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La hausse du prix des matières premières et la crise générale de l’accumulation

lundi 6 octobre 2008

S’il y a une fatalité, c’est celle de la baisse du taux de profit,
non celle de la limitation des ressources naturelles

Ce texte est paru dans Echanges n° 125 (été 2008).

Les médias véhiculent quotidiennement des informations inquiétantes sur l’évolution du prix des matières premières, qui augmentent de façon inexorable. Il s’agit de nous convaincre que, pour des raisons quasi naturelles (comme les matières premières ?!), le prix de notre alimentation et celui de l’essence ont augmenté et vont continuer de le faire pour des raisons indépendantes de la volonté de ceux qui nous vendent ces marchandises.
Sans prétendre être un expert du marché de chaque matière première, il faut quand même faire un certain nombre de remarques.

Prix des matières premières et prix des marchandises

On trouve beaucoup plus souvent des données sur le prix des matières premières que sur celui des produits finis. Qui a vu une courbe du prix du pain ou du yoghourt depuis dix ans ? Un doublement du prix du blé (de 130 à 260 euros la tonne) fait passer la part du blé dans le prix d’un pain (250 grammes) de 4 à 8 centimes d’euro. Il semble qu’en France, la structure du marché de la boulangerie ait empêché la formation de surmarges importantes sur le pain. On n’en affole pas moins le consommateur sur la hausse vertigineuse du prix du blé. Et dans de nombreux autres pays, le prix du pain a augmenté au point de provoquer des émeutes.

Dans le secteur du lait, les grands groupes comme Danone sont à même de réaliser de substantielles surmarges. Le prix du lait représente en moyenne 20 % du prix des produits laitiers. En octobre 2007, les producteurs français ont obtenu une hausse de 7,1 % du prix à la production. Dans le produit fini, cela devrait donc donner une hausse de 1,4%, et non pas de 10 % à 20% comme pratiqué par les grands groupes.

Toujours dans l’alimentaire : le PDG du brasseur SABMiller (cette société d’origine sud-africaine est devenue en février la première brasserie mondiale) s’est vanté devant ses actionnaires d’avoir plus que compensé la hausse du prix de l’orge dans le prix de la bière, de sorte que les bénéfices ont pu augmenter plus vite que le chiffre d’affaires.
On pourrait multiplier les exemples. On sait qu’en ce moment, la hausse du prix du pétrole n’empêche pas les marchands d’essence de faire des super-bénéfices.

Cartellisation des ressources

Il faut donc se défier du discours malthusien sur la limitation des ressources naturelles, les caprices de la nature, etc., qui cherche à justifier les hausses de prix. S’il y a une fatalité, c’est celle de la crise économique et de la baisse du taux de profit, qui déclenche une guerre de classe contre le prolétariat au travers du prix des subsistances. La guerre est aussi celle des capitalistes entre eux, où les rapports de forces sont féroces aussi.

Ce n’est pas d’hier que chaque branche du capital essaie de se constituer en cartel pour imposer au reste de l’économie des prix comprenant d’importants surprofits. Le prix du minerai de fer augmente sensiblement depuis 2005, année où a commencé une nouvelle vague de concentration des entreprises minières. La hausse ne date donc pas de la crise des subprimes. Mais elle explose en 2008 (il s’agit de prix négociés avec certains gros sidérurgistes japonais et coréens pour livraisons en 2008-2009, et qui sont d’habitude représentatifs de la tendance mondiale).

Comment penser qu’une telle hausse de prix obéit à une brusque pénurie de l’offre mondiale quand on voit que celle-ci est contrôlée à plus de 75% par trois sociétés ? Les sidérurgistes cherchent d’ailleurs à contrer l’offensive des mineurs depuis longtemps. Arcelor-Mittal contrôle déjà 47 % de ses approvisionnements en minerai de fer en interne (ce qui signifie, toutes choses égales d’ailleurs, qu’une hausse de 100 % du prix affiché ne représente pour lui que 53 %). L’objectif est de parvenir à 90% en 2018.

Autrement dit, c’est la lutte entre cartels pour le partage de la plus-value. Bien entendu, les PME et les sociétés moins importantes font les frais de ce combat : cela va des camionneurs aux pêcheurs et aux compagnies aériennes, etc.

Donc, dans le secteur du minerai de fer, la hausse des prix n’a rien à voir avec la limitation des ressources naturelles, mais est liée à un rapport de forces déséquilibré entre un très petit nombre de sociétés minières et un nombre nettement plus important de sociétés sidérurgiques.

Le pétrole, idéologie et propagande

C’est dans le secteur du pétrole que la confusion entre information, idéologie et propagande est la plus grande. La longue histoire de l’oligopole des sociétés pétrolières (1) nous a habitués aux demi-vérités et aux francs mensonges. On connaît peut-être moins son rôle dans la promotion de certains mouvements écologistes, notamment anti-nucléaires. Selon William Engdahl, lui-même suspect de rouler pour le lobby nucléaire, il y aurait plusieurs grandes sociétés pétrolières, entre autres, à l’origine du Club de Rome qui, dans les années 1970, prônait la croissance zéro pour cause d’épuisement des ressources naturelles et développait une problématique malthusienne qui revient à la mode aujourd’hui.

Même les experts reconnaissent qu’il n’est pas possible d’établir un bilan fiable des réserves mondiales de pétrole. Dès lors, que penser du furieux débat qui se poursuit autour de la notion de pic pétrolier, qui lui aussi sent bon son Malthus ? Qu’il sert surtout à entretenir un climat de menace et de pénurie, qui justifie toutes les hausses de prix à la pompe et qui relève de la propagande la plus grossière. On lit par exemple que la preuve que le « pic pétrolier » (le maximum de production, avant le déclin) est là, c’est que la production américaine « on shore » de pétrole brut a baissé au premier trimestre 2008 (Les Echos du 3 juin 2008). Sans aucune honte, le journaliste du quotidien des affaires assure que c’est vrai, puisque c’est Total qui le dit, comme si le cartel des sociétés pétrolières n’était pas le premier intéressé à cette notion. Et comme si une baisse trimestrielle d’une partie d’un producteur marginal avait quoi que ce soit à voir avec l’éventuel pic pétrolier qui, de toute façon, se mesure en dizaines d’années. On pourrait multiplier les exemples.

Dans le même ordre d’idées, on lit couramment que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, l’OPEP, refuse d’ouvrir ses robinets et tient la dragée haute à un monde assoiffé de pétrole. Or la demande et l’offre mondiales de pétrole sont actuellement pratiquement équilibrées, à 86-87 millions de barils par jour (b/j).

Certains commentateurs l’admettent, pour souligner aussitôt que les perspectives à plus long terme sont très sombres et que c’est pour cela que les prix augmentent (2). Les gouvernements de l’OPEP expliquent qu’ils n’ouvrent pas les robinets parce qu’il ont déjà trop de pétrole, qu’il y a en Iran des stocks qui ne trouvent pas preneur. Le marché physique du pétrole brut (à distinguer des marchés à terme) est globalement vendeur et voit ses prix baisser (comme l’indique le Wall Street Journal). La supposée position de « market maker » de l’OPEP ne résiste pas à l’analyse. Par ailleurs, les achats du gouvernement américain pour son stock stratégique continuent, au rythme de 50 000 b/j depuis début 2008 (à comparer avec les 500 000 b/j supplémentaires que l’Arabie Saoudite s’est engagée à injecter dans le circuit), contre 22 000 b/j en 2007 et 12 000 b/j en 2006.

Quant aux marchés à terme (principalement Londres et New York), ils fixent le prix de promesses d’achat et de vente qui n’aboutissent que minoritairement au marché physique. C’est de ces marchés que vient « le prix du pétrole » qui s’affiche tous les matins dans nos journaux. Mais sauf pour une minorité de contrats, ce n’est pas le prix de la marchandise qui entre dans les raffineries, ni celui que touche l’OPEP.

Dans les années 1970, on distinguait entre le prix de cession (prix effectif du brut au puits), le prix de transfert (prix comptable du passage du pétrole ou de son dérivé entre les filiales d’amont et celles d’aval des groupes pétroliers), et le prix affiché (prix administratif servant au calcul des royalties du pays producteur). Le premier prix était inconnu, le deuxième aussi, et de toute façon non significatif, comme le troisième (3). Bien que la scène pétrolière ait sensiblement changé, on ne voit pas pourquoi le marché serait devenu plus transparent, alors que les sept groupes de l’oligopole se sont réduits à cinq (voir note 1).

Il ne nous reste donc que les prix des marchés à terme. Leur hausse favorise autant les financiers, qui vendent des produits de placement sur le pétrole, que les groupes pétroliers, qui justifient ainsi la hausse prodigieuse du prix du carburant. A la question maintes fois posée de savoir si c’est la spéculation qui fait monter le prix, la réponse est oui, au moins en partie, mais avec cette réserve qu’il ne s’agit que de « pétrole papier ».

Bien réfléchir avant d’ouvrir le journal

On sait depuis longtemps que l’actualité est produite pour rendre inintelligible l’histoire immédiate. La crise actuelle des matières premières en donne un bel exemple. On se repérera un peu plus facilement dans la confusion médiatique si l’on retient que l’enchaînement des éléments de la crise est schématiquement le suivant :

– les bulles spéculatives successives depuis la fin des années 1990 indiquent que les capitalistes ne veulent pas investir dans le capital productif, mais cherchent des profits à court terme sur différents marchés spéculatifs (« nouvelle économie », immobilier, matières premières) où se forment donc des bulles qui crèvent bientôt. Si les capitalistes ne veulent pas investir dans le capital productif, c’est que le taux de profit y est trop bas. Tel est l’élément sous-jacent de toute la problématique des dix dernières années : la baisse du taux de profit.

La crise des subprimes n’est donc pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle est l’aboutissement logique de la bulle immobilière qui s’est formée aux Etats-Unis et ailleurs. Comme toujours dans une crise du crédit, un maillon lâche et on s’aperçoit que personne n’a vraiment d’argent. Il y avait des années qu’on l’attendait, et c’est arrivé. D’abord, c’était seulement les prolétaires américains à qui des aigrefins avaient vendu des maisons avec des crédits à la limite de l’arnaque. Mais très vite, la crise s’est étendue à bien d’autres acteurs du marché financier, et on s’est aperçu que certains financiers parmi les plus sophistiqués s’étaient fait avoir aussi ;

– ce n’est pas la crise des subprimes qui a des « retombées sur l’économie réelle ». C’est toute l’accumulation capitaliste qui ralentit et provoque, en même temps qu’une crise financière :

a) une exacerbation de la concurrence entre capitalistes. On en est au moment où l’amicale des capitaliste devient la guerre de tous contre tous pour le partage des pertes. La cartellisation accélérée de certains secteurs répond à cette logique. Il s’agit de bloquer la péréquation et de maintenir des surprofits malgré la baisse du volume total de la plus-value disponible.
Ainsi voit-on les pétroliers rançonner les camionneurs, les pêcheurs, les automobilistes, etc. Et, face à la reprise de l’inflation, il faut s’attendre à un prochain accord entre grandes banques pour une hausse des taux d’intérêts – comme en 1979 après le deuxième choc pétrolier, où le taux d’intérêt américain augmenta de 5 points en douze semaines. Dans ce contexte, les petits capitalistes vont lutter furieusement pour leur survie et engendrer toutes sortes de problématiques qui, probablement, troubleront certains militants, pour les attirer vers des logiques frontistes ;

b) un renforcement de l’attaque contre la valeur de la force de travail. Je ne crois pas qu’il faille attendre, face à la série internationale d’émeutes de la faim qui se développe, d’autre réaction capitaliste qu’une répression accentuée. Les larmes de crocodile et les résolutions du sommet de l’alimentation à Rome sonnent aussi faux que les engagements sur les banlieues pris après des émeutes. Car les causes qui ont provoqué le sous-développement vivrier du Sud sont encore bien présentes dans les politiques agricoles du Nord et dans l’accroissement prévisible de l’endettement sous l’effet de la hausse du pétrole et des taux d’intérêt.

A court et moyen termes, la situation des ghettos de la planète ne peut qu’empirer. Quant à la classe ouvrière des pays industrialisés et des pays « en voie de développement », sa situation dégradée a déjà commencé à s’aggraver sous l’impact de la crise pétrolière et alimentaire. Ainsi voit-on en France que le volume des ventes des grandes surfaces est en recul sous l’impact de la hausse du prix des marchandises qu’elles vendent, mais aussi en raison d’un transfert de ressources des ménages vers l’achat de carburant.
Il n’est donc pas étonnant qu’on voie réapparaître depuis quelque temps des grèves offensives, partout dans le monde. On voit mal comment cette situation conflictuelle pourrait s’apaiser dans la crise qui se développe sous nous yeux. Mais la raison n’en est pas dans la trop forte consommation que l’on ferait de matières premières, avec les solutions écolo qui se profilent derrière cette argumentation. La raison en est, banalement, la crise de la rentabilité du capital. L’affrontement du capital et du prolétariat est au cœur du problème. Et de la solution.

B. A. (Juin 2008)

Courriel : echanges.mouvement@laposte.net