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La première crise mondialisée

publié par Yves, le mercredi 12 novembre 2008

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Cet arti­cle est extrait du site Critique sociale

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Confondre les effets et les causes, les conséqu­ences et l’ori­gine, est une des formes les plus fréqu­entes de la fausse cons­cience. La crise finan­cière et éco­no­mique prés­ente en est une illus­tra­tion par­faite, dans son ana­lyse, son expli­ca­tion et les remèdes pro­posés. Rien en cela de sur­pre­nant tant les « experts », les gou­ver­ne­ments et les agents éco­no­miques eux-mêmes ne peu­vent aller au delà des appa­ren­ces et de la des­crip­tion empi­ri­que des faits.

Les faits, il est vrai, s’impo­sent avec une vio­lence iné­dite et se dér­oulent avec la rigueur d’une tra­gi­que fata­lité. Non pas que cette crise soit dans ses moda­lités ori­gi­nale, mais outre sa gra­vité, elle se sin­gu­la­rise par son exten­sion et par le para­doxe d’éclater et de se dével­opper en raison même de ce qui visait à la pré­venir. N’a-t-on pas assez dit que Ben Bernanke, suc­ces­seur à la FED (banque cen­trale des Etats-Unis) du « génie » Alan Greenspan, était un spéc­ial­iste de la crise de 1929 qu’il avait étudiée si intensément qu’il savait quel­les erreurs ne pas com­met­tre et com­ment la rés­oudre ? Quant à son génial pré­déc­esseur il se van­tait d’avoir déc­ouvert le secret d’une crois­sance inin­ter­rom­pue, même si mezzo voce il s’était par­fois inquiété de « l’exubér­ance irra­tion­nelle des mar­chés ».

Pourtant à partir de défaill­ances assez loca­lisées, les crédits hypo­théc­aires à risque (« sub­prime »), et d’une tech­ni­que finan­cière bana­lisée (« titri­sa­tion »), se sont succédées crise immo­bi­lière, crise ban­caire, crise bour­sière, hausse puis effon­dre­ment des matières pre­mières, chute des pro­fits, de la consom­ma­tion, du com­merce inter­na­tio­nal, puis réc­ession et chômage, et ce n’est encore qu’un début.

Comment com­pren­dre cet enchaî­nement impla­ca­ble ? Tout ce que la bour­geoi­sie compte de poli­ti­ques, éco­nom­istes, uni­ver­si­tai­res, jour­na­lis­tes, s’essaye à cette tâche, chacun par­tant d’une partie des faits cons­tatés, et brouillant à l’occa­sion les fron­tières idéo­lo­giques et poli­ti­ques.

Les plus véhéments sont ceux qui dén­oncent les « dérives » de la finan­cia­ri­sa­tion, de l’éco­nomie finan­cière opposée à l’éco­nomie réelle, au fond le bon capi­ta­lisme, celui qui pro­duit, contre le mau­vais, celui qui spé­cule. Même Sarkozy a embou­ché ces trom­pet­tes. Et en effet la finan­cia­ri­sa­tion est une réalité. Le sec­teur finan­cier, aux Etats-Unis d’abord puis dans l’ensem­ble des pays indus­tria­lisés, a pris une place majeure. Il a pu représ­enter un poids appa­rem­ment dis­pro­por­tionné dans les pro­fits des entre­pri­ses (30% aux USA) et a mul­ti­plié les « inno­va­tions finan­cières » au tra­vers de modèles mathé­ma­tiques aussi raf­finés qu’incom­préh­en­sibles. La titri­sa­tion, si sou­vent citée, en étant une, mais pas des plus com­plexes, même si par la mutua­li­sa­tion des ris­ques elle a pro­vo­qué la pani­que (à retar­de­ment !) des inves­tis­seurs en raison de l’opa­cité de cer­tains de ses mon­ta­ges. La ren­ta­bi­lité (appa­rente) de ces « pro­duits finan­ciers » (terme révé­lateur du fétich­isme monét­aire !) a jus­ti­fié les salai­res, bonus, stock options et autres para­chu­tes dorés que se sont génér­eu­sement attri­bués diri­geants et acteurs de ces mar­chés, que seule la crise a fait, hypo­cri­te­ment, juger « immo­raux ». Qui peut croire que le rôle et les mobi­les des acti­vités finan­cières n’outre­pas­sent pas la cupi­dité des indi­vi­dus et ne par­ti­ci­pent pas d’une unité fonc­tion­nelle du capi­tal ?

D’autres cri­ti­ques, non moins viru­lents, vili­pen­dent la poli­ti­que irres­pon­sa­ble des Etats-Unis qui ont laissé s’accroître un endet­te­ment inconsidéré en contre­par­tie de déficits abys­saux. Nul en effet ne peut douter ni des dettes ni des déficits. Encore faut-il y regar­der de plus près. L’endet­te­ment est général, pas seu­le­ment amé­ricain, et dans ses masses glo­ba­les peu différent d’un pays à l’autre, bien que le rap­port entre endet­te­ment public et privé puisse s’inver­ser, le pre­mier l’empor­tant en France ou en Allemagne, le second en Grande Bretagne ou en Espagne. Et par ailleurs il ne faut pas oublier qu’à tout déficit cor­res­pond un excédent et à toute dette une cré­ance (ce qui est rare­ment rap­pelé quand on affirme lais­ser aux géné­rations futu­res des dettes en omet­tant les cré­ances, et sans dire que ceux qui rem­bour­sent ne sont pas ceux qui perç­oivent les intérêts). Aussi tout dépend du point de vue. L’énorme déficit amé­ricain serait le signe d’un déclin de l’hégé­monie des USA. Mais on peut tout aussi bien affir­mer en regar­dant la balance des paie­ments par l’autre côté que le non moins énorme excédent de la balance des capi­taux exprime la domi­na­tion main­te­nue et la confiance per­sis­tante des inves­tis­seurs dans cette même hégé­monie. La preuve en serait que dans cette pér­iode de crise, d’ori­gine si évid­emment amé­ric­aine, les capi­taux conti­nuent à s’inves­tir dans les Bons du Trésor US, et que le dollar se ren­force, à la sur­prise de tous les obser­va­teurs super­fi­ciels qui ne voient pas que la géo­po­li­tique com­mande la finance. Ainsi tous les excédents, certes chi­nois et moyen-orien­taux, mais aussi russes, vénézuéliens, algériens ou ceux de tout ce qui dén­once « l’impér­ial­isme amé­ricain », vien­nent contri­buer à accroître sa dette et ne crai­gnent rien tant qu’un affai­blis­se­ment du dollar ! Et ce alors même qu’ils ne peu­vent douter que leurs cré­ances qui se chif­frent en mil­liers de mil­liards de dol­lars sont une épargne forcée qu’ils thés­au­risent sans grand espoir de pou­voir un jour la conver­tir en valeurs réelles…

Autre thème qui rejoint le pré­cédent par la référ­ence anglo-saxonne, les méfaits du néo ou ultra­libé­ral­isme, cou­pa­ble de ne se fier qu’aux « anti­ci­pa­tions ration­nel­les », à « l’autoré­gu­lation des mar­chés » et à la bonté infi­nie de la « main invi­si­ble ». Mais qu’en est-il vrai­ment ? Jamais les règ­lem­en­tations (la « régu­lation ») n’ont été aussi larges et pré­cises dans l’his­toire du capi­ta­lisme. Les mar­chés bour­siers sont contrôlés, les ban­ques sont sou­mi­ses à des bat­te­ries de ratios, les normes comp­ta­bles ont été ren­forcées et pres­que uni­fiées, la création monét­aire est sous l’emprise de ban­ques cen­tra­les indép­end­antes, l’OMC veut dis­ci­pli­ner le com­merce, et même ces agen­ces de nota­tion si sou­vent mon­trées du doigt ont été sou­te­nues, célébrées comme outils indis­pen­sa­bles, par ceux-là mêmes qui les vouent aux gémonies. Que ces règ­lem­en­tations n’aient pas été effi­ca­ces ou été contournées, peut-être, mais les poser, en plus ou en moins, comme ori­gine de la crise est pure mys­ti­fi­ca­tion. Cela permet de dével­opper deux argu­men­ta­tions contrai­res (mais au fond com­plém­ent­aires), l’une domi­nante sur la néc­essité du retour de l’Etat, du retour du poli­ti­que, l’autre, plus dis­crète mais cer­tai­ne­ment appelée à plus de séd­uction dans le futur, sur l’excès et l’inef­fi­ca­cité de l’Etat.

L’Etat sau­veur suprême, incar­na­tion de la raison dans les mar­chés, est, des keynésiens reven­di­qués aux tenants ina­voués du capi­ta­lisme d’Etat, la chan­son par­tout entonnée. Les mil­liers de mil­liards de dol­lars ou d’euros, des Etats-Unis à l’Asie, de l’Europe à la Russie, sou­dai­ne­ment sortis d’un cha­peau magi­que, se rép­andent pour sauver les ban­ques, les assu­ran­ces et demain les indus­tries straté­giques. Tous devien­draient « socia­lis­tes », voire recons­ti­tue­raient le Kremlin sovié­tique sur les rives du Potomac. Et les partis de gauche (là où ils ne sont pas au pou­voir) hésitent entre l’appro­ba­tion hon­teuse et l’irri­ta­tion de voir leurs « idées » pillées.

Sur le revers de la médaille, les vrais par­ti­sans du libé­ral­isme éco­no­mique se lamen­tent d’un injuste procès. Non sans argu­ments ils désignent les inter­ven­tions de l’Etat, alors même qu’il était prét­endu absent. La finan­cia­ri­sa­tion a été nour­rie et sou­te­nue par l’émission de titres d’Etat qui en for­ment le com­par­ti­ment le plus sûr, le plus actif, celui sur lequel s’appuie l’exten­sion des inno­va­tions dont ils sont le socle et la garan­tie. Si les finan­ciers ont usé et abusé des effets de levier et des crédits à risque c’est que la poli­ti­que monét­aire des ban­ques cen­tra­les main­te­nait arti­fi­ciel­le­ment bas les taux d’intérêt. Pour que les sub­pri­mes se mul­ti­plient il a fallu la volonté délibérée des Pouvoirs Publics d’étendre la pro­priété aux popu­la­tions les plus modes­tes, ainsi aux Etats-Unis le Community Reinvestment Act et les garan­ties accordées par ces ins­ti­tu­tions para­pu­bli­ques Fannie Mae et Freddie Mac, qui ont dû être ensuite sauvées (d’autant que les chi­nois y avaient investi une part considé­rable de leurs dol­lars !). Et c’est sur cette base que les crédits aux ménages ont pu, grâce au système dit HELOC (Home Equity Line of Credit) qui adosse la dette aux prix crois­sants de l’immo­bi­lier, pren­dre une ampleur explo­sive (près de 95% du PIB, plus de deux fois le niveau français). Enfin les rég­lem­en­tations comp­ta­bles et ban­cai­res, si contrai­res selon les libéraux au sens de la res­pon­sa­bi­lité et à la crainte des sanc­tions natu­rel­les du marché, ont eu pour effet per­vers d’exci­ter l’ima­gi­na­tion tou­jours fer­tile des finan­ciers à trou­ver des tech­ni­ques de contour­ne­ment tout en se sen­tant protégés par le si étr­an­gement nommé « aléa moral », c’est-à-dire la cer­ti­tude d’être cou­vert par l’Etat (les contri­bua­bles !) des conséqu­ences éventu­elles des erreurs com­mi­ses. Ce qui, à l’excep­tion de Lehman Brothers sacri­fiée sans doute non à la morale mais à l’intérêt bien com­pris de ses concur­rents, s’est entiè­rement vérifié.

Car l’Etat, n’en dépl­aise à nos sociaux-démoc­rates ou sociaux-libéraux qui font sem­blant de croire qu’il représ­ente l’intérêt général, n’est que l’ins­tru­ment chargé d’assu­rer la pér­ennité de l’ordre exis­tant. Selon les cir­cons­tan­ces et les époques il adapte son action, modeste ou arro­gante, aux besoins des rap­ports sociaux, capa­ble d’être pom­pier après avoir été pyro­mane, auto­ri­taire après avoir été laxiste, se don­nant même par­fois la prét­ention de bous­cu­ler ses man­dants quand les trou­bles sociaux mena­cent. Si qui­conque en dou­tait encore, les acro­ba­ties idéo­lo­giques de MM. Paulson, Sarkozy ou autres Brown, natio­na­li­sant à qui mieux mieux, devraient convain­cre les plus incré­dules. En dépit des appa­ren­ces et des dis­cours, ce sont les finan­ciers qui impo­sent leur stratégie et non les poli­ti­ques qui affir­me­raient leur auto­rité et leur dét­er­mi­nation.

Comment dans cette grande confu­sion des idées [1], remet­tre un sem­blant d’ordre, essayer de remon­ter la chaîne des causes ? Pour cela il faut recons­ti­tuer le puzzle de ces pièces dis­persées et en déc­ouvrir le prin­cipe d’orga­ni­sa­tion, ce qui impli­que ana­lyse for­melle et rappel his­to­ri­que.

Directement ou indi­rec­te­ment toute crise se révèle par une sura­bon­dance de crédit, ou différ­emment dit, par un excès de création monét­aire par rap­port à la pro­duc­tion mar­chande. Mais le crédit n’est pas une aber­ra­tion, il est consub­stan­tiel au capi­ta­lisme et indis­pen­sa­ble à son accu­mu­la­tion. De la mon­naie au crédit et du crédit au capi­tal finan­cier mon­dia­lisé la tra­jec­toire fut aussi logi­que que néc­ess­aire. La mon­naie a cette spé­ci­ficité d’un caractère double, d’où, au fond, tout déc­oule. Elle est moyen de l’éch­ange, donc équi­valent immédiat entre les biens dont elle n’exprime que les valeurs rela­ti­ves, et ins­tru­ment de conser­va­tion de la valeur, donc équi­valent dans le temps où elle doit assu­rer le main­tien absolu de la valeur. Dès lors que le temps inter­vient dans l’éch­ange, le crédit appa­raît, et avec le crédit sa matér­ia­li­sation sous forme de trai­tes, billets à ordre, let­tres de crédit, etc., cha­cune de ces matér­ia­li­sations pou­vant servir, auprès de prêteurs ou de ban­ques, de garan­tie pour un nou­veau crédit. Ainsi sur une même valeur pro­duite se mul­ti­plient les titres de cré­ances qui sont une anti­ci­pa­tion sur une valeur future, poten­tielle. La géné­ra­li­sation de ce système de crédit, qui est une création monét­aire, conduit dans le cours his­to­ri­que du capi­ta­lisme, par étapes suc­ces­si­ves vers l’auto­no­mi­sa­tion de la mon­naie, sous des formes de plus en plus vir­tuel­les et au tra­vers de crises réc­urr­entes, à la finan­cia­ri­sa­tion géné­ralisée. Ce caractère double de la mon­naie expli­quera aussi les poli­ti­ques monét­aires, appa­rem­ment concur­ren­tes, mais qui ne font que mettre l’accent sur l’une ou l’autre de ses fonc­tions.

En moins d’un siècle la mon­naie se libé­rera de sa matér­ialité mét­al­lique, or et argent, d’abord après la Première Guerre mon­diale, puis défi­ni­ti­vement en 1971 quand Nixon sup­pri­mera toute référ­ence du dollar en or et toute pos­si­bi­lité de conver­sion. Alors seront créées les condi­tions d’une mul­ti­pli­ca­tion illi­mitée des titres, de toutes formes, de toutes durées, de toute liqui­dité, qui, avec l’aide des tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion, assu­re­ront une pres­que par­faite flui­dité et flexi­bi­lité du capi­tal. Dès lors la mon­naie appa­raîtra comme une richesse en soi, capa­ble de s’auto-valo­ri­ser, indép­end­amment du tra­vail et de la pro­duc­tion sociale. Le capi­tal finan­cier devient domi­nant et s’unifie dans un même fétich­isme. Les taux d’intérêt, la valeur actua­lisée des pla­ce­ments, sem­blent dét­er­miner l’ensem­ble des évo­lutions et des équi­libres éco­no­miques. Les ban­ques et les ins­ti­tu­tions finan­cières, publi­ques, privées ou inter­na­tio­na­les, rép­art­issent le capi­tal entre les différ­entes acti­vités, les différents pays, en fonc­tion des ren­de­ments atten­dus, des ris­ques estimés, le déplaçant quasi ins­tan­tanément, non sans à l’occa­sion pro­vo­quer des crises bru­ta­les et loca­lisées (Asie en 1997) ou des bulles dév­as­tat­rices (inter­net en 2001).

Mais malgré ses limi­tes, cette mobi­lité du capi­tal, expres­sion de la préé­min­ence du capi­tal finan­cier, est à la fois condi­tion et pro­duit de la mon­dia­li­sa­tion. Financiarisation et mon­dia­li­sa­tion ont partie liée, rés­ultats d’un même dével­op­pement his­to­ri­que. Ils for­ment un ensem­ble struc­turé qui tend à réa­liser l’allo­ca­tion des res­sour­ces la mieux adéq­uate à l’accu­mu­la­tion. Mais ce système, dans lequel il serait vain de cher­cher une fron­tière entre « éco­nomie réelle » et finan­cière, est affecté d’un vice cons­ti­tu­tif. La faculté du crédit à se gon­fler démesurément, d’une façon qui appa­raît ration­nelle tant que l’ensem­ble des titres, actions, obli­ga­tions, pro­duits dérivés et autres signes des dettes entassées conti­nuent à per­ce­voir leur rému­nération, alors même qu’ils se détachent de la pro­duc­tion réelle de valeur, abou­tit au dével­op­pement d’un capi­tal fictif. Et ce caractère fictif ne se révèle que lors­que, à un point quel­conque de la chaîne des cré­ances et des dettes, un débiteur insol­va­ble, un inves­tis­se­ment sinis­tré, inverse les anti­ci­pa­tions et entraîne ventes pré­cipitées et pani­que. Rien d’autre ne s’est pro­duit avec les sub­prime et l’enchaî­nement qui s’en est suivi. Si la crise est à la fois ban­caire, bour­sière et monét­aire, c’est que le capi­tal finan­cier a unifié la mon­naie et le capi­tal. Aussi se mani­fes­tant dans la sphère de la cir­cu­la­tion, les mesu­res pro­posées pour réd­uire la crise dans sa racine ne dép­assent pas la sur­face des choses et res­tent can­tonnées à la simple énu­mération de rég­lem­en­tations, contrôles et autres mora­li­sa­tions.

Mais dans l’urgence il faut bien col­ma­ter les brèches. Un des effets les plus sin­gu­liers de la finan­cia­ri­sa­tion est l’inver­sion des qua­lités : tout doit être fait pour sauver les ban­ques, perpétuer les éch­anges monét­aires, mais des sec­teurs indus­triels pro­duc­tifs peu­vent être aban­donnés ! La représ­en­tation abs­traite et vir­tuelle importe plus que le tra­vail humain concret. Aussi faut-il aller au delà des phénomènes monét­aires et finan­ciers. Que s’est-il passé pour que ce « modèle » du capi­ta­lisme s’ins­taure ? Habituellement le point d’inflexion est posé au début des années 80, quand les « trente glo­rieu­ses » s’achèvent avec ce que les éco­nom­istes appe­laient le com­pro­mis for­diste, époque bénie du keynés­ian­isme. Ces années, cela est bien connu et lar­ge­ment décrit, avaient vu s’arti­cu­ler une forte crois­sance de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, un taux de profit élevé, des salai­res nomi­naux en pro­gres­sion et une infla­tion per­sis­tante. Cependant une telle confi­gu­ra­tion ne pou­vait être dura­ble. La pro­duc­ti­vité du tra­vail déc­linant, donc les prix réels exprimés en heures de tra­vail aug­men­tant, la crois­sance nomi­nale des reve­nus ne suf­fi­sait plus à sou­te­nir le niveau de vie des sala­riés. Le taux d’infla­tion ten­dait alors à s’élever au delà de ce qui était sup­por­ta­ble en terme de masse de profit accu­mu­la­ble. Car l’infla­tion n’est pas seu­le­ment comme il est par­fois dit, un « impôt sur la mon­naie », elle est aussi une sorte de faillite étalée dans le temps. La ques­tion de la valo­ri­sa­tion du capi­tal se posait donc de façon aiguë. Le temps était venu, celui de Reagan et Thatcher, de recons­ti­tuer, au prix d’une vio­lente atta­que contre la classe ouvrière, les taux et la masse des pro­fits. Le « coût du tra­vail » a été bru­ta­le­ment réduit, et bien au delà de ce qu’indi­que le par­tage salai­res/profit de la valeur ajoutée : le ren­de­ment du capi­tal, par toute une série d’inno­va­tions, a pris la forme pri­vilégiée de plus-values qui en comp­ta­bi­lité natio­nale s’ins­cri­vent en patri­moine. Des théories finan­cières dites « moder­nes » ont été élaborées qui ne dis­tin­guaient plus fonds pro­pres et dettes et qui, grâce à une poli­ti­que monét­aire de taux d’intérêt sous-évalués, ont jus­ti­fié effets de levier, OPA hos­ti­les ou non, rachats de leurs actions par les sociétés. Car évid­emment, et contrai­re­ment à l’opi­nion rép­andue, la ren­ta­bi­lité effec­tive du capi­tal n’attei­gnit jamais les 15% « exigés » par les inves­tis­seurs. Il s’agis­sait de pures mani­pu­la­tions qui per­mi­rent de concen­trer la richesse en un nombre tou­jours plus réduit de mains. Concentration de richesse mais aussi concen­tra­tion du capi­tal et cons­ti­tu­tion de grou­pes mono­po­lis­ti­ques, dont moins de 500 contrôlent les deux tiers du com­merce mon­dial. Dans le même temps la mon­dia­li­sa­tion deve­nait le thème à la mode. Non que ce soit une nou­veauté pour le capi­ta­lisme, mais sa mise en avant per­met­tait de mas­quer sa réalité pro­fonde : une redou­ta­ble divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. La mobi­lité du capi­tal, les tech­ni­ques de pro­duc­tion de masse, la réd­uction du prix des trans­ports, la rapi­dité des com­mu­ni­ca­tions, auto­risèrent de dép­lacer vers des pays à prix du tra­vail misé­rable la pro­duc­tion matéri­elle à faible valeur ajoutée. Et non tant par délo­ca­li­sations d’indus­tries exis­tan­tes, que par dével­op­pement de pro­duits nou­veaux imposés à coup de cam­pa­gnes mon­dia­les de mar­ke­ting.

Les pays du centre du capi­ta­lisme, les Etats-Unis en pre­mier lieu, trouvèrent dans les pays d’Asie et d’Amérique Latine des com­pli­ces consen­tants. Complices qui acceptèrent de déva­lo­riser leur tra­vail natio­nal autant par une exploi­ta­tion for­cenée que par le dum­ping monét­aire. Il ne faut pas en effet s’y trom­per, les mil­liers de mil­liards de dol­lars accu­mulés en Chine, Russie ou autres ne sont pas le signe d’un enri­chis­se­ment mais d’un appau­vris­se­ment. Ces excédents sont la contre­par­tie de la sous-valo­ri­sa­tion de leurs pro­duits et du sacri­fice de la consom­ma­tion et de l’inves­tis­se­ment imposé à leur popu­la­tion. Il en est de même, bien que ce soit contre-intui­tif, pour les pays pro­duc­teurs de pét­role ou de matières pre­mières, qui gas­pillent leur richesse et la ven­dent au des­sous de son prix réel de rente (prix de sub­sti­tu­tion). Par cela s’effec­tue un trans­fert massif de valeur vers les pays indus­tria­lisés, et c’est bien leur capa­cité à capter une part majeure de la richesse mon­diale qui fonde l’hégé­monie des USA et du dollar, donc qui en font, et sans doute pour long­temps encore, le centre direc­teur du marché mon­dial. La crise, si sur­pre­nante par l’étr­oit­esse de sa cause et l’exten­sion de ses conséqu­ences, est le rés­ultat cir­cons­tan­ciel (toute autre cause aurait pu en être l’ori­gine) de cette orga­ni­sa­tion du capi­tal.

La finan­cia­ri­sa­tion, c’est à dire l’auto­no­mie de la mon­naie comme indiffér­ente à la pro­duc­tion des biens tout en res­tant dép­end­ante des valeurs réelles, qui permet à la fois création monét­aire privée indé­finie et flui­dité inter­na­tio­nale du capi­tal, arti­culée sur un procès de valo­ri­sa­tion tou­jours plus dif­fi­cile, pro­duit un mél­ange explo­sif au moin­dre inci­dent dans la chaîne des crédits. Que l’endet­te­ment soit celui des Etats, des ban­ques, des ménages ou des entre­pri­ses a peu d’impor­tance, au bout du compte c’est l’ensem­ble du capi­tal qui doit être déva­lorisé, quel que soit le lieu où la crise prend nais­sance. Aussi une « sortie de crise » est-elle pro­blé­ma­tique tant que le cadre du capi­ta­lisme demeure. Une simple socia­li­sa­tion des pertes, donc un ajus­te­ment par la baisse des salai­res, le chômage, l’impôt, ne sau­rait être suf­fi­sant, si loin d’être à la mesure de la glo­ba­lité et de l’inter­na­tio­na­li­sa­tion de la crise. L’injec­tion de « liqui­dités », par les Etats natio­naux dans les ban­ques, par le FMI dans les pays insol­va­bles (qui sont de plus en plus nom­breux), ne sau­rait que repous­ser les solu­tions recher­chées, puis­que la crise ne pro­vient pas d’un manque de liqui­dités mais au contraire d’un excès, liqui­dités qui ne cir­cu­lent plus (la « trappe à liqui­dités » de Keynes) et qui ne sont que le symptôme d’un capi­tal qui ne peut se valo­ri­ser. Les rép­onses sont tou­jours les mêmes. Les éco­nom­istes « clas­si­ques » libéraux déf­endent que la « purge » doit aller à son terme, que l’urgence est de prés­erver la sta­bi­lité et la valeur de la mon­naie (son rôle de conser­va­tion) et donc d’en détr­uire le sur­plus sans contre­par­tie. Mais la bru­ta­lité du remède tue­rait le malade, disent les « anti-moné­tar­istes » keynésiens. Pour éviter que la crise ne devienne sociale, il faut des plans de relance, du déficit budgét­aire et au bout du compte l’infla­tion, qui abou­tit aussi à une déva­lo­ri­sation du capi­tal, mais de façon dis­si­mulée et indo­lore.

En l’absence de toute pers­pec­tive poli­ti­que radi­cale (peut être faudra-t-il encore quel­ques crises majeu­res pour qu’elle s’ouvre), le retour de l’Etat keynésien, ou dit tel car il est dou­teux que Keynes s’y reconnaisse, est le plus pro­ba­ble. Outre les conséqu­ences inter­na­tio­na­les (sans doute une nou­velle rép­ar­tition des forces, mais tou­jours - contrai­re­ment à ce qui s’écrit par­tout - sous direc­tion amé­ric­aine, fut-elle plus sub­tile), dans chaque pays l’Etat devien­dra plus inter­ven­tion­niste, dans la répr­ession et non dans la pro­vi­dence, la poli­ti­que monét­aire plus active et l’infla­tion acceptée. L’Union Européenne pour­rait en explo­ser et l’euro vivre des jours dif­fi­ci­les. L’hétérogénéité éco­no­mique des pays européens devrait leur impo­ser de retrou­ver une liberté monét­aire pour com­pen­ser les iné­vi­tables différ­entiels d’infla­tion. Les ban­ques cen­tra­les de chaque pays entre­raient en contra­dic­tion avec la BCE (Banque Centrale Européenne), qui en tout état de cause ne serait plus capa­ble de définir et de mener une poli­ti­que com­mune. Avec le retour au sei­gneu­riage monét­aire, le triom­phe des sou­ve­rai­nis­tes accom­pa­gne­rait le ren­for­ce­ment du rôle du dollar et une pér­iode d’incer­ti­tu­des poli­ti­ques, dont nul ne peut dire si elle serait favo­ra­ble ou défa­vo­rable à une lutte de classe qui serait para­doxa­le­ment plus encore inter­na­tio­na­le­ment dét­erminée.

Galar

(Galar, éco­nom­iste marxiste, co-auteur de Rosa Luxemburg et sa doc­trine publié par les éditions Spartacus en 1977, est membre des Amis de Spartacus)

Note

[1] Et encore aurait-il été bon de dire un mot des ricar­diens (« dis­ci­ples » de l’éco­nom­iste David Ricardo) qui ne ces­sent de dén­oncer un « capi­ta­lisme sans capi­tal », qui savent qu’il n’y a de valeur que du tra­vail, mais ne voient nulle part l’exploi­ta­tion.

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