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Loren Goldner : Déclin de l’accumulation centrée sur le dollar

publié par Yves, le jeudi 9 octobre 2008

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Continuité et dis­conti­nuité

dans le déclin

de l’accu­mu­la­tion mon­diale

cen­trée sur le dollar

Avant d’entrer dans la dyna­mi­que de classe de la situa­tion mon­diale éco­no­mique actuelle, considérons les mani­fes­ta­tions de la crise les plus visi­bles à la sur­face des choses et bien réelles.

Le monde est encore dans la phase pré­li­min­aire d’une explo­sion infla­tion­niste cen­trée sur les « Etats-Unis consom­ma­teurs » endettés jouant comme « loco­mo­tive de l’éco­nomie mon­diale(1).

Chacun des indi­ca­teurs de l’éco­nomie mon­diale aujourd’hui pointe vers un boom induit par une relance(2) que l’on peut faire remon­ter jusqu’à l’expan­sion du crédit aux Etats-Unis, expan­sion géné­ralisée au monde entier par les niveaux incroya­bles des déficits de la balance com­mer­ciale amé­ric­aine. Quand ce schéma mon­dial de Ponzi(3) se dét­ri­co­tera, les géants asia­ti­ques expor­ta­teurs (Japon, Corée, Chine) iront droit dans le mur en même temps que les Etats-Unis tout comme les pro­duc­teurs de matières pre­mières du tiers-monde (par exem­ple l’Amérique latine) qui connais­sent un boom de leurs expor­ta­tions vers l’Asie, essen­tiel­le­ment vers la Chine.

Le parallèle avec le début des années 1970, juste avant l’explo­sion infla­tion­niste 1973-1979 est sur­pre­nant :

* Les Etats-Unis sont enlisés dans une guerre perdue impo­pu­laire (hier le Vietnam, aujourd’hui l’Irak) ;

* l’admi­nis­tra­tion répub­lic­aine s’effon­dre sous le poids des scan­da­les ;

* tirés par l’or et le pét­role, les prix de toutes les mar­chan­di­ses s’envo­lent ;

* les sphères domi­nan­tes des Etats-Unis ter­gi­ver­sent à propos d’un « boom » (fina­le­ment touché, l’indice Dow Jones des moyen­nes indus­triel­les remonte au niveau du début des années 2000 juste avant l’écla­tement de la bulle infor­ma­ti­que en mars 2000 ; en fait, le marché bour­sier n’a pas pro­gressé pen­dant six ans et a même régressé si l’on prend en considé­ration l’infla­tion ;

* la dette des consom­ma­teurs aux Etats-Unis s’accroît de façon incroya­ble ;

* le dollar vacille et le malaise gran­dit parmi les cré­anciers inter­na­tio­naux des Etats-Unis qui ont rendu pos­si­ble cette accu­mu­la­tion de dettes.

Ces parallèles ne sont pas des coïn­cid­ences empi­ri­ques mais ils poin­tent sur un « inva­riant » dans l’accu­mu­la­tion mon­diale depuis les années 1950 quand le niveau mon­dial du dollar com­mença à s’effri­ter. Par défi­nition, chaque « expan­sion » amé­ric­aine depuis 1958 a conduit à un déclin de la posi­tion amé­ric­aine inter­na­tio­nale et a seu­le­ment été pos­si­ble grâce à un tel déclin. (C’est ce que Michael Hudson (4), dans son excel­lent ouvrage Super Imperialism, appelle « gérer l’empire par la faillite ».)

Un bref regard sur les réalités éco­no­miques de base montre que cette érosion ne s’est nul­le­ment affai­blie. A la fin de 2005, la dette (que ce soit la dette fédé­rale, celle des Etats, les dettes loca­les, pro­fes­sion­nel­les et per­son­nel­les) attei­gnait le niveau incroya­ble de 33 mille mil­liards de dol­lars dans l’éco­nomie amé­ric­aine, trois fois le PNB. Personne ne connaît le niveau de cette dette, niveau lié aux fonds spé­cu­lat­ifs inter­na­tio­naux et les 7 à 8 mille mil­liards de la dette fédé­rale n’incluent pas plu­sieurs mil­liers de mil­liards de dol­lars de plus concer­nant les enga­ge­ments de la retraite de base et les soins médicaux. L’Etat (l’Etat fédéral, mais aussi les Etats et col­lec­ti­vités loca­les) consomme 40 % du PNB. La dette extéri­eure nette amé­ric­aine se situe entre 3 et 4 mille mil­liards de dol­lars (au moins 11 mille mil­liards détenus par les étr­angers ; moins 8 mille mil­liards de dol­lars inves­tis à l’étr­anger) ; cette dette (d’un mon­tant de 30 % du PNB) est com­pa­ra­ble à la situa­tion des pays du tiers-monde enfoncés dans la crise. Ce mon­tant aug­mente au taux normal de 800 mil­liards par an. Plus inquiétant, à la fin de 2005, les reve­nus des inves­tis­se­ments étr­angers aux Etats-Unis ont dépassé pour la pre­mière fois les reve­nus des inves­tis­se­ments à l’étr­anger (qui res­taient jusqu’ici un des piliers de la posi­tion inter­na­tio­nale des Etats-Unis). Les étr­angers déti­ennent un pour­cen­tage crois­sant de la dette du gou­ver­ne­ment amé­ricain ; les quatre ban­ques cen­tra­les asia­ti­ques (Japon, Chine, Corée du Sud et Taiwan) à elles seules en déti­ennent près de 2 mille mil­liards de dol­lars. C’est la dette fédé­rale et, par­tant, ces emprunts étr­angers qui ren­dent pos­si­ble la poli­ti­que de relance de la Réserve fédé­rale (FED ou Federal Reserve Bank). Depuis le début des années 1980, une sorte de « capi­ta­lisme finan­cier d’arbi­trage », dans lequel l’inves­tis­se­ment est de plus en plus concen­tré sur un choix d’ins­tru­ments finan­ciers différents au lieu d’ins­tru­ments de pro­duc­tion, a été mis en place. Ainsi le vieux concept du rôle du système ban­caire et de l’appa­rente capa­cité de la Réserve fédé­rale de s’en servir pour étendre le crédit et l’uti­li­ser est balayé par le dével­op­pement du crédit « vir­tuel » créé par la finance indép­end­ante « sécurisée » des ban­ques. On doit aussi considérer que les entités liées au gou­ver­ne­ment (Freddie Mac, Fammie Mae) (5) qui sou­tien­nent la relance des prêts hypo­théc­aires des quatre der­nières années ont conduit à une incroya­ble bulle immo­bi­lière spé­cu­la­tive. Tout l’édi­fice repose entiè­rement sur :

* un faible taux d’infla­tion aux Etats-Unis car un taux d’infla­tion élevé éloig­nerait les prêteurs étr­angers ;

* la bonne volonté des « consom­ma­teurs » amé­ricains qui s’endet­tent de plus en plus séri­eu­sement (le taux d’endet­te­ment atteint dés­ormais 14 % des reve­nus contre 11 % il y a quel­ques années) ;

* le bon vou­loir, la capa­cité et sur­tout le besoin pour les étr­angers d’aller prêter aux Etats-Unis les déficits de leur balance des paie­ments, per­met­tant de plus en plus aux « consom­ma­teurs » amé­ricains endettés d’être la loco­mo­tive de l’éco­nomie mon­diale.

Quand quelqu’un prête cons­tam­ment de l’argent à un emprun­teur tou­jours plus endetté pour retar­der la faillite de ce der­nier, il tombe précisément dans ce que l’on appelle un « schéma de Ponzi » et c’est ce que l’accu­mu­la­tion mon­diale est deve­nue.

Il y a évid­emment d’impor­tan­tes différ­ences avec le début des années 1970.

La stratégie amé­ric­aine du global leve­rage buyout (finan­ce­ment d’entre­pri­ses par effet de levier à l’éch­elle mon­diale) (6) dans des régions pré­céd­emment protégées ou à moitié protégées (ex-URSS, Chine, Inde, Asie orien­tale, Europe) est beau­coup plus avancée, ame­nant plus de deux mil­liards d’hommes dans une force de tra­vail mon­diale beau­coup moins protégée contre la pré­dation par les ancien­nes bar­rières natio­na­les. Cette réalité tire les salai­res vers le bas alors que l’exter­na­li­sa­tion s’accé­lère depuis les Etats-Unis et l’Europe vers ces nou­vel­les zones (Chine, Inde, Europe de l’Est).

Le début des années 1970 mar­quait la phase finale des der­nières luttes ouvrières mon­dia­les ; la pér­iode post-1973 doit être com­prise comme une offen­sive cons­ciente contre cette pér­iode de luttes. Il a fallu près de trois déc­ennies au mou­ve­ment ouvrier mon­dial pour appren­dre à enta­mer une lutte offen­sive sur le nou­veau ter­rain du néo-libé­ral­isme. La nou­velle vague de luttes peut remon­ter à la grève d’UPS aux Etats-Unis en 1997 (7) et aux émeutes anti-mon­dia­li­sa­tion de Seattle en 1999, nou­velle vague contre laquelle le 11 sep­tem­bre marque un point décisif dans la stratégie de la contre-offen­sive sur­tout amé­ric­aine.

Plus réc­emment, on peut déceler des signes d’une nou­velle recom­po­si­tion de la classe ouvrière dans une réelle vague de grèves en Europe occi­den­tale et, plus réc­emment, dans la mobi­li­sa­tion du Premier mai de la classe ouvrière latina aux Etats-Unis sur les droits des immi­grés.

Il est vrai que les expor­ta­tions chi­noi­ses tirent glo­ba­le­ment les prix vers le bas dans un effet déf­lati­onn­iste, à la différ­ence de ce que l’on voyait dans les années 1970. Mais les salai­res aug­men­tent rapi­de­ment à Shenzhen et dans le Guandoung pour atti­rer les tra­vailleurs, et le Bangladesh concur­rence la Chine comme cham­pion du tiers-monde des bas salai­res. De plus, l’inex­tin­gui­ble boom chi­nois fait monter le prix des mar­chan­di­ses avec une demande inép­ui­sable pour les matières pre­mières, qui pro­page le boom vers les Etats pét­roliers d’Amérique latine et d’Afrique.

Enfin, on ne doit pas oublier la dis­lo­ca­tion géo­po­li­tique menée par le bouillon­ne­ment de la crise ira­nienne, ce qui nous pous­ser à sortir de considé­rations pure­ment éco­no­miques.

Un des contre-scé­narios plau­si­bles serait la chute du marché immo­bi­lier amé­ricain, pro­ces­sus actuel­le­ment en cours. Cela plon­ge­rait les Etats-Unis dans un krach déf­lati­onn­iste plus rapide qu’on ne pou­vait l’anti­ci­per (et par contre-coup pro­vo­que­rait une chute de la demande amé­ric­aine mon­diale). La Réserve fédé­rale (la Federal Reserve Bank) ne lais­sera pas un tel scé­nario émerger sans tenter d’abord de lever tout ce qui bloque la relance avec le fameux heli­cop­ter money (8) théorisé par son nou­veau pré­sident Benjamin Bernanke. A vrai dire, la Réserve fédé­rale n’est pas omni­po­tente et, dans ce der­nier cas, il y aurait une énorme fuite devant le dollar, contrai­gnant à une imméd­iate hausse des taux d’intérêt, ce qui, à son tour ferait crever la bulle immo­bi­lière. Pour le moment, les capi­ta­lis­tes peu­vent uni­que­ment conti­nuer à faire gran­dir la pyra­mide de la dette et inten­si­fier leurs atta­ques contre la classe ouvrière.

En quoi consiste le global leve­rage buyout(6) (finan­ce­ment d’entre­pri­ses par effet de levier à l’éch­elle mon­diale) ? L’accu­mu­la­tion est menacée parce que la tota­lité des titres papier capi­ta­lis­tes réc­lamant de la richesse (profit, intérêt et rente fon­cière), à com­men­cer par les 11 à 12 mille mil­liards de « dol­lars noma­des » détenus hors des Etats-Unis, excède la plus-value dis­po­ni­ble pour leur valo­ri­sa­tion. L’excès de demande fic­tive est, comme esquissée ci-dessus, le rés­ultat de déc­ennies d’accu­mu­la­tion de la dette visant à retar­der la crise déf­lati­onn­iste et ne peut être perpétuée qu’en réd­uisant le salaire mon­dial et un pro­ces­sus « d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive » (sans repro­duc­tion et sans éch­ange égal) en incor­po­rant les petits pro­duc­teurs de l’agri­culture du tiers-monde dans la classe ouvrière mon­diale, la détér­io­ration des ins­tal­la­tions fixes du capi­tal et des infra­struc­tu­res et le pillage de la nature. C’est tota­le­ment différent de l’expan­sion capi­ta­liste « nor­male » d’autre­fois car cette demande se dével­oppait conjoin­te­ment avec l’expan­sion de la repro­duc­tion de la société. Aujourd’hui les titres papier capi­ta­lis­tes se rép­andent et la repro­duc­tion sociale dimi­nue. Depuis 1973, le global leve­rage buyout a conduit à ouvrir des zones rég­io­nales ou natio­na­les d’assi­ses pour la bulle de crédit cen­trée sur les Etats-Unis, à peu près de la même façon dont l’expan­sion mili­taire de l’Allemagne après 1938 visait à sou­te­nir la pyra­mide du crédit créée en 1933-1938 par Hjalmar Schacht avec son « Mefo Bill » (9).

Grâce au FMI, lors de la crise finan­cière asia­ti­que de 1997-1998, par exem­ple, des « vau­tours capi­ta­lis­tes » amé­ricains purent ache­ter, dans des éco­nomies rela­ti­ve­ment fermées comme celle de la Corée du Sud, des ins­tal­la­tions indus­triel­les à des prix dis­count. Celles-ci furent restruc­turées et reven­dues plus tard avec un profit signi­fi­ca­tif. L’ouver­ture de l’ex-URSS, de la Chine et de l’Inde prés­entent les mêmes pos­si­bi­lités de global leve­rage buyout (finan­ce­ment d’achat d’entre­pri­ses par effet de levier) avec d’immen­ses pos­si­bi­lités d’exploi­ter une force de tra­vail bon marché et très ins­truite, mais aussi des res­sour­ces natu­rel­les qui peu­vent per­met­tre de main­te­nir le pro­ces­sus pen­dant des années. Derrière ces mani­fes­ta­tions empi­ri­ques, on peut voir le cycle clas­si­que de valo­ri­sa­tion-déva­lo­ri­sation-reva­lo­ri­sa­tion décrit dans le livre III du Capital (10).

Deux puis­san­ces majeu­res, l’Europe et la Chine, représ­entent des obs­ta­cles à la stratégie amé­ric­aine de global leve­rage buyout. Toutes deux sont vulné­rables face à la domi­na­tion cou­rante amé­ric­aine des res­sour­ces mon­dia­les pét­rolières ; elles concur­ren­cent de plus en plus les Etats-Unis dans la course mon­diale pour le contrôle ces res­sour­ces, qu’il s’agisse des dés­acco­rds au sujet de l’Irak ou de la compé­tition autour des nou­vel­les res­sour­ces pét­rolières en Afrique.

L’Europe est loin de pou­voir s’oppo­ser aux Etats-Unis. Parce que le Capital n’est pas seu­le­ment une rela­tion éco­no­mique et sociale mais aussi une ques­tion poli­ti­que et mili­taire, l’his­toire a montré que l’union éco­no­mique et monét­aire sans uni­fi­ca­tion poli­ti­que n’est pas viable. Et l’uni­fi­ca­tion poli­ti­que de l’Europe est prés­en­tement en panne.

Considérons la concur­rence de l’euro face au dollar comme mon­naie inter­na­tio­nale de rés­erve. Alors que la posi­tion nette de l’Europe, à la fois com­mer­ciale et finan­cière, n’a aucun des pro­blèmes que ren­contre la dette étrangère des Etats-Unis, une fuite mon­diale devant le dollar entraî­nerait une réé­val­uation de l’euro. À son tour, cela pèserait lour­de­ment sur la posi­tion compé­tit­rice de l’Europe sur le plan inter­na­tio­nal (cela a déjà alarmé les capi­ta­lis­tes européens lors de la remontée de l’euro après 2002 – une réé­val­uation de 40 % en 18 mois). Mais ce pro­blème serait bien mineur à côté d’une crise majeure au Moyen-Orient, crise qui mena­ce­rait l’accès de l’Europe au pét­role, pour ne rien dire d’une confron­ta­tion mili­taire (dont les guer­res you­go­sla­ves peu­vent donner un excel­lent aperçu) qui révé­lerait le pro­fond dés­arroi de l’Europe dans sa poli­ti­que étrangère et mili­taire.

La Chine est en fait le pro­blème réel pour les Etats-Unis, comme l’avoue fran­che­ment un récent rap­port de la CIA. Parfois, il semble que toute la poli­ti­que étrangère des Etats-Unis depuis au moins la fin des années 1970 (cf. l’Afghanistan) vise à contrôler la périphérie de la Russie et de la Chine mais aussi, depuis l’effon­dre­ment du bloc sovié­tique, à encer­cler la Chine. L’émerg­ence d’un bloc capi­ta­liste est-asia­ti­que capa­ble de sup­plan­ter les Etats-Unis et d’acquérir l’hégé­monie mon­diale est le cau­che­mar du Capital amé­ricain. Contrairement à l’Union europé­enne, la Chine est encore trop fermée pour la satis­fac­tion des capi­ta­lis­tes et le global leve­rage buyout (finan­ce­ment d’achat d’entre­pri­ses par effet levier à l’éch­elle mon­diale) n’en est encore qu’à ses pre­miers pas.

Le natio­na­lisme asia­ti­que (Chine, Corée, Japon) et les ques­tions héritées de la guerre froide (Taiwan, divi­sion de la Corée) sont encore des obs­ta­cles majeurs à ce qui pour­rait res­sem­bler à une Union asia­ti­que ; les Etats-Unis uti­li­sent tous les moyens pour atti­ser ces riva­lités et empêcher une telle union de pren­dre corps.

Dans la relance mon­diale qui s’accé­lère actuel­le­ment, l’Allemagne et le Japon, les deux pré­céd­entes « loco­mo­ti­ves » de l’Europe et de l’Asie orien­tale, réc­emment éclipsées res­pec­ti­ve­ment par la création de l’euro et l’essor de la Chine, béné­ficient de la « confiance capi­ta­liste » la plus élevée depuis 15 ans.

Mais ces deux pays sont très vulné­rables face à la montée inter­na­tio­nale des taux d’intérêt des­tinée à endi­guer un retour de l’infla­tion tout autant que la réé­val­uation de leur mon­naie. Début mai, la Banque cen­trale europé­enne a évité de rele­ver les taux d’intérêt pour pré­venir une telle réé­val­uation et éviter de contra­rier les signes d’une reprise éco­no­mique, par­ti­cu­liè­rement en Allemagne.

Ces deux pays (et par­ti­cu­liè­rement le Japon) mon­trent éga­lement les signes de la « crise démog­rap­hique » évoquée dans la presse capi­ta­liste autour de la faillite des système de retraite. Le tapage récent des capi­ta­lis­tes sur cette crise pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus hypo­crite. Dans le cadre capi­ta­liste, cette crise existe seu­le­ment parce que les restruc­tu­ra­tions des 30 der­nières années ont réduit la « popu­la­tion active » (c’est-à-dire la popu­la­tion capa­ble de pro­duire de la plus-value) à la popu­la­tion ayant entre 25 et 50 ans.

La France, par exem­ple, a vu réc­emment tous les grou­pes d’exclus ou de per­son­nes poten­tiel­le­ment exclues lutter contre les effets réd­ucteurs de ces restruc­tu­ra­tions : les employés des ser­vi­ces publics ont mani­festé contre la réf­orme des retrai­tes (mai-juin 2003) ; les jeunes migrants (ou fils de migrants) ont mené des émeutes contre leur exclu­sion totale et leur cri­mi­na­li­sa­tion (novem­bre 2005) ; et plus réc­emment les étudiants ont fait grève durant deux mois (mars-avril 2005) pour empêcher la res­tric­tion des pro­tec­tions du droit du tra­vail pour les jeunes. Les retraités, les chômeurs et les futurs exploités ont tous lutté alors que la popu­la­tion pro­duc­trice de plus-value, le groupe avec le plus grand poten­tiel de rés­ist­ance au Capital, est resté lar­ge­ment immo­bile.

La « crise démog­rap­hique » n’existe qu’à cause des exi­gen­ces de la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste. Elle exprime le fait que les forces pro­duc­ti­ves exis­tant aujourd’hui peu­vent sécréter une forme plus évoluée de société dans laquelle la demande de tra­vail socia­le­ment néc­ess­aire serait réd­uite gra­duel­le­ment et trans­for­mer le tra­vail néc­ess­aire res­tant :

« La ten­dance uni­ver­selle au dével­op­pement des forces pro­duc­ti­ves, à la richesse en général, tout comme à l’uni­ver­sa­lité du com­merce, sont le rés­ultat fon­da­men­tal de ce pro­ces­sus (...). Ce rés­ultat offre la pos­si­bi­lité d’un dével­op­pement réel et uni­ver­sel des indi­vi­dus à partir de quoi un perpétuel dép­as­sement des limi­tes devient pos­si­ble (...). L’uni­ver­sa­lité de l’indi­vidu n’est pas sim­ple­ment pensée ou ima­ginée, elle est vivante dans ses rap­ports réels et spi­ri­tuels » (11).

En outre, la « crise démog­rap­hique » en Europe et au Japon reflète la contrac­tion démog­rap­hique (le Japon a une crois­sance néga­tive en 2005, l’Allemagne une crois­sance proche de zéro) à cause du coût lar­ge­ment accru, en termes capi­ta­lis­tes, de la repro­duc­tion de la pro­chaine géné­ration.

Finalement, à une éch­elle mon­diale, il n’existe pas la moin­dre « crise démog­rap­hique ». La crise se répand uni­que­ment à cause de la pro­duc­tion de la valeur et des Etats-nations. La crise dans le sec­teur capi­ta­liste avancé, depuis le début des années 1970, a pro­duit une popu­la­tion-pour-le-capi­tal trop âgée ; la même crise, dans le monde moins développé, a pro­duit une énorme popu­la­tion jeune (notam­ment parmi les pay­sans pau­vres où une grande famille est indis­pen­sa­ble pour sou­te­nir les per­son­nes âgés dans des pays où il n’existe aucune retraite). Ces déséq­ui­libres com­plém­ent­aires sont seu­le­ment les deux faces de la même pièce, la crise de la recom­po­si­tion du capi­tal pour une nou­velle expan­sion pos­si­ble.

Cela nous amène à la dimen­sion finale de l’ana­lyse. Pourquoi le Capital, depuis les années 1970 doit-il recou­rir à de tels dével­op­pements fic­tifs et se lancer (au moins aux Etats-Unis) dans une guerre de classe com­bat­tue seu­le­ment uni­laté­ra­lement par un des adver­sai­res – le Capital – alors que l’autre – le Travail – reste passif ?

La crise du début des années 1970 a surgi à la fin d’une pér­iode de rév­oltes crois­san­tes de la classe ouvrière. Sous toutes ces appa­ren­ces, la crise exprime la « cadu­cité » de la valeur comme une forme par laquelle la société peut se repro­duire. Durant l’éruption prolé­tari­enne en Europe et aux Etats-Unis, du milieu des années 1960 (grèves sau­va­ges aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne) au milieu des années 1970 (Italie, Portugal, Espagne) dans la foulée de mai 68 en France, la classe ouvrière (et aussi les autres cou­ches socia­les) agis­sait vers le « plein dével­op­pement de l’acti­vité elle-même », rendue pos­si­ble et néc­ess­aire par le dével­op­pement pré­cédent du capi­ta­lisme.

Les capi­ta­lis­tes, d’un autre côté, avait besoin de sur­mon­ter une déva­lo­ri­sation géné­rale du capi­tal et de la force de tra­vail telle qu’une nou­velle expan­sion pour­rait com­men­cer sur une base pro­fi­ta­ble. Contrastant avec le pre­mière phase de l’his­toire capi­ta­liste (1815-1914) cela ne pou­vait sur­ve­nir par une rapide déf­lation, une dépr­ession et un rétabl­is­sement de l’éco­nomie. La société mon­diale était trop pro­duc­tive pour la forme valeur dont ce monde rés­ultait ; les titres papier capi­ta­lis­tes, les forces pro­duc­ti­ves réelles et sur­tout la force de tra­vail devaient être détr­uites et laminées comme cela s’était vu pen­dant la tran­si­tion 1914-1945 qui vit l’accu­mu­la­tion mon­diale passer de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis. L’émerg­ence de la phase néo-libé­rale du capi­ta­lisme à la fin des années 1970 visait à protéger les titres capi­ta­lis­tes fondés sur le profit, l’intérêt et la rente fon­cière d’une déva­lo­ri­sation exces­sive à tra­vers le « schéma Ponzi » (3) décrit pré­céd­emment et en même temps ren­ver­ser une ten­dance lente vers l’effon­dre­ment en atta­quant glo­ba­le­ment les niveaux de vie de la classe ouvrière.

Résultat, le monde actuel est coincé dans des phases d’expan­sion capi­ta­liste cen­trées sur les Etats-Unis et l’Asie orien­tale. Mais cette der­nière partie ne peut triom­pher qu’au prix d’un bou­le­ver­se­ment beau­coup plus vio­lent que ce que l’on a pu voir dans le passé. Et, comme lors du der­nier bou­le­ver­se­ment (1917-1921) avant que la nou­velle domi­na­tion amé­ric­aine prenne place, cela peut créer une nou­velle oppor­tu­nité pour la « vieille taupe » au cours de laquelle le vieux slogan « Socialisme ou Barbarie » ne sera pas le mot d’ordre d’une bataille roman­ti­que, mais la plus exi­geante néc­essité.

Notes

(1) Voir mon arti­cle de 2003 « D’abord infla­tion, puis déf­lation » dans Wildcat n° 66.

(2) Par ana­lo­gie avec l’infla­tion (accrois­se­ment exces­sif des ins­tru­ments de paie­ment entraînant une hausse des prix et une dépr­éciation de la mon­naie) et avec la déf­lation (réso­rption de l’infla­tion pour faire bais­ser les prix), le terme « refla­tion » – relance – uti­lisé en anglais désigne une ten­ta­tive d’accroître l’acti­vité éco­no­mique en injec­tant argent et crédits.

(3) Schéma de Ponzi : Ponzi était un escroc célèbre dans les années 1920. Alors que l’éco­nomie amé­ric­aine som­brait dans une dépr­ession pro­fonde mais brève et dans la déf­lation, il emprun­tait de l’argent en payant un taux d’intérêt beau­coup plus élevé que la moyenne. Attirés par ces taux d’intérêt excep­tion­nels, les clients affluaient vers lui pour en pro­fi­ter ; au départ, il put rem­bour­ser les pre­miers clients avec l’argent des sui­vants pour en atti­rer encore et ainsi de suite jusqu’à l’effon­dre­ment à la suite duquel il dis­pa­rut. On appelle donc « schéma de Ponzi » une pyra­mide finan­cière où les prêteurs peu­vent conti­nuer à ali­men­ter le système pour éviter la faillite (on dit aujourd’hui « trop énorme pour faire faillite »).

(4) Michael Hudson, brillant éco­nom­iste jusqu’à réc­emment tout à fait mar­gi­nal (pas marxiste, plutôt hud­so­nien). Son livre Super impe­ria­lism (1972) déc­rivit si bien la stratégie amé­ric­aine de l’« Imperial Management Through Bankrupcy » (ges­tion impér­iale par la faillite) que le gou­ver­ne­ment Nixon s’en servit pour affi­ner sa stratégie. Il dém­ontra que « l’aide » amé­ric­aine sub­ven­tion­nait les expor­ta­tions amé­ric­aines et rien de plus, ce qui obli­gea le ministère du Commerce à réviser et même à sup­pri­mer les sta­tis­ti­ques sur les­quel­les Hudson s’appuyait. Super Imperialism a été réédité en 2002 par Pluto Press (Londres) avec une nou­velle pré­face et un nou­veau cha­pi­tre final qui remet­tent l’ana­lyse à jour. Mais il y avait peu à revoir quant au noyau de l’ana­lyse de 1972 qui n’a été modi­fié en rien. (5) Freddy Mac et Fammie Mae sont deux énormes entre­pri­ses privées-publi­ques qui sta­bi­li­sent le marché hypo­théc­aire amé­ricain en ren­dant pos­si­ble les acqui­si­tions immo­bi­lières par pres­que tout le monde (70 % des ménages amé­ricains sont actuel­le­ment pro­priét­aires, 30 % seu­le­ment loca­tai­res). Les deux entre­pri­ses sou­te­nues par le gou­ver­ne­ment : la Federal National Mortgage Association (Fannie Mae) et la Federal Home Loan Mortgage Corporation (Freddy Mac) sont des ins­ti­tu­tions finan­cières de prêts immo­bi­liers. Elles rachètent les prêts hypo­théc­aires des ban­ques com­mer­cia­les, des cais­ses d’épargne, des ban­ques hypo­théc­aires et autres prêteurs pri­mai­res, gar­dent ces cré­ances hypo­théc­aires dans leur por­te­feuille ou les regrou­pent dans des titres fondés sur ces cré­ances pour les reven­dre à des inves­tis­seurs. Ces opé­rations de seconde main jouent un rôle impor­tant afin d’atti­rer des fonds pour finan­cer de nou­veaux prêts hypo­théc­aires L’ensem­ble des opé­rations de FreddyMac et Fannie Mae représ­entait 4 200 mil­liards de dol­lars à la fin de 2005. (6) Le global leve­rage buyout est une opé­ration finan­cière dans laquelle un acquéreur uti­lise très peu de son propre capi­tal en emprun­tant beau­coup pour un inves­tis­se­ment à prix soldé dans une entre­prise en dif­fi­culté, ou bien en y met­tant le prix dans une entre­prise solide qu’il restruc­ture en la divi­sant en diver­ses entre­pri­ses de sous-trai­tance et en reven­dant le tout au prix fort après avoir licen­cié le per­son­nel d’ori­gine, pillé le fonds de retraite, etc... Cette stratégie, à un échelon mon­dial et non plus indi­vi­duel, est un élément essen­tiel de la stratégie amé­ric­aine pour prés­erver son éco­nomie ; elle fut mise en œuvre notam­ment en Corée en 1997 : atten­dre (et même pro­vo­quer) la crise, obli­ger les mar­chés à s’ouvrir, ache­ter les capi­taux déva­lorisés et ensuite reven­dre.

(7) La grève d’UPS et la situa­tion actuelle du mou­ve­ment ouvrier amé­ricain ont fait l’objet de plu­sieurs arti­cles dans Echanges n° 85, sep­tem­bre-déc­embre 1997, p. 3.

(8) En novem­bre 2002, Bernanke (qui n’était alors qu’un des gou­ver­neurs de la Réserve fédé­rale) a pro­noncé un dis­cours célèbre dans lequel il a déclaré qu’au cas où déf­lation aux Etats-Unis serait sem­bla­ble à celle du Japon, le gou­ver­ne­ment amé­ricain devait impri­mer de l’argent à l’infini (faire mar­cher la plan­che à billets) et le dév­erser par hélicoptère. Depuis on le sur­nomme « heli­cop­ter Ben ». Les mar­chés le soupç­onnent d’être un infla­tion­niste.

(9) Schacht était le minis­tre des Finances de Hitler et les titres « Mefo-bills » étaient émis par la firme d’éco­nomie mixte Metallforschunggesellschaft, fondée ini­tia­le­ment avec un capi­tal de 199 000 marks. Dans la pér­iode 1937-1938 elle créa pour 4 mil­liards de marks d’émissions soit 4 000 fois son capi­tal ; l’argent servit au réar­mement alle­mand qui pré­luda au pillage de l’Europe au cours de la Seconde Guerre mon­diale.

(10) Aussi dans mon arti­cle de 2003 « Allemagne 1938, Etats-Unis 2003 » tra­duit dans le n° 105 d’Echanges, été 2003, p. 19 et repro­duit dans ce livre pp. 118-121. (11). Grundrisse, Principes d’une cri­ti­que de l’éco­nomie poli­ti­que, Karl Marx, tome II, pp. 253-254, La Pléiade.

(2006, tra­duit par Echanges et mou­ve­ments)

Ce texte fait partie d’un des deux recueils de Loren Goldner publiés aux Editions Ni patrie ni fron­tières, Demain la révo­lution, dont le pre­mier tome paraîtra le 20 octo­bre 2008. Prix : 12 € chaque volume, ou 18 € les 2 volu­mes si vous sous­cri­vez avant le 15 déc­embre.

Pour tout ren­sei­gne­ment écrire à

yves­co­le­man wana­doo.fr

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