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Chronologie des émeutes et de la répression subie à Sidi Ifni

publié par Yves, le samedi 21 juin 2008

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1969. Fin du pro­tec­to­rat espa­gnol

Mai 2005. 1re mani­fes­ta­tion (sans heurt) devant le Pachawia (maison du pacha, équi­valent du sous-préfet)

Revendications :

1. Faire de Sidi Ifni (20 000 habi­tants) une préf­ec­ture,

2. Rattacher Sidi Ifni à la région admi­nis­tra­tive de Guelmin (pro­vince du Sahara occi­den­tal) et non plus à celle de Tiznit (aux vues des rela­tions his­to­ri­ques et tri­ba­les).[remar­que : Parallèlement à l’orga­ni­sa­tion éta­tique, le tri­ba­lisme est tou­jours très prégnant au Maroc, notam­ment chez les popu­la­tions ama­zigh.],

3. Finir la cons­truc­tion du port de Sidi Ifni (troi­sième tran­che des tra­vaux),

4. Améliorer la liai­son entre Ifni et Tantan (160 km de route),

5. Mettre en place des pro­jets de dével­op­pement pour créer de l’emploi chez les jeunes d’Ifni. Proposition de cons­truire deux unités indus­triel­les de conser­ve­rie à proxi­mité du port.

Juin 2005. Face à l’absence de rép­onses aux reven­di­ca­tions : 2e mani­fes­ta­tion

Manifestation soldée par une inter­ven­tion vio­lente d’envi­ron 600 mem­bres des Forces de l’ordre. Bilan : Chez les flics : 60 blessés et 1 mort (suite à un acci­dent, vic­time heurtée par une esta­fette des forces de l’ordre qui contour­nait un obs­ta­cle). Nous igno­rons le nombre de blessés chez la popu­la­tion. Suite à cette mani­fes­ta­tion, un comité ministériel com­pre­nant le wali (équi­valent du préfet de région) est venu à Sidi Ifni pour faire accé­lérer les rép­onses à quel­ques reven­di­ca­tions des mani­fes­tants.

Il en a résulté :

venue de médecins spéc­ial­istes à l’hôpital d’Ifni, qui ne sont restés qu’une semaine.

Construction de la pre­mière tran­che (39 Km) de la route entre Sidi Ifni et TanTan au Sud. (Ce pre­mier tronçon des­sert le lieu dit des « plages blan­ches » où se cons­truit un gros com­plexe tou­ris­ti­que).

A près cette mani­fes­ta­tion, les représ­entants de partis poli­ti­ques (Alistiqlal, Union Sociale de Forces Populaires, Parti de la Gauche Sociale Réunie, Parti Islamiste pour la Justice et le Développement) qui étaient mem­bres du Secrétariat Local de la ville, (asso­cia­tion qui a pour but de déf­endre les reven­di­ca­tions de la popu­la­tion) se reti­rent de ce secré­tariat.

30 juin 2006. Attaque du convoi du préfet de Tiznit (après que celui-ci ait insulté la popu­la­tion locale lors d’une réunion avec des représ­entants de la ville) lors de sa venue à Sidi Ifni pour par­ti­ci­per aux céré­monies de la fête de l’indép­end­ance. Le préfet s’en tire avec une cla­vi­cule cassée.

Décembre 2007. Visite royale à Guelmin

Des per­son­nes de la tribu des Aït Bamran (tribu à laquelle appar­tien­nent les habi­tants de Sidi Ifni), envoient des représ­entants ren­contrer le roi, parmi eux un doc­to­rant de litté­ra­ture arabe, acti­viste des droits de l’homme et membre du Secrétariat Local, viole le pro­to­cole royal en s’adres­sant direc­te­ment au roi, sans que cela ai été pro­grammé. Il lui expose les reven­di­ca­tions des habi­tants de Sidi Ifni. Mohammed VI déc­lare qu’il n’est pas au cou­rant. Le dos­sier de reven­di­ca­tion semble avoir été bloqué à Rabat et n’est pas par­venu jusqu’au roi. Celui-ci promet d’aider la popu­la­tion.

30 Mai 2008. 12 jeunes chômeurs habi­tant Ifni blo­quent la sortie du port de la ville, pour réc­lamer un emploi, tout en repre­nant les reven­di­ca­tions du Secrétariat Local. Ils bar­rent la route avec des rem­blais et ins­tal­lent des tentes à côté. Entre 80 et 90 camions rem­plis de pois­sons sont dés­ormais blo­qués à l’intérieur. 1200 per­son­nes défilent dans les rues de Sidi Ifni en sou­tien des 12 chômeurs. Les flics de Sidi Ifni n’inter­vien­nent pas de peur des représailles de la popu­la­tion (ce qui est en effet déjà arrivé par le passé). Le préfet se rend sur place pour par­le­men­ter avec les chômeurs. La dis­cus­sion s’avère impos­si­ble. On passe d’un échelon supérieur et c’est donc le Wali d’Agadir (celui qui s’était fait casser la cla­vi­cule en 2006) qui tente de par­le­men­ter sans succès.

3 Juin 2008. Est alors orga­nisée une réunion de deux heures à la Pachawia d’Ifni avec des représ­entants de la popu­la­tion locale et des res­pon­sa­bles des RG, de la DST, du ministère de l’intérieur, le Président de la région et le Wali d’Agadir. Lors de cette réunion, la popu­la­tion reçoit des mena­ces d’inter­ven­tions par la force, si elle ne stoppe pas les mani­fes­ta­tions et si le port n’est pas déb­loqué. Une mani­fes­ta­tion est orga­nisée pen­dant le temps de la réunion à la fois pour réc­lamer les reven­di­ca­tions du Secrétariat Local ainsi que pour sou­te­nir les 12 chômeurs. Blocage et mani­fes­ta­tions per­du­rent jusqu’au ven­dredi 6 juin (com­pris).

5 juin 2008. Entre 4000 et 6000 forces auxi­liai­res, forces d’inter­ven­tion rapide, et gen­dar­mes s’ins­tal­lent à Tiznit (à 75 km d’Ifni) en pré­vision de l’assaut de la ville d’Ifni. En soirée, après 22 H, le convoi se met en route. La popu­la­tion d’Ifni est pré­venue par des per­son­nes ori­gi­nai­res d’Ifni qui tra­vaillent à Tiznit. La popu­la­tion sort alors dans les rues. Informé de l’absence d’effet de sur­prise, le convoi fait demi-tour et se repo­si­tionne à Tiznit.

6 juin 2008. La ten­ta­tive de méd­iation en est à l’éch­elle natio­nale : une réunion est orga­nisée à Rabat avec de hauts res­pon­sa­bles et 5 représ­entants de la popu­la­tion de Sidi Ifni, trans­portés jusqu’à la capi­tale par avion mili­taire. Une fois arrivé, les inter­lo­cu­teurs sem­blent prêts à négocier. Les 5 représ­entants se font convain­cre de deman­der à la popu­la­tion de cesser les mani­fes­ta­tions. Croyant à une pos­si­bi­lité de négoc­iation, beau­coup de gens de Sidi Ifni ren­trent chez eux, sauf des jeunes (entre 100 et 300) qui res­tent dans les rues de la ville. Il va s’avérer que cette réunion était en réalité une ten­ta­tive de diver­sion.

Samedi 7 juin 2008. 4 H 30 du matin, l’armée lance l’assaut sur deux fronts :

Un front Nord, par l’entrée de la ville, lors­que l’on arrive de Tiznit.

Un front Ouest, par la mer, au niveau du port bloqué par les chômeurs. Les unités spéc­iales (com­pa­gnie mobile d’inter­ven­tion) arri­vent en zodiacs.

Les affron­te­ments sur les deux fronts dure­ront de 4 H jusqu’à 11 H. Ceux qui sont à l’extérieur de leurs habi­ta­tions se font inter­pel­ler ou tirer dessus par balle en caou­tchouc, idem pour ceux qui ten­tent d’obser­ver par leur fenêtre.

C’est entre 4 H 30 et 9 H que, selon les tém­oig­nages ocu­lai­res, et uni­que­ment pour ce qui concerne le centre de la ville (c’est-à-dire pas les deux zones de front), tom­be­ront au moins 4 per­son­nes chez les civils. 2 ont été écrasés par les 4 X 4 des forces répr­es­sives, un autre est mort en pleine rue suite aux coups qu’il a reçu. 1 autre est mort après avoir reçu une balle en caou­tchouc au niveau de la tête. Les cada­vres ont été tirés jusqu’à une esta­fette blan­che avec des bandes de cou­leur orange. Ils ont été aperçus à deux repri­ses, sur les lieux où ils ont décédé puis dans l’esta­fette, au niveau de l’hôpital, par des per­son­nes qui habi­tent à côté.

Sur le front du port, selon ce qui se raconte, des tirs à balle réelle auraient eu lieu, mais tout le monde s’est vite enfui et il n’y aurait pas eu de vic­time.

Un mani­fes­tant a été sodo­misé avec une matra­que en public, en pleine rue.

Des unités sont entrées dans les habi­ta­tions (en fra­cas­sant les portes lorsqu’elles étaient fermées) et ont tabassé puis arrêté tous les jeunes qu’ils trou­vaient. S’il n’y avait pas de jeunes, ils arrêtaient les femmes ou les sœurs. Selon des tém­oig­nages concor­dants, 2 femmes ont été violées chez elle par des sol­dats. De plus, il y a eu au moins 4 ten­ta­ti­ves de viol, dans les locaux du com­mis­sa­riat. De l’argent et des bijoux ont été volés, des pièces d’habi­ta­tion sac­cagées.

A ce jour, les per­son­nes concernées n’ont pas porté plainte puis­que le com­mis­sa­riat est tou­jours occupé par des mili­tai­res qui tabas­sent tous ceux qui vien­nent se plain­dre.

Les viols auraient été limités grâce aux accro­cha­ges inter­nes entre sol­dats extérieurs et sol­dats possédants de la famille dans le quar­tier nord de la ville (zone où on eu lieu le plus d’affron­te­ments).

Des per­son­nes par­vien­nent à s’évader par les toits et à se réfugier dans les mon­ta­gnes qui bor­dent la ville, cer­tains mar­che­ront jusqu’à Guelmin, d’autres erre­ront dans les cam­pa­gnes, d’autres retour­ne­ront à Ifni dans la soirée mais se feront arrêter pour la plu­part.

C’est en allant pour­chas­ser les fuyards que deux flics trou­ve­ront la mort, l’un tué par les mani­fes­tants en fuite, l’autre mor­tel­le­ment mordu par un chien errant. Leurs corps ont été trans­portés par leurs collègues à Tiznit.

Tout le per­son­nel de l’hôpital a été évacué pour être rem­placé par du per­son­nel mili­taire.

A 9 H, les gen­dar­mes se reti­rent (toute en res­tant sur les divers routes qui relient la ville au monde extérieur). Ils ne res­tent que les forces auxi­liai­res et la police, qui met­tent en place une vaste opé­ration de net­toyage pour enle­ver les traces d’affron­te­ments (ramas­sage des douilles au sol, mas­quage des impacts sur les murs).

Des contrôles systé­ma­tiques d’iden­tité sont mis en place pour tous les jeunes qui sont aperçus dans les rues de la ville.

A 12H, des hélicoptères et des bri­ga­des cani­nes vont fouiller la mon­ta­gne.

Dans l’après-midi, beau­coup de famil­les se ren­dent à l’hôpital mais très peu sont auto­risées à y accéder, dont notam­ment une femme qui s’y ren­dait non pour avoir des nou­vel­les de membre de sa famille mais pour se faire soi­gner d’une crise d’appen­di­cite. En l’absence des soins néc­ess­aires, cette femme est décédée suite au refus de l’hôpital de l’accueillir.

On dép­lore au total 300 arres­ta­tions. Les per­son­nes arrêtées ont d’abord été condui­tes soit au com­mis­sa­riat, soit à la Pachawia, soit au lycée Moulay Abdellah, soit à la caserne mil­liaire d’Ifni. En général, ils ont été dés­habillés, leurs yeux bandés, allongés les uns à côté des autres puis ils ont été piétinés et tabassés.

140 per­son­nes classées non mili­tan­tes (dans les fichiers de la police) sont tabassées puis relâchées rapi­de­ment, les 160 autres (classés comme mili­tan­tes) sont déplacés à l’extérieur de la ville, pour être tor­turés. 110 sont placés au com­mis­sa­riat de Tiznit. Pas de nou­vel­les des 50 autres (sur­tout des lea­ders des mani­fes­ta­tions), malgré les recher­ches de leurs famil­les. Les lieux de leur incarcé­ration sont tenus secrets. 11 des 12 chômeurs qui blo­quaient le port ont été arrêtés dans leurs mai­sons le samedi matin. A ce jour, aucune nou­velle du 12e.

Dimanche 8 juin 2008. Dans la matinée, à lieu une ten­ta­tive de réunion des habi­tants dans le quar­tier à l’entrée Nord de la ville. Ils sont très vite encer­clés et beau­coup sont arrêtés.

Sur la route entre Guelmin et Ifni sont ins­tallé quatre bar­ra­ges en plus du bar­rage habi­tuel, tout jeune qui est arrêté à ces bar­ra­ges se voit inter­rogé et fouillé, s’il possède du matériel photo et caméra, celui-ci est confis­qué.

Dans le centre-ville, des PC et des télép­hones por­ta­bles ont été réq­ui­sitionnés pour tenter de limi­ter les com­mu­ni­ca­tions avec l’extérieur. Les com­mu­ni­ca­tions télép­ho­niques sont sur­veillées.

L’ordre a été donné de ne délivrer aucun cer­ti­fi­cat d’agres­sion.

Point Media :

La chaîne Al Jazeera a com­mu­ni­qué depuis le samedi matin sur la situa­tion à Ifni.

Le direc­teur d’Al Jazeera Maroc a été arrêté à Rabat, inter­rogé 4 H puis relâché.

Les auto­rités maro­cai­nes, qui dém­entent qu’il y ait eu des morts et par­lent uni­que­ment de 44 blessés dont 27 chez les poli­ciers, accu­sent Al Jazeera de « légèreté dans la col­lecte d’infor­ma­tion ».

Les chaînes 1 et 2 ont parlé de mani­fes­ta­tions paci­fi­ques et n’ont fait état que de l’arres­ta­tion des 12 chômeurs.

Le 1er minis­tre maro­cain s’est exprimé sur la 1re chaîne pour dire que la popu­la­tion d’Ifni était très calme et pour nier qu’il y ai eu des morts. Des viel­les vidéos de 2004 ont été passées pour faire croire que rien ne s’était déroulé ce samedi 7.

A Rabat, le samedi à 16 H, une per­sonne du centre maro­cain des droits de l’homme (CMDH) a orga­nisé une confér­ence de presse avec TV 13, des TV espa­gno­les, Al Jazeera et d’autres médias. Cette per­sonne a été arrêtée le diman­che à 18h puis libérée à minuit après inter­ro­ga­toire.

Jeudi 12 Juin : Jeudi grève géné­rale dans la ville pour deman­der le retrait des flics de la ville. A 18h, ceux-ci quit­tent leurs posi­tions dans les quar­tiers chauds et ils se concen­trent autour de la Pachawiya, du com­mis­sa­riat, de la caserne, et dans les différ­entes écoles et lycées de la ville.

En soirée, 4 cada­vres ont été retrouvés sur la plage de sidi warzeg à 10 Km au sud de la ville. Aux ques­tions de la popu­la­tion por­tant sur l’iden­tité des nau­fragés, l’hôpital a refusé de leur dire de qui il s’agis­sait. Le Pacha a déclaré qu’il s agis­sait d’afri­cains clan­des­tins. [Sidi Ifni étant une voie de départ vers les Canaries].

Dimanche 15 juin, Une per­sonne âgée de 74 ans, en chaise rou­lante a été tabassé avec son fils après que les flics soient entrés dans leur maison.

Il est décédé suite aux coups reçus.

Lundi 16 juin, 8000 per­son­nes mani­fes­tent pour réc­lamer le départ des forces de l’ordre, la libé­ration des détenus, une enquête sur les meur­tres, les viols, les agres­sions sexuel­les, les tor­tu­res et les vols commis par des forces de répr­ession. Les forces auxi­liai­res sont inter­ve­nues pour dis­per­ser la mani­fes­ta­tion. Un jeune ifnawi de 16 ans a été griè­vement blessé au niveau de la tête par une bombe lacry­mogène lancée par les flics.

En soirée 7 per­son­nes, libérées par le juge d’Agadir, sont accueillies en héros par la popu­la­tion.

Mardi 17 juin, 4 mem­bres du Secrétariat Local ont été arrêtés à 4 h du matin au retour de la mon­ta­gne.

Mercredi 18 juin : la popu­la­tion de la ville a com­mencé un sit-in illi­mité jusqu à la libé­ration de tous les détenus et le retour des dis­pa­rus.

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