­ente la réa­li­sation de la plus-value pro­duite. La fin du capi­ta­lisme devant cor­res­pon­dre à la conquête com­plète des espa­ces. C’est ce qui est arrivé, mais pas sous la forme prévue par eux. La fin du bloc sovié­tique, le dével­op­pement de pays émergents ont poussé à une uni­fi­ca­tion du marché mon­dial qui repousse les formes impér­ial­istes à la marge et intègre les nou­veaux pays au com­merce inter­na­tio­nal (flux de mar­chan­di­ses) et au flux de capi­taux dans un sens dér­outant pour les tenants de la thèse de l’impér­ial­isme. Cet aspect s’est encore accen­tué en octo­bre 2008 quand on s’aperçoit que l’une des conséqu­ences de cette pér­iode de tempête est non pas la remise en cause de la mon­dia­li­sa­tion mais au contraire son inten­si­fi­ca­tion. L’Islande et la Hongrie pleu­rent pour entrer dans la zone euro , le Danemark et la Norvège sont en train de réviser leurs posi­tions et la Chine protège ses intérêts amé­ricains. S’il existe bien une cer­taine hiér­archie et des effets de domi­na­tion au sein de ce niveau 1, il n’empêche que sa struc­ture d’ensem­ble, se déploie de façon beau­coup plus hori­zon­tale que dans les formes tra­di­tion­nel­les de domi­na­tion car elle béné­ficie de « l’ère de l’infor­ma­tion ».

- Le niveau 2 ou niveau intermédi­aire qui est celui que Goldner appelle « le système clos » dans lequel s’exerce encore de façon prépond­érante, la dép­end­ance récip­roque entre le pôle tra­vail et le pôle capi­tal du rap­port social capi­ta­liste. Ce niveau est aujourd’hui celui des innom­bra­bles peti­tes et moyen­nes entre­pri­ses, tra­vaillant sou­vent en sous-trai­tance ou en réseau avec de plus gran­des et qui subis­sent de plein fouet les exi­gen­ces d’une éco­nomie de marché mon­dia­lisée et sau­vage. L’usine-entre­prise, siège du procès de pro­duc­tion est un lieu qui main­te­nant freine le mou­ve­ment du capi­tal parce qu’elle est immo­bi­li­sa­tion de capi­tal fixe. Pour sur­mon­ter cette fixa­tion, il faut qu’elle perde ce caractère qui repo­sait sur l’entre­pre­neur, la pro­priété, les sala­riés. C’est ce qu’attei­gnent les entre­pri­ses du niveau 1 et c’est ce qu’ont réussi à réa­liser les nou­vel­les entre­pri­ses de la « net-éco­nomie ». Sur la base d’un capi­tal fixe proche de zéro, il leur suffit d’une avance de capi­tal pour faire dém­arrer l’affaire. Le fait qu’il y ait sur­chauffe au bout d’un moment du fait de la part très impor­tante de capi­tal fictif qu’elles incluent, n’empêche pas, une fois l’effon­dre­ment des valeurs les moins sûres, que les plus soli­des se concen­trent et prospèrent. Goldner perçoit bien le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal et une de ses conséqu­ences les plus signi­fi­ca­ti­ves que, dans Temps cri­ti­ques, nous désignons comme « l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail » dans la capi­ta­li­sa­tion des acti­vités humai­nes. Il sou­li­gne la néc­essité pour le capi­tal « de se mél­anger au tra­vail vivant pour se dével­opper (...) et sa ten­dance simul­tanée à chas­ser la force de tra­vail vivante du pro­ces­sus de pro­duc­tion ». En extra­po­lant ce pro­ces­sus de ce que Temps cri­ti­ques a nommé « la valeur sans le tra­vail », Goldner énonce une sorte de « para­chè­vement du capi­tal » qu’il décrit ainsi : « A un cer­tain point, l’obs­ta­cle à l’expan­sion du capi­tal devient le capi­tal lui-même ». Il ne semble tou­te­fois pas fran­chir le pas qui le condui­rait à adop­ter la notion cama­tienne de « mort poten­tielle du capi­tal ». Il ne peut le faire car cela vien­drait ané­antir son modèle du capi­tal fictif comme pillage des espa­ces de repro­duc­tion glo­bale du système, non payé par le capi­tal (l’exem­ple des riches­ses natu­rel­les), mais réalisé grâce aux titres de pro­priété (cf. le para­gra­phe sui­vant).

- Le niveau 3 ou inférieur car il subit les condi­tions des deux autres niveaux, est donc celui du pillage des riches­ses pro­dui­tes par les petits pro­duc­teurs des pays dominés et du pillage des res­sour­ces natu­rel­les. Ce pillage ne serait pas payé et le « profit » qui en serait tiré mas­que­rait, en fait, un coût de repro­duc­tion non payé bien supérieur à long terme. Goldner rejoint ici, sans le dire, les cri­ti­ques réf­orm­istes et éco­log­istes de l’éco­nomie en terme de « dével­op­pement dura­ble » et « d’exter­na­lités néga­tives », mais en uti­li­sant dans leur accep­tion marxiste, les notions de valeur et de pro­priété. En effet, pour lui, le capi­ta­lisme contem­po­rain n’aurait pas encore sombré dans « la dégr­in­go­lade déf­lati­onn­iste » car « la com­bi­nai­son de la valeur excéd­ent­aire et du pillage sou­tient les titres papier qu’il invente ». La base matéri­elle du capi­tal fictif serait donc elle-même une fic­tion, celle d’un titre de pro­priété (fon­cière et indus­trielle) qui n’a plus de valeur équi­val­ente réa­li­sable, mais qui permet, « grâce au système de crédit, au capi­tal fixe d’entre­pri­ses endettées de passer dans la cir­cu­la­tion géné­rale, comme une bulle de pro­mes­ses en l’air ». Selon Goldner, les titres de pro­priété tire­raient encore leur puis­sance de leur ori­gine proto capi­ta­liste (du XVe au XIXe s.) lorsqu’ils représ­entaient une « auto­ri­sa­tion de pillage » de la pay­san­ne­rie sou­te­nue par l’État royal et son armée. C’est ce qui per­du­re­rait actuel­le­ment dans les nou­vel­les formes d’impér­ial­isme qui pom­pe­raient les riches­ses de la périphérie et détr­uiraient la nature extéri­eure en se l’appro­priant gra­tui­te­ment ou pres­que. Nous avons déjà fait une cri­ti­que de la thèse de l’impér­ial­isme et nous n’y reve­nons que pour signa­ler que les pays émergents doi­vent être dis­tin­gués des pays les moins développés, sinon, il n’y aurait même pas pour nous, de niveau 3. D’ailleurs, ce ne sont même plus des pays qui doi­vent être dis­tin­gués, mais des régions car les nou­veaux modes d’intég­ration font que, par­fois, les trois niveaux peu­vent coïn­cider en un seul pays. C’est sur­tout le cas pour les pays de la zone asia­ti­que, pour le Brésil et le Mexique. Passons main­te­nant à une seconde obser­va­tion cri­ti­que sur la ques­tion de la pro­priété. Ce que Marx a décrit comme la fon­cia­ri­sa­tion du capi­tal dont il a fait un opé­rateur majeur de sortie de la féo­dalité peut-il aujourd’hui être encore actif ? Certainement pas. La pro­priété fon­cière, puis la pro­priété indus­trielle ont été suc­ces­si­ve­ment éliminées en tant que condi­tion de la valo­ri­sa­tion ; la pre­mière dans la pér­iode de domi­na­tion for­melle du capi­tal (épui­sement de la domi­na­tion de la classe des pro­priét­aires ter­riens qui s’étend aujourd’hui aux régions les plus périp­hériques), la seconde dans la pér­iode de domi­na­tion réelle (pas­sage d’un capi­tal patri­mo­nial aux sociétés par actions, capi­ta­lisme col­lec­tif). Certes, pour ce niveau 3, les inves­tis­se­ments directs à l’étr­anger (IDE) dans les pays émergents et dans les pays pau­vres, peu­vent s’appuyer sur une appro­pria­tion fon­cière, mais cela reste une excep­tion. Car, si dans l’agri­culture on assiste actuel­le­ment à des achats de régions entières de vastes pays pau­vres par des pays émergents qui cher­chent à dével­opper une agri­culture indus­trielle, le but n’est pas la pro­priété, mais l’exploi­ta­tion du sol. Pour les matières pre­mières, il y a déjà long­temps que le contrôle s’effec­tue par la fixa­tion mon­diale des prix et non par la pro­priété, par crainte de natio­na­li­sa­tions et parce que sur ces pro­duits ce sont les pays consom­ma­teurs qui fixent les prix et non pas les pays pro­duc­teurs, excep­tion faite pour le pét­role. Dans la société capi­ta­lisée le capi­tal s’est affran­chi de la néc­essité dans laquelle il était de se référer à un titre de pro­priété . C’est d’ailleurs ce pro­ces­sus d’abs­traï­sation du capi­tal qui a permis à Marx de parler de capi­tal fictif. Certes, Marx conserve l’impli­ca­tion fon­cière de la valo­ri­sa­tion, mais il a mis à jour la ten­dance au dép­as­sement de cet obs­ta­cle au libre déplo­iement du capi­tal. Il l’avait envi­sagé quand il per­ce­vait dans le dével­op­pement des sociétés par actions le fruit de l’action dis­sol­vante du capi­tal fictif sur la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et les bases futu­res pour l’asso­cia­tion des tra­vailleurs. « Le système des actions porte déjà en lui la négation de l’ancienne forme où le moyen social de pro­duc­tion se prés­ente comme pro­priété indi­vi­duelle » (Marx, Livre III, 5e sec­tion). Le capi­tal fictif révo­luti­onne le vieux mode patri­mo­nial du capi­tal, mais Marx ne pou­vait sup­po­ser que cela déb­ouc­herait sur un capi­ta­lisme action­na­rial auquel les sala­riés par­ti­ci­pe­raient lar­ge­ment. La cir­cu­la­tion de richesse est telle qu’elle se détache de la pro­priété de quel­ques uns (l’image des « Deux cents famil­les ») pour deve­nir celle de tous dans un quan­tum abso­lu­ment nég­lig­eable. Chacun existe alors comme membre du capi­tal (cf. l’exem­ple des fonds de pen­sion des sala­riés), comme exploité par lui-même. Le capi­tal s’est fait tota­lité au niveau de sa repro­duc­tion. C’est aussi à ce niveau qu’il pose les crises actuel­les. Cette base fon­cière du dével­op­pement du capi­tal est aujourd’hui aban­donnée dans les des­crip­tions les plus réc­entes qui dével­oppe leur ana­lyse du capi­tal fictif à partir de la crise de la valeur-tra­vail après 1968-1975, soit après le der­nier grand assaut prolé­tarien et sa déf­aite. C’est le cas de la revue Invariance notam­ment. L’absence d’une ana­lyse his­to­ri­que de la pro­priété dans la dyna­mi­que du capi­ta­lisme cons­ti­tue donc le point aveu­gle de cette intér­ess­ante contri­bu­tion de Goldner à la notion de capi­tal fictif. Après avoir passé en revue les trois niveaux, pas­sons main­te­nant à leur arti­cu­la­tion. Goldner reconnaît qu’il y a réac­ti­vation de formes proto-capi­ta­lis­tes, mais il est peu per­ti­nent de les nommer dans ces termes car elles sont aujourd’hui des formes moder­nes dans le cadre de leur arti­cu­la­tion au sein du procès de tota­li­sa­tion du capi­tal comme nous pen­sons l’avoir montré pré­céd­emment. Goldner rap­pelle bien que l’État, les ban­ques, le crédit ont pré-existé à la valo­ri­sa­tion par le tra­vail pro­duc­tif dans le « système clos », mais jus­te­ment, il n’y a plus de système clos dans la nou­velle arti­cu­la­tion. Le niveau 2 est com­plè­tement pénétré par le niveau 1 et agit aussi en rap­port avec le niveau 3 puisqu’il par­ti­cipe éventu­el­lement au « pillage », même si c’est de façon subor­donnée. Résumons-nous : dans le niveau 1, le capi­tal domine la valeur dans la mesure où il s’auto­no­mise de sa forme valeur pour revêtir n’importe quelle forme, y com­pris celle du capi­tal fictif. C’est le niveau de la repro­duc­tion. C’est le niveau où se joue la crise actuelle. Dans le niveau 2, il y a ten­dance à l’auto­no­mi­sa­tion de la valeur, ce qu’un fin marxiste comme P.Mattick Junior reconnaît dans son com­men­taire des mini krach bour­siers de 1987 et 1989 : « Si on en est là, c’est tout sim­ple­ment parce que l’éco­nomie capi­ta­liste n’est plus en expan­sion en tant qu’éco­nomie capi­ta­liste ». C’est reconnaître que l’accu­mu­la­tion se fait en partie en dehors de la sphère pro­duc­tive et qu’elle cor­res­pond donc à une accu­mu­la­tion de valeur fic­tive. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il y a « éch­ap­pement » de la valeur puis­que ce pro­ces­sus reste sous le contrôle du niveau 1 . C’est ce que Goldner dit quand il lie aug­men­ta­tion du capi­tal fixe et déva­lo­ri­sation du capi­tal fixe dans le « système clos » avec l’exem­ple des inno­va­tions dans la sphère de la haute tech­no­lo­gie qu’il assi­mile a une auto-can­ni­ba­li­sa­tion du capi­tal par déva­lo­ri­sation imméd­iate du capi­tal fixe ancien par le nou­veau.

Financiarisation et poli­ti­que du capi­tal

Si le dével­op­pement du capi­tal fictif donne l’impres­sion d’une dilu­tion des hiér­archies, d’une struc­ture fluide et en réseaux, le mou­ve­ment plus général de finan­cia­ri­sa­tion de la société capi­ta­lisée réint­roduit une logi­que de pou­voir et ce qu’on pour­rait appe­ler une poli­ti­que du capi­tal. La recher­che de puis­sance qui n’est jamais absente trouve par­ti­cu­liè­rement à s’expri­mer dans l’inter­ven­tion finan­cière qui s’effec­tue au tra­vers de la guerre éco­no­mique que se mènent les différents capi­taux pro­duc­tifs du sec­teur 1, à coups d’OPA ou d’OPE . Dans les deux cas, le rés­ultat est que le niveau de finan­cia­ri­sa­tion du capi­tal pro­duc­tif s’en trouve aug­menté. Tout d’abord par le fait que les entre­pri­ses qui mènent ses opé­rations sont obligées de les finan­cer par l’intermédi­aire du cir­cuit finan­cier. En France, ce sera par l’intermédi­aire de ce qu’on appelle les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels (« les zin­zins » en jargon éco­no­mique) qui sont des gran­des ban­ques ou com­pa­gnies d’assu­rance. Ces zin­zins qui sont sou­vent les action­nai­res de référ­ence (les plus gros) n’inter­vien­nent d’ailleurs que très modé­rément dans la ges­tion, lais­sant l’ini­tia­tive aux mana­gers. Nous y revien­drons à propos de la prét­endue déc­onnexion entre « éco­nomie réelle » et finance. Ensuite, le fait que ces entre­pri­ses sont obligées de mener de front une acti­vité éco­no­mique de base (cen­trée sur leur « métier ») et une stratégie géné­rale de puis­sance pour sur­vi­vre qui passe par la finan­cia­ri­sa­tion (aug­men­ta­tion du capi­tal par émission d’actions) les amène à adop­ter une struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle d’ensem­ble qui épouse ce déc­oup­lage. On assiste alors à la mise en place d’une société finan­cière (hol­ding) qui vient coif­fer les acti­vités de sociétés indus­triel­les (par exem­ple la hol­ding PSA qui coiffe les acti­vités auto­mo­bi­les de Peugeot-Citroën). Cette inter­ven­tion finan­cière dans la guerre éco­no­mique peut aussi pren­dre tout bon­ne­ment la forme de la pure pré­dation finan­cière dans le dépeçage de concur­rents menacés de faillite. On vient d’en avoir un exem­ple avec la chute de Lehman Brothers regardée avec concu­pis­cence par Morgan Chase. Certains ont même pu parler de revan­che de la banque pro­tes­tante sur la banque juive ! Dans tous ces mou­ve­ments, il y a une remise en cir­cu­la­tion de la pro­priété qui elle aussi devient plus fluide et garde une valeur à cette condi­tion. Cela semble contre­dire ce que nous avons dit plus haut sur le déclin de l’impor­tance du titre de pro­priété aujourd’hui, mais ce que nous vou­lons dire c’est que ce n’est plus son sto­ckage qui est moteur mais jus­te­ment sa mise en cir­cu­la­tion. Ce sont deux mou­ve­ments qui coexis­tent : le pre­mier comme mou­ve­ment de repro­duc­tion et de sta­bi­li­sa­tion, le second comme mou­ve­ment épousant la dyna­mi­que du capi­tal. Les deux mou­ve­ments peu­vent d’ailleurs se ren­contrer quand, pour sur­vi­vre, le pre­mier est obligé de gros­sir, le second de s’étendre. C’est dans ce sec­teur du capi­tal finan­cier que semble se réa­liser l’auto-engen­dre­ment de la valeur sans passer par les méd­iations que connais­sent les autres sec­teurs d’acti­vité et par­ti­cu­liè­rement le sec­teur indus­triel. Comme il ne connaît que l’abs­trac­tion du capi­tal-argent, le profit maxi­mum est son but immédiat alors qu’en théorie, mais aussi en réalité, dans le sec­teur de la pro­duc­tion, la trans­for­ma­tion du monde est un projet de classe qui relègue le profit au rang de moyen. C’est pour cela que si on se trouve dans une confi­gu­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle qui permet au capi­tal finan­cier d’impo­ser sa norme, les rap­pels à l’ordre pour la maxi­mi­sa­tion du profit vont être immédiats et inces­sants, alors que la ten­dance du capi­tal indus­triel à la puis­sance le pousse à aug­men­ter tou­jours plus son chif­fre d’affai­res en considérant que les pro­fits n’en sont qu’une conséqu­ence. En France, dans la pér­iode des « Trente Glorieuses », la confi­gu­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle plaçait les entre­pri­ses en rap­port avec le marché monét­aire et l’interméd­iation des ban­ques (ce qu’en terme tech­ni­que on appelle la finance indi­recte) pour obte­nir des crédits. Cette interméd­iation obli­geait à une sorte de contrac­tua­li­sa­tion de éch­anges entre prêteurs et emprun­teurs avec tous les accom­mo­de­ments pos­si­bles. Les rap­ports res­taient rela­ti­ve­ment per­son­na­lisés entre contrac­tants et les deux par­te­nai­res entre­te­naient un mini­mum de trans­pa­rence qui limi­tait les asymétries d’infor­ma­tion. Ce degré élevé de coopé­ration a été atteint au Japon et à un degré moin­dre en Allemagne. En France, le système finan­cier était cor­seté par la loi de 1945 qui séparait des gran­des ban­ques de dépôt natio­na­lisées pour le crédit à court terme et aux par­ti­cu­liers et les ban­ques d’affai­res privées pour les crédits à long terme et aux entre­pri­ses. L’État impo­sait à toutes les ban­ques, y com­pris aux ban­ques d’affai­res privées, une véri­table poli­ti­que monét­aire de sur­veillance avec rés­erves obli­ga­toi­res et direc­tion des taux d’intérêt. Les entre­pri­ses non finan­cières ont pu pro­fi­ter d’une assez grande liberté à l’ombre d’une tutelle qui s’avérait pro­tec­trice. Cette situa­tion n’est tou­te­fois pas due au fait que la finance serait dominée par la logi­que indus­trielle ou une convic­tion de par­te­na­riat, mais par le fait objec­tif que dans le crédit ban­caire il y a une illi­qui­dité de la cré­ance qui rend les rap­ports bilatéraux obligés jusqu’à échéance. Ce contexte favo­ra­ble aux entre­pri­ses s’est encore accen­tué dans la pér­iode 1965-1975 quand les ban­ques de dépôt ont vu affluer l’argent des comp­tes cou­rants et ont reçu l’auto­ri­sa­tion de prêter à long terme, domaine tra­di­tion­nel­le­ment réservé aux ban­ques d’affaire. Les cir­cons­tan­ces étaient donc par­ti­cu­liè­rement favo­ra­bles pour une course à la taille et au gigan­tisme qu’on retrou­vera dans toutes les entre­pri­ses des pays domi­nants. Mais à partir des années 80, la nou­velle struc­tu­ra­tion autour de la glo­ba­li­sa­tion met le marché finan­cier au centre des opé­rations et avec lui une contrainte de ren­ta­bi­lité ins­tan­tanée qui doit être res­pectée dans le cadre de la cor­po­rate gover­nance . Là encore, il ne faut pas y voir la conséqu­ence des grands méchants de la banque et de la finance qui vam­pi­ri­se­raient le fruit du tra­vail , mais le fait objec­tif que sur le marché finan­cier (ce qu’en terme tech­ni­que on appelle la finance directe) il y a liqui­dité des titres qui sont le sup­port de la dette et la rela­tion peut cesser à tout moment. La mon­naie est la forme supéri­eure de liqui­dité et la liqui­dité est deve­nue un rap­port de tota­li­sa­tion du capi­tal. C’est ce rap­port qui semble s’impo­ser au monde entier, sur la base d’un modèle amé­ricain très étr­anger aux autres pays (sur­tout à l’Allemagne et au Japon où le pou­voir cré­ancier est dominé par une alliance entre pou­voir managérial et banque ), puisqu’il repo­sait chez eux sur un marché finan­cier avec des ban­ques assez fai­bles dans l’éco­nomie pro­duc­tive. La pro­priété du capi­tal était aux mains des inves­tis­seurs et la liqui­dité représ­entait le prin­cipe de ges­tion de la pro­priété, tout en lais­sant au pou­voir managérial non pro­priét­aire toute lati­tude straté­gique. Il y eut juste à rabo­ter ce der­nier aspect pour s’adap­ter à la nou­velle norme. Cette nou­velle norme est aussi aux anti­po­des des pra­ti­ques franç­aises de « noyaux durs » cons­ti­tués par les zin­zins. A titre d’exem­ple, l’action­naire prin­ci­pal de General Motors est le fond de pen­sion des ensei­gnants du Michigan qui possède 1,4 % du capi­tal ! C’est que la prio­rité donnée à la liqui­dité entre en contra­dic­tion avec une véri­table pénét­ration dans le capi­tal d’une entre­prise. Le capi­tal indus­triel se trouve donc tout à coup, dans la déré­gu­lation, arrai­sonné par une finance patri­mo­niale qui s’appuie sur des fonds col­lec­tifs d’épargne. Il y a là un autre fait nou­veau dont les tenants du « c’est une crise clas­si­que du capi­ta­lisme » ne veu­lent pas tenir compte gênés qu’ils sont par le fait que beau­coup de ces fonds anglo-saxons sont des fonds de retraite de sala­riés. Les gran­des ban­ques d’affaire mais aussi cer­tai­nes ban­ques de dépôt franç­aises sont bien placées pour jouer les inter­fa­ces entre objec­tifs finan­ciers (la création de valeur à court terme pour l’action­naire dont la quote-part est fixée ex ante) et objec­tifs indus­triels (amél­io­ration de la compé­ti­tivité et puis­sance d’inter­ven­tion). Du fait que le pre­mier objec­tif semble pré­do­miner sur le second, cer­tains à gauche, en ont aus­sitôt déduit que le capi­tal indus­triel pour­rait faire alliance avec le sala­riat contre le capi­tal finan­cier. Pourtant, on s’est vite aperçu que les indus­triels réag­issaient à la pres­sion des objec­tifs finan­ciers en considérant les sala­riés comme une varia­ble d’ajus­te­ment, ceci étant faci­lité par un dis­cours main­te­nant consen­suel sur le « c’est la faute à la finance », sur « la néc­essité » des plans sociaux et par le peu de réaction des sala­riés. La diver­gence d’intérêt entre les deux formes de capi­tal existe certes au niveau des luttes de pou­voir (par exem­ple entre PDG et « admi­nis­tra­teurs indép­endants », mais la conver­gence d’intérêt est bien plus forte à court terme quand les entre­pri­ses s’aperç­oivent que ce qu’elles ont mis des dizai­nes d’années à cons­truire en accu­mu­lant du capi­tal (fixe sur­tout), elles peu­vent le réa­liser en quel­ques mois par la « crois­sance externe », c’est-à-dire par la pré­dation finan­cière. Elles en vien­nent ainsi, tout « natu­rel­le­ment » à épouser l’idéo­logie de la finance alors que la part action­na­riale dans le finan­ce­ment des entre­pri­ses franç­aise est quasi déris­oire (moins de 10% entre 1975 et 2000, même si on peut considérer qu’il y a eu une nette hausse depuis). C’est quand les entre­pri­ses cher­chent à cons­truire des stratégies de puis­sance à moyen terme, quand elles se lan­cent dans des inno­va­tions ris­quées que la finance inter­vient par une piqûre de rappel sur les exi­gen­ces prio­ri­tai­res de profit par rap­port à la volonté de puis­sance, à des ratio­na­lités quasi poli­ti­ques ou au désir d’aven­ture indus­trielle . « Heureusement » pour les entre­pri­ses, comme il n’existe pas moins de qua­rante défi­nitions de la création de valeur cela leur permet une cer­taine lati­tude et donc d’essayer de dével­opper leur propre ratio­na­lité : chaque entre­prise, prise indi­vi­duel­le­ment a quand même pour but de sur­vi­vre à la compé­tition actuelle ! Lordon nous four­nit un bon exem­ple de cette opa­cité dans la trans­pa­rence, si on peut ris­quer cet oxy­more, qui caracté­rise les grands tra­vaux du capi­tal. En effet, rien ne per­met­tait de dire qui de la Société Générale ou de la BNP avaient les meilleurs critères pour s’empa­rer de Paribas. C’est d’ailleurs pour cela que les deux ban­ques pré­dat­rices usèrent de tous les argu­ments…et de leur contraire pour rem­por­ter le mor­ceau. Comme le dit encore Lordon : « la poli­ti­que du capi­tal c’est la part non mar­chande — mais visi­ble jusque dans les tran­sac­tions mar­chan­des — des rela­tions que nouent entre eux les hommes du capi­tal : rela­tions d’alliance, de concur­rence, d’influence, de domi­na­tion ». Ce qui est sûr, c’est que ce nou­veau type de rela­tions détruit com­plè­tement l’hypo­thèse des fonc­tion­ne­ments oli­gar­chi­ques (concrè­tement, par exem­ple, la pra­ti­que des par­ti­ci­pa­tions croisées qui per­met­tait au capi­ta­lisme indus­triel de fonc­tion­ner « en com­mu­nauté ») qui étaient typi­ques du capi­ta­lisme français et que quelqu’un comme Castoriadis avaient bien pointés avant que ces chan­ge­ments ne devien­nent une nou­velle norme de fonc­tion­ne­ment. Il n’empêche que l’État, qui a partie liée avec le fonc­tion­ne­ment oli­gar­chi­que (« les copains et les coquins ») n’est pas mis hors jeu par la nou­velle donne. S’il semble l’être, c’est parce qu’il se met visi­ble­ment en retrait, après avoir été comme d’habi­tude un acteur majeur de cette nou­velle donne en dév­errouillant l’ancien système , pour dégager sa res­pon­sa­bi­lité en pér­iode calme et éventu­el­lement se poser en sau­veur en temps de crise comme aujourd’hui. La légi­timité de son inter­ven­tion tient dans le fait qu’il se pose alors, comme représ­entant de la sou­ve­rai­neté monét­aire natio­nale. On vient d’en voir un exem­ple dans les ten­ta­ti­ves des États européens de donner une rép­onse natio­nale à la crise actuelle. Mais cela est rendu dif­fi­cile par la poli­ti­que anti-infla­tion­niste des États européens depuis la fin des années 80 qui a conduit à une dépo­li­ti­sation de la mon­naie dont l’indép­end­ance des ban­ques cen­tra­les a été l’abou­tis­se­ment. Le capi­tal finan­cier va jus­te­ment dém­embrer cette com­mu­nauté du capi­tal qui cher­che cons­tam­ment à créer un bloc, une immo­bi­li­sa­tion fonc­tion­nant comme rem­part contre les agres­sions extéri­eures car le capi­tal finan­cier, lui, veut de la pro­priété cir­cu­lante comme le montre la masse de capi­taux flot­tants qui cher­chent à se placer aux plus offrants.

Sur la soi-disant « déc­onnexion par rap­port à l’éco­nomie réelle » où les lamen­ta­tions autour de la vraie nature du capi­tal et sa néc­ess­aire mora­li­sa­tion

Avant de dével­opper notre ana­lyse, nous vou­drions faire remar­quer à quel point les rai­son­ne­ments alter­mon­dia­lis­tes du type Monde diplo­ma­ti­que et les rai­son­ne­ments de la gauche com­mu­niste radi­cale se rejoi­gnent dans une même ortho­doxie…mais d’inter­pré­tation opposée. Tout d’abord, l’éco­nomie de marché y appa­raît comme une struc­ture de nature pure­ment privée et déc­ent­ralisée, au fonc­tion­ne­ment anar­chi­que et régulée de façon aveu­gle par les prix. Une concep­tion qui, fina­le­ment, n’est guère éloignée de celle de l’éco­nomie poli­ti­que clas­si­que et néo-clas­si­que. Cette ana­lyse ne tient pas compte du fait que le marché incor­pore une procé­dure de socia­li­sa­tion cen­tra­lisée et une régu­lation d’ensem­ble dans le cadre des poli­ti­ques monét­aires mises en place par les États. Il n’en faut pas plus pour que cet oubli conduise direc­te­ment ces auteurs à une théorie de la déc­onnexion entre pro­duc­tion et mar­chan­di­ses d’un côté, État, ban­ques et flux monét­aires de l’autre. C’est faire comme si les agents privés des éch­anges mar­chands étaient seu­le­ment sous la domi­na­tion d’une sou­ve­rai­neté monét­aire des auto­rités sans qu’il y ait la moin­dre légi­timité de celle-ci. En effet, pour les alter­mon­dia­lis­tes et plus géné­ra­lement pour les « de gauche », c’est la crise finan­cière qui est à l’ori­gine de tout parce qu’elle est la ten­dance immo­rale du capi­ta­lisme qui vient grever le tra­vail pro­duc­tif des bons tra­vailleurs. Pour les marxis­tes non vul­gai­res comme Bad de la revue Écha­nges , c’est la crise éco­no­mique qui est à l’ori­gine de la crise finan­cière. L’écr­ou­lement du CAC 40 pro­vien­drait d’un écr­ou­lement du taux de profit. Que les aug­men­ta­tions énormes de ce CAC 40, depuis sa nais­sance n’aient pas pour ori­gine des haus­ses du taux de profit, mais des haus­ses de profit (au sens de sur­va­leur) ne semble pas effleu­rer Bad. Que ce même CAC 40, tout écroulé qu’il soit, atteint encore à un niveau extrê­mement haut ne semble pas non plus l’inter­pel­ler et en tout cas il n’en aver­tit pas son lec­teur qui ainsi, peut penser qu’il s’agit d’un véri­table écr­ou­lement et non pas d’une chute rela­tive. Cet écr­ou­lement, même s’il ne se pro­duit pas réel­lement est tel­le­ment désiré par Bad qu’il par­vient à s’en per­sua­der. Il faut dire qu’il définit le capi­tal fictif comme bulle finan­cière déc­onnectée de « l’éco­nomie réelle » et comme « triche du crédit ». A partir d’une telle défi­nition, qui ne vou­drait pas de l’effon­dre­ment d’un tel mons­tre ? Mais on peut s’étonner : toutes ces nou­vel­les formes de crédit n’ont-elles pas aussi permis le finan­ce­ment de l’inno­va­tion et par­ti­cu­liè­rement celui des nou­vel­les tech­no­lo­gies amé­ric­aines assu­rant un nouvel avan­tage de puis­sance aux firmes de ce pays ? Et sans entrer dans les détails pour spéc­ial­istes d’éco­nomie finan­cière ne peut-on pas dire aussi que le trans­fert des cré­ances à des inves­tis­seurs par le biais de la titri­sa­tion a permis la crois­sance éco­no­mique ? En fait, toute l’ana­lyse de la déc­onnexion repose sur l’idée que l’acti­vité éco­no­mique ne peut qu’être en équi­libre et que donc tout ce que l’un gagne l’autre le perd et que, de plus, les éch­anges sont des éch­anges d’équi­valents. Toute l’éco­nomie à partir de Smith est une lég­ende morale. Marx essaiera bien par­fois d’en pren­dre le contre-pied, par exem­ple en cri­ti­quant Proudhon qui voyait dans « le joug de l’intérêt », la cause de tous les maux du capi­ta­lisme. Mais il ne s’agis­sait que d’une cri­ti­que très par­tielle puis­que après avoir, lui aussi, déf­endu des posi­tions éthiques sur le vol opéré par le capi­tal sur le tra­vail, sous l’influence de Proudhon jus­te­ment, Marx en vien­dra à parler d’éch­ange d’équi­valents dans le rap­port sala­rial.

La glo­ba­li­sa­tion ne doit pas être vue uni­que­ment comme un pro­ces­sus d’auto­no­mi­sa­tion de la valeur, mais aussi comme un moyen de ralen­tir le pro­ces­sus de fic­ti­vi­sa­tion du capi­tal. Un pro­ces­sus de fic­ti­vi­sa­tion plus ancien qu’on ne le croît géné­ra­lement qui a atteint un pre­mier sommet à la fin des années 60 et au début des années 70, sous une forme infla­tion­niste. A cet égard, la fin du système monét­aire inter­na­tio­nal mis en place à Bretton Woods en 1944 a joué un rôle majeur, la mon­dia­li­sa­tion ne jouant que sur le mode mineur. La pro­gres­sion de l’endet­te­ment est liée au manque de lisi­bi­lité des trans­for­ma­tions en cours. Un climat opti­miste des affai­res ren­force le recours au crédit et la faci­lité des prêts accordés. Une soli­da­rité de fait s’établit entre cré­diteurs et débiteurs qui ont tous deux intérêt à ce que la situa­tion per­dure. L’imbri­ca­tion des ins­ti­tu­tions finan­cières et la diver­si­fi­ca­tion des pla­ce­ments pro­posés comme une mutua­li­sa­tion plus grande des ris­ques ren­dent le système plus solide et capa­ble de réagir à un ren­ver­se­ment de ten­dance comme celui qui va s’amor­cer dans la seconde moitié des années 70. « La montée de l’endet­te­ment est la forme que prend dans la société sala­riale, une réalité géné­rale du capi­ta­lisme : l’opa­cité de la représ­en­tation que ces sociétés ont de leur avenir ». La lutte contre l’infla­tion doit d’ailleurs être reconsidérée dans ce cadre. C’est parce qu’il devient plus dif­fi­cile de créer des moyens de crédit qu’il s’agit de pomper le crédit poten­tiel exis­tant sur un marché finan­cier suf­fi­sam­ment attrac­tif (poli­ti­que de taux d’intérêts élevés ). Le pro­blème est que cette libé­ra­li­sation finan­cière — qui s’accom­pa­gne d’effets immédiats comme la mul­ti­pli­ca­tion des flux finan­ciers par rap­port aux flux tra­di­tion­nels de mar­chan­di­ses et d’effets per­vers comme les pro­duits dérivés — induit qu’une grande partie de la cri­ti­que sociale se fait à partir d’une lec­ture des effets et non en direc­tion de ce qui est le moteur du pro­ces­sus. C’est pour cela, et même avec les meilleu­res inten­tions du monde, que cette cri­ti­que de « la déc­onnexion » entre flux « éco­no­miques » et flux « finan­ciers » est imméd­ia­tement inopér­ante car elle ne permet pas de poser une pers­pec­tive de sortie du capi­ta­lisme. En ne procédant qu’à une inver­sion de pré­do­min­ance des sphères éco­no­mique et finan­cière basée sur la croyance fausse en leur sépa­ration, elle se pose imméd­ia­tement comme demande de plus d’État, de plus de régu­lation, bref, comme réf­orm­isme moral et auto­ri­taire. S’il y a bien des ten­dan­ces à la for­ma­tion de bulles finan­cières, ce n’est pas une raison pour en déd­uire une déc­onnexion vis-à-vis de « l’éco­nomie réelle ». La bulle n’est pas tant déc­onnexion que le signe que le capi­tal atteint un haut niveau de représ­en­tation. Le prix par exem­ple est une représ­en­tation de la valeur qui permet, dans le contexte de « la valeur sans le tra­vail », de valo­ri­ser même ce qui n’a pas de valeur parce que n’étant pas le pro­duit du tra­vail vivant des hommes. En ten­dance, tout est capi­ta­lisé, même ce qui n’est pas pro­duit, comme le montre la place de plus en plus grande tenue par la ges­tion des « res­sour­ces humai­nes » et des « compét­ences ». C’est ce qui nous permet, au niveau théo­rique, de mettre en avant la notion de « société capi­ta­lisée ». Dit autre­ment, le système capi­ta­liste n’est plus limité que par le capi­tal lui-même et non plus par un procès de tra­vail qui lui pré-exis­te­rait. Le capi­tal peut donc se déployer dans toute la société et le monde entier . D’où, encore, notre notion de « société capi­ta­lisée ». L’accrois­se­ment du capi­tal fictif par rap­port à la « richesse réelle » est le signe de sa ten­dance à l’auto-prés­up­po­sition. La valeur se démat­ér­ialise . L’exis­tence d’une mon­naie mét­al­lique qui cor­res­pon­dait à la vision matér­ial­iste des éco­nom­istes clas­si­ques et de Marx lui-même , a pro­gres­si­ve­ment cédé le pas, depuis 1971 et la fin de la conver­ti­bi­lité du dollar, à une vision conven­tion­nelle de la mon­naie. Cette concep­tion ne pou­vait pas être anti­cipée par Marx, pour qui la conver­ti­bi­lité du signe monét­aire était posée en axiome, la mon­naie n’étant qu’un intermédi­aire de la cir­cu­la­tion de valeurs déjà réel­lement exis­tan­tes ou à venir dans le crédit. Le capi­tal fictif est une forme qui cher­che à s’auto­no­mi­ser de tout tra­vail vivant. C’est une ten­dance que Marx avait déjà pointée, mais il ne l’avait envi­sagée que comme signe d’une crise finan­cière pas­sagère puis­que le tra­vail vivant res­tait le moteur de la valo­ri­sa­tion. Or aujourd’hui la finan­cia­ri­sa­tion de l’éco­nomie est son mode normal de fonc­tion­ne­ment, comme l’infla­tion l’a été dans la phase pré­céd­ente. Mais ce serait une erreur de ne pas voir que ce qui relie la pér­iode actuelle à la pré­céd­ente, c’est le dével­op­pement du capi­tal fictif. Une erreur grosse de conséqu­ence poli­ti­que puisqu’elle abou­tit à vou­loir revi­vi­fier le temps béni du for­disme et de la cen­tra­lité du tra­vail. Aujourd’hui, il n’y a pas de déc­onnexion entre éco­nomie réelle et éco­nomie finan­cière, mais unité des deux dans l’équi­val­ence de tous les capi­taux . C’est cet aspect qui est source de déséq­ui­libre dans la mesure où la nou­velle finance, non seu­le­ment est mon­dia­lisée, mais en plus hyper-pri­va­tisée au sein de réseaux de flux com­posés d’une variété sans cesse renou­velée de pro­duits finan­ciers . Nombre de ces flux cir­cu­lent dans une opa­cité totale qui a été favo­risée par le dével­op­pement d’un sec­teur finan­cier non ban­caire, par l’exis­tence d’un système ban­caire amé­ricain sans enca­dre­ment du crédit par la banque cen­trale et com­posé essen­tiel­le­ment de ban­ques d’affai­res ne pou­vant s’appuyer, comme rés­erve, sur le mate­las des dépôts des par­ti­cu­liers . Le pro­blème n’est tou­jours pas celui d’une quel­conque déc­onnexion, mais d’une dif­fi­culté ren­contrée par ce capi­tal fictif à trou­ver sa vali­da­tion sociale. C’est logi­que à partir du moment où il a ten­dance à s’auto­no­mi­ser de ce qui fonde la liqui­dité monét­aire, à savoir, le tra­vail vivant. Toutefois, cette auto­no­mi­sa­tion et sa sta­bi­li­sa­tion ne peu­vent se réa­liser que dans une phase de confiance qui, depuis la fin des années 80, a été à la base du dével­op­pement des plans d’épargne des sala­riés. On n’en a d’ailleurs pas fini avec les pro­duits dérivés dans une société qui tend à deve­nir une société du risque et de l’incer­ti­tude car c’est la nature même des pro­duits dérivés que de pré­munir contre tous les ris­ques de vola­ti­lité des prix, y com­pris celle de la force de tra­vail quand la rup­ture du contrat de tra­vail for­diste intro­duit la flexi­bi­lité dans le rap­port sala­rial et des attein­tes au mode sala­rial d’intég­ration et de domi­na­tion. Les pro­duits dérivés sont donc l’expres­sion d’un nou­veau mode de pro­duire et d’éch­anger . C’est cet aspect qui est refusé par l’ortho­doxie néo-clas­si­que, comme par l’ortho­doxie marxiste. On a l’impres­sion que se repro­duit le même débat que celui du XVIIIe siècle quand les phy­sio­cra­tes cri­ti­quaient les par­ti­sans de l’indus­tria­li­sa­tion en leur disant qu’on ne peut manger des machi­nes ! Leur mode de penser rat­ta­ché à une vision pure­ment matéri­elle de la pro­duc­tion est simi­laire à celui des indus­tria­lis­tes d’aujourd’hui qui non seu­le­ment se posent encore la ques­tion de l’aspect pro­duc­tif du tra­vail dans les ser­vi­ces, mais ne se posent même pas celui de la pos­si­bi­lité du caractère pro­duc­tif de l’acti­vité finan­cière. Or les pro­duits dérivés sont des pro­duc­teurs d’infor­ma­tion à l’intérieur d’une éco­nomie glo­ba­lisée. Non seu­le­ment il n’y a pas déc­onnexion, mais ils par­ti­ci­pent d’un effort de coor­di­na­tion de l’acti­vité. L’infor­ma­tion devient elle-même « fac­teur de pro­duc­tion » quand une infor­ma­tion trans­mise ne se perd pas et quand le fait de la consom­mer ne la détruit pas. C’est qu’aujourd’hui le capi­tal finan­cier n’est plus celui défini par Hilferding , c’est-à-dire celui de la fusion entre capi­tal indus­triel et capi­tal ban­caire, mais celui de la fusion des fonc­tions de l’argent (éch­ange, épargne, inves­tis­se­ment). Or à cette fusion des fonc­tions cor­res­pond une dis­so­cia­tion des stratégies entre inves­tis­se­ments pro­duc­tifs et pla­ce­ments finan­ciers qui entre­tient l’idée de la déc­onnexion. Il se dével­oppe alors une véri­table mys­ti­que du « réel » que cons­ti­tue­rait le monde de l’éco­nomie et son ordre appa­rem­ment si ras­su­rant (de quoi ? de la juste exploi­ta­tion ? de la néc­ess­aire domi­na­tion ?). Les acti­vités monét­aires et finan­cières seraient une menace per­ma­nente pour cet ordre non seu­le­ment parce qu’elles le met­traient en crise mais aussi parce qu’elles repo­sent sur le jeu, la jouis­sance per­verse, une sorte de sata­nisme, bref, le mal. Le vrai capi­ta­lisme serait ce capi­ta­lisme pro­tes­tant théorisé par Max Weber, un capi­ta­lisme des œuvres et de l’épargne soi­gneu­se­ment cons­ti­tuée et inves­tie. Un « idéal-type » lié à « l’esprit du capi­ta­lisme » pro­duc­teur d’intégrité, de ratio­na­lité au sein d’un système orga­nisé et fonc­tion­nel. Ce qui se passe main­te­nant s’appa­ren­te­rait donc à un dérèg­lement (des sens ?) qu’il fau­drait cor­ri­ger. Le projet de taxe Tobin représ­ente bien cette idée que les flux monét­aires sont pure­ment spé­cu­lat­ifs et ne cor­res­pon­dent pas à des achats ou à des cou­ver­tu­res d’opé­rations com­mer­cia­les. La pensée Attac-Monde Diplomatique en est toute retournée parce qu’elle ne com­prend pas la différ­ence (qui n’est pas déc­onnexion, même si par­fois il semble y avoir sépa­ration du fait de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du marché finan­cier) entre une sphère arti­fi­cielle et une autre qui appa­raît comme « natu­relle » comme si la pre­mière avait tou­jours été un para­site de la seconde alors qu’elle lui est antéri­eure et que la seconde n’a dominé, en fait que pen­dant envi­ron un siècle et demi, l’his­toire du capi­tal. Le projet de taxe Tobin sur les flux finan­ciers se situe dans cette pers­pec­tive. Cette taxe aurait deux fonc­tions : celle déris­oire de limi­ter les flux finan­ciers puisqu’elle ne serait, au maxi­mum, que de 1% sur l’ensem­ble des tran­sac­tions et l’autre de rap­por­ter de l’argent pour le rever­ser dans « l’éco­nomie réelle ». Mais pour rem­plir cette seconde fonc­tion, il fau­drait que per­du­rent de gigan­tes­ques opé­rations spé­cu­la­tives, des espér­ances de bulles finan­cières qui per­met­tent d’emprun­ter de l’argent réel sur la base de ce dével­op­pement de capi­tal fictif. C’est que « l’indus­trie finan­cière » est deve­nue une bran­che motrice du capi­ta­lisme glo­ba­lisé. Depuis 1980, les tran­sac­tions finan­cières rap­por­tent plus d’argent que les capi­taux inves­tis dans la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses matéri­elles ou immatéri­elles. Les opé­rations bour­sières d’achat et de vente rap­por­tent plus qu’une valo­ri­sa­tion, toute aussi aléat­oire, de capi­tal pro­duc­tif au sens strict. A cet égard, parler de « logi­que finan­cière » au sens péjo­ratif comme le font les « de gauche » et autres alter­mon­dia­lis­tes est par­ti­cu­liè­rement abusif parce que cela prés­up­po­serait une logi­que éco­no­mique non finan­cière à lui oppo­ser. Or la finance est inhér­ente au capi­tal en tant que le capi­ta­lisme est une éco­nomie monét­aire, la mon­naie n’étant pas simple moyen d’éch­ange mais aussi ins­tru­ment d’accu­mu­la­tion du capi­tal . Le capi­ta­lisme n’a pu se passer d’une création monét­aire qui anti­cipe le profit monét­aire à venir. Seulement, aujourd’hui, cette finance intègre une forme par­ti­cu­lière du dével­op­pement du capi­ta­lisme et de sa valo­ri­sa­tion : le profit monét­aire n’est pas dét­erminé essen­tiel­le­ment par les seuls taux de profit des entre­pri­ses. Mais la déc­onnexion n’est qu’appa­rente (c’est pour cela que nous pré­férons parler d’auto­no­mi­sa­tion) car si le taux de profit n’est plus l’indi­ca­teur prin­ci­pal, la puis­sance des entre­pri­ses s’exprime par d’autres biais et a ten­dance à reva­lo­ri­ser une pers­pec­tive micro-éco­no­mique, d’où la mode de l’exper­tise. En fait, le marché finan­cier est com­plém­ent­aire de la sphère de la pro­duc­tion dans la mesure où il a pour fonc­tion d’assu­rer la liqui­dité des titres finan­ciers représ­entant le capi­tal pro­duc­tif immo­bi­lisé (nous en avons déjà parlé dans le cadre de la struc­tu­ra­tion en hol­dings). Cette ten­dance à la liqui­dité est pos­si­ble du point de vue micro-éco­no­mique, c’est-à-dire du point de vue de la ratio­na­lité indi­vi­duelle. Dans une atmos­phère d’incer­ti­tude, elle est un com­por­te­ment légi­time du point de vue des agents éco­no­miques pris indi­vi­duel­le­ment. Cette liqui­dité des titres finan­ciers calme la crainte que l’action de chacun des autres agents, menace sa propre exis­tence éco­no­mique. Mais elle ne l’est pas du point de vue col­lec­tif et macro-éco­no­mique, c’est-à-dire à partir du moment où cette ten­dance serait pour­sui­vie par tous. En effet, dès que ce com­por­te­ment se pro­page par conta­gion, la cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses s’en trouve entravée . Le monde du com­merce et de la finance est sans cesse menacé d’une exa­cer­ba­tion des riva­lités. Entre d’un côté, la conti­nuité des éch­anges réc­lamant la confiance et la clarté des contrats et de l’autre la fas­ci­na­tion pour l’acti­vité spé­cu­la­tive, le capi­ta­lisme ne peut se mou­voir que dans un entre-deux. Pour ne pas tuer une force qui est à la fois son dyna­misme et son arrêt de mort Keynes était par­ti­cu­liè­rement cons­cient de cette aporie qui ame­nait les mar­chés finan­ciers à ten­dan­ciel­le­ment choi­sir des pers­pec­ti­ves à court terme plutôt qu’à long terme. D’ailleurs, quand on lui deman­dait si les poli­ti­ques conjonc­tu­rel­les étaient suf­fi­san­tes, ce boute en train rép­ondait « de toute façon à long terme nous serons tous morts ! ». Jusqu’à la fin des années 80, les ban­ques cen­tra­les étaient les ges­tion­nai­res de cette ambi­va­lence. Elles gar­daient donc la haute main, au moins en Europe, sur les dérives pos­si­bles en contrôlant le marché monét­aire par des procé­dures telles que l’obli­ga­tion faite aux ban­ques de détenir des rés­erves en mon­naie « réelle » à la banque cen­trale en pro­por­tion du mon­tant de leurs prêts et par des poli­ti­ques d’open market fai­sant varier les taux d’intérêt dans un sens de res­tric­tion de l’acti­vité éco­no­mique ou au contraire d’expan­sion. Le modèle anglo-saxon domi­nant qui s’est ins­crit dans le sens d’une dérég­lem­en­tation ne peut plus tenir les deux bouts de la chaîne.

PARTIE II

L’ANALYSE MARXISTE DES CRISES AUJOURD’HUI

Création monét­aire et société sala­riale Pour des marxis­tes contem­po­rains comme M.Aglietta et S.de Brunhoff, il y a bien reconnais­sance d’une création ex nihilo de la mon­naie dans le crédit. Mais elle se pro­dui­rait dans un rap­port privé entre la banque et les entre­pre­neurs. Cette création est ensuite socia­lisée par le biais du rap­port sala­rial par le fait que les salai­res dis­tri­bués vont deve­nir du revenu dis­po­ni­ble pour la consom­ma­tion. La création monét­aire se trouve ainsi validée socia­le­ment à partir d’une situa­tion où domi­nent le sala­riat et les reve­nus du tra­vail. Mais c’est ce qui est remis en cause par l’évo­lution du reve­nus des ménages, ceux-ci com­pre­nant une part pro­por­tion­nel­le­ment de plus en plus grande de reve­nus finan­ciers (intég­ration mas­sive de l’épargne sala­riale dans le dével­op­pement des mar­chés de titres : fonds de pen­sions, por­te­feuilles d’actions, SICAV, etc.). Le rap­port sala­rial a donc de plus en plus de mal à socia­li­ser la création monét­aire parce que les divi­den­des et autres intérêts dis­tri­bués par les mar­chés finan­ciers ne seraient plus, dans une grande pro­por­tion, la contre­par­tie d’une frac­tion du tra­vail abs­trait. Ils rémunèrent sur­tout du capi­tal fictif. L’inter­pré­tation de ces marxis­tes est alors de dire que le capi­tal finan­cier, par la règle des trois D à la base de la glo­ba­li­sa­tion finan­cière : dérég­lem­en­tation, dés­interm­édiation (accès direct au marché finan­cier alors que les ban­ques étaient un intermédi­aire obligé pour accéder au marché monét­aire), décl­ois­on­nement, auraient les moyens de déto­urner du tra­vail pro­duc­tif une grande partie des res­sour­ces pour ali­men­ter des pla­ce­ments pro­fi­ta­bles. Ce rai­son­ne­ment qui conduit à reconnaître une déc­onnexion entre monde de la finance et « société sala­riale » (le mot est d’Aglietta) n’a guère d’ori­gi­na­lité, par exem­ple par rap­port aux thèses alter­mon­dia­lis­tes. Il ne tient pas compte du lien entre d’un côté la finan­cia­ri­sa­tion des éco­nomies qui se mani­feste par une fixa­tion a priori des critères finan­ciers dans la ges­tion et le dével­op­pement des capi­taux pro­duc­tifs et de l’autre, les trans­for­ma­tions du procès de tra­vail et de pro­duc­tion de la valeur avec la domi­na­tion tou­jours plus grande du tra­vail mort sur le tra­vail vivant et l’impor­tance prise par le tra­vail immatériel . Ainsi, il est dif­fi­cile, aujourd’hui, de sou­te­nir que l’usine est le lieu où est pro­duite et accu­mulée la valeur, le marché, le lieu où elle est appro­priée et réalisée, la consom­ma­tion, l’action par lequel elle est détr­uite. Il y a interpé­nét­ration et indiffér­enc­iation des espa­ces de pro­duc­tion et de vali­da­tion de la valeur. Là où l’ana­lyse marxiste a déjà du mal à s’y retrou­ver, la social-démoc­ratie ne peut que s’y perdre. Ainsi, pour A. de Montebourg, dans Le Monde du 21/10/08, la chute de Wall Street est l’égale de la chute du mur de Berlin . La finance n’a ni morale ni vertu. Elle cons­ti­tue une « zone de non droit » [une ban­lieue du capi­ta­lisme « réel » en quel­que sorte. Nda] et les ban­quiers sont des « dél­inquants poten­tiels » [comme les enfants de trois ans pour Sarkozy. Nda]. On peut être stupéfait de ce dis­cours sécu­rit­aire appli­qué à l’éco­nomie de la part d’un membre de l’oppo­si­tion. En effet, il ne fait que repren­dre, en le radi­ca­li­sant dans un voca­bu­laire que ne répr­ou­verait pas l’extrême droite anti­ca­pi­ta­liste, le dis­cours de Bercy de Sarkozy du 29/04/08 où on appre­nait que Mai 68 était à l’ori­gine du cynisme actuel, du « culte de l’argent-roi, du profit à court terme, de la spé­cu­lation » et des « dérives du capi­ta­lisme finan­cier » ! Pour s’en sortir, notre socia­liste veut reve­nir à une divi­sion claire et nette entre éco­nomie réelle et finance alors que nous espérons avoir montré que c’est jus­te­ment l’absence de prise en compte, par les pou­voirs publics, de l’inte­rac­tion entre sphères éco­no­mique, monét­aire et finan­cière qui est à la base du dérèg­lement d’ensem­ble. La crise n’est donc pas due à la déc­onnexion entre sphères finan­cière et pro­duc­tive, mais à leur connexion encore insuf­fi­sante comme nous avons pensé le mon­trer dans la partie du texte sur la « finan­cia­ri­sa­tion ».

Crise de sur­pro­duc­tion et crise finan­cière Pour un exem­ple d’ana­lyse en ces termes, nous pren­drons les dével­op­pements d’un membre du Réseau de dis­cus­sion qui regroupe des indi­vi­dus issus de la gauche com­mu­niste . Pour lui, nous sommes en pleine crise finan­cière comme on en connais­sait au XIXe siècle [prin­cipe de base : jamais rien n’est nou­veau, sinon on serait obligé de « réviser » les tables de la loi. C’est d’autant plus facile que l’on ne nous pré­cise même pas de quelle crise du XIXe siècle il s’agit. On peut sup­po­ser que c’est la crise de la Livre anglaise. Nda] et Marx les a déjà ana­lysé dans le tome III du Capital [cela ne semble pas gêner notre auteur que ce même tome III fasse l’objet de beau­coup de polé­miques et qu’il ait amené de nom­breux marxis­tes à jus­te­ment aban­don­ner le marxisme ou à le réviser ou en tout cas à signa­ler les contra­dic­tions qu’il prés­ente par rap­ports à maints aspects du tome I. Nda]. « Ce qu’une crise finan­cière signi­fie, c’est que des ban­ques ont faits des prêts que les emprun­teurs pour une raison ou une autre [on com­prend mieux pour­quoi la crise actuelle res­sem­ble à celle du XIXe puis­que « pour une raison ou une autre » elle permet d’éga­liser toutes les condi­tions spé­ci­fiques d’un évé­nement. Nda] sont deve­nus inca­pa­bles de rem­bour­ser. Lorsque ces ces­sa­tions de paie­ments devien­nent assez rép­andues et assez impor­tan­tes, c’est tout le système finan­cier qui est ébranlé. C’est ce qui vient d’arri­ver encore une fois ». L’auteur passe ensuite à l’expli­ca­tion de la crise finan­cière qui serait due à une crise clas­si­que de sur­pro­duc­tion pro­vo­quée par « la pour­suite anar­chi­que des pro­fits inhérents au capi­ta­lisme ». Certes, mais si ce qui est inhérent au capi­ta­lisme c’est la pour­suite anar­chi­que des pro­fits, on ne com­prend pas pour­quoi le système n’est pas tou­jours en crise. Bref, ce qui est censé expli­quer n’expli­que rien du tout. L’exem­ple concret pour appuyer ces dires est celui de l’immo­bi­lier aux États-Unis où les reve­nus des emprun­teurs, « pour la plu­part des tra­vailleurs » [c’est censé nous faire pleu­rer ? Nda] n’auraient pas assez aug­menté pour leur per­met­tre de rem­bour­ser les prêts, donc il y a bien eu sur­pro­duc­tion. Examinons la valeur de l’argu­ment. Tout d’abord si une crise de sur­pro­duc­tion se signale par l’écart entre pro­duc­tion et consom­ma­tion il n’y a pas eu stricte sur­pro­duc­tion puis­que le crédit permet de différer dans le temps le rap­port entre les deux termes. La demande de départ existe donc bien et n’est pas inventée de toute pièce par la pour­suite anar­chi­que du profit. Sans le système de crédit, il n’y aurait pas sur­pro­duc­tion, au maxi­mum sur­ca­pa­cité. A la limite, il vau­drait mieux parler de crise de sous-consom­ma­tion. C’est une hérésie pour les marxis­tes, mais cela cor­res­pond quand même mieux à la situa­tion actuelle où l’entre­prise, sur des mar­chés sou­vent très concur­ren­tiels, considère la demande comme une donnée à laquelle il faut s’adap­ter par la pro­duc­tion en flux tendus. Nous ne sommes donc plus dans une situa­tion où domine la pro­duc­tion for­diste exten­sive et tou­jours à la limite de la sur­pro­duc­tion. Les entre­pri­ses aujourd’hui cher­chent à aug­men­ter des parts de marché dans un contexte hyper-concur­ren­tiel. Cette nou­velle concep­tion de la pro­duc­tion en flux tendus est le pen­dant, dans la pro­duc­tion, du dével­op­pement du capi­tal fictif dans la cir­cu­la­tion. Il y a une vir­tua­li­sa­tion de l’éco­nomie à tra­vers un nou­veau rap­port au temps. Cette représ­en­tation de la demande comme une donnée conduit à inver­ser le para­digme keynésien qui fai­sait du salaire essen­tiel­le­ment un revenu qu’il s’agis­sait d’aug­men­ter alors qu’il devient un coût qu’il est néc­ess­aire de réd­uire. D’une pré­do­min­ance du point de vue macro-éco­no­mique : tous les ache­teurs poten­tiels sont des clients poten­tiels, on est passé à la pré­do­min­ance du point de vue micro-éco­no­mique : une entre­prise est face à la concur­rence de toutes les autres dans le cadre de la compé­ti­tivité-prix (or le prix le plus flexi­ble est celui du tra­vail). L’État-Providence ne peut plus assu­mer son rôle dans une poli­ti­que des reve­nus qui assu­rait une sorte d’éch­elle mobile des salai­res et c’est le crédit qui doit rem­plir ce rôle afin que la demande devienne effec­tive, c’est-à-dire monét­aire. Les ban­ques et le sec­teur finan­cier par­ti­ci­pent donc de conserve à l’équi­libre offre/demande en ren­dant plus flui­des les paie­ments. La contre­par­tie, c’est que les sala­riés sont beau­coup plus dép­endants et préc­aires par rap­port à la norme for­diste de consom­ma­tion. Cela expli­que en partie la perte de popu­la­rité de la réd­uction du temps de tra­vail (« les 35 heures ») et le succès rela­tif du « tra­vailler plus pour gagner plus » de Sarkozy. Si on peut envi­sa­ger une crise de sur­pro­duc­tion tra­di­tion­nelle, elle tou­che­rait plutôt les pays émergents et sur­tout la Chine et la Corée-du-Sud qui devraient se retour­ner vers leur marché intérieur, ce qui pour le pre­mier l’obli­ge­rait à aug­men­ter net­te­ment les salai­res et à se rap­pro­cher des condi­tions géné­rale de l’Asie émerg­ente (moins le Japon donc). Ce nou­veau rap­port au temps est aussi à la base d’une vir­tua­li­sa­tion de la pro­duc­tion dans une sorte de fuite en avant dans des inno­va­tions high tech qui demeu­rent bien sou­vent sans emploi. Cette course à l’obso­les­cence accélérée ne se fait pas pour les néc­essités de la valo­ri­sa­tion, mais pour sim­ple­ment rester dans la course et sur­vi­vre . En outre, si on revient à la ques­tion de la sur­pro­duc­tion, il faut voir que la crise est davan­tage pro­vo­quée par une modi­fi­ca­tion des condi­tions du crédit et du rem­bour­se­ment de la dette, c’est-à-dire par des condi­tions poli­ti­ques géné­rales, que par des ques­tions de niveau de revenu. Si nous lais­sons l’exem­ple amé­ricain pour regar­der ce qui se passe en Espagne , on s’aperçoit que la crise immo­bi­lière n’est pas seu­le­ment pro­vo­quée par une insol­va­bi­lité des « tra­vailleurs », mais aussi par le désir des consom­ma­teurs de deve­nir pro­priét­aires à tout prix com­biné avec un pari risqué de la part des clas­ses moyen­nes espa­gno­les sur la ren­ta­bi­lité de pla­ce­ments de rap­port dans l’immo­bi­lier. Notre auteur fait donc comme si la spé­cu­lation autour de l’immo­bi­lier et la spé­cu­lation par rap­port aux garan­ties de la spé­cu­lation (les « fonds pour­ris » et autres joyeu­setés dérivées) étaient assi­mi­la­bles à une crise de sur­pro­duc­tion clas­si­que. Cette thèse, qui ne fait pas la moin­dre men­tion à la notion de capi­tal fictif, aide peu à com­pren­dre que l’une des conséqu­ences du dével­op­pement de ce capi­tal fictif est de repous­ser à tou­jours plus tard la pos­si­bi­lité d’une crise de sur­pro­duc­tion. Ceci ajouté au fait que les modes de pro­duire post-for­dis­tes pous­sent moins à une crois­sance exten­sive de la pro­duc­tion et davan­tage à une conquête des parts de marché sur des mar­chés saturés, nous amènent à penser qu’il est impos­si­ble de dire : « c’est une crise clas­si­que de sur­pro­duc­tion ».

La rép­ar­tition de la valeur ajoutée et la baisse du taux de profit Pour d’autres marxis­tes , c’est la rép­ar­tition de la valeur ajoutée en faveur des pro­fits et au dét­riment des salai­res qui serait la cause de la crise car elle aurait conduit à un endet­te­ment massif des ménages. Mais dans la crise actuelle l’endet­te­ment des ménages n’est qu’un aspect et ne tient pas compte d’un endet­te­ment général qui touche aussi les entre­pri­ses dont, sui­vant la thèse de ces auteurs, la crois­sance des pro­fits aurait dû per­met­tre jus­te­ment une réd­uction de l’endet­te­ment. Ce type d’ana­lyse n’aborde pas plus que la pré­céd­ente, la ques­tion du capi­tal fictif et se prive donc d’une appro­che essen­tielle pour com­pren­dre la situa­tion actuelle. Il en est de même pour l’appro­che uni­laté­rale en terme de baisse du taux de profit qui se situe uni­que­ment en rap­port avec le Livre I du Capital donc dans une hypo­thèse sim­pli­fiée, sans crédit ni ins­ti­tu­tions finan­cières et qui ne peut donc voir des limi­tes au dével­op­pement du capi­tal que dans le sec­teur de la pro­duc­tion et non dans celui de la repro­duc­tion.

La théorie des cycles longs face à la ten­dance aux cycles courts La plu­part des ana­ly­ses marxis­tes s’effec­tuent dans le cadre et les termes de l’ana­lyse des cycles longs de Kondratiev . Or celle-ci ne nous semble plus tena­ble pour les rai­sons sui­van­tes : 1) Cette ana­lyse est for­mulée en pér­iode de domi­na­tion for­melle et ignore le dével­op­pement du capi­tal fictif. C’est pour cela qu’à chaque phase de crois­sance infla­tion­niste devait succéder une phase de crise déf­lati­onn­iste avec sur­pro­duc­tion (schéma assez proche fina­le­ment de l’inter­pré­tation des éco­nom­istes marxis­tes). Or en 1975, les éco­nom­istes ont été obligés d’inven­ter le concept de « stag­fla­tion » pour rendre compte de la situa­tion nou­velle en domi­na­tion réelle. Mais, plus impor­tant encore, est le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal, via la glo­ba­li­sa­tion, qui intègre l’ensem­ble des mar­chés, y com­pris finan­cier (le marché ne régule rien par lui-même), dans la valo­ri­sa­tion et noie l’acti­vité pro­pre­ment entre­preu­ne­riale dans les dédales straté­giques du capi­ta­lisme d’orga­ni­sa­tion. Les décisions devien­nent opa­ques, les anti­ci­pa­tions irra­tion­nel­les. La pré­vision ne peut exis­ter qu’à partir du moment où des éléments de conti­nuité per­met­tent de faire le lien entre avant pen­dant et après. Mais la pré­vision a-t-elle encore un sens dès le moment où les dét­er­mi­nations fon­da­men­ta­les du capi­ta­lisme ont été qua­si­ment sup­primées par le capi­ta­lisme lui-même ? Les données rela­ti­ves à ces fon­de­ments ne per­met­tent plus alors de bâtir une pré­vision qui pos­tule à la conti­nuité du capi­ta­lisme et à sa repro­duc­tion à l’iden­ti­que. Ce pro­ces­sus a été décrit dans la revue Invariance sous le concept de « mort poten­tielle du capi­tal » (cf. Invariance, série V, hiver 2002, p.83-112). Voici la défi­nition que donne J.Camatte de sa notion de « mort poten­tielle du capi­tal » : « Elle s’effec­tue à partir du moment où le nombre de ceux qui font cir­cu­ler la plus-valeur devient supérieur à celui de ceux qui la pro­dui­sent. Elle s’est effec­tuée d’abord aux USA dans le milieu des années cin­quante du siècle der­nier, et tend à se géné­ra­liser dans les diver­ses aires. Elle est éga­lement liée à une sub­stan­ti­fi­ca­tion énorme (pro­duc­tion de capi­tal fixe) qui inhibe le mou­ve­ment inces­sant du capi­tal qui n’est tel que s’il se capi­ta­lise indé­fi­niment. D’où le déplo­iement énorme de la spé­cu­lation qui cor­res­pond à une auto­no­mi­sa­tion de la forme capi­tal et, ten­dan­ciel­le­ment, à son évan­esc­ence dans la vir­tua­lité ». Notons tout d’abord une pré­cision : La « plus-valeur » n’est pas la « plus-value » de la théorie de la valeur-tra­vail. C’est, en ten­dance, l’incrément (l’accrois­se­ment) de valeur qui est créé par la capi­ta­li­sa­tion d’un nombre tou­jours plus grand d’acti­vités humai­nes. La limite de cette défi­nition c’est qu’elle main­tient une dis­tinc­tion entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion alors qu’il y a englo­be­ment dans un procès de tota­li­sa­tion. De plus, on ne voit pas com­ment et où iden­ti­fier cette pro­duc­tion « énorme » de capi­tal fixe. Par exem­ple, le rythme plus ou moins lent du renou­vel­le­ment des équi­pements infor­ma­ti­ques, même lourds (les cen­tres ser­veurs) ne semble pas « inhi­ber le mou­ve­ment inces­sant du capi­tal ». D’ailleurs, une des différ­ences essen­tiel­les avec les concep­tions d’Hilferding sur le capi­tal finan­cier ― concep­tion qui fut reprise par la social-démoc­ratie alle­mande puis par Lénine ― tient dans le fait de ne pou­voir définir le trans­fert actuel de capi­taux d’une bran­che à l’autre de l’éco­nomie, ou d’un pays à l’autre sur la base de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal. Aujourd’hui, l’infor­ma­ti­sa­tion a réduit le poids rela­tif du capi­tal fixe dans la for­ma­tion des prix. Ainsi, la ten­dance à l’infor­ma­ti­sa­tion du capi­tal fixe pre­miè­rement l’allège, mais aussi secondai­re­ment, en per­met­tant de réd­uire la force de tra­vail néc­ess­aire, aug­mente le taux de profit et le ren­de­ment des actions des entre­pri­ses cotées en bourse. Là encore, nous voyons qu’il n’y a pas déc­onnexion. Bizarrement, J.Camatte (Invariance) n’est pas allé jusqu’au bout de sa dém­arche quand il n’envi­sage pas ici l’évo­lution du capi­tal vers sa forme pure, celle déc­rite par la cita­tion de Marx que nous avons mise en exer­gue de ce livre ; une situa­tion du capi­tal ou le sur­plus de valeur ne serait plus que pour l’action­naire. C’est évid­emment une situa­tion « à la limite » qui ne peut plei­ne­ment s’accom­plir. On retrou­vera ci-des­sous cette ques­tion, mais sous un autre angle avec le dével­op­pement de nou­vel­les ten­dan­ces ren­tières au sein de la dyna­mi­que actuelle du capi­tal. Finalement, si l’on peut encore parler de « sub­stan­ti­fi­ca­tion énorme », elle se situe­rait, para­doxa­le­ment, dans la néc­essité du sala­riat, même si elle tend for­te­ment à décroître et qu’appa­rais­sent de nou­vel­les formes de contrats de type com­mer­cial plutôt que sala­rial et un dével­op­pement encore embryon­naire, mais réel de la trans­for­ma­tion de « sa » res­source humaine en petite entre­prise indép­end­ante, par l’indi­vidu lui-même. Ce der­nier phénomène ne touche pas que les petits arri­vis­tes à la Tapie, mais de plus en plus de chômeurs qua­li­fiés et même très qua­li­fiés. Un autre point cri­ti­qua­ble ne tient pas à la fai­blesse de la défi­nition, mais plutôt au fait que J.Camatte ne met pas assez l’accent sur les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme à partir des années 70. Il parle de sortie de l’époque his­to­ri­que des révo­lutions alors qu’il fau­drait parler de sortie de l’époque his­to­ri­que des révo­lutions prolé­tari­ennes après la déf­aite des années 68-78 et de l’effec­tua­tion d’une « révo­lution du capi­tal ». 2) L’ana­lyse de Kondratiev se situe en dehors d’une inter­ven­tion éco­no­mique de l’État et des gran­des ins­ti­tu­tions dont le rôle contra-cycli­que atténue la vigueur des crises depuis les années 30. L’épui­sement des forces pro­duc­ti­ves du capi­tal indus­triel néc­es­site la reprise en main de l’ensem­ble par un capi­ta­lisme du sommet, un capi­ta­lisme de la puis­sance dont l’objec­tif est la maît­rise de la repro­duc­tion d’ensem­ble, un capi­ta­lisme qui sent confusément que s’il y a crise elle se fera à ce niveau. Il ne faut pas cher­cher plus loin le fait que l’essen­tiel des pré­visions à moyen terme soit dirigé vers les pro­blèmes « envi­ron­ne­men­taux » et le « dével­op­pement dura­ble ». 3) Dans l’ancienne finance contrôlée par l’État, les taux d’intérêts sont rigi­des (le marché monét­aire est contrôlé par les ban­ques cen­tra­les publi­ques) et le volume de crédit s’ajuste à la demande, ce qui favo­rise inves­tis­se­ment, pro­duc­tion et emploi. Avec l’État-Providence, le capi­tal est garanti contre les ris­ques et il n’hésite pas à se séparer de sa forme argent. S’il y a déséq­ui­libre, il est absorbé par l’infla­tion (c’est le cercle ver­tueux keynésien). Mais dans la finance libé­ralisée, les taux des mar­chés finan­ciers rép­er­cutent tous les déséq­ui­libres (peur de l’infla­tion et des déficits, de l’endet­te­ment, etc.) Le coût du capi­tal devient incer­tain et l’inves­tis­se­ment de pla­ce­ment est plus intér­essant que l’inves­tis­se­ment pro­duc­tif tra­di­tion­nel, dans un contexte devenu déf­lati­onn­iste (celui qu’on connaît depuis au moins le début des années 90). Cela entraîne une modi­fi­ca­tion des ryth­mes de la crois­sance et l’émerg­ence de « cycles courts » qui voient se succéder pér­iodes d’expan­sion et pér­iodes de réc­ession. Cette ins­ta­bi­lité cycli­que est ren­forcée par la spé­cu­lation, mais contrai­re­ment à ce que nous annon­cent beau­coup de com­men­ta­teurs, cette der­nière a aussi des vertus régu­lat­rices. L’éco­nom­iste P.Artus rap­pelle que la spé­cu­lation a une influence sta­bi­li­sa­trice sur les mar­chés finan­ciers puisqu’elle anti­cipe les déséq­ui­libres. Elle ne les crée pas, elle ne fait qu’en pro­fi­ter. Il ne faut donc pas confon­dre spé­cu­lation et crise bour­sière. Il n’empêche que le krach bour­sier semble s’impo­ser comme la nou­velle forme des réc­essions. Financiarisation de l’acti­vité et déf­lation semble les deux pôles inversés des cycles courts comme si l’incer­ti­tude sur la réa­li­sation des pro­fits pro­dui­sait une tac­ti­que de stop and go de la part des différ­entes auto­rités éco­no­miques. Nous venons d’ana­ly­ser les limi­tes théo­riques des inter­pré­tations de la crise selon le modèle des cycles longs. Mais nous lui por­tons aussi une cri­ti­que poli­ti­que à partir des dével­op­pements d’un de ses déf­enseurs les plus représ­en­tatif, Giovanni Arrighi. Pour celui-ci, chaque grande crise indi­que une tran­si­tion vers un autre mode d’accu­mu­la­tion incluant tout d’abord un autre mode d’inves­tis­se­ment dans la pro­duc­tion puis une seconde phase d’expan­sion finan­cière à conno­ta­tion de déclin, de fin de cycle avec trans­fert de puis­sance hégé­mo­nique . Arrighi voyait d’ailleurs le Japon repren­dre le flam­beau des mains des États-Unis, ce qui est pour le moins aven­tu­reux. Mais sur­tout ce qui est dér­angeant dans cet arché­type de la théorie marxiste des cycles longs, c’est que la crise systé­mique est tou­jours perçue comme étant la répé­tition du même, la négation de l’évé­nement et de toute rup­ture. La vision cycli­que de cette théorie impli­que une pers­pec­tive d’étern­elle repro­duc­tion et l’absence de référ­ence à toute lutte des clas­ses. Or la crise des années 70 ne peut être lue sans référ­ence à ce que nous avons appelé le der­nier assaut prolé­tarien, à la rév­olte de la jeu­nesse et à la lutte contre la guerre du Vietnam. De même, la crise actuelle ne peut certes pas être lue à la lumière de la lutte de clas­ses, mais elle s’ancre quand même dans une remise en cause des modèles pro­gres­sis­tes et pro­duc­ti­vis­tes des deux der­niers siècles, dans une remise en cause mas­sive des valeurs qui ont été com­mu­nes aux deux ancien­nes clas­ses anta­go­nis­tes (le Progrès, le tra­vail).

PARTIE III

UNE CRISE DE REPRODUCTION

De nou­vel­les ten­dan­ces ren­tières La glo­ba­li­sa­tion finan­cière s’accom­pa­gne d’une valo­ri­sa­tion à conno­ta­tion ren­tière qui s’intègre assez bien avec notre hypo­thèse d’un capi­ta­lisme qui pose ses condi­tions de survie au niveau de sa repro­duc­tion d’ensem­ble. On peut rele­ver cela à plu­sieurs niveaux :
- L’État le plus puis­sant n’est pas celui qui possède les plus gros­ses rés­erves « réelles » car matér­ia­li­sables, mais celui qui achète le plus sur la base de ses riches­ses sup­posées et sa capa­cité à en créer de nou­vel­les. Puissance et richesse ne coïn­cident pas auto­ma­ti­que­ment avec la pro­duc­tion de valeur, ni au sens marxiste qui nég­lige la puis­sance et intro­nise la valeur comme sujet de la pro­duc­tion, ni au sens éco­no­mique cou­rant qui confond valeur et richesse et va donc pren­dre toute aug­men­ta­tion de valeur comme aug­men­ta­tion de richesse . C’est sur cette base que s’entre­tient la mys­ti­que du PIB. Si la valeur cor­res­pon­dait prin­ci­pa­le­ment à un coût de pro­duc­tion comme le croyaient les éco­nom­istes de l’école clas­si­que anglaise et Marx lui-même (le coût du tra­vail), alors il devrait y avoir cons­tam­ment déva­lo­ri­sation et ce devrait même être un but (l’abon­dance). Le dis­cours et les pra­ti­ques actuel­les cher­chent au contraire à créer tou­jours plus de valeur (et de rareté).
- Le cap­tage de la richesse par les États (Fourquet ) peut très bien se dér­ouler à l’intérieur d’un jeu à somme nulle. D’autre part, la théorie des coûts de tran­sac­tion, coûts qu’il s’agit d’abais­ser, légi­time la mise en réseau opérée par les firmes mul­ti­na­tio­na­les et un véri­table système de cap­ta­tion des savoirs à l’éch­elle inter­na­tio­nale. La compé­ti­tivité ne dépend donc pas que du prix (théorie de la firme et du marché en concur­rence par­faite qui n’existe pas) ou que du pro­duit (théorie de la compé­ti­tivité hors-prix dite aussi compé­ti­tivité-qua­lité), mais de ce qui est créé ou capté.
- La rente est tou­jours liée à la poli­ti­que comme le montre en France la stratégie de l’État à tra­vers des grou­pes aussi différents qu’EDF et la Compagnie Générale des Eaux.
- La crois­sance des réseaux mafieux en Russie, en Asie et en Amérique du Sud par­ti­cipe de gigan­tes­ques trans­ferts plutôt que d’une nou­velle forme d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive.
- Au niveau interne on assiste à des stratégies de trans­fert des riches­ses plutôt que de création . - La crois­sance mon­diale est tirée par une crois­sance amé­ric­aine basée sur l’action­na­riat des cou­ches aisées, ce qu’on peut ana­ly­ser comme une dép­ense de rente. Les fonds de pen­sion rem­plis­sent aussi cette fonc­tion à côté de la fonc­tion pro­pre­ment assu­ran­tielle. C’est cela qui nous fait dire que cette crois­sance fonc­tionne sur une « repro­duc­tion rétrécie » par­fois à la limite de la repro­duc­tion simple. C’est cela, aussi, qui rend cette crois­sance fra­gile comme le mon­trent l’évé­nement actuel. Les fron­tières entre rente et profit sont d’ailleurs de plus en plus floues. Si l’inves­tis­se­ment direct à l’étr­anger (IDE) com­porte tou­jours un apport en capi­tal-argent et qu’on peut donc sup­po­ser que le profit rémunère le capi­tal avancé, les nou­vel­les formes d’inves­tis­se­ment (NFI) com­por­tent majo­ri­tai­re­ment des actifs immatériels : savoirs-faire, licen­ces, contrats d’assis­tance qui ont un caractère ren­tier par uti­li­sa­tion d’une posi­tion domi­nante dans l’éch­ange.
- Robert Reich cite le fait que chez IBM (400000 sala­riés dont 20000 ouvriers), le coût de pro­duc­tion d’un ordi­na­teur ne représ­ente que 10% de son prix ! L’inci­dence est triple : pre­miè­rement, les pro­fits et salai­res ne représ­entent plus qu’une partie extrê­mement réd­uite (5,3% pour les pro­fits, chif­fres amé­ricains de la fin des années 80) de la richesse crée en terme comp­ta­ble au moins (PIB) ; deuxiè­mement, les action­nai­res tant décriés par les cri­ti­ques de la finan­cia­ri­sa­tion de l’éco­nomie et les idéo­logues du tra­vail, ne tou­chent un revenu (divi­dende) que sur cette petite part ; troi­siè­mement, « la valeur » est en grande partie ailleurs et son cap­tage est effec­tué par les hommes de l’ombre : les iden­ti­fi­ca­teurs et rés­olveurs de pro­blèmes, les cour­tiers-stratèges, les décideurs, les mani­pu­la­teurs de sym­bo­les. Il faut reve­nir sur la ques­tion de la « création de valeur ». Ce n’est sûrement pas un hasard si « création » se sub­sti­tue aujourd’hui à « pro­duc­tion ». C’est parce que la valeur n’a pas de sub­stance — contrai­re­ment à ce que pen­sait Marx — qu’elle épouse d’autant mieux les flux finan­ciers pour « mesu­rer » ce qui est présenté comme les nou­vel­les sour­ces de richesse. Le critère de ren­ta­bi­lité essen­tiel n’est en effet plus un critère de ren­ta­bi­lité entre­preu­ne­riale, mais un critère de ren­ta­bi­lité sur l’ensem­ble des fonds pro­pres de l’entre­prise, c’est-à-dire la tota­lité de l’argent investi dans l’entre­prise. De là à en déd­uire qu’il y a pré­do­min­ance d’un caractère ren­tier et une domi­na­tion des action­nai­res sur les mana­gers, il n’y a qu’un pas que la « pensée unique de gauche » fran­chit allèg­rement . Elle défend l’action pro­gres­siste de l’entre­prise et l’acti­vité humaine comme pro­duc­tri­ces de valeur, acti­vités nobles et utiles par rap­port à ce qui ne serait qu’acti­vité para­si­taire dans la cap­ta­tion de la valeur. J.P.Fitoussi par exem­ple, assi­mile valeur et richesse ce qui l’amène à nég­liger la ques­tion du profit et celle du capi­tal, qu’il ne voit plus que sous les traits du capi­tal finan­cier (« l’argent »), à nég­liger aussi les trans­for­ma­tions du pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion et le déclin du tra­vail vivant au sein de ce pro­ces­sus . L’oppo­si­tion faite par Fitoussi entre action­nai­res et mana­gers peut aussi être for­te­ment nuancée car si le nombre des actions croît sans cesse, la pra­ti­que aujourd’hui la plus cou­rante est celle qui voit les entre­pri­ses rache­ter leurs pro­pres actions , limi­tant ainsi la part des action­nai­res extérieurs. Enfin, nous avons déjà sou­li­gné le rôle sta­bi­li­sa­teur des action­nai­res de référ­ence. Toutefois cela n’enlève rien à la réalité des fonds de pen­sion .

Une alter­na­tive au marché finan­cier pour le capi­ta­lisme du bas : le micro crédit. Intensifiées par les dés­arrois idéo­lo­giques et les confu­sions poli­ti­ques engen­drées par la dépr­ession finan­cière actuelle se mul­ti­plient des ini­tia­ti­ves pour trou­ver dans les alter­na­ti­ves soli­da­ris­tes et le « com­merce équi­table » des médi­cations pour calmer la crise. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir cer­tains « essayis­tes » faire l’éloge « d’un monde où l’éco­nomie est au ser­vice de l’éman­ci­pation et non de l’alié­nation, où le crédit coule à flot (…) où l’éco­nomie vir­tuelle est au ser­vice de l’éco­nomie réelle des entre­pre­neurs et où l’on ne prête qu’aux pau­vres » : le micro crédit. Cette pra­ti­que micro-éco­no­mique se prés­ente, à pre­mière vue, sous des formes qui peu­vent enthou­sias­mer tel ou tel cou­rant « alter ». Voilà une moda­lité de prêt qui s’effec­tue direc­te­ment de per­sonne à per­sonne et dont le seul intermédi­aire est un site Internet (qui pré­lève seu­le­ment 10% des encours pour ses frais de fonc­tion­ne­ment). Voilà un cir­cuit qui éch­appe au marché du crédit et à la puis­sance malé­fique de ses ins­ti­tu­tions finan­cières mon­dia­lisées. Voilà un éch­ange à taille humaine, où chacun se connaît et s’appelle par son prénom ; qui aide des pau­vres à se lancer dans une acti­vité de petits entre­pre­neurs, leur per­met­tant plus d’auto­no­mie et donc moins de dép­end­ance à l’assis­ta­nat des États et des ONG. Si le micro-crédit se dével­oppe sur­tout dans les pays du Sud, il n’est tou­te­fois pas absent des zones déshéritées des pays du Nord. Clinton et sa fon­da­tion, Attali et sa Planète Finance lui accor­dent même une portée… « révo­luti­onn­aire » ! Facteur d’acti­va­tion éco­no­mique dans des espa­ces qui jusque là res­taient à la périphérie de la cir­cu­la­tion des capi­taux dans ce que cer­tains (S.Latouche) ont appelé « l’éco­nomie infor­melle », le micro-crédit joue un rôle d’agi­ta­teur de capi­ta­li­sa­tion à la base. Il jette les germes d’un éch­ange de valeur por­teurs de compé­tition sociale et de seg­men­ta­tion des rap­ports sociaux. Proche des formes pré-capi­ta­lis­tes du prêt et de l’usure, le micro-crédit peut appa­raître à ses béné­fici­aires comme une alter­na­tive à l’accu­mu­la­tion du capi­tal préa­lable à la dém­arche entre­pre­neu­riale. Il peut donner à cer­tains prêteurs comme à cer­tains emprun­teurs l’impres­sion d’être moins soumis au diktat des ban­ques en par­ti­cu­lier et aux formes de domi­na­tion en général (domi­na­tion du pou­voir poli­ti­que cor­rompu, domi­na­tion des hommes car, comme le note C.Fourest, il y a une forte demande fémi­nine de micro-crédit dans les pays pau­vres). Cette forme semble poser les clés de l’auto­no­mie dans le cadre idéo­lo­gique du libre choix, du tout est pos­si­ble pour qui a envie de s’en sortir et de réussir. En tant qu’il est réduit à un « moyen pur » (G.Simmel), l’argent exer­ce­rait un pou­voir libé­rateur et expri­me­rait une nou­velle liberté mar­chande. C’est par­ti­cu­liè­rement effi­cace dans les pays où l’argent ne cir­cule pas parce que soit il n’existe qu’à la marge, soit il est thés­aurisé, soit il s’évade à l’extérieur, soit les trois cas co-exis­tent et il y a alors un effet de blo­cage. Le micro-crédit d’apport extérieur devient alors une façon arti­fi­cielle et volon­ta­riste de faire cir­cu­ler l’argent. Pourtant le micro-crédit prés­up­pose le marché et le sala­riat ; il fait pénétrer ou il accé­lère les pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion dans le « capi­ta­lisme du bas », le niveau 3 du modèle que nous avons présenté dans la partie I de cet ouvrage. Contrairement aux formes alter­na­ti­ves d’éch­ange que nous venons de voir avec les SEL ou cer­tai­nes mon­naies fon­dan­tes qui par­tent d’une oppo­si­tion rela­ti­ve­ment claire à l’esprit du capi­ta­lisme, même si elles sont confrontées aux rap­ports sociaux domi­nants hos­ti­les à leur exten­sion , le micro-crédit rentre en congruence avec des formes du capi­ta­lisme du sommet. En effet, sorte d’éco­nomie sou­ter­raine, parallèle et peu visi­ble, il ali­mente des pra­ti­ques qui se rap­pro­chent de l’éco­nomie de réseau et de la nou­velle toile capi­ta­liste for­mant un dense tissu capi­ta­liste dont l’élas­ticité, la flexi­bi­lité sont les caractér­is­tiques per­met­tant de relier les places fortes du système d’ensem­ble. Il est aussi en congruence par le fait qu’en fai­sant cir­cu­ler l’argent, il assure la liqui­dité qui est aujourd’hui la forme pure prise par le capi­tal dans sa crise de repro­duc­tion. Il est enfin en congruence, de façon para­doxale, puis­que forme anté­di­luvi­enne du capi­tal face à la forme post-moderne représentée par la neté­co­nomie. Les deux nous disent que le capi­tal et la valeur sont par­tout, même si cette der­nière l’est sous forme évan­esc­ente.

Monnaies loca­les, mon­naies fon­dan­tes : entre alter­na­tive et utopie Prenant acte des flot­te­ments des signes de la valeur, de la montée en puis­sance du capi­tal fictif et de leurs conséqu­ences sur la vie quo­ti­dienne de la majo­rité des indi­vi­dus, cer­tains grou­pes et réseaux ont cher­ché à com­bat­tre le sen­ti­ment d’impuis­sance que peux engen­drer la crise finan­cière chez beau­coup de nos contem­po­rains. Dans la conti­nuité des expéri­ences de mon­naies privées et non thés­au­ri­sables (dites « fon­dan­tes ») condui­tes lors de la dépr­ession de 29-33, mais aussi en rup­ture avec elles ― notam­ment en se dém­arquant des mon­naies privées reven­di­quées par les ultra-libéraux ― cer­tains réseaux alter­na­tifs ten­tent des formes d’éch­anges non mar­chands. Parmi les ini­tia­ti­ves prises dans ce domaine des éch­anges soli­dai­res et non mar­chands, les SEL (Système d’éch­anges locaux) se sont cons­ti­tués depuis une ving­taine d’année comme une alter­na­tive à la domi­na­tion de « l’argent » sur les rap­ports sociaux et les rela­tions entre indi­vi­dus ; notam­ment entre indi­vi­dus pré­carisés et « non sol­va­bles » où sous forme d’entraide entre tra­vailleurs garan­tis et tra­vailleurs préc­aires. Nous avons déjà ana­lysé les SEL du point de vue de leur portée poli­ti­que. Ils tém­oignent de l’inven­tion de rap­ports sociaux quand il y a une crise de la repro­duc­tion sociale d’ensem­ble. Nul réf­orm­isme là-dedans, mais une rép­onse pra­ti­que à un pro­blème pra­ti­que. Une rép­onse qui s’ins­crit, la plu­part du temps dans un refus du des­po­tisme des prix et l’esquisse d’une auto-pro­duc­tion d’autres modes de vie en dehors de l’obli­ga­tion sala­riale. Mais ces pra­ti­ques ren­contrent bien vite leur limite car ces éch­anges hors marché (même s’ils gar­dent par­fois des formes contrac­tuel­les et même mar­chan­des) opèrent dans une sphère res­treinte de l’espace comme du le temps, avec toutes les ten­dan­ces à l’iso­le­ment que cela com­porte. Nous avons éga­lement montré en quoi les cri­ti­ques soit disant « radi­ca­les » des SEL, celles qui n’y voient que « réf­orm­isme » ou illu­sions « libéral-liber­tai­res » qui n’enta­ment en rien le capi­ta­lisme, sont lar­ge­ment infondées puis­que la pers­pec­tive « révo­luti­onn­aire » qu’elles adop­tent se font au nom de la référ­ence à la valeur-tra­vail, à la classe révo­luti­onn­aire ou bien encore aux « nui­san­ces » de la société indus­trielle, autant de croyan­ces qui sont loin d’être absen­tes parmi les pra­ti­ciens des SEL. Ce qui importe ici pour notre propos c’est de mettre en rela­tion les expéri­ences réc­entes de création de mon­naies loca­les, fon­dan­tes, soli­dai­res, etc. avec le dés­arroi massif engen­dré aujourd’hui par l’infarc­tus pro­duit par le capi­tal fictif. D’une mise en pers­pec­tive des alter­na­ti­ves réc­entes de création de mon­naies pour des­ser­rer l’étau du prix ou com­bat­tre l’effon­dre­ment de la mon­naie fidu­ciaire on peut obser­ver une cons­tante : celle d’une union, d’un mou­ve­ment soli­daire pour créer des rap­ports sociaux et humains autres que ceux qui pré­valent. Dans tous les cas cette aspi­ra­tion à ne plus se satis­faire des éch­anges exis­tants s’exprime plus ou moins for­te­ment. Ce fut le cas, en Argentine au début des années 2000, avec le dével­op­pement des « clubs de troc » des­tinés à per­met­tre les éch­anges sans passer par le peso for­te­ment dévalué dans une éco­nomie effon­drée. Les éch­anges, sur­tout en pro­duits domes­ti­ques et en ser­vi­ces d’entraide étaient réglés en billets de troc nommés crédits (cre­dito) émis par le club dans le réseau duquel se dér­oulaient les « mar­chés ». La fal­si­fi­ca­tion des cre­di­tos com­binée à un retour de la confiance des clas­ses moyen­nes dans le peso ont mis fin à ce moment contre ins­ti­tu­tion­nel fait d’une alliance inter­clas­siste entre chômeurs et déshérités des périphéries urbai­nes (les pique­te­ros) et classe moyenne pré­carisée (mani­fes­tant en concert de cas­se­ro­les, les cace­ro­la­zos). Qu’elles soient liées à des situa­tions de crise ouverte et de conflit ou à des pro­jets col­lec­tifs qui cher­chent à créer des éch­anges non mar­chands dans un milieu res­treint, les expéri­ences de mon­naies fon­dan­tes ou de mon­naies loca­les expri­ment les avancées et les limi­tes de toutes les pra­ti­ques alter­na­ti­ves : explo­rer des voies pos­si­bles pour une sortie du capi­ta­lisme et se lais­ser piéger par l’une ou l’autre de ses uto­pies… socia­lis­tes, anar­chis­tes, soli­da­ris­tes, garan­tis­tes, coopé­rat­istes, mutua­lis­tes, etc. Face à ces formes la cri­ti­que radi­cale ne peut se tenir du haut de son Olympe (ou de son Aventin) sauf à dém­issi­onner une bonne fois pour toute. On doit affron­ter, sans a priori, la ques­tion des éch­anges et des méd­iations. L’indi­vidu « imméd­ia­tement social » de Marx n’exis­tera jamais et heu­reu­se­ment ! Mais dire cela ne nous empêche pas de se pen­cher sur ses ambi­guïtés les plus riches. Dans les Grundrisse, Marx n’a pu se sortir de l’anto­no­mie entre l’idée que le marché pro­duit les valeurs de liberté, d’égalité et d’indi­vi­dua­lité : « la valeur d’éch­ange et mieux encore, le système monét­aire, cons­ti­tuent en fait le fon­de­ment de l’égalité et de la liberté » et le fait qu’il fal­lait, dans la pers­pec­tive com­mu­niste, sup­pri­mer la méd­iation (l’argent) qui pour­tant rend cela pos­si­ble. En effet, elle représ­ente un intermédi­aire étr­anger qui est à la base de notre alié­nation et engen­dre le fétich­isme de l’argent. Comment éch­anger sans équi­valent général ? La ques­tion reste posée pour tous ceux qui ne veu­lent pas d’un com­mu­nisme de caserne et d’un nou­veau Plan à la sovié­tique.

Sortons des ritour­nel­les et des vieilles lunes Notre ana­lyse n’est pas une ana­lyse de la « crise finan­cière ». Il y a assez de papier et d’octets là-dessus. Elle essaie d’ins­crire les ébr­an­lements actuels dans les trans­for­ma­tions du capi­tal. Il ne nous importe donc peu de savoir s’il s’agit d’une « crise finale », si le capi­ta­lisme touche à sa fin et autres ritour­nel­les vieilles de pres­que un siècle. Ce qui nous paraît par contre intér­essant, c’est que d’une manière géné­rale, il n’y a pas eu de para­chè­vement du système capi­ta­liste : sa restruc­tu­ra­tion dans le domaine de la pro­duc­tion n’est pas achevée faute de trou­ver un nou­veau com­pro­mis social, faute de sur­mon­ter ses contra­dic­tions telle celle que pro­duit la domi­na­tion tou­jours plus grande de la tech­nos­cience et ses conséqu­ences que sont l’ines­sen­tia­li­sa­tion d’une part impor­tante de la force de tra­vail et la des­truc­tion de la nature extéri­eure. Son orga­ni­sa­tion en réseau et sa pré­fér­ence pour la flui­dité et la liqui­dité fait qu’il devient de plus en plus chao­ti­que à tel point que nous avons pu parler de domi­na­tion non systé­mique pour qua­li­fier la situa­tion. Ceci est d’ailleurs ren­forcé par le fait qu’au niveau poli­ti­que et ins­ti­tu­tion­nel, sur un plan natio­nal ou inter­na­tio­nal, le même chaos semble régner. La puis­sance amé­ric­aine ne peut plus contrôler la situa­tion même si son poids mili­taire lui assure encore une cer­taine domi­na­tion sur l’ensem­ble. Mais cette domi­na­tion n’est plus dyna­mi­que comme dans l’après Seconde Guerre mon­diale parce que les États-Unis sont deve­nus trop dép­endants du monde extérieur. C’est d’ailleurs cette interdép­end­ance géné­rale qui rend dif­fi­ci­le­ment pos­si­ble une répé­tition de la situa­tion des années 30 dans laquelle la sortie de crise s’est faîte par le pro­tec­tion­nisme et la guerre. Néanmoins, les États-Unis devront accep­ter tôt ou tard une remise en cause du dollar comme mon­naie de référ­ence comme les anglais ont dû l’accep­ter pour la livre ster­ling. Mais pour le moment le dollar rés­iste même très bien puisqu’il se redresse au cours de la crise par rap­port à l’euro. Il est d’ailleurs signi­fi­ca­tif de cette crise que per­sonne ne mette l’accent sur la ques­tion de la mon­naie. On retrouve le « conti­nent noir » que nous avons évoqué au début de ce texte. Il y a aussi une raison conjonc­tu­relle qui expli­que que la ques­tion de la mon­naie reste encore un peu sou­ter­raine. En effet, c’est plutôt au cours d’une pér­iode infla­tion­niste que la mon­naie cen­trale risque la déva­lo­ri­sation et la perte de toute référ­ence sociale dans les acti­vités éco­no­miques (on ne sait plus qui gagne ou qui perd quoi) ; mais dans une phase déf­lati­onn­iste comme aujourd’hui, la mon­naie n’est pas direc­te­ment concernée par le fait que les cré­anciers cher­chent à exer­cer leurs droits finan­ciers par des deman­des pré­cipitées de recou­vre­ment (l’exem­ple de l’immo­bi­lier). C’est la valeur des cré­ances elle-même qui est mise en doute quand nombre d’entre elles ne cor­res­pon­dent pas à des biens sol­va­bles mais seu­le­ment à des titres. L’anté-vali­da­tion que les ban­ques ont faite sur les tra­vaux privés à venir connaît alors une crise de réa­li­sation. Dans ce cas, la pani­que s’expli­que par le fait que tout le monde cher­che à retrou­ver « la pré­fér­ence pour la liqui­dité » quitte à vendre à bas prix ce qui en rajoute sur les dif­fi­cultés d’éval­uation. Face à une valeur qui tend de plus en plus à être conven­tion­nelle, la morale puri­taine joue à plein dans l’idéo­logie poli­ti­que comme au sein des médias. Dans la pra­ti­que, c’est un appel à plus de rég­lem­en­tation qui réunit les ten­dan­ces poli­ti­ques de tout bord. Ce cours chao­ti­que du capi­tal ne signi­fie pas que nous sommes en plein irra­tion­nel, mais bien plutôt que les sphères de la domi­na­tion n’ont pas trouvé les méd­iations qui leur per­met­traient une coor­di­na­tion effi­cace ; une stratégie com­mune qui serait autre chose que de la navi­ga­tion à vue . Dans une cer­taine mesure, nous pou­vons donc dire que « la crise » devient un mode de régu­lation en l’absence d’une nou­velle véri­table régu­lation dans le post-for­disme. Nous sommes dans une phase intermédi­aire. A partir de là, il ne faut pas voir la crise comme un retour vers les « fon­da­men­taux de l’éco­nomie réelle » contre les leur­res de la conven­tion (finance, crédit et spé­cu­lation), mais comme une méfi­ance vis-à-vis de la conven­tion elle-même, une chute de « capi­tal confiance ». Cette idée s’énonce sou­vent sous le voca­ble de « risque de crise systé­mique ». Elle ne concerne pas que le monde de la finance comme le montre la situa­tion dif­fi­cile des grands sec­teurs indus­triels aujourd’hui. La « crise de l’auto­mo­bile » qui touche actuel­le­ment tous les grands cons­truc­teurs mon­diaux et qui les amènent à recou­rir aux licen­cie­ments mas­sifs (États-Unis sur­tout) ou au pana­chage entre licen­cie­ments ciblés (Renault Sandouville, Alfasud près de Naples) et chômage tech­ni­que (l’ensem­ble des cons­truc­teurs européens) est le signe que ce qui reste de la struc­ture indus­trielle de pro­duc­tion ne peut sur­vi­vre que sous res­pi­ra­tion arti­fi­cielle (anti­ci­pa­tion spé­cu­la­tive des indus­triels, hyper-endet­te­ment des clients). C’est le procès d’abs­trac­tion du monde qui révèle que la mon­naie a tou­jours tenue une fonc­tion ima­gi­naire qui n’a jamais réel­lement représenté (en tant qu’équi­valent général) des choses concrètes. Mais la mon­naie dans sa forme moderne, la mon­naie numé­rique par exem­ple, est un ins­tru­ment de com­mu­ni­ca­tion sociale ; elle est cir­cu­la­tion d’infor­ma­tion. Et d’une infor­ma­tion qui permet de garan­tir le pas­sage du présent au futur. Les ban­ques anti­ci­pent des opé­rations des agents éco­no­miques qui, sans elles, ne pour­raient se réa­liser. A leur niveau, toute contrainte méca­nique de dis­po­ni­bi­lité préa­lable, en mon­naie, de la somme à prêter a alors dis­paru. C’est dans les inters­ti­ces de la dyna­mi­que et des dys­fonc­tion­ne­ments du capi­ta­lisme qu’il existe des pers­pec­ti­ves et des espa­ces à trou­ver afin de ne pas subir « la crise » comme une fata­lité ou de ne pas s’illu­sion­ner sur le sens que pren­drait son aggra­va­tion si nous cher­chions la dia­lec­ti­que nihi­liste du pire. Comme nous l’avons déjà dit nous sommes dans « l’évan­esc­ence de la valeur » et les signent flot­tent. N’est-ce pas un bon point d’ancrage pour sup­pri­mer la valeur et l’éco­nomie ? Puisque « la crise » (on emploie le mot par faci­lité) est un concen­tré de condi­tions objec­ti­ves et sub­jec­ti­ves, on doit trou­ver sa sortie dans des pra­ti­ques qui tien­nent compte de ces deux dimen­sions. Pour cela, il faut se déb­arr­asser de toute théorie de la valeur. Et c’est le capi­tal qui nous faci­lite la tâche par le dével­op­pement d’une pro­duc­tion vir­tuelle , c’est-à-dire une pro­duc­tion tou­jours plus abs­traite de ses ancien­nes matér­ialités : agri­cole, indus­trielle, com­mer­ciale, et dont les sou­bas­se­ments for­ment une sorte de patri­moine de l’huma­nité. Des pra­ti­ques telles que celles des logi­ciels libres posent la ques­tion de la gra­tuité d’une nou­velle façon qui se situe au-delà de la sem­pi­ter­nelle oppo­si­tion entre réf­orme et révo­lution. Le dével­op­pement de ce type d’alter­na­ti­ves opérant ici et main­te­nant explore la pos­si­bi­lité d’un dével­op­pement des éch­anges au-delà de la valeur et de l’éco­nomie. La valeur, il faut la faire implo­ser aussi bien du côté de la valeur d’usage que du côté de la valeur d’éch­ange. Côté valeur d’usage en pro­fi­tant de la situa­tion d’urgence pour mon­trer qu’il ne s’agit pas que d’une crise de valo­ri­sa­tion, mais d’une crise de société, celle de la société capi­ta­lisée qui induit des modèles et com­por­te­ments spé­ci­fiques, une trans­for­ma­tion de la nature intéri­eure des hommes et des femmes. Par exem­ple, dans l’auto­mo­bile, la crise doit per­met­tre de tuer le tout auto­mo­bile et toutes les bonnes volonté seront requi­ses si on peut donner un coup de pouce ; côté valeur d’éch­ange, il faut mettre en avant la ques­tion des prix qui, pour la plu­part sont des prix poli­ti­ques . Le prix du tra­vail, le prix du crédit, le prix du pét­role, le prix de l’immo­bi­lier, le prix des ser­vi­ces et des trans­ports, tous sont des prix poli­ti­ques et même le fait que le non tra­vail (ce qui n’est pas reconnu comme tra­vail) n’a pas de prix. Nous avons énoncé depuis plu­sieurs années une rup­ture d’avec le fil his­to­ri­que des luttes prolé­tari­ennes, rup­ture due à la fois à la déf­aite du der­nier assaut prolé­tarien des années 67-78 et à la révo­lution du capi­tal qui s’en est suivie. Mais quand nous posons cette pers­pec­tive de lutte sur les prix, nous retrou­vons bien un cer­tain fil his­to­ri­que, ne serait-ce qu’avec la lutte des prolét­aires ita­liens sur le « salaire poli­ti­que » entre 1968 et 1973. Nous retrou­vons aussi la lutte des femmes et la reven­di­ca­tion d’un salaire domes­ti­que qui cons­ti­tue une cri­ti­que en acte de la loi de la valeur, la lutte de la jeu­nesse démunie pour un revenu mini­mum dont elle est exclue et la lutte des chômeurs pour un revenu garanti. L’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail pro­duit en effet une situa­tion dans laquelle d’un côté, il y a de plus en plus de « l’acti­vité » en dehors du tra­vail et de l’autre côté il y a de plus en plus néc­essité de dis­tri­buer du pou­voir d’achat ne cor­res­pon­dant pas à la valeur d’un tra­vail . C’est parce que nous nous situons réso­lument du côté de la cri­ti­que de la valeur qu’on peut se cen­trer sur ce qui appa­raît comme son rés­ultat : le prix. En effet, celui-ci n’est pas masqué par la « métap­hy­sique de la valeur » et il appa­raît dans toute sa cru­dité ou dans tout son arbi­traire dans la mesure où le tra­vail vivant qu’il contient encore est devenu déris­oire . Se placer du côté du prix, c’est aussi lier lutte contre la mar­chan­dise et lutte contre l’État. C’est à ce niveau qu’il fau­drait inter­ve­nir sur la base de ce qu’on pour­rait appe­ler des objec­tifs intermédi­aires ren­dant pos­si­ble des luttes qui ne soient pas que déf­en­sives dans une société qui semble se dis­sou­dre dans l’air et ne plus assu­rer aucune cohér­ence sociale et poli­ti­que tant « la crise » (si on peut encore employer ce mot) se situe au niveau de sa repro­duc­tion. Des luttes qui per­met­traient de dép­asser l’oppo­si­tion entre tra­vailleurs, usa­gers et consom­ma­teurs, entre lutte imméd­iate forcément limitée et pers­pec­tive révo­luti­onn­aire forcément abs­traite. C’est pour le moment une pers­pec­tive un peu irréal­iste quand on voit que des grév­istes dans les trans­ports res­tent farou­che­ment sans rap­port avec les usa­gers, quand des ten­ta­ti­ves comme les SEL où les ten­ta­ti­ves de liens entre pay­sans et consom­ma­teurs sont traités avec dédain de réf­orm­istes, quand les pra­ti­ques de pro­duc­tion bio­lo­gi­que sont ren­voyées systé­ma­tiq­uement par les « radi­caux », à des pro­duc­tions pour riches. C’est pour­tant à partir de tout cela (même si nous ne met­tons pas au même niveau les mou­ve­ments de pay­sans sans terre, les arra­cheurs d’OGM et les ache­teurs de « com­merce équi­table ») que pour­rait se cons­ti­tuer, non pas une nou­velle « com­po­si­tion de classe », mais une nou­velle soli­da­rité d’indi­vi­dus sin­gu­liers autour d’un en commun ; une soli­da­rité qui serait un pre­mier pas vers la com­mu­nauté des femmes et des hommes .

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