Accueil > Echanges et mouvements > La question sociale : travail, salaire, logement, santé, précarité, (...) > Salaires et temps de travail > Luttes pour les revalorisations de salaire et abolition du salariat

Union européenne

Luttes pour les revalorisations de salaire et abolition du salariat

Les grèves pour les revalorisations de salaire resteront bien insuffisantes dans le contexte actuel

lundi 19 mai 2008

Depuis le début de l’année [2008] se développent des luttes pour les revalorisations de salaire, notamment en Belgique, en France en Allemagne, en Italie, en Espagne. Pendant deux décennies, ces lutttes ouvrières sont restées circonscrites à la défense d’acquis sociaux ou à la protestation contre les conséquences des restructurations (notamment les délocalisations). Enfin, le prolétariat européen est contraint à passer à des luttes offensives, simplement pour pouvoir reconstituer sa force de travail.

Dans un contexte de crise financière et de croissance molle, ces luttes ne peuvent conduire à une victoire économique de la classe ouvrière avec une répartition plus « équitable » des richesses. Les partenaires sociaux n’en sont plus à gérer de concert la période fordiste d’un capital en expansion, mais doivent faire face à une planification du coût du travail à l’échelle mondiale dans un capitalisme en crise permanente. Ce qui importe dans les luttes actuelles, pour reprendre Marx, c’est plus l’union des ouvriers entre eux que le résultat économique de ces luttes dont ont sait qu’il sera repris dès que le salariat aura baissé sa garde.

C’est dans sa lutte contre le rapport salarial, contre le salariat lui-même, que le prolétariat parviendra à son émancipation, qu’il passera de l’état de classe en soi (classe pour le capital) en classe pour soi (1). C’est ce processus en formation qu’il nous faut essayer de mettre en lumière, même si en Europe il se trouve très différent du caractère des luttes de certains pays dits « émergents » (voir La ceinture explosive. Prolétariat jetable, prix des matières premières et de l’alimentation : la crise de 2008).

D’une part, de ce côté de l’Union européenne (UE) des 27 pays, une masse de salariés précaires, chômeurs, retraités, sont plongés dans l’insécurité sociale ; environ 75 millions de prolétaires n’ont d’autre issue que de s’affronter à l’ordre capitaliste.

D’autre part, les gouvernements et les banques, qui en demandent toujours plus, jugent intolérable que le salariat refuse de se faire plumer.
« La Banque centrale europénne (BCE) ne tolérera pas de spirale inflation/salaires dans les quinze pays de la zone euro », a martelé le 21 février le président de cette institution, Jean-Claude Trichet, menaçant de relever les taux directeurs (2) s’il le faut. Le patronat lui aussi craint les hausses de salaires, qui pourraient relancer l’inflation. Un membre de l’organisation patronale paneuropéenne Business Europe, Marc Stocker, déclarait ainsi à l’AFP en février : « Des hausses de salaires nettement supérieures à 3 % en moyenne en zone euro pourraient être une source d’inquiétude. »

Nous avons là deux camps qui vont devoir s’affronter, car la période des contre-pouvoirs est terminée, et celle du « dialogue social » est une illusion qui n’ira pas bien loin. Après plus de vingt-cinq ans de liquidation des acquis sociaux, il devient évident que le capitalisme n’a plus rien à offrir que la précarité et la misère.

La baisse du pouvoir d’achat comme déclencheur des grèves

Pour la BCE qui commence à s’inquiéter, il faudrait que le prolétariat accepte de payer l’inflation tout en travaillant plus (ce qu’il fait déjà). Cette question du pouvoir d’achat est de nouveau au centre des revendications du monde du travail en Europe.

En Allemagne, les cheminots (agents de conduite) sont finalement entrés en grève (voir encadré p. 21). Dans la Ruhr, à Bochum, la fermeture d’une usine de téléphones mobiles par le groupe finlandais Nokia a déclenché des manifestations de plus de 30 000 personnes. Depuis le début février, la mobilisation du monde du travail prend le dessus : le 1er, Berlin est paralysé par sa première grève des transports depuis dix ans. Les syndicats ver.di et IG Metall réclament des hausses de salaires de 8 %, et le gouvernement allemand promet d’établir un salaire minimum. Les sidérurgistes entrent en action, ainsi que les secteurs de l’énergie et du commerce de détail (notamment en Bavière) ; dans le secteur sidérurgique, le patronat vient de céder sur les revalorisations de salaire en attribuant 5,2 %, ceci malgré les consignes de la BCE de cadrer les salaires en deçà de 3 %.

En Espagne, le pouvoir d’achat a été un sujet phare de la campagne de José Luis Zapatero pour les élections législatives du 9 mars, qui a promis en cas de réélection (il devait être reconduit au poste de premier ministre, mais sans majorité absolue, le 11 avril) une hausse du salaire minimum à 800 euros d’ici quatre ans, contre 600 actuellement.

En Irlande, la forte inflation fait ressurgir les craintes de mouvements sociaux.

De même en Italie où, en 2007, le prix du pain a augmenté de 12,3 %, celui des pâtes, alimentation de base dans la péninsule, de 8,4 %, et ceux de l’ensemble des produit alimentaires de 4 %. L’inflation officielle, pour l’année 2006 était de 2,6 %. Et l’augmentation des prix continue. Début 2008, le pouvoir d’achat a été au centre des revendications. Le gouvernement s’est arrangé pour gagner du temps et vendre de l’espoir pour demain. Le ministre du travail a même inventé un nouveau terme pour désigner cette manœuvre : la « calendrisation ». Le gouvernement social-démocrate va tout faire pour régler la question du pouvoir d’achat : vendre le secteur public en le privatisant pour « augmenter les salaires ». L’inflation a de nouveau ramené la vieille revendication de l’indexation des salaires sur les prix, « l’échelle mobile des salaires ». C’est une revendication illusoire, déjà mise en place autrefois pour endiguer les grèves, mais qui ne marche plus, par exemple en Belgique.

En Belgique, précisément, la digue de l’indexation des salaires sur les prix vient de tomber, sous les coups d’une série de grèves spontanées. La Fédération des entreprises de Belgique et le Voka (Vlaams netwerk van ondernemingen, le patronat flamand) parlent en chœur de « l’hystérie salariale et [de] la folie qui s’empare des travailleurs grévistes ». Comme le gouvernement en France, le patron des patrons flamand Urbain Vandeurzen (président du Voka) a déclaré : « Pour augmenter le pouvoir d’achat, il n’y a qu’une solution : c’est de tous travailler plus, plus dur et plus longtemps. »

En France,en Hongrie,
au Royaume-Uni

En France, le gouvernement a cherché à prendre les devants sur la question du pouvoir d’achat par toute une série de mesures cosmétiques. Ces mesures très ponctuelles et très limitées ne pouvaient masquer ni les nouvelles attaques sur la santé, avec l’instauration de franchises, ni l’augmentation des produits alimentaires (4,8 % de février 2007 à février 2008, selon l’Insee [3]), de l’énergie (11,4 %). Et d’autres hausses s’annoncent pour 2008.

En Hongrie, la réforme du système de santé et de sécurité sociale est accompagnée d’un programme de rigueur budgétaire lancé en 2006, pour juguler le déficit public hongrois, le plus important de l’UE. La mise en œuvre de ce programme a déjà été à l’origine d’une grève de 32 000 salariés. Les cheminots ont été les derniers à reprendre le travail. C’est la manière dont ce mouvement s’est déroulé qui est intéressante, plus que son résultat : en effet, bien que resté limité dans le temps, il est passé lui aussi par-dessus la réglementation du droit de grève. La MAV (compagnie des chemins de fer hongrois), a déposé une plainte en justice, jugeant la grève illégale. Les agriculteurs étaient de la partie, bloquant certains grands axes routiers. D’autres grèves ont rejoint ces mouvements : les travailleurs de l’aéroport de Budapest ont arrêté le travail pendant deux heures.

Au Royaume-Uni, les postiers sont toujours sur le front de classe, malgré une réglementation draconienne du droit de grève depuis les lois Thatcher des années 1980. Les postiers se sont trouvés engagés dans huit grèves syndicales nationales mais limitées. Après la dernière, qui fut conclue par un accord national entre Royal Mail et le syndicat CWU, comme à l’habitude, l’activisme anti-grève du management a repris du service pour imposer la « modernisation » prévue dans cet accord. Mais ces tentatives n’ont pas résisté à la détermination des postiers. Par exemple, la direction voulait retenir quatre jours de grève sur la paye hebdomadaire des grévistes. A Liverpool et à l’est de Londres, la réplique a été immédiate, grève spontanée et donc illégale.

Pour conclure. Les luttes pour les revalorisations de salaire resteront bien insuffisantes dans le contexte actuel. La bourgeoisie capitaliste ne fera que nous balader d’une grève à une autre, inlassablement, tout en rognant petit à petit les salaires, et ce d’autant qu’il y a hausse du prix des matières premières. Non seulement elle va continuer à paupériser le prolétariat d’Europe, mais elle va essayer de le plonger dans l’insécurité permanente, avec la flexicurité, en légiférant au niveau européen sur ce thème.
Comme ces mesures produiront des révoltes plus amples et plus radicales, elle a déjà commencé à déployer son exécutif plus systématiquement contre les grévistes, sous une forme « nouvelle » qui consiste à massifier la répression par un nombre important de forces de l’ordre, égal ou supérieur aux grévistes et émeutiers.

G. B.

Notes

(1) Quand Marx dit « le prolétariat est révolutionnaire ou il n’est rien », cela revient à dire, que le prolétariat individualisé, émietté, face au capital n’est rien d’autre qu’une classe en soi. La classe pour soi est le produit du dépassement du simple antagonisme de classe par sa lutte et sa solidarité.

(2) Chaque banque centrale fixe les taux d’intérêt de son marché financier. En l’occurrence la Banque centrale européenne (BCE) fixe les taux pour le marché européen et ils valent pour tous les pays membres de la Communauté européenne. Ces taux, qui sont ceux
auxquels la BCE peut financer les banques, sont aussi pratiquement ceux qui servent de référence pour toutes les opérations bancaires. Les variations éventuelles de ces taux, en restreignant ou élargissant les possibilités de crédit, sont supposées permettre de lutter contre l’inflation et de maintenir une certaine stabilité économique et sociale.

(3) Indices des prix à la consommation : www.insee.fr/fr/indicateur/indic_co...