Accueil du site > Ni patrie, ni frontières > Textes de Loren Goldner : « Demain la révolution » volumes 1 et (...) > Loren Goldner : Sur le capital fictif

Loren Goldner : Sur le capital fictif

publié par Yves, le lundi 13 octobre 2008

Enregistrer au format PDF

Sur le capi­tal fictif

Dans le livre III du Capital de Marx, peu de concepts sont aussi per­ti­nents pour le monde actuel que celui du « capi­tal fictif ». 1 500 mil­liards de dol­lars s’éch­angent quo­ti­dien­ne­ment sur les mar­chés bour­siers, dont une toute petite partie est de l’inves­tis­se­ment direct ou du com­merce ; il est de moins en moins pos­si­ble de se diri­ger dans le laby­rin­the des nou­vel­les for­mu­les finan­cières (sociétés d’inves­tis­se­ment, pro­duits dérivés) sans l’aide des mathé­ma­tiques supéri­eures ; la part de l’intérêt brut global et de la rente fon­cière (le célèbre fac­teur FIRE : finance, assu­rance et immo­bi­lier) s’appro­prie chaque année une part de plus en plus impor­tante du profit total, écl­ipsant les pro­fits réalisés dans l’indus­trie manu­fac­tu­rière.

On pour­rait éviter beau­coup de confu­sion dans la réap­pa­rition actuelle de la cri­ti­que marxienne de l’éco­nomie poli­ti­que si les marxis­tes accor­daient plus d’atten­tion au fait que les livres I et II du Capital for­ment un « système clos » où ne figu­rent que des capi­ta­lis­tes et des prolét­aires ; le « capi­tal » appa­raît aux capi­ta­lis­tes sous la forme de titres papier per­met­tant d’accu­mu­ler des riches­ses (actions, obli­ga­tions, titres de pro­priété fon­cière) et qui ne sont traités que dans le livre III.

La confu­sion s’aggrave encore lorsqu’il s’agit d’établir cor­rec­te­ment les liens entre ce « système clos » et les cou­ches non capi­ta­lis­tes (par exem­ple les petits pro­duc­teurs du tiers-monde) et les « intrants libres » du monde natu­rel.

Enfin, la plu­part des lec­teurs ne pren­nent pas en considé­ration le fait que Marx n’a jamais résolu le pro­blème prin­ci­pal de l’accu­mu­la­tion (les systèmes de repro­duc­tion élargie à la fin du livre II du Capital), une pro­blé­ma­tique qu’ont sur­tout reprise Rosa Luxembourg et ceux qui l’ont suivie dans sa ten­ta­tive de trou­ver une solu­tion (quels qu’en soient les défauts systé­ma­tiques), en par­ti­cu­lier parce que Rosa tenait à faire de la per­ma­nence de « l’accu­mu­la­tion pri­mi­tive » une com­po­sante du capi­ta­lisme.

Ce bref arti­cle ten­tera de définir le capi­tal fictif de façon plus poin­tue. Le capi­tal ne fait pas que passer par le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion décrit dans les livres (incom­plets) du Capital ; il ne dépend pas sim­ple­ment de la plus value dégagée lors du « pro­ces­sus de pro­duc­tion immédiat » ; il sou­tient aussi les titres papier d’acces­sion à la richesse sous forme de profit, d’intérêt et de rente fon­cière avec les intrants non rémunérés de l’accu­mu­la­tion pri­mi­tive, c’est-à-dire en pillant, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du « système clos ». Le capi­tal pille les petits pro­duc­teurs du tiers-monde en les incor­po­rant au prolé­tariat, dans la « périphérie » et au « centre », en tant que force de tra­vail dont la repro­duc­tion antéri­eure n’est pas payée par le Capital. Le Capital pille la nature en ne renou­ve­lant pas ses res­sour­ces, et en ne régénérant pas les envi­ron­ne­ments épuisés par la pro­duc­tion, ce que le Capital ne considère pas comme des coûts. Il arrive que le Capital pille la force de tra­vail sala­riée à l’intérieur du « système clos » en repous­sant le salaire global de cette force de tra­vail en des­sous des coûts de repro­duc­tion.

Parfois aussi, le capi­tal pille ses pro­pres infra­struc­tu­res et usines fixes en les uti­li­sant jusqu’à ce qu’elles ren­dent l’âme, bien après le délai d’amor­tis­se­ment normal, ou par d’autres machi­na­tions (Enron, World.com, Tyco). Toutes ces formes de pillage aug­men­tent le total d’excédent sup­plém­ent­aire dis­po­ni­ble pour conso­li­der les titres papier d’acces­sion à la richesse des capi­ta­lis­tes au-dessus et au-delà de la plus value pro­duite dans le système clos par l’éch­ange d’équi­valents (hypo­thèse des livres I et II du Capital). Les titres de profit, d’intérêts ou de rente fon­cière peu­vent pour­sui­vre leur pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion (A-M-A’) aussi long­temps qu’on pro­duit suf­fi­sam­ment de plus value à l’intérieur du système clos, et qu’à l’extérieur, on pille suf­fi­sam­ment d’excédent sup­plém­ent­aire pour les sou­te­nir. Le Capital dans son ensem­ble peut se dével­opper pen­dant un cer­tain temps alors que la repro­duc­tion sociale se contracte, de la même façon qu’un orga­nisme vivant peut conti­nuer à vivre un cer­tain temps alors qu’un cancer le ronge. Quand la somme glo­bale de plus value et d’excédent sup­plém­ent­aire dû au pillage dis­po­ni­ble à une éch­elle mon­diale ne peut plus nour­rir conve­na­ble­ment le profit global, l’intérêt et la rente fon­cière font valoir leurs droits et un effon­dre­ment déf­lati­onn­iste se pro­duit, iden­ti­que à celui auquel nous assis­tons peut-être aujourd’hui (2003).

Certains affir­ment que je « saute à pieds joints par-dessus » la pre­mière partie du livre III du Capital consa­cré à la fixa­tion du taux de profit. Dans un cer­tain sens, ils ont raison parce que je ne crois pas que le taux de profit dérivé du « pro­ces­sus de pro­duc­tion immédiat », pris isolément, soit le pro­blème cen­tral.

Le pro­blème du capi­ta­lisme n’est pas la baisse du taux de profit en elle-même, mais la valo­ri­sa­tion des titres de profit, d’intérêt et de rente fon­cière dans tout l’excédent dis­po­ni­ble à l’intérieur comme à l’extérieur du système pur. A mon tour, je peux dire que ces cri­ti­ques « sau­tent à pieds joints par-dessus » la ques­tion du taux de repro­duc­tion sociale, parce qu’ils ne pren­nent en considé­ration aucun des fac­teurs énumérés ci-dessus et pen­sent que la repro­duc­tion sociale va de soi.

Comme les capi­ta­lis­tes, ils appel­lent profit ce qui pour­rait en fait n’être que le rés­ultat de salai­res non repro­duc­tifs, de l’érosion non repro­duc­tive des usines et des infra­struc­tu­res, du pillage de la nature, et de l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail recrutée parmi les petits pro­duc­teurs. Ils accep­te­raient comme « profit » les pro­fits émanant de l’extrac­tion à ciel ouvert hau­te­ment mécanisée (et vrai­ment ren­ta­ble loca­le­ment), sans pren­dre en compte les coûts « col­latéraux » pro­vo­qués par les inon­da­tions endé­miques, la pol­lu­tion engen­drée par la com­bus­tion du char­bon et le récha­uf­fement planét­aire ; ils ne pren­nent pas non plus en compte les coûts sociaux dus aux entra­ves imposées à des sour­ces d’énergie poten­tiel­le­ment meilleu­res par les indus­triels du char­bon (afin de pré­venir la déva­lo­ri­sation de leur capi­tal fixe), coûts qui seraient « déduits » de ce genre de profit en tant que niveau du capi­tal social global. Aucun de ces éléments n’appa­raît dans les sta­tis­ti­ques capi­ta­lis­tes sous forme de coûts de l’extrac­tion à ciel ouvert, source de profit.

Le capi­tal fictif est l’écart entre le prix global et la valeur glo­bale à une éch­elle mon­diale. A la lueur de ce qui pré­cède, étudions cette notion de plus près. (L’éco­nomie bour­geoise – il n’y en a pas d’autre – reprend quel­que peu cette idée dans le ratio Q de Tobin, qui est le rap­port entre l’esti­ma­tion glo­bale de tous les actifs et le coût de leur rem­pla­ce­ment en termes d’aujourd’hui). On ne peut com­pren­dre l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste qu’en termes de tota­lités, comme par exem­ple la tota­lité d’un cycle d’affai­res.

C’est au plus bas d’un krach déf­lati­onn­iste comme celui de 1929 (ou peut-être celui auquel nous assis­tons actuel­le­ment) que le prix et la valeur coïn­cident pres­que, une fois que tout ou la plu­part du capi­tal fictif est éliminé. La valeur glo­bale, en termes de temps de tra­vail socia­le­ment néc­ess­aire, est le coût de la repro­duc­tion de la force de tra­vail exis­tante et du capi­tal fixe à une éch­elle mon­diale, à l’intérieur du « système clos » ne com­pre­nant que des capi­ta­lis­tes et des tra­vailleurs.

Aujourd’hui, la valeur glo­bale est l’agent actif dans le mou­ve­ment de pres­sion à la baisse sur les prix dans une faillite déf­lati­onn­iste éventu­elle. Tout ce qui excède cette valeur est fictif. Bon nombre de marxis­tes contem­po­rains vou­dront bien admet­tre que le capi­tal fictif est impor­tant mais ils nie­ront qu’il a le moin­dre rap­port avec le capi­tal fixe suré­valué dans le « système clos » des livres I et II du Capital.

A la lumière des nom­breu­ses concep­tions riva­les sur le capi­tal fictif dans la théorie bour­geoise (par exem­ple Hyman Minski, Doug Noland, Tobin et son ratio Q, Doug Henwood), je pense qu’il est impé­ratif de lier le capi­tal fictif à « l’auto-déva­lo­ri­sation » géné­rale du capi­tal à l’intérieur du « système clos » et qu’il ne faut pas le considérer uni­que­ment comme un phénomène du système de crédit.

Enfouie sous « tout le reste », la contra­dic­tion fon­da­men­tale du Capital réside dans son besoin de se mél­anger au tra­vail vivant pour se dével­opper comme capi­tal, et sa ten­dance simul­tanée à chas­ser la force de tra­vail vivante du pro­ces­sus de pro­duc­tion. Le Capital a besoin du coût de repro­duc­tion de la force de tra­vail en tant qu’étalon uni­ver­sel d’éch­ange et, en même temps, il détruit pér­io­diq­uement cet étalon à cause du pro­grès tech­no­lo­gi­que auquel le pous­sent les inno­va­tions néc­ess­aires. A un cer­tain point, l’obs­ta­cle à l’expan­sion du capi­tal devient le capi­tal lui-même. Avec le temps, le coût de repro­duc­tion de V par rap­port à C s’ame­nuise trop pour servir d’étalon uni­ver­sel d’éch­ange, le « numér­aire », et la valeur devient un obs­ta­cle à l’accrois­se­ment de la repro­duc­tion sociale. Le capi­tal fictif entre en scène quand on sort de ce système clos (mais très réel) qui ne contient que des capi­ta­lis­tes et des tra­vailleurs pour exa­mi­ner l’inte­rac­tion entre le système clos et sa valo­ri­sa­tion du capi­tal global dans les titres de richesse capi­ta­lis­tes. Car, en dépit de la logi­que de la rela­tion entre V et C dans le système pur, le véri­table capi­tal exis­tant sous forme de titres papier de richesse n’est pas sim­ple­ment, comme le mou­ve­ment A-M-A’ du capi­tal dans le modèle pur, une rela­tion sociale de pro­duc­tion ; ces titres papier reven­di­quent la richesse future, d’où qu’elle vienne. De plus, contrai­re­ment au capi­tal décrit dans le modèle pur des livres I et II du Capital, ces titres papier bien réels ne peu­vent exis­ter que dans un marché régulé par un Etat et sa Banque cen­trale (et cela aussi ne figure que dans le livre III), c’est-à-dire avec le sou­tien de la puis­sance armée de l’Etat et du pou­voir de l’Etat de décréter l’impôt.

Les actions, obli­ga­tions et titres de reve­nus fon­ciers sont bien antérieurs à la com­plète domi­na­tion du capi­ta­lisme en soi. Pendant la tran­si­tion pro­to­ca­pi­ta­liste en Europe entre le XVe et le XIXe siècle, la pre­mière phase d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive du capi­tal issu de la féo­dalité, ces titres papier étaient par nature des auto­ri­sa­tions de pillage sou­te­nues par l’Etat, comme on le cons­tate dans les char­tes émises par les gou­ver­ne­ments mer­can­ti­les pour que les per­cep­teurs col­lec­tent l’impôt de la pay­san­ne­rie franç­aise, pour les tra­fi­quants d’escla­ves afri­cains, pour les pillards espa­gnols du Nouveau Monde, ou pour les loups de mer anglais qui pillaient les pillards espa­gnols.

Les marxis­tes actuels oublient par­fois que les actions, les obli­ga­tions, les hypo­thèques, l’assu­rance, les ins­tru­ments de la dette d’Etat et même la Banque cen­trale sont his­to­ri­que­ment antérieurs à la domi­na­tion des rela­tions de valeur dans le pro­ces­sus pre­mier de pro­duc­tion. Ce qui différ­encie le capi­ta­lisme du pro­to­ca­pi­ta­lisme mer­can­tile est précisément la prépond­érance du pro­ces­sus de pro­duc­tion immédiat dans la pro­duc­tion de richesse (en tant que plus value) pour valo­ri­ser les titres papier ; mais, à cause de la réalité actuelle de l’accu­mu­la­tion pri­mi­tive dans le capi­ta­lisme mon­dial, ces titres papier n’ont jamais perdu – loin de là – leur caractère ori­gi­nel d’auto­ri­sa­tions éta­tiques pour piller la richesse à l’intérieur ou à l’extérieur du système pur.

Aujourd’hui, nous voyons ce pillage à l’œuvre :

- dans les mil­liers de mil­liards de dettes qui écrasent les éco­nomies du tiers-monde ;

- dans les des­truc­tions mas­si­ves de l’envi­ron­ne­ment ;

- dans le récha­uf­fement global causé par les émissions de com­bus­ti­ble fos­sile, émissions tech­no­lo­gi­ques et com­bus­ti­bles qu’une société saine aurait depuis long­temps rejetées et rem­placées ;

- dans le flot de migrants qui fuient les régions du monde ruinées par des déc­ennies de paie­ment des intérêts de la dette ;

- dans la pro­lifé­ration de systèmes d’allo­ca­tions chômage à l’amé­ric­aine et dans la mul­ti­pli­ca­tion des tra­vailleurs pau­vres.

Dans tous ces cas de non-repro­duc­tion, c’est le capi­tal fictif qui est à l’œuvre.

Examinons à présent l’his­toire de ces auto­ri­sa­tions à piller sou­te­nues par la puis­sance armée de l’Etat telles qu’elles se sont développées pour attein­dre leur forme contem­po­raine. La « guerre de trente ans » (1914-1945) fut essen­tiel­le­ment une guerre des­tinée à dép­lacer le centre de la finance mon­diale de la Grande-Bretagne vers les Etats-Unis. Ce fut fait lors des accords de 1944-1947 qui créèrent le FMI et la Banque mon­diale, suivis par le Plan Marshall.

Grâce au système de Bretton Woods (1944-1973), les Etats-Unis ont acquis une capa­cité sans pré­cédent à pomper la richesse mon­diale au moyen d’un dollar suré­valué, à la suite des déval­uations forcées en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne après 1945. Toutes les mar­chan­di­ses en pro­ve­nance d’Europe et du Japon (pour ne pas citer le tiers-monde) arri­vant aux Etats-Unis conte­naient un élément de « pillage » tel que nous l’avons décrit plus haut. Toutes les acqui­si­tions amé­ric­aines de capi­tal fixe, de pro­priété fon­cière, etc., sur­tout en Europe, relevèrent de ce genre de pillage. Cette richesse passa dans les bilans, privés et publics, du capi­ta­lisme amé­ricain, tout à fait indép­end­amment des pro­fits pro­duits lors du pro­ces­sus de pro­duc­tion immédiat aux Etats-Unis même, comme on pour­rait le déd­uire des mécan­ismes décrits dans le livre III du Capital.

Alors que les Etats-Unis incar­naient de toute évid­ence l’éco­nomie capi­ta­liste la plus avancée après 1945, on pou­vait en fait y dis­tin­guer un cou­rant sou­ter­rain sta­ti­que qui a une grande impor­tance pour notre his­toire. Ils furent frappés par des réc­essions en 1948-1949, 1953-1954 et sur­tout en 1957-1958. C’est en essayant de mettre à plat ce système que nous voyons le lien entre le capi­tal fixe suré­valué et le système de crédit inter­na­tio­nal dans son ensem­ble. Les Etats-Unis connu­rent des déficits de la balance des paie­ments à partir de 1950 (alors que la balance com­mer­ciale resta favo­ra­ble jusqu’en 1971, année de l’écr­ou­lement du système de Bretton Woods). Ces dol­lars qui s’accu­mu­laient à l’étr­anger furent d’abord utiles à la recons­truc­tion en Europe et en Asie. Mais après la réc­ession de 1957-1958, ils com­mencèrent à deve­nir plét­ho­riques, et la crise du dollar suré­valué devint plus appa­rente. (Quand le « dollar malade » devint un pro­blème en 1958, le total de « dol­lars noma­des » détenus à l’étr­anger s’élevait à 30 mil­liards. Aujourd’hui, le total des dol­lars amé­ricains détenus à l’étr­anger est de 10 000 mil­liards.)

C’est ainsi que com­mença le pro­ces­sus, dont nous espérons qu’il atteint son paroxysme aujourd’hui ; les dét­enteurs étr­angers de « dol­lars noma­des » les réinv­est­issaient sur les mar­chés amé­ricains, per­met­tant aux Etats-Unis de creu­ser leurs déficits à l’étr­anger et d’ache­ter des actifs étr­angers avec des dol­lars suré­valués. Cela consis­tait en fait à ache­ter des actifs étr­angers avec leurs pro­pres dettes. Ce finan­ce­ment de l’éco­nomie amé­ric­aine avec ses pro­pres déficits de la balance des paie­ments croi­sait l’élément fictif du capi­tal fixe amé­ricain de la façon sui­vante.

Alors que le reste du monde, en recons­truc­tion après la guerre à l’aide d’une tech­no­lo­gie de pointe, rat­tra­pait, puis dép­assait des sec­teurs de plus en plus nom­breux de l’indus­trie amé­ric­aine en sta­gna­tion, le capi­tal fixe amé­ricain était, en termes repro­duc­tifs, (c’est-à-dire selon les coûts de rem­pla­ce­ment du moment), déjà prêt à être déva­lorisé. Mais, contrai­re­ment aux marxis­tes qui se foca­li­sent sur le modèle pur du Capital où ne vivent que des capi­ta­lis­tes et des tra­vailleurs, les capi­ta­lis­tes rés­istent éner­giq­uement à la déva­lo­ri­sation imméd­iate de leurs capi­taux actifs chaque fois et par­tout où cela est pos­si­ble. (Il nous suffit de regar­der le Japon des dix der­nières années où la Banque cen­trale, grâce au système ban­caire, garde d’énormes actifs fon­ciers et indus­triels à des valeurs papier gon­flées.)

La pro­fonde réc­ession amé­ric­aine de 1957-1958 était, répétons-le, le début de la crise de Bretton Woods et par là de « l’impér­ial­isme du dollar » dominé par les Etats-Unis. Elle marqua le début de la dés­ind­ustr­ia­li­sation des Etats-Unis, puis­que l’inves­tis­se­ment ren­ta­ble dans la pro­duc­tion amé­ric­aine ralen­tis­sait for­te­ment et se déplaçait à l’étr­anger.

Nous avons là un exem­ple éblou­issant de la façon dont le capi­tal fixe suré­valué d’entre­pri­ses endettées n’est pas imméd­ia­tement passé aux pro­fits et pertes, mais passe dans la cir­cu­la­tion géné­rale grâce au système de crédit. Il cir­cule comme une bulle de pro­mes­ses en l’air, de non-liqui­dité poten­tielle (non-conver­ti­bi­lité en argent liquide, comme dans une liqui­da­tion de crise) tant que la com­bi­nai­son de la valeur excéd­ent­aire et du pillage (défini plus haut) sou­tient les titres papier qu’il invente.

En 1971, les Etats-Unis déso­li­darisèrent le dollar de l’or et, en 1973, on se sépara défi­ni­ti­vement du taux fixe. Le monde sombra dans le pire ralen­tis­se­ment (1973-1975) depuis 1945. Selon la for­mule concise de Michael Hudson, le monde passa d’un étalon de « papier or » à un étalon de « papier papier » et, depuis lors, il repose de fait sur un étalon dollar. Les dol­lars amé­ricains ne ces­sent de s’accu­mu­ler à l’étr­anger, on estime à présent leur endet­te­ment net à 2 000 mil­liards (8 000 mil­liards en par­ti­ci­pa­tions à l’étr­anger contre 10 000 mil­liards détenus par des étr­angers). Les Etats-Unis, comme la Grande-Bretagne avant eux, sont deve­nus une énorme éco­nomie ren­tière, et toute ten­ta­tive d’isoler les pro­fits des com­pa­gnies amé­ric­aines dans le pur modèle du capi­tal et des tra­vailleurs est condamné à n’être qu’un exer­cice empi­ri­que mal ins­piré. Notre scé­nario de base est main­te­nant en place, même si les Etats-Unis ont réussi à retar­der le jour du juge­ment der­nier pen­dant trente ans.

Les Etats-Unis ont relancé leur éco­nomie après le ralen­tis­se­ment de 1973-1975. L’arrivée au pou­voir de Thatcher en Grande-Bretagne en 1979, et de Reagan aux Etats-Unis en 1980, visait précisément à uti­li­ser l’action de la Banque cen­trale pour empêcher une déf­lation géné­rale des actifs en inter­rom­pant à la fois la repro­duc­tion de la force de tra­vail et du capi­tal fixe en faveur des taux de profit. En 1984, les Etats-Unis passèrent de la posi­tion de plus grand cré­ancier mon­dial à celle de plus grand débiteur mon­dial et ils n’ont jamais regardé en arrière. Depuis les crises mexi­caine et bré­sili­enne de 1982 jusqu’à la « crise tequila » au Mexique en 1994, la ges­tion de crise a consisté à auto­ri­ser la bulle de non-liqui­dité en expan­sion à cir­cu­ler à une éch­elle mon­diale sur le mou­ve­ment A-C-A’, quel­les qu’en soient les conséqu­ences pour la repro­duc­tion matéri­elle. En 1997-98 sur­vint la crise asia­ti­que. En 1998, ce fut la faillite de la Russie et le ren­floue­ment de la société de ges­tion de fonds prét­en­dument « alter­na­tive » Long Term Capital Management (avec à la clé pour cette der­nière 1 000 mil­liards d’actifs impli­qués poten­tiel­le­ment non liqui­des). L’an 2000 vit la fin de la bulle « high tech » et le début de trois ans (et ce n’est pas fini) durant les­quels les mar­chés mon­diaux ont été déprimés et rôde le spec­tre d’une pos­si­ble déf­lation mon­diale. En 2001 l’Argentine fit faillite. Au moment où nous écrivons, la Réserve fédé­rale essaie de regon­fler mas­si­ve­ment le système de crédit amé­ricain, en par­lant dés­ormais ouver­te­ment d’une pos­si­ble dégr­in­go­lade déf­lati­onn­iste. Nous n’avons pas encore entendu la fin de cette his­toire, la phase (que nous sou­hai­tons) finale du dével­op­pement capi­ta­liste.

(2003)

(Traduit par Echanges et mou­ve­ments)

Ce texte fait partie d’un des deux recueils de Loren Goldner publiés aux Editions Ni patrie ni fron­tières, Demain la révo­lution, dont le pre­mier tome paraîtra le 20 octo­bre 2008. Prix : 12 € chaque volume, ou 18 € les 2 volu­mes si vous sous­cri­vez avant le 15 déc­embre.

Pour tout ren­sei­gne­ment écrire à

yves­co­le­man wana­doo.fr

Ou envoyer 18 euros en chèque ou en tim­bres à Yves Coleman 10 rue Jean-Dolent 75014 Paris

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop