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Les Damnés de la Civilisation

publié par Yves, le mercredi 27 février 2008

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Par Claudio Ielmini

Partant d’une nou­velle lec­ture cri­ti­que de Franz Fanon, l’auteur exa­mine cer­tai­nes trans­for­ma­tions fon­da­men­ta­les inter­ve­nues dans la com­po­si­tion sociale des popu­la­tions des pays du Tiers-monde, en s’arrêtant en par­ti­cu­lier sur le modèle chi­nois, sur le pro­ces­sus de création en Chine d’un vaste nou­veau prolé­tariat sans droits – sans papiers. La thèse cen­trale est celle de la for­ma­tion de nou­vel­les clas­ses de tra­vailleurs surex­ploités et sans droits à l’éch­elle mon­diale. Cette réflexion déb­ouche sur une appréc­iation nou­velle de la signi­fi­ca­tion des luttes exem­plai­res des sans-papiers en France : nou­velle, mais en uti­li­sant à cette fin cer­tai­nes caté­gories géné­rales au coeur de la cri­ti­que développée jadis par Fanon de la colo­ni­sa­tion et de la déco­lo­ni­sation.

Un « nègre », un livre

En 1961, au plus fort du mou­ve­ment de déco­lo­ni­sation, un livre eut son heure de noto­riété auprès des intel­lec­tuels européens et notam­ment français. En voici la conclu­sion géné­rale :

« Ne per­dons pas de temps en sté­riles lita­nies ou en mimét­ismes nauséabo­nds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le mas­sa­crant par­tout où elle le ren­contre, à tous les coins de ses pro­pres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles que l’Europe a stoppé la pro­gres­sion des autres hommes et les a asser­vis à ses des­sins et à sa gloire ; des siècles qu’au nom d’une prét­endue "aven­ture spi­ri­tuelle" elle éto­uffe la quasi-tota­lité de l’huma­nité. »

Cet appel à l’aban­don était aussi, expressément, un appel au désaveu des intel­lec­tuels européens en tant que tels, qui applau­di­rent néanmoins pour la plu­part, sou­vent au nom de la « honte d’être européens ». C’était l’époque de l’enga­ge­ment sar­trien et Sartre précisément donna le ton, en préfaçant le livre et en invi­tant les Européens à le lire : « Ayez le cou­rage de le lire : par cette pre­mière raison qu’il vous fera honte et que la honte, comme a dit Marx, est un sen­ti­ment révo­luti­onn­aire (1). »

L’auteur, un « nègre », n’était pas un nègre quel­conque, mais un Noir mar­ti­ni­quais insou­mis, médecin psy­chia­tre de son état et révo­luti­onn­aire algérien de son choix, un ancien colo­nisé, français de nais­sance, un asservi, mais ayant développé une cons­cience aiguë de l’avoir été, donc un regard perçant et le plus lucide sur les condi­tions de la libé­ration.

C’est pour aider à dével­opper cette cons­cience de la rév­olte néc­ess­aire, libé­rat­rice, chez lui et chez tous les colo­nisés de la planète, qu’il écrivit son livre. Pour la dével­opper jusqu’aux extrêmes conséqu­ences ; pour que, cons­cients d’avoir à aban­don­ner toute répé­tition plain­tive, tout mimét­isme de l’Europe, lui et ses frères nègres de tous les coins du monde en arri­vent à la seule, à l’extrême, salu­taire conclu­sion : quit­ter la mét­ro­pole blan­che.

Le ton nou­veau du livre était sen­si­ble d’emblée pour des Français. Il rom­pait jusque dans la forme avec la tra­di­tion des biensé­ances intel­lec­tuel­les. Il s’adres­sait non aux intel­lec­tuels blancs, ni aux intel­lec­tuels colo­nisés, dont le rôle de classe fata­le­ment confor­miste et mimé­tique était stig­ma­tisé sans conces­sions, mais direc­te­ment aux com­bat­tants de la révo­lution anti-colo­nia­liste. À eux seuls l’appel était lancé.

L’issue du combat his­to­ri­que ne fai­sait aucun doute. Ce dont il s’agis­sait, c’était donc d’abord de pré­ciser la condi­tion de sa vic­toire réelle, non illu­soire. Et la condi­tion c’était : quit­ter la mét­ro­pole glo­bale d’une manière défi­ni­tive. Physiquement, certes, pour cer­tains ; mais avant tout et pour la très grande majo­rité, pour le peuple global des pays du Tiers-monde, la quit­ter idéo­lo­giq­uement : dans ses mécan­ismes de pensée, dans ses concepts et ses prin­ci­pes, dans sa culture. La quit­ter humai­ne­ment, en tant qu’hommes. Condition pour en finir avec leur infan­ti­li­sa­tion orches­trée par tous les moyens, par les forces socia­les matéri­elles ainsi qu’intel­lec­tuel­les, et pour pren­dre enfin en mains, à pro­pre­ment parler, leurs des­tins.

Bêtes de somme jusqu’à hier, hommes debout aujourd’hui. Hommes dignes, pour­sui­vant dans l’action, expé­rim­entant par la voie de l’insou­mis­sion directe col­lec­tive et vio­lente, jusque dans les replis de leur psy­chisme en libé­ration, donc intér­io­risant radi­ca­le­ment, leur éloig­nement global de la civi­li­sa­tion europé­enne – des colo­ni­sa­teurs des esprits comme des colo­nia­lis­tes et néo-colo­nia­lis­tes matériels.

Que reste-t-il, passé un demi siècle, de ce livre, Les damnés de la terre, au titre déjà évo­cateur du chant d’espoir des foules escla­ves europé­ennes en lutte ; du chant d’espoir, plus tard, des foules escla­ves des conti­nents du Tiers-monde, des « hommes colo­nisés, ces escla­ves des temps moder­nes (2) » ; et qui à présent ravive en nous la vision du tor­rent de dés­espoir planét­aire, l’enfer sur terre des damnés de la civi­li­sa­tion, corps et nour­ri­ture de notre contem­po­ranéité ?

Page après page, on en démêle, on en tend les cordes, on en fait l’essai ; et il s’en dégage des sons aujourd’hui dis­pa­ra­tes, mél­ange d’inac­tua­lité et d’actua­lité pro­fon­des.

Profondément inac­tuelle la pers­pec­tive poli­ti­que. Celle d’un mou­ve­ment mon­dial des pay­sans pau­vres, des surex­ploités du Tiers-monde insurgés dans les révo­lutions anti­co­lo­nia­lis­tes et anti-néo­co­lon­ial­istes, orga­nisés dans les armées natio­na­les, appelés à reje­ter à la mer, avec les anciens et nou­veaux colons, leurs ancien­nes et nou­vel­les bour­geoi­sies colo­nisées et néo­co­lonisées, les « escla­ves affran­chis » (« clientèles urbai­nes », « élites intel­lec­tuel­les ou com­mer­cia­les »), appelés à ins­tau­rer donc dans le monde, par le biais des révo­lutions natio­na­les, le socia­lisme révo­luti­onn­aire inter­na­tio­na­liste : puis­que, « dans les pays colo­niaux, seule la pay­san­ne­rie est révo­luti­onn­aire (3) ».

Que cette pers­pec­tive ait été bonne ou mau­vaise à l’époque, ce n’est pas ici la ques­tion. Elle est à présent dépassée par la dyna­mi­que des faits, par les bou­le­ver­se­ments sociaux inter­ve­nus dans la com­po­si­tion de la popu­la­tion mon­diale, les masses pay­san­nes du Sud du monde n’étant plus guère pay­san­nes dans la plu­part des cas.

Populations mon­dia­les

Les pau­vres et surex­ploités du Tiers-monde sont aujourd’hui une réalité sur­tout urbaine, ou en passe de le deve­nir à grands pas – si tant est que l’on puisse encore qua­li­fier d’« urbains » les bidon­vil­les, fave­las et autres inqua­li­fia­bles périphéries peu ou non urba­nisées (en expan­sion per­ma­nente accélérée, le plus sou­vent mal recensées, impos­si­bles à recen­ser, dont per­sonne ne sait où « la ville finit », où « la ville com­mence ») des « conur­ba­tions » et autres agglomé­rations mons­tres, villes capi­ta­les géantes et autres « méga­lo­poles », où ils s’amas­sent sans nombre.

L’emploi même du mot « urba­ni­sa­tion » est impro­pre, para­doxal, face à un pro­ces­sus mon­dial qui, par son ampleur et son inten­sité, n’a plus rien ou pas grand-chose à voir avec le tra­di­tion­nel contraste ville/cam­pa­gne, ni avec l’idée même de la ville, aux­quel­les nous ont fami­lia­risés deux siècles d’his­to­rio­gra­phie et de socio­lo­gie europé­ennes. Ce pro­ces­sus, dés­ormais, ne concerne plus seu­le­ment les situa­tions dites de mal-dével­op­pement, plus seu­le­ment les pays qu’on appelle moins avancés ; il n’est même plus lié à une phase quel­conque de for­ma­tion des condi­tions de l’indus­tria­li­sa­tion (comme cela a été en Europe et ailleurs), mais bien très sou­vent à la per­sis­tance et à l’aggra­va­tion, voire au retour du sous-dével­op­pement struc­tu­rel – éco­no­mique, des condi­tions de vie et cultu­rel­les. Bref, il faut rete­nir ici ce fait majeur de notre temps : tout en étant sou­vent d’ori­gine rurale ou quasi rurale, les déshérités, les surex­ploités, en somme les pau­vres de ce monde, ne sont plus aujourd’hui une réalité sociale qu’on puisse définir « essen­tiel­le­ment pay­sanne (4) ».

On s’accorde géné­ra­lement pour avan­cer, d’après les esti­ma­tions des démog­raphes, que la planète est entrée dans la pér­iode (2005-2010) du dép­as­sement de la popu­la­tion rurale par l’urbaine, celle-ci étant évaluée à peu près à la moitié de la popu­la­tion mon­diale, 3,2 mil­liards d’hommes sur un total de 6,5 mil­liards estimés pour 2005 (48 pour cent déjà en 2003). Les cinq sep­tièmes (envi­ron 2,3 mil­liards d’hommes) de cette popu­la­tion urbaine totale s’entas­sent dés­ormais dans les villes du Tiers-monde. Un chif­fre, à lui seul, exprime l’énormité des chan­ge­ments en cours : rien que depuis 1980, en peu plus de deux déc­ennies, la masse de la main-d’œuvre urbaine sur le marché mon­dial du tra­vail aurait « plus que doublé (5) ». Ce pro­ces­sus inédit dans les anna­les de l’huma­nité s’est déroulé notam­ment dans les pays du Tiers-monde (Chine incluse), où il conti­nue à pro­gres­ser d’un pas accéléré.

Ces esti­ma­tions (où l’écran des chif­fres n’en cache pas moins la réalité toute nue de la misère et des mille fami­nes de ce meilleur des mondes) s’appuient sur les sta­tis­ti­ques des Nations unies. L’impré­cision par défaut de celles-ci est notoire, car elles s’appuient à la fois sur des défi­nitions socio­lo­gi­ques légales (natio­na­les) très variées et confu­ses (ou inter­na­tio­na­les très res­tric­ti­ves) et sur des recen­se­ments (effec­tués par les différents États) qui sont sou­vent, dans les meilleurs des cas (et non seu­le­ment dans le Tiers-monde), peu fia­bles, et dans les pires déli­bérément et mas­si­ve­ment faussés. Nous ne nous livre­rons pas ici à la cri­ti­que des mét­hodes et du fond des sta­tis­ti­ques offi­ciel­les ; citons seu­le­ment, pour en donner une idée, quel­ques exem­ples ins­truc­tifs.

« À la fin des années 1980, le taux de pau­vreté offi­ciel de Bangkok n’était que de 5 pour cent », alors que des études avaient fait res­sor­tir que plus d’un mil­lion 150 mille per­son­nes, « près d’un quart de la popu­la­tion » de la ville (soit 25 pour cent), vivaient dans des bidon­vil­les. Dans les mêmes années, le gou­ver­ne­ment mexi­cain « affir­mait que seul un urbain sur dix était réel­lement pauvre » (soit 10 pour cent), alors que par ailleurs des sta­tis­ti­ques des Nations unies mêmes mon­traient que « près de 40 pour cent des urbains vivaient avec moins de 2 dol­lars par jour (6) ».

Des exem­ples ana­lo­gues pour­raient être men­tionnés pour de nom­breux autres pays du Tiers-monde, où la situa­tion est allée géné­ra­lement en s’aggra­vant ; certes, pour un ensem­ble com­plexe de rai­sons, mais dont le rés­ultat général a été, et conti­nue à être, l’aug­men­ta­tion incontrô­lable des popu­la­tions pau­vres urbai­nes. Venons plutôt aux pays occi­den­taux les plus développés.

Rien qu’aux États-Unis, près de 8 mil­lions et demi de per­son­nes « avaient été omises lors du recen­se­ment de 1990, avec des grou­pes for­te­ment sous-enre­gis­trés ». Quels étaient ces grou­pes ? Caprice du hasard, les « mino­rités eth­ni­ques » défa­vorisées (en par­ti­cu­lier les enfants d’Indiens) et les « popu­la­tions pau­vres des villes (7) ».

En un mot, tout porte à croire à la stricte invrai­sem­blance des esti­ma­tions selon les­quel­les le dép­as­sement réel de la popu­la­tion rurale mon­diale par l’urbaine n’aurait pas déjà eu lieu, et ce, depuis un temps déjà plus ou moins éloigné.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tant le caractère des­crip­tif des chif­fres qui importe, ni la chro­no­lo­gie plus ou moins pré­cise d’un phénomène mon­dial qui, par son enver­gure même, éch­appe pra­ti­que­ment à un trai­te­ment de type évé­nem­entiel. Ce qui importe est le caractère pro­fond du pro­ces­sus, ses ten­dan­ces fon­da­men­ta­les, ce que, des trans­for­ma­tions en cours dans les sociétés humai­nes, l’enre­gis­tre­ment et la des­crip­tion des données, même très approxi­ma­ti­ves, voire faussées, per­met­tent de dis­cer­ner ; et la cons­cience du phénomène, d’appréh­ender. On se bor­nera ici à un seul aspect, mais majeur, de ces trans­for­ma­tions.

Le demi-siècle qui vient de s’écouler a vu se déployer un pro­ces­sus général accéléré d’expro­pria­tion des popu­la­tions pay­san­nes inédit dans l’his­toire (8). La dif­fu­sion planét­aire du capi­ta­lisme dans les cam­pa­gnes, la trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­priété, donc le bou­le­ver­se­ment des rap­ports sociaux fon­da­men­taux, ont conduit à cette issue « clas­si­que » (jadis expé­rimentée en Europe) : la paupé­ri­sation mas­sive, géné­ralisée des cam­pa­gnes et la dis­so­lu­tion des ancien­nes com­mu­nautés vil­la­geoi­ses, quel­les que fus­sent leurs formes de divi­sion du tra­vail et d’orga­ni­sa­tion sociale. Ce pro­ces­sus, en se dou­blant d’une expan­sion démog­rap­hique tout aussi sans pré­cédent, a pro­duit un sur­plus énorme (se comp­tant par cen­tai­nes de mil­lions déjà dans les pre­mières années du demi-siècle) de pay­sans sans terre et des­pe­ra­dos, et il a ainsi « libéré » sur les mar­chés mon­diaux du tra­vail et du crime sala­riés une quan­tité énorme de bras bon marché, inép­ui­sable trésor pour toutes sortes d’acti­vités tant de l’« éco­nomie for­melle » que de sa consœur « infor­melle » (ou « sau­vage », ou « cri­mi­nelle »).

C’est cette paupé­ri­sation en continu – cette prolé­ta­ri­sation au sens propre de la grande majo­rité de l’huma­nité – qui est à l’ori­gine des grands dép­la­cements récents de popu­la­tions. Ces migra­tions tou­jours en cours, quel­que com­pa­ra­bles qu’elles soient, par­fois, en pour­cen­tage des popu­la­tions loca­les déplacées, à celles d’époques passées, notam­ment de l’Europe moderne, sont, par leurs dimen­sions, par la déme­sure des nom­bres abso­lus et l’étendue planét­aire, quel­que chose de tout à fait nou­veau. Ici, la mesure de la quan­tité définit direc­te­ment la qua­lité nou­velle du phénomène. Elle dresse l’acte offi­ciel de l’inva­sion de la terre par une nou­velle « homi­ni­sa­tion » (par l’espèce homo œcono­mi­cus, diraient cer­tains) : l’acte de l’avè­nement mon­dial d’une huma­nité plus ou moins conforme, dans ses phénomènes vitaux et sa matér­ialité pen­sante, à l’ordre, matériel et cultu­rel, des rap­ports sociaux de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste.

En sché­ma­tisant à l’extrême, on peut dis­tin­guer trois phases suc­ces­si­ves, cor­res­pon­dant à trois types majeurs de ces mou­ve­ments migra­toi­res.

D’abord, les migra­tions des pay­sans appau­vris, affamés, en excès dans les cam­pa­gnes, essai­mant vers d’autres cam­pa­gnes et sur­tout vers les villes : prêts à vendre leur force de tra­vail sous n’importe quelle forme, à n’importe quel prix, pour n’importe quel gagne-pain. Cette phase représ­ente, pour ainsi dire, l’« accu­mu­la­tion pri­mi­tive » en main-d’œuvre urbaine des pays du Tiers-monde. L’afflux massif (incontrôlé parce qu’incontrô­lable, donc le plus sou­vent non chif­fra­ble, même théo­riq­uement) vers les villes y apporte non seu­le­ment, dans un pre­mier temps, un grand nombre d’anciens pay­sans, mais encore, du même coup, leurs taux de nata­lité élevés ; aussi est éga­lement forte, dans un deuxième temps, leur contri­bu­tion à ce que les démog­raphes appel­lent l’accrois­se­ment natu­rel de la popu­la­tion (sans comp­ter les apports extérieurs, les nou­veaux immi­grants), accrois­se­ment « devenu le pre­mier fac­teur de la crois­sance urbaine » dans ces pays (9).

Ensuite, tout cela dét­er­minant un impor­tant sur­peu­ple­ment urbain (et donc la misère crois­sante des prolét­aires pau­vres urbains), les migra­tions entre les villes d’un même pays ou, au-delà des fron­tières éta­tiques, de pays plus ou moins limi­tro­phes du Tiers-monde.

Enfin, les condi­tions géné­rales de vie ne s’amél­iorant sou­vent pas, s’empi­rant même dans ces pays, du fait notam­ment des rap­ports qui ont été glo­ba­le­ment qua­li­fiés de néo-colo­nia­lis­tes (alors que, abs­trac­tion faite de cas par­ti­cu­liers, y pro­gres­sent dans l’ensem­ble les taux et les niveaux de sco­la­rité, et le dével­op­pement des moyens de com­mu­ni­ca­tion et de trans­port aidant par ailleurs), les migra­tions inter­na­tio­na­les à grande éch­elle, et notam­ment vers l’ensem­ble des pays développés, migra­tions en plein nouvel essor depuis quel­ques déc­ennies.

Cela va sans dire que ces trois phases majeu­res se sont déroulées dans le temps, et se dér­oulent encore, dans des pro­por­tions, selon des com­bi­nai­sons, des varian­tes, avec des ryth­mes différents, sui­vant les différ­entes régions du monde. Mais, en tant qu’abs­trac­tion concrète – qu’exode rural planét­aire –, on peut considérer la pre­mière phase comme glo­ba­le­ment achevée, pour l’essen­tiel, au com­men­ce­ment du XXIe siècle. Il est vrai qu’il existe des pays, des régions entières, pour les­quels les sta­tis­ti­ques sem­blent four­nir une autre indi­ca­tion, mais cette diver­sité est non seu­le­ment locale mais par­tielle : des « poches de rés­ist­ance » spé­ci­fiques et le plus sou­vent en voie de dis­pa­ri­tion hâtive. Mondialement, le pro­ces­sus de fond semble accom­pli ou sur le point de l’être, et la des­truc­tion des fon­de­ments des sociétés pay­san­nes paraît avoir eu lieu par­tout.

Ceci d’autant plus que s’étend, comme le sou­li­gnent nombre d’obser­va­teurs socio­lo­gues, le phénomène des migra­tions « pen­du­lai­res », tem­po­rai­res et répétées ; que s’ampli­fie par­tout dans le Tiers-monde le mou­ve­ment de va-et-vient des per­son­nes (par exem­ple, sai­son­nier) entre les cam­pa­gnes et les villes, rendu pos­si­ble par la dif­fu­sion des moyens de trans­port contem­po­rains. Les ancien­nes défi­nitions socio­lo­gi­ques, donc la dis­tinc­tion entre « urbains » et « ruraux », ten­dent ainsi à deve­nir cadu­ques, de plus en plus inadéq­uates face au « flou » du mou­ve­ment des sociétés actuel­les ; et même la ten­dance depuis quel­que temps observée à la dimi­nu­tion de la crois­sance urbaine glo­bale pour­rait n’être, après tout, qu’un leurre, lié à des modèles deve­nus impro­pres à déc­rire de nou­vel­les formes socia­les.

Made in China

Il existe dans le monde trois gran­des « poches de rés­ist­ance », impor­tan­tes ne serait-ce que par le nombre d’hommes ; trois gran­des excep­tions appa­ren­tes à l’accom­plis­se­ment du pro­ces­sus global, si l’on s’en tient stric­te­ment aux chif­fres des sta­tis­ti­ques démog­rap­hiques.

En Asie, les deux énormes rés­ervoirs de popu­la­tion encore qua­li­fiée en majo­rité de rurale, que sont les deux pays les plus peu­plés du monde, la Chine et l’Inde : censées comp­ter res­pec­ti­ve­ment, en 2005, sur leur popu­la­tion totale (un mil­liard 300 mil­lions la pre­mière, un mil­liard 100 mil­lions la deuxième), envi­ron 60 et 70 pour cent de non-urbains. Soit envi­ron 800 mil­lions cha­cune. En Afrique, l’ensem­ble des pays sub­sa­ha­riens : censés comp­ter, pour leur part, dans la même année, envi­ron 65 pour cent de non-urbains sur une popu­la­tion totale de 700 mil­lions, soit plus de 450 mil­lions. Mais ces pour­cen­ta­ges (« donnés à titre pure­ment indi­ca­tif », prévi­ennent les démog­raphes (10)) et la gran­deur des nom­bres abso­lus qu’ils com­por­tent (plus de 2 mil­liards de ruraux pour seu­le­ment ces trois zones géog­rap­hiques) ne doi­vent pas faire illu­sion.

Du moins pour la Chine, le cas le plus éclatant.

Les poli­ti­ques « de dével­op­pement » pour­sui­vies par l’État chi­nois depuis la fin des années 1970, la moder­ni­sa­tion et la libé­ra­li­sation de l’éco­nomie à partir des cam­pa­gnes (la deuxième révo­lution de Deng Xiaoping ou le « socia­lisme de marché » à la chi­noise) y ont porté leur fruit : la différ­enc­iation de la popu­la­tion pay­sanne en deux clas­ses socia­les dis­tinc­tes.

D’une part, la for­ma­tion d’une vaste pay­san­ne­rie dans l’ensem­ble moins pauvre, com­posée de pos­ses­seurs (sinon de pro­priét­aires) à titre de foyers pay­sans, direc­te­ment intéressés aux ren­de­ments et pro­fits des nou­vel­les exploi­ta­tions agri­co­les. De l’autre, le rés­ultat général et clas­si­que de la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste des cam­pa­gnes : la paupé­ri­sation en continu (tant que le pro­ces­sus de différ­enc­iation dure) du sur­plus de popu­la­tion rurale – de la partie n’entrant pas dans la pre­mière caté­gorie. En d’autres termes, la création d’un vaste prolé­tariat d’ori­gine pay­sanne, « libéré » sur le marché du tra­vail sala­rié, aussi bien dans l’agri­culture que dans l’indus­trie et les ser­vi­ces. L’élé­vation rela­tive des uns (la création de « clas­ses moyen­nes » rura­les, à côté des cita­di­nes) au prix de l’abais­se­ment des autres (11).

La pre­mière et, plus ou moins au départ, « spon­tanée » pér­iode semble avoir été empreinte (après vingt années d’« heu­reu­ses com­mu­nes rura­les du peuple ») d’une insa­tia­ble bou­li­mie pay­sanne. En cinq ans, de 1978 à 1983, le phénomène a pro­gressé si vite que la « déc­oll­ec­ti­vi­sation » a gagné jusqu’à 98 pour cent des exploi­ta­tions ; en même temps (y com­pris l’année 1984), la pro­duc­tion agri­cole a aug­menté annuel­le­ment de 7,7 pour cent (contre 2,9 de la pér­iode 1952-1978) (12). Après quoi, le revers de la médaille et la série noire. La chaîne des graves ten­sions socia­les, soulè­vements et répr­essions en règle. Et les raz-de-marée de la grande et petite cri­mi­na­lité.

Deux brèves cita­tions suf­fi­ront pour donner une idée de l’ampleur du phénomène et de ses effets sociaux. Un cher­cheur français, s’appuyant sur des enquêtes chi­noi­ses, évaluait, pour l’année 1995, à 60 mil­lions de per­son­nes (« hommes jeunes et éduqués » pour la plu­part) les « vagues d’ouvriers-pay­sans [tra­duc­tion litté­rale du terme chi­nois] déf­erlant sur les cités en quête d’emplois plus ou moins tem­po­rai­res (13) ». L’année sui­vante, la presse chi­noise (nous apprend L’état du monde 1998 (14)) rap­pe­lait « à de nom­breu­ses repri­ses la situa­tion de l’emploi rural et notam­ment la ques­tion du reclas­se­ment des 140 mil­lions de pay­sans "en sur­nom­bre" ».

Vous avez bien lu : 140 mil­lions (15). L’équi­valent de la popu­la­tion actuelle de la Fédération de Russie. Imaginez un tel pays, le plus vaste du monde, réduit d’un seul coup « en sur­nom­bre », en des masses « pay­san­nes » errant sans tra­vail – déf­erlant partie sur les villes, partie sur d’autres cam­pa­gnes que les leurs, et venant concur­ren­cer, dans les deux cas, les masses déjà exis­tan­tes des tra­vailleurs pau­vres et chômeurs. Imaginez les effets sociaux d’un tel mou­ve­ment de popu­la­tion, dont la baisse géné­rale des salai­res les plus bas n’est qu’un aspect.

L’expres­sion chi­noise ouvrier-paysan rend bien l’idée d’un hybride social, comme celle de vagues d’ouvriers-pay­sans l’idée d’une vaste et mou­vante condi­tion humaine rés­ultant d’une telle hybri­da­tion. Ce sont là, en effet, des ouvriers – avec la référ­ence « urbaine » que le mot com­porte –, puisqu’ils n’ont à vendre que leur force de tra­vail (et peu importe que ces déracinés trou­vent à se vendre en fait « à la ville » ou « à la cam­pa­gne »). Mais, en même temps, ce sont des pay­sans : vu que sub­siste un reste de cordon de survie, que trans­for­ma­tion et régu­lation socia­les les main­tien­nent, de fait ou de droit (comme en Chine), dans leur situa­tion « pay­sanne » d’ori­gine, quel­que ténues, fra­gi­les, qu’en soient dés­ormais les raci­nes.

Ce fait est parmi d’autres remar­qua­ble. Ces migra­tions inter­nes se pro­dui­sent en Chine contre toutes les inter­dic­tions et res­tric­tions légales, ces restes – régis aujourd’hui pour l’essen­tiel loca­le­ment par les différ­entes pro­vin­ces, régions auto­no­mes et gran­des muni­ci­pa­lités – du système du hukou (livret de résid­ence) ins­tauré jadis par l’État maoïste : ver­sion actua­lisée d’une pra­ti­que séculaire d’enre­gis­tre­ment des ménages (foyers), de l’ancien système impérial de contrôle de la popu­la­tion, et notam­ment de son « mécan­isme ingénieux pour exé­cuter la poli­ti­que cen­trale à l’échelon local (16) ».

Cet enre­gis­tre­ment per­ma­nent, cette dis­tinc­tion fon­da­men­tale – pour la jouis­sance des droits – de la popu­la­tion chi­noise tout entière en foyers résidants urbains (par­ti­cu­liers, hukou urbain) et foyers résidants ruraux (col­lec­tifs, hukou rural), a très pro­fi­ta­ble­ment joué son rôle dans le cadre de la col­lec­ti­vi­sa­tion. Et ses restes en jouent un autre non moins pro­fi­ta­ble aujourd’hui, dans celui de la déc­oll­ec­ti­vi­sation (17).

Il est pos­si­ble, comme le pen­sent nombre de com­men­ta­teurs, notam­ment cher­cheurs urba­nis­tes, qu’au moment de son adop­tion en 1955 par une direc­tive du Conseil d’État, ce système ne visât qu’à remédier au sur­peu­ple­ment des villes dû à l’afflux de mil­lions de pay­sans après la pro­cla­ma­tion de la « République popu­laire » en 1949. Quoi qu’il en soit, il se trans­forma vite en tout autre chose. En effet, cette décision fut prise pen­dant que la col­lec­ti­vi­sa­tion des cam­pa­gnes bat­tait son plein, dans la foulée du mou­ve­ment de leur embri­ga­de­ment uni­ver­sel (objec­tif pra­ti­que­ment atteint dès 1956) sous la forme de coopé­ra­tives avancées agri­co­les. De plus, elle fut bientôt consa­crée par un arti­cle de loi (18), en même temps que les coopé­ra­tives étaient regroupées dans les com­mu­nes popu­lai­res (1958), der­nier stade de la col­lec­ti­vi­sa­tion rurale.

Enfin, ce système fut l’ins­tru­ment du qua­drillage com­plet et dra­co­nien de la popu­la­tion chi­noise, et précisément de la pay­san­ne­rie, trans­formée du coup en la plus for­mi­da­ble armée du tra­vail jamais encore vue.

Un demi-mil­liard d’hommes réduits en escla­vage par décret ; ou pour mieux dire, en une forme de ser­vage moderne, la plus stricte des formes du ser­vage. Liés de jure, d’une part, comme des anciens serfs, à la glèbe (à la terre du lieu de résid­ence, du foyer rural col­lec­tif, la com­mune popu­laire), et, d’autre part, à la volonté pla­ni­fi­ca­trice cen­trale de la toute-puis­sante bureau­cra­tie du parti-État. Mobilisés, enca­drés mili­tai­re­ment (sous une dis­ci­pline de sol­dats au combat) pour leur propre pillage maxi­mum pla­ni­fié, pour l’exploi­ta­tion jusqu’à épui­sement de leur force de tra­vail ; pres­surés (en ce même 1958, dans les condi­tions certes excep­tion­nel­les dét­erminées, cette année-là et les deux années sui­van­tes, par le « grand bond en avant » que les com­mu­nes, et plus tard les bri­ga­des, étaient tenues d’accom­plir) jusqu’à 70 pour cent peut-être du revenu agri­cole total (19), au profit des villes et de l’indus­tria­li­sa­tion du pays.

Dans une étude consa­crée spé­ci­fiq­uement au système du hukou, on peut lire :

« Ironiquement, depuis 1958, alors que l’État cher­chait à impo­ser des mesu­res rigou­reu­ses pour lier les agri­culteurs à la terre [...] et réd­uire la popu­la­tion des gran­des villes, le nombre des migrants urbains aug­menta très for­te­ment. Le mou­ve­ment de la popu­la­tion attei­gnit un pic au plus fort du grand bond en avant. [...] Ce rés­ultat para­doxal est expli­qué [...] par le fait que la prio­rité de l’État à cette époque n’était pas le contrôle de la popu­la­tion mais le dével­op­pement accéléré. Les nou­vel­les sévères res­tric­tions furent tout sim­ple­ment balayées quand les entre­pri­ses, y com­pris beau­coup d’usines urbai­nes, accélérèrent l’embau­che d’ouvriers (20). »

Cette expli­ca­tion qui n’expli­que rien, sauf ce fait notoire, noyau de la pro­pa­gande maoïste de l’époque, que le grand bond en avant était syno­nyme de dével­op­pement indus­triel accéléré (donc de besoin de main-d’œuvre), ignore l’essen­tiel : les moyens humains mis en œuvre pour faire le grand bond. Par défi­nition, la prio­rité de l’État était le dével­op­pement indus­triel, mais jus­te­ment par le contrôle de la popu­la­tion : par le contrôle et la trans­for­ma­tion uni­ver­selle de la pay­san­ne­rie en un immense rés­ervoir de force de tra­vail réd­uite à sa plus simple expres­sion, tou­jours et dans tous les cas dis­po­ni­ble, parce que domes­ti­quée radi­ca­le­ment.

Dans une étude antéri­eure d’une dizaine d’années, on trouve davan­tage de pré­cisions et de conci­sion :

« En rép­onse à la puis­sante "poussée" d’indus­tria­li­sa­tion fré­né­tique du grand bond en avant, pas moins de vingt mil­lions d’habi­tants ruraux affluèrent en masse [flo­cked : à l’égal de trou­peaux] dans les villes à la fin de 1958 et au com­men­ce­ment de 1959. [...] Au début des années 1960 cela mena à la cam­pa­gne de "retour au vil­lage" par des dép­or­tations en masse dans des pro­por­tions com­pa­ra­bles (21). »

On le voit. Pour l’État chi­nois de l’époque maoïste, les pay­sans n’étaient qu’un pur bétail humain trans­hu­mant. Servaient-ils à la ville, ils étaient libres (à condi­tion d’obte­nir un permis) d’y émigrer en masse par mil­lions. Étaient-ils de trop – le grand bond en avant s’étant avéré un grand bond en arrière –, de nou­veau ils étaient libres en masse par mil­lions. Même que l’État veilla alors à orga­ni­ser leur « retour au vil­lage » : trans­ferts par trou­peaux, convois de déportés.

Ce ne fut pas là pour­tant le pire. Loin d’être para­doxaux, une ironie de l’his­toire pour la poli­ti­que maoïste, les rés­ultats du grand bond (de la dyade « grand bond en avant-com­mu­nes popu­lai­res rura­les », le tissu de celles-ci étant l’ins­tru­ment molé­culaire de celui-là) furent, à court terme, pure­ment et sim­ple­ment catas­tro­phi­ques. Mais la catas­tro­phe ne fut pas le grand nombre de « migrants urbains » (et puis de migrants de « retour au vil­lage ») ; ce fut, entre 1959 et 1961, la famine dans les cam­pa­gnes, la pire des fami­nes connues, pro­ba­ble­ment plus de 40 mil­lions de morts pour prix de la poli­ti­que indus­trielle et agraire maoïste, voulue et mise à exé­cution par le parti coûte que coûte (22).

Mais que l’on passe du court au moyen terme, et le bilan (les rés­ultats de la révo­lution maoïste dans les cam­pa­gnes) change d’aspect. C’est ce qui appa­raît à un aperçu d’ensem­ble allant du début des années 1960 à 1978, cou­vrant toute la pér­iode res­tante du pou­voir maoïste, après le grand bond chimé­rique et la grande famine réelle (23). L’état chao­ti­que et frag­men­taire des sta­tis­ti­ques de l’époque n’empêche pas d’extra­po­ler des macro-esti­ma­tions approxi­ma­ti­ves, indi­ca­ti­ves d’une forte ten­dance géné­rale ; par exem­ple, la part du pro­duit non agri­cole dans le pro­duit total semble avoir monté d’un peu plus de 50 à envi­ron 70 pour cent, tandis que la part du pro­duit indus­triel semble avoir à peu près doublé (atteint à peu près 40 pour cent du pro­duit total) ; dans le même temps, la popu­la­tion urbaine a conti­nué à flot­ter autour de 18 pour cent de la popu­la­tion totale (24).

Que signi­fient glo­ba­le­ment ces chif­fres ?

Que les mét­hodes du parti-État chi­nois (mét­hodes se prés­entant comme com­mu­nis­tes, prét­endant œuvrer à un but supérieur d’éman­ci­pation humaine), pour tra­gi­ques qu’elles furent, sans com­mune mesure même avec le « grand tour­nant » du modèle sta­li­nien (du pre­mier plan quin­quen­nal sovié­tique lancé en 1928 et de la col­lec­ti­vi­sa­tion des cam­pa­gnes russes à partir de la fin de 1929), et pour catas­tro­phi­que qu’en fut l’échec immédiat pour la popu­la­tion, furent à la longue, sous l’angle de la pure indus­tria­li­sa­tion, un succès indén­iable et même inédit. Et si les hommes n’étaient pas si prompts à l’oubli, ou zélés pour l’igno­rance, un tel exem­ple devrait servir de mise en garde per­ma­nente contre tout accé­lé­rateur de la « moder­ni­sa­tion », contre tout beau dis­cours de ses agents et porte-parole, fût-il le plus sincè­rement désintéressé, « huma­ni­taire ».

En une ving­taine d’années seu­le­ment, par la domes­ti­ca­tion intég­rale de la pay­san­ne­rie chi­noise, par sa réd­uction en une masse amor­phe docile, le maoïsme a bou­le­versé de fond en comble le pays le plus immensément paysan et sous-développé de la planète, il l’a trans­formé et remo­delé et a jeté les bases de la crois­sance ultéri­eure, tant dans les villes que dans les cam­pa­gnes. Là se trouve le socle du récent, et tou­jours en cours, « mira­cle » chi­nois ; là l’assise de l’exploit pro­duc­tif répété et sans égal de la Chine post-maoïste.

En dépit de toute appa­rence (et malgré la pro­pa­gande) de rup­ture, c’est le lien pro­fond de conti­nuité entre la poli­ti­que de « Mao le révo­luti­onn­aire » et celle de « Deng le réf­or­mateur » qu’il faut saisir. Pour rendre sen­si­ble cet enchaî­nement par une image, disons que la pre­mière a cons­ti­tué grosso modo le système raci­naire par lequel s’est fixée et se nour­rit la plante de l’éco­nomie chi­noise d’aujourd’hui. (Système raci­naire : enfoui dans le sol, poussé, comme toute racine, en sens inverse à la tige, dont main­te­nant tout le monde peut contem­pler le bran­chage). C’est un peu comme si les deux phases d’un moteur à deux temps s’étaient succédées : le moteur d’une même « poli­ti­que éco­no­mique » (sur le long terme), d’abord la com­pres­sion en bas, ensuite l’explo­sion vers le haut. L’alter­nance des deux phases d’un même pla­nisme « straté­gique » et dyna­mi­que. À preuve, qu’il est tou­jours égal à lui-même : farou­che­ment éta­tique, absolu, com­mandé et imposé y com­pris et sur­tout dans le domaine agraire. Pour que les bran­ches puis­sent porter leurs fleurs et leurs fruits, les raci­nes doi­vent conti­nuer de pomper le sol.

Disons cela en d’autres termes encore – fort sché­ma­tiques, certes, donc avec une marge d’erreur iné­vi­table, mais his­to­ri­que­ment éloquents. Les marxis­tes, s’ils n’ont pas déc­ouvert la lutte des clas­ses, en ont pra­ti­qué la doc­trine plus que tous les autres cou­rants poli­ti­ques. À tel point que ce dogme est devenu, pen­dant plu­sieurs déc­ennies, le fon­de­ment doc­tri­naire de l’État dans toute une partie du globe. Le com­mu­nisme marxiste était une doc­trine socia­liste née, à l’égal d’autres doc­tri­nes socia­lis­tes, au XIXe siècle sur le ter­rain des luttes des clas­ses ouvrières d’Europe. Au XXe siècle, ses épi­gones plus ou moins dog­ma­ti­ques, en Russie d’abord, ensuite en Chine, se sont trouvés diri­ger des États – des appa­reils exis­tants et de nou­vel­les formes éta­tiques en for­ma­tion – domi­nant sur des pays immen­ses, avec d’immen­ses popu­la­tions for­te­ment, voire pres­que exclu­si­ve­ment rura­les. Les pay­san­ne­ries pau­vres avaient été la force sociale de la révo­lution, elles avaient confié le pou­voir révo­luti­onn­aire aux com­mu­nis­tes en éch­ange de la pro­messe du par­tage des terres. Seulement, elles n’entraient pas dans les schémas de concep­tions appa­rues sur d’autres bases his­to­ri­ques et pour d’autres fins.

En face de ces masses pay­san­nes, ces com­mu­nis­tes « marxis­tes ortho­doxes », dét­enteurs de la domi­nance poli­ti­que armée. Entraînés à tran­cher toutes les ques­tions socia­les et poli­ti­ques en les réd­uisant au schéma binaire de la lutte de classe, de la tac­ti­que de classe contre classe, dans sa ver­sion la plus dog­ma­ti­que et dégradée : celle du diktat sta­li­nien inter­na­tio­nal lancé en 1928 aux com­mu­nis­tes du monde entier, pen­dant du « grand tour­nant » sovié­tique intérieur. En face de ces masses pay­san­nes, sur­tout, les marxis­tes chi­nois, ces tac­ti­ciens et théo­riciens de la guerre révo­luti­onn­aire. Qui pou­vaient, à la fois, se pré­valoir du pré­cédent sta­li­nien et faire valoir leur non com­mune expéri­ence mili­taire.

Disposant de la toute-puis­sance actuelle de l’État révo­luti­onn­aire, les maoïstes, plus encore que les marxis­tes sovié­tiques, ont abordé les gran­des ques­tions socia­les de leur immense pays avec leur clef simple et binaire, ils l’ont fait tour­ner par la force des armes et l’enca­dre­ment éta­tique mili­taire.

Cela a abouti à la pra­ti­que la plus moderne, mobi­li­sa­trice, de cette « arithmé­tique poli­ti­que » (de la « révo­lution d’en haut ») bien connue des anciens : la sup­pres­sion de clas­ses socia­les entières et la création de nou­vel­les par un pou­voir poli­ti­que conquérant/domi­nant exclu­sif, absolu par la simple force des armes. La nou­veauté du cata­clysme social a été, en Chine, l’étendue et l’inten­sité, l’effort volon­taire jusqu’au-bou­tiste, fourni, sur la plus grande éch­elle, par le nou­veau com­plexe mili­taro-éta­tico-par­ti­daire. Fait nota­ble : des sol­dats de l’armée rouge « démo­bilisés » furent employés pour mobi­li­ser le peuple paysan dans les com­mu­nes rura­les « du peuple ».

Mais la pure force mili­taire ne suffit pas pour contrôler les popu­la­tions poussées par la faim, elle peut les exter­mi­ner, non pas les arrêter. Seule une faim plus grande peut maît­riser leur faim. C’est par un tel calcul, par une poli­ti­que de la faim pla­ni­fiée, géné­ralisée, que le pou­voir maoïste a eu raison des popu­la­tions pay­san­nes. Il a réussi dans un domaine où même l’empire romain avait échoué, durant les siècles de sa décad­ence et de l’ins­ti­tu­tion du colo­nat. C’est en ins­ti­tu­tio­na­li­sant la faim, grâce à un système de la faim deve­nue loi d’État, que l’État chi­nois a plié la pay­san­ne­rie chi­noise et l’a asser­vie, atta­chée à la terre « col­lec­ti­visée ». Ce système a été le système du hukou.

Sa grande effi­ca­cité fut assurée par son prin­cipe rela­ti­ve­ment simple, celui d’un mécan­isme admi­nis­tra­tif fondé à la fois sur le ration­ne­ment intégral des vivres dans les villes et le contrôle éta­tique com­plet de la pro­duc­tion agri­cole, dans les condi­tions de pénurie ali­men­taire endé­mique (par rap­port au nombre d’habi­tants) de la Chine, terre tra­di­tion­nelle de la famine (loca­lisée). La dis­tinc­tion légale entre foyers urbains (hukou urbain) et foyers ruraux (hukou rural) établ­issait l’auto­suf­fi­sance par défi­nition de ces der­niers. Ils devaient se nour­rir et vivre en autar­cie locale ; ils étaient sujets à de lourds pré­lè­vements sur leur pro­duc­tion (avant tout cér­éalière, base de l’ali­men­ta­tion du pays), à d’écras­antes confis­ca­tions pour le ravi­taille­ment des villes et l’accu­mu­la­tion néc­ess­aire à l’indus­tria­li­sa­tion accélérée. Cela ne leur lais­sait plus grand-chose, non tant pour ali­men­ter un quel­conque marché noir des denrées vers les villes, que pour s’ali­men­ter eux-mêmes suf­fi­sam­ment.

Dans un tel régime de pénurie arti­fi­cielle des cam­pa­gnes, s’ajou­tant à leur pénurie endé­mique, des vagues de crève-la-faim pay­sans eus­sent déferlé sur les villes, sans les mesu­res dra­co­nien­nes qui furent prises : ceux qui fui­raient la faim chro­ni­que accrue des cam­pa­gnes étaient sûrs d’aller vite mourir litté­ra­lement de faim par­tout ailleurs, et notam­ment dans les villes. Le marché libre ayant été aboli (un modèle d’effi­cience, l’idéal réalisé de l’« éco­nomie de guerre », en fait de consom­ma­tion ali­men­taire), les pos­si­bi­lités de s’y nour­rir dép­endaient stric­te­ment de la « pos­ses­sion de docu­ments d’enre­gis­tre­ment urbain du foyer fami­lial, les cér­éales étant acqui­ses men­suel­le­ment à la grai­ne­te­rie de quar­tier assi­gnée à la famille par la police d’enre­gis­tre­ment. [...C’est pour­quoi] le ration­ne­ment des cér­éales s’est révélé [...] un ins­tru­ment extrê­mement puis­sant de contrôle des migra­tions (25) ».

À ce système de ration­ne­ment ali­men­taire, fai­sait pen­dant un système non moins rigide de ration­ne­ment des droits.

Tout « rural » était, en ville, quel­que chose comme un sans-papiers per­ma­nent, un sous-homme sans droits dans tous les cas. Sans auto­ri­sa­tion (en règle géné­rale, en vertu d’un contrat d’embau­che entre la ville et sa com­mune) lui ouvrant droit et accès aux vivres, il était un clan­des­tin sans papiers (un urbain sans hukou) condamné d’avance à mourir de faim. Et quand bien même il obtien­drait des papiers en règle, son hukou rural (doublé de l’enre­gis­tre­ment de tra­vail) dét­er­minait, malgré l’implan­ta­tion urbaine auto­risée, son exclu­sion légale de pra­ti­que­ment tous les droits liés au statut de résidant urbain.

Voici com­ment une étude réc­ente décrit les conséqu­ences du mécan­isme du hukou :

« Cette divi­sion de la popu­la­tion chi­noise entre une mino­rité urbaine pri­vilégiée (envi­ron 17 pour cent) et une majo­rité rurale exploitée (83 pour cent) a créé en sub­stance une société à deux clas­ses. Être rural, c’était être condamné à une vie de dur labeur et de pau­vreté. Être urbain, c’était avoir des droits incluant cér­éales et fuel sub­ven­tionnés, [emploi garanti,] loge­ment, édu­cation, soins sani­tai­res, pos­si­bi­lités cultu­rel­les – toutes choses qui étaient déniées aux pay­sans. Les chan­ces de vie de chacun étaient par conséquent le pro­duit du système d’enre­gis­tre­ment fami­lial (26). »

La Chine a été, dans les années 1950 et 1960, le labo­ra­toire à ciel ouvert, puis la vaste usine à fabri­quer en série de nou­vel­les cou­ches prolé­tari­ennes sans droits, à droits très limités, en vertu du système des dis­po­si­tions légales. L’État chi­nois de l’époque maoïste, en expro­priant les popu­la­tions pay­san­nes, en les enchaînant à la forme éta­tique locale des com­mu­nes popu­lai­res, a mis en place le pre­mier, dans les temps moder­nes, un régime éco­no­mique d’ensem­ble à main-d’œuvre ten­dan­ciel­le­ment sans papiers. Modèle dyna­mi­que d’un rap­port social global de sur-prolé­ta­ri­sation (surex­ploi­ta­tion d’une main-d’œuvre par défi­nition « métèque », étrangère à la société) qui s’étend depuis, sous des formes diver­ses, de plus en plus à l’éch­elle mon­diale.

Ces surex­ploités, parias de la moder­ni­sa­tion, sont obligés de se cacher pour tra­vailler et vivre, ils sont réduits à convoi­ter des papiers « en règle » comme si cette règle était leur unique chance de vie. Vouloir les obte­nir, pour eux, c’est dans un cer­tain sens (un sens res­treint, mais seul socia­le­ment effi­cace) vou­loir entrer dans le statut légal et public de leur altérité, vou­loir, de leur propre chef, l’offi­cia­li­sa­tion de leur amoin­dris­se­ment social : un statut for­te­ment désiré, à la suite d’un mou­ve­ment pro­longé, sou­tenu, de leur propre cons­cience morale. Dura lex sed lex, la loi est dure mais c’est la loi. S’y confor­mer pour vivre.

C’est le sens de la grande expé­rim­en­tation d’« ingén­ierie sociale » réalisée par le maoïsme, qu’une telle création des cadres nor­ma­tifs du condi­tion­ne­ment et du dres­sage sociaux des mem­bres de popu­la­tions entières appau­vries. Soumis avec mét­hode, indi­vi­duel­le­ment – par les condi­tions matéri­elles qu’on leur impose, par l’enca­dre­ment social contrai­gnant du système –, à la poli­ti­que et à la dis­ci­pline sala­ria­les de la pré­carité ; rendus psy­cho­lo­gi­que­ment prompts (après comme avant l’obten­tion de papiers pro­vi­soi­res, révo­cables, liés à la durée des contrats de tra­vail) à se vendre de plein gré en éch­ange de n’importe quel gagne-pain. C’est là sa signi­fi­ca­tion moderne uni­ver­selle : elle a devancé, à la plus grande éch­elle natio­nale, un pro­ces­sus de ten­dance géné­rale ; elle est le modèle ina­voué des « psy­cho­lo­gues-ingénieurs sociaux » par­tout dans le monde (27).

Même si ce point sur la conti­nuité entre le maoïsme et le post-maoïsme, y com­pris dans les poli­ti­ques agraire et de popu­la­tion, est d’un grand intérêt (en par­ti­cu­lier pour l’« arithmé­tique poli­ti­que » des pou­voirs d’État envers la société), nous ne pou­vons pas nous y arrêter davan­tage. Il suf­fira d’évoquer un der­nier fait révé­lateur. La pre­mière cons­ti­tu­tion chi­noise de 1954 – pro­mul­guée lors­que Mao était certes, depuis long­temps, le pre­mier parmi les diri­geants chi­nois, mais pas encore le « soleil infi­ni­ment bon » qui écl­airait la terre de Chine et la trans­for­mait en un para­dis com­mu­niste par ses seuls rayons –, cette pre­mière cons­ti­tu­tion établ­issait la liberté de cir­cu­la­tion des per­son­nes. Cette liberté, déniée par le Conseil d’État dès l’année sui­vante, fut fina­le­ment sup­primée des droits cons­ti­tu­tion­nels par la cons­ti­tu­tion maoïste de 1975 ; et cette sup­pres­sion fut main­te­nue dans la cons­ti­tu­tion post-maoïste de 1982.

Avec 1978, donc, la pre­mière phase de la crois­sance chi­noise était arrivée au bout de sa course, la double assise de la nou­velle Chine était acquise. La grande trans­for­ma­tion sociale et éco­no­mique s’était opérée, la domes­ti­ca­tion d’une vaste main-d’œuvre avait donné lieu à un haut niveau d’indus­tria­li­sa­tion. La deuxième phase pou­vait dém­arrer.

Parmi les « réf­ormes de moder­ni­sa­tion » entre­pri­ses, ne figura pas l’abo­li­tion du système du hukou (28). Celui-ci ne fut modi­fié par­tiel­le­ment, une pre­mière fois, qu’en 1984. D’autres modi­fi­ca­tions inter­vien­dront, notam­ment en 2001, mais le système reste en vigueur.

C’est que le prin­cipe légal et l’orga­ni­sa­tion admis­tra­tive des tri­bu­la­tions d’un Chinois en Chine conti­nuent de rendre ser­vice et béné­fices. La moder­ni­sa­tion, la libé­ra­li­sation tant vantée, de l’éco­nomie chi­noise s’est faite et conti­nue de se faire, quels que soient les cor­rec­tifs apportés, non pas malgré, mais grâce au main­tien et à la crois­sance en nombre d’une armée de sans-papiers « ruraux », de tra­vailleurs sans droits.

Le rôle de la libé­ra­li­sation de la pro­duc­tion agri­cole a été pri­mor­dial (on l’a dit plus haut) pour la « libé­ration » des bras liés à la terre et pour la pro­lifé­ration d’un immense peuple de sans-emploi et sans-res­sour­ces, de migrants tou­jours dis­po­ni­bles sur l’ensem­ble du marché interne du tra­vail (non seu­le­ment jour­na­liers pour les tra­vaux des champs, mais sur­tout et de plus en plus pour le sec­teur manu­fac­tu­rier et autres sec­teurs de pro­duc­tion, urbains ou ruraux). Une deuxième raison essen­tielle expli­que pour­quoi la poli­ti­que des réf­ormes éco­no­miques de Deng Xiaoping a com­mencé par la libé­ra­li­sation rela­tive des cam­pa­gnes, pour­quoi celle-ci a devancé toutes les autres réf­ormes même de plu­sieurs années.

La for­ma­tion d’un prolé­tariat sans droits repose forcément sur un double prés­upposé : d’une part, le main­tien d’un système de droits dont cette classe soit matéri­el­lement exclue (de fait et/ou de droit) ; de l’autre, l’exis­tence de condi­tions lui per­met­tant de se nour­rir, de se loger, se vêtir, bref, d’exis­ter matéri­el­lement pour être exploi­ta­ble.

Quant au pre­mier aspect, le système du hukou exis­tait déjà, effi­cace, pro­fondément ancré dans les mœurs publi­ques et privées, suite à la tra­di­tion séculaire impér­iale et aux déc­ennies de la domi­na­tion éta­tique maoïste.

Quant au second aspect, il fal­lait qu’existe, à côté du régime offi­ciel, un régime parallèle des sub­sis­tan­ces. C’est à quoi servit aussi la libé­ra­li­sation de la pro­duc­tion agri­cole : à former un « marché libre » des denrées où tout un chacun pût se ravi­tailler, quel que fût son statut social et légal, indép­end­amment du système éta­tique de ration­ne­ment des villes.

« Depuis 1978, le marché privé paysan des denrées ali­men­tai­res dans les zones urbai­nes n’a fait que croître, et cette inno­va­tion four­nit les moyens essen­tiels d’une large résid­ence illé­gale. La résid­ence urbaine en dehors du système de ration­ne­ment était en règle géné­rale une affaire ris­quée. Au milieu des années 1980, tou­te­fois, le grand choix de pro­duits agri­co­les (y com­pris les cér­éales), dis­po­ni­bles main­te­nant à pres­que chaque coin des rues, ôte au système son effet le plus sûr, la condam­na­tion à la peine de la faim (29). »

Ainsi, une fois ce spec­tre de la faim banni des villes pour les pay­sans (une fois la poli­ti­que de la faim d’État menée à terme), ceux-ci com­mencèrent à y affluer. Un grand nombre venaient certes y vendre leurs pro­duits. Mais ils venaient aussi, en grande partie – et précisément grâce à la nou­velle pos­si­bi­lité matéri­elle de s’y nour­rir assurée par ce com­merce paysan –, pour se faire embau­cher dans toutes sortes d’occu­pa­tions. Entre autres, « l’énorme pro­gramme de cons­truc­tion de loge­ments urbains de la pér­iode post-1978 n’aurait pas été pos­si­ble sans un impor­tant louage de main-d’œuvre rurale. [...] Ayant ter­miné leur pér­iode contrac­tuelle, ces gens sont censés quit­ter les villes, mais une grande partie par­vien­nent à y rester moyen­nant des contrats, quoi­que illi­ci­tes, avec des unités d’État, ou en diver­ses formes d’emploi occa­sion­nel (30). »

Ce tableau remonte à 1985 et relate les pre­miers effets de la moder­ni­sa­tion des cam­pa­gnes sur les zones urbai­nes. Suivirent ces vagues d’« ouvriers-pay­sans » (« migrants tem­po­rai­res, popu­lai­re­ment connus comme "flot­tants" dans la Chine actuelle (31) ») men­tionnées plus haut. Nous avons vu aussi qu’en 1995 un auteur les esti­mait à 60 mil­lions de per­son­nes. Ce chif­fre paraît par­tiel, bien inférieur à celui d’autres esti­ma­tions de la même époque et pour la même année.

« La "popu­la­tion flot­tante" [...] ce sont des gens avec un lien plus fra­gile (et peut-être plus tem­po­raire) avec leurs nou­veaux domi­ci­les [par rap­port aux 17-20 mil­lions par an qui, depuis 1982, par­vien­nent à chan­ger leur hukou], fra­gi­lité qui se reflète dans le défaut d’un enre­gis­tre­ment urbain. Leur nombre a monté, à l’éch­elle natio­nale, de 20-30 mil­lions en 1982 à 80-100 mil­lions en 1995. Bien que beau­coup soient des ouvriers agri­co­les sai­son­niers, un nombre crois­sant ont des contrats de tra­vail de courte durée – jusqu’à deux-trois ans – dans les villes, et leur prés­ence dans les sec­teurs du bâtiment et des ser­vi­ces prend un caractère de plus en plus per­ma­nent. [...Ce sont] des habi­tants urbains sans papiers. Beaucoup d’employeurs recru­tent en masse aujourd’hui dans les zones rura­les, embau­chant des migrants en qua­lité de tra­vailleurs avec contrat tem­po­raire et leur four­nis­sant sou­vent des loge­ments-dor­toirs. Dans les sec­teurs man­quant de bras, les opé­rations d’embau­che de la main-d’œuvre sont sou­vent bien orga­nisées et gérées par des agen­ces publi­ques. [...] La plu­part des migrants sont concen­trés dans les zones péri-urbai­nes, où ils peu­vent louer des loge­ments par­ti­cu­liers chez les pay­sans. [...] Ainsi, tout comme dans les sociétés de marché par­tout dans le monde, la migra­tion sur une grande éch­elle conduit à des nou­veaux modèles d’iné­galité sociale et de ség­régation spa­tiale. [... À Shanghai] l’expan­sion géog­rap­hique de la zone urbaine a porté nombre de vil­la­ges pré­céd­emment ruraux à l’intérieur des limi­tes urbai­nes, où d’anciens agri­culteurs réa­lisent de gros béné­fices en louant des espa­ces aux tra­vailleurs migrants (32). »

Pour conclure sur ce point, voyons qui sont ces urbains sans papiers, migrants « flot­tants », « sans hukou », sou­vent qua­li­fiés glo­ba­le­ment en Chine de sim­ples vaga­bonds. Voici le tableau qu’en brosse une autre étude de la même époque :

« La popu­la­tion flot­tante chi­noise de manœuvres et itinérants est main­te­nant estimée entre 20 et 100 mil­lions. [...] Ces tra­vailleurs tem­po­rai­res sont deve­nus vitaux pour une mul­ti­pli­cité d’indus­tries, sur­tout le bâtiment, mais ils ont aussi pro­vo­qué d’énormes ten­sions dans l’infra­struc­ture urbaine chi­noise encore sous-développée. [...] L’immense majo­rité de la popu­la­tion flot­tante est mâle et très jeune ; et beau­coup envoient leurs rét­ri­butions aux famil­les résidant encore dans les vil­la­ges ruraux. Seulement 5 pour cent ou à peu près de la popu­la­tion flot­tante est com­posée de vaga­bonds, de cri­mi­nels et de pros­ti­tuées ; pour­tant les auto­rités gou­ver­ne­men­ta­les chi­noi­ses redou­tent que la popu­la­tion flot­tante [estimée, selon ces auteurs, dans de gran­des villes comme Pékin et Shanghai, à plus d’un mil­lion d’habi­tants] ne puisse deve­nir une force poli­ti­que­ment dés­ta­bi­li­sat­rice, ainsi que ce fut appa­rem­ment le cas pen­dant les pro­tes­ta­tions de Tian’anmen à Pékin (33). »

Pour avoir un tableau aussi com­plet que pos­si­ble, il convient de rap­por­ter encore les paro­les plus réc­entes de deux autres cher­cheurs, écrites, les pre­mières, un lustre, et les secondes une déc­ennie plus tard.

« Les esti­ma­tions réc­entes situent cette popu­la­tion flot­tante dans une four­chette assez large, entre 80 et 120 mil­lions de per­son­nes ; une der­nière éval­uation fait état de 130 mil­lions... Une masse considé­rable, qui rép­res­en­terait donc autour de 10 pour cent de la popu­la­tion totale du pays. La migra­tion légale, avec trans­fert du livret de résid­ence, ne cons­ti­tue ainsi qu’une part infime de la migra­tion réelle : le nombre des migrants légaux, fixés par des quotas annuels par le ministère de la Sécurité publi­que, se situe en effet autour de 17 à 19 mil­lions chaque année (34). » (Aussi, il appa­raît de toutes les esti­ma­tions qu’au moins un Chinois sur dix est un sans-papiers sur le propre sol chi­nois.)

« Il y avait envi­ron [...] 130 à 140 mil­lions [de migrants tem­po­rai­res] en 2000 [...]. Actuellement, [...] cer­tai­nes pro­vin­ces ont [...] aboli ces bar­rières ins­ti­tu­tion­nel­les à l’émig­ration rurale, mais les gran­des villes et a for­tiori les mét­ro­poles comme Pékin et Shanghai ont une poli­ti­que sél­ec­tive qui limite for­te­ment l’"immi­gra­tion" légale. Les migrants font encore le plus sou­vent l’objet d’une véri­table ség­régation : cer­tains emplois (entre­pri­ses d’État et ser­vi­ces publics) leur sont fermés, ils occu­pent les tâches pénibles et mal payées que déla­issent les cita­dins, comme le bâtiment ; ils n’ont pas accès aux ser­vi­ces sociaux et notam­ment aux établ­is­sements sco­lai­res où à la Sécurité sociale. En 2000, les migrants représ­entaient 20 pour cent de la popu­la­tion de Pékin, 25 pour cent de celle de Shanghai et de la pro­vince du Guandong [Canton] (35). » (Soit, pour Pékin et Shanghai, peut-être jusqu’à 3 et 4 mil­lions res­pec­ti­ve­ment.)

Personne ne s’éton­nera, donc, du fait que le der­nier demi-siècle, caractérisé par l’infér­iorité sociale et la dis­cri­mi­na­tion légale des masses rura­les (par la poli­ti­que socio-éco­no­mique anti-pay­sans pau­vres du Parti com­mu­niste chi­nois), s’est en même temps accom­pa­gné de la fixa­tion d’un vaste, viscéral racisme « anti-ouvriers-pay­sans », anti-migrants, dans la société urbaine légale chi­noise, racisme encou­ragé, jusqu’à aujourd’hui, et même anti­cipé par les pou­voirs publics.

« Des mesu­res de dis­cri­mi­na­tion en matière de tra­vail à l’égard des migrants sont même mises en place par les gou­ver­ne­ments des gran­des villes, leur inter­di­sant offi­ciel­le­ment l’accès à cer­tains métiers [...]. La Chine a donc aussi ses "sans-papiers", régul­ièrement vic­ti­mes de rafles. En 2000, la police aurait arrêté à Pékin 295 000 migrants en situa­tion irré­gulière (sans permis de résid­ence) ren­voyés chez eux manu mili­tari après une pér­iode de tra­vaux forcés. Ces mét­hodes reç­oivent le sou­tien de l’opi­nion publi­que, qui accu­sent les migrants d’être les auteurs de la majeure partie des crimes commis en ville, de sur­char­ger les bus et les rames de métro déjà sur­peu­plées, et de donner de la ville une image peu flat­teuse... À tous égards, cette popu­la­tion flot­tante, pour­tant indis­pen­sa­ble à l’essor de l’éco­nomie chi­noise, est mal­menée (36). »

On pour­rait pres­que dégager une loi géné­rale de la psy­cho­lo­gie sociale domi­nante, en disant que ceux qui en pro­fi­tent le plus doi­vent en venir à mép­riser les clas­ses socia­les dont l’exploi­ta­tion les fait vivre et prospérer. Pour conser­ver leur équi­libre psy­chi­que et spi­ri­tuel d’exploi­teurs, ils doi­vent d’autant plus les considérer comme une race inféri­eure qu’ils en dép­endent plus lar­ge­ment et que l’exploi­ta­tion en est plus vaste et plus sau­vage.

En Chine, aujourd’hui encore, « c’est l’éco­nomie pay­sanne des pro­vin­ces de l’intérieur qui nour­rit l’éco­nomie capi­ta­liste des zones côtières [urba­nisées] (37). » L’éco­nomie – et les popu­la­tions, dites « pay­san­nes ».

Un livre, son actua­lité

L’exem­ple de la Chine une fois déc­or­tiqué, une fois trouvé le noyau pro­fond sous l’écorce, cet exem­ple montre de la manière la plus sai­sis­sante la base nou­velle, le foi­son­ne­ment de rap­ports sociaux et de poli­ti­ques socia­les d’État, que cachent les sta­tis­ti­ques qui font état de vastes régions du monde dont les popu­la­tions seraient encore majo­ri­tai­re­ment « pay­san­nes » ou « rura­les ».

On arri­ve­rait à des conclu­sions ana­lo­gues, bien que moins par­lan­tes à cause de la vitesse et net­teté moin­dres des pro­ces­sus et, sur­tout, à cause du plus faible volon­ta­risme poli­ti­que cen­tral, voire de sa quasi-absence, en exa­mi­nant le cas de nom­breux autres pays. Ceci ne vaut pas seu­le­ment pour ceux, comme les pays d’Amérique latine ou d’Afrique du Nord, où le pro­ces­sus d’ensem­ble, considéré dans ses termes les plus généraux, est accom­pli depuis des déc­ennies et devant les yeux de tout le monde. Mais aussi pour les régions dont la spé­ci­ficité serait, sur ce point, d’être « les moins avancées », comme c’est le cas en par­ti­cu­lier de l’Inde et de l’Afrique noire (et c’est là une partie non nég­lig­eable de notre thèse, mais qui n’a pas sa place ici). N’importe qui en com­pren­dra le poids, notam­ment sur le marché mon­dial du tra­vail : cela concerne, pour ces deux seules régions du monde, envi­ron un mil­liard trois cents mil­lions d’êtres humains.

Résumons notre thèse.

Au cours du der­nier demi-siècle, les rap­ports sociaux spé­ci­fiques de la civi­li­sa­tion et de la pro­duc­tion capi­ta­lis­tes se sont étendus à toute la planète, sont deve­nus pro­pre­ment uni­ver­sels. Les conséqu­ences les plus glo­ba­les ont été l’expro­pria­tion et la dis­so­lu­tion des sociétés pay­san­nes tra­di­tion­nel­les, la paupé­ri­sation et prolé­ta­ri­sation géné­ralisées des popu­la­tions concernées. Ces rap­ports, dans leur pleine spé­ci­ficité, se sont fait chair, ils sont sortis du ciel du marché mon­dial des matières et des pro­duits, sphère trans­cen­dante, supéri­eure ou parallèle. Ils ont pénétré dans le marché de la chair et du corps social de popu­la­tions immen­ses, se sont fait matière et sub­stance, pro­duc­tion imméd­iate de la vie. Le dieu du capi­tal est des­cendu sur terre, pour ces vastes popu­la­tions aussi, est devenu plei­ne­ment imma­nent à l’uni­vers des hommes exploités. Là est la nou­veauté des temps actuels, et la notion de « marché mon­dial » ne peut donc plus glo­ba­le­ment les définir.

Depuis un demi-siècle, d’abord d’une manière systé­ma­tique, pla­ni­fiée en Chine, et plus confusément, avec incohér­ence même, dans d’autres pays, puis à l’éch­elle mon­diale, sous forme notam­ment d’« avis d’experts » et d’ordon­nan­ces délivrées par le médecin au chevet de l’enfant malade, se sont développées des poli­ti­ques socia­les éta­tiques et supra-éta­tiques de grande enver­gure (des pro­gram­mes glo­baux « de popu­la­tion » au sens le plus concret et le plus large (38)) orientées vers la sur-prolé­ta­ri­sation de ces popu­la­tions : c’est-à-dire, de la plus grande partie de l’huma­nité. Le fait que de telles masses d’hommes soient déracinées, jetées dans la mobi­lité sociale et spa­tiale, s’est forcément tra­duit par ces phénomènes de migra­tions mas­si­ves (cam­pa­gne-ville, ville-ville, inter­na­tio­na­les (39)), qui sont le signe de notre temps.

Corollaire de ce signe, ou, si l’on veut, second signe des temps : ce balan­ce­ment, ces flot­te­ments ins­ti­tu­tion­nels, flux et reflux des poli­ti­ques de migra­tion, rigi­dité et sou­plesse des lois et des rég­lem­en­tations, rigi­dité et sou­plesse de leur appli­ca­tion. Ce « flou » n’est pas un pro­duit du hasard, si l’on se place du point de vue de la ratio­na­lité d’ensem­ble ; c’est un pro­duit délibéré et néc­ess­aire de l’ensem­ble du système social, mécan­isme condi­tionné et « âme du monde » (du monde social) agis­sante, cons­cience et volonté poli­ti­ques, car ce flou a une fonc­tion de valo­ri­sa­tion pré­cise. Car c’est là le pro­blème qu’il faut sans cesse régler.

Certes, il s’agit de favo­ri­ser la mobi­lité de la force de tra­vail (qui tient néanmoins à la réalité mou­vante et à l’imma­nence des choses), mais de telle manière que l’on puisse, selon les besoins, aux moments et aux endroits voulus, lâcher ou fermer les écluses, régler l’inon­da­tion. Retenir, cana­li­ser, ouvrir les vannes, ou bien stop­per le flot de la masse liquide tenue en rés­erve, l’afflux de la main-d’œuvre sur les lieux de pro­duc­tion.

Il n’est pas pos­si­ble de contrôler – gou­ver­ner, exploi­ter – des popu­la­tions immen­ses et mou­van­tes avec les mét­hodes « clas­si­ques » d’antan, adéq­uates à une époque où, sur les mar­chés intérieurs et limités des pays d’Europe, les quan­tités d’hommes déplacés étaient sans com­mune mesure avec celles d’aujourd’hui. Du fait des grands flux migra­toi­res mon­diaux sur les mar­chés contem­po­rains du tra­vail, en raison des condi­tions d’exis­tence de ces mar­chés, et à cause des ten­sions socia­les et poli­ti­ques aiguës ainsi engen­drées, les mét­hodes adéq­uates doi­vent être différ­entes.

C’est ainsi que, pour nous limi­ter aux pays civi­lisés occi­den­taux et notam­ment à la France, on voit repa­raître au grand jour, der­rière la face prés­en­table de l’État démoc­ra­tique, et au nom même de la civi­li­sa­tion, la face cachée du Janus bifront que beau­coup avaient cru révolue : la hideuse face d’un pou­voir absolu et « des­po­ti­que », et l’arbi­traire des pou­voirs contre lequel la civi­li­sa­tion démoc­ra­tique europé­enne s’est précisément d’abord cons­ti­tuée, au cours des révo­lutions du XVIIIe siècle.

Si l’action dans la conti­nuité des États les plus démoc­ra­tiques – de ceux qu’on appelle des « États de droit » par une inver­sion signi­fi­ca­tive du sens his­to­ri­que et théo­rique –, si cette action retrouve ouver­te­ment, avec force appro­ba­tions, poli­ti­ques et socia­les et mora­les, le prin­cipe des États les plus auto­ri­tai­res, c’est que le cours et la ten­dance de la civi­li­sa­tion mon­diale actuelle exi­gent ces gran­des masses d’hommes déplacés, achetés et vendus au plus bas prix, exi­gent donc des poli­ti­ques socia­les, des « arithmé­tiques poli­ti­ques », glo­ba­les et tota­les – « tota­li­tai­res », diraient beau­coup.

Sur-prolé­ta­ri­sation, avons-nous dit, de ces popu­la­tions et de ces hommes, nou­veaux parias du monde et damnés de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste mon­diale. Que faut-il enten­dre par là ?

Ce n’est pas ici le lieu d’abor­der la cri­ti­que des deux notions de prolé­tariat et de prolé­ta­ri­sation, le plus sou­vent défigurées par deux siècles de socia­lisme abâtardi et par un siècle de com­mu­nisme ultra-abâtardi et de socio­lo­gie uni­ver­si­taire lige. Nous y revien­drons éventu­el­lement dans un autre texte.

Dans le cadre de celui-ci, il suf­fira de sou­li­gner que nous avons choisi ce terme en lui don­nant un sens proche de celui de réd­uction à la condi­tion de sous-prolét­aires (lumpen-prolé­tariat), mais pour éviter la conno­ta­tion tra­di­tion­nel­le­ment péjo­ra­tive liée à ce der­nier mot. Il ne s’agit pas d’un choix d’ordre moral, mais plutôt d’un nom pour expri­mer de nou­veaux rap­ports de clas­ses à l’éch­elle mon­diale, pour dire la condi­tion géné­rale dans laquelle les forces éco­no­miques et poli­ti­ques domi­nan­tes comp­tent accu­ler, accu­lent en fait dans une grande partie du monde, la majo­rité des nou­vel­les clas­ses sala­riées. Ce choix s’oppose sciem­ment à la pensée régn­ante dans l’ana­lyse des clas­ses socia­les.

Par sous-prolét­aires, on entend, dans le meilleur des cas, quand cela ne désigne qu’une acti­vité de tra­vail, des tra­vailleurs exploités dans des condi­tions dites « anor­ma­les ». Mais il ne s’agit pas ici de prolét­aires fai­ble­ment ou non protégés (quel­les qu’en soient les rai­sons) par les lois. C’est du système des lois en tant que tel qu’il s’agit, en ce qu’il a ou qu’il tend à avoir de plus spé­ci­fique : lég­is­lations conçues pour fabri­quer, sur une grande éch­elle, des armées du tra­vail com­posées d’une race d’hommes et de femmes inférieurs, nou­veaux « nègres » léga­lement privés des droits et de la dignité d’hommes. Sur-prolé­ta­ri­sation, comme on disait, comme on dit, surex­ploi­ta­tion, mais avec, en plus, ce sens spé­ci­fique actuel. Nous avons lon­gue­ment exposé le modèle (et le rôle de l’État) chi­nois, il serait inu­tile de reve­nir sur ce qui a déjà été dit.

La pers­pec­tive de cet essai serait-elle un songe, une vue de l’esprit ? Encore fau­drait-il le dém­ontrer par des argu­ments aussi quan­ti­fia­bles, obser­va­bles, par des exa­mens aussi fac­tuels que ceux qui ont été exposés. Mais si ce point de vue a un sens d’ensem­ble, si cette appréc­iation du cours mon­dial des choses n’est pas sans fon­de­ment, alors ce qu’il faut apprécier aussi, ce sont les ten­dan­ces pos­si­bles, les cordes qui sous-ten­dent l’arc des pos­si­bi­lités, le mou­ve­ment qui se cher­che et cher­che son but, les vir­tua­lités nou­vel­les du cou­rant his­to­ri­que, les voies qu’il est dans sa puis­sance d’emprun­ter.

S’il est vrai que la sur-prolé­ta­ri­sation des ancien­nes popu­la­tions pay­san­nes est, par la déme­sure même du pro­ces­sus, quel­que chose de mon­dia­le­ment si nou­veau que la simple quan­tité est dét­er­mi­nation d’une qua­lité nou­velle, alors il y a là autre chose encore. En puis­sance, mais qui peut porter loin. La pro­messe d’une époque, d’une saison nou­velle, le gage de la jeu­nesse qui se renou­velle.

Les temps récents de l’his­toire humaine se sont dis­tin­gués par deux gran­des époques de luttes d’éman­ci­pation. Les révo­lutions du XVIIIe et les révo­lutions des XIXe et XXe siècles. Les révo­lutions des droits civils et poli­ti­ques et les révo­lutions des droits sociaux. Deux gran­des époques de luttes qui se sont sou­vent che­vau­chées, imbri­quées l’une dans l’autre, de manière plus ou moins inex­tri­ca­ble, d’abord en Europe, puis ailleurs dans le monde et notam­ment dans l’ensem­ble des mou­ve­ments de libé­ration anti­co­lo­nia­lis­tes du siècle der­nier.

Les rés­ultats de ces deux gran­des sai­sons de l’éman­ci­pation humaine n’ont pas amené, tant s’en faut, le déplo­iement des pos­si­bi­lités et des riches­ses qu’elles por­taient avec elles. Le recul du temps auto­rise même à dire qu’elles ont été deux gran­des occa­sions his­to­ri­ques man­quées. Ceci est d’autant plus frap­pant que l’étude des docu­ments fait res­sor­tir à quel point la cons­cience, voire la doc­trine de l’éman­ci­pation étaient prés­entes, de façon par­fois très nette et dès le début, dans l’esprit de nombre d’hommes de ces époques.

La pre­mière a abouti glo­ba­le­ment à ce que la tra­di­tion des his­to­riens socio­lo­gues (pér­io­di­sateurs et clas­si­fi­ca­teurs) qua­li­fie de révo­lutions « bour­geoi­ses ». La deuxième aux réf­orm­ismes et aux révo­lutions « socia­lis­tes ». Pour ne donner qu’un aperçu à vol d’oiseau et dans un style abs­trait, de quasi-phi­lo­so­phie de l’his­toire cher­chant un prin­cipe unique et pre­mier, on pour­rait avan­cer que le véri­table point faible de cette cons­cience his­to­ri­que a été, dans les deux cas, le rap­port à la forme du poli­ti­que et de l’État : la croyance dans l’infléch­is­sement ou dans la conquête du pou­voir poli­ti­que à d’autres fins, la confiance ingénue que les nou­veaux droits pou­vaient et devaient être garan­tis essen­tiel­le­ment par les nou­vel­les lois de l’État. (Que pour cela seul, la lutte devait être menée ; que cela suf­fi­rait, abou­ti­rait à affai­blir et même à faire « dépérir » la méca­nique éta­tique.)

Ce rap­port au poli­ti­que est spé­ci­fiq­uement mani­feste dans la plu­part des doc­tri­nes et des pra­ti­ques qui se réc­lament de la tra­di­tion socia­liste. Les droits y ont fini par être assi­milés aux lois et règ­lements d’État (les libertés absorbées dans leur contraire, les obli­ga­tions) et la sphère du public à l’éta­tique. C’est l’aspect du socia­lisme qui a par-dessus tout informé, et conti­nue d’infor­mer, la nature et le fonc­tion­ne­ment de l’État natio­nal moderne en Europe, tels que tout un chacun peut en faire quo­ti­dien­ne­ment l’expéri­ence.

Il a été dit plus haut que la conséqu­ence directe de la qua­lité nou­velle des pro­ces­sus sociaux mon­diaux est l’avè­nement d’une huma­nité conforme à l’ordre matériel et cultu­rel des rap­ports de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste. Il ne faut pas pren­dre une telle affir­ma­tion pour un aveu de pes­si­misme. Il faut y voir plutôt (si vir­tua­lité et puis­sance ne sont pas de vains mots) une déc­la­ration d’opti­misme de la raison. D’une pru­dence rai­son­na­ble, réfléchie, qui cher­che à tenir compte, pour ainsi dire, tout à la fois des soli­di­fi­ca­tions suc­ces­si­ves, des stra­tes accu­mulées, des illu­sions et poten­tia­lités avortées, et des pos­si­bi­lités et illu­sions qui nais­sent des sociétés en trans­for­ma­tion. À se rendre compte des portes qui au fur et à mesure se fer­ment, ou qui peu­vent s’ouvrir sur l’avenir.

Avec le recul du temps, force est de cons­ta­ter que la deuxième époque des luttes d’éman­ci­pation n’a fait, pour l’essen­tiel, qu’incor­po­rer, élever, puis dép­asser (encore que seu­le­ment en partie) la pre­mière. Elle en a com­pris (embrassé et connu) les modi­fi­ca­tions, elle a été de son temps. Et la nou­velle époque, la saison nou­velle qui s’annonce, devra de même, pour être du sien, le résumer et le dép­asser ; soit résumer, élever et dép­asser aussi ce qui reste en elle des deux époques qui l’ont précédée. Récapituler et aller au-delà. Pour ne pas lais­ser le passé décider de l’avenir. Mais il y a en plus une différ­ence de taille : c’est sa puis­sance – ce qui peut lui per­met­tre un plein dép­as­sement.

La condi­tion interne, cette confor­mité nou­velle de l’huma­nité entière à l’ordre capi­ta­liste, ne doit pas forcément être pensée comme un han­di­cap pour la nou­velle époque. Pas plus que la moin­dre cons­cience appa­rente des voies de la libé­ration chez les nou­veaux prolét­aires du monde. Leur place spé­ci­fique dans la société, la matér­ialité pal­pa­ble, phy­si­que, de l’oppres­sion légale-illé­gale à laquelle continûment, direc­te­ment ils sont confrontés, leur ôtent vite tout résidu de confiance dans la garan­tie de leurs droits par les lois ou par les pro­fes­sion­nels de l’exer­cice des lois. C’est avec une cons­cience aiguë qu’ils se sen­tent, qu’ils se savent injus­te­ment exploités, rabaissés dans leur qua­lité d’hommes. L’oppo­si­tion s’établit dans leur esprit avec une sorte de radi­ca­lité : d’un côté leurs droits, leur dignité, de l’autre les lois et l’État.

Ce qui fait en revan­che cruel­le­ment défaut, ce sont l’unité et la radi­ca­li­sa­tion réelle, his­to­ri­que, des luttes. L’une ne va pas sans l’autre.

Les luttes des migrants sans papiers en France sont à ce propos emblé­ma­tiques, pour l’ampleur aussi bien que pour la lon­gueur tem­po­relle du mou­ve­ment. Leur reven­di­ca­tion pre­mière est pour­tant en soi uni­fi­ca­trice, elle dit d’emblée une posi­tion glo­bale. Des papiers pour tous. Ce mot d’ordre qui reten­tit régul­ièrement, depuis bientôt deux déc­ennies, scandé dans les rues et les places de France, n’est pas seu­le­ment en soi uni­fiant, n’exprime pas seu­le­ment, en un éclair, leur être commun, leur dét­er­mi­nation com­mune à être des hommes et des femmes égaux aux autres hommes et aux autres femmes, il s’oppose aussi, imméd­ia­tement et direc­te­ment, à l’État : puis­que l’État français veut et voudra tout, sauf des papiers pour tous. (Sauf une telle égalité des droits.)

Quand il arrive que le global soit, somme toute, fort simple (qu’il en soit ainsi réduit à une sim­pli­cité telle qu’il peut paraître limité et, pour ainsi dire, buté), c’est qu’il lui faut nier la com­plexité parce que seule l’extrême sim­pli­cité est deve­nue essen­tielle : la juste rép­onse à un uni­vers mani­chéen et buté. Celui du rap­port domi­nants-dominés, répr­ession-réprimés, réduit à sa plus simple expres­sion.

S’agis­sant d’hommes et de femmes venant la plu­part du Tiers-monde, des pays jadis colo­nisés, puis déco­lonisés et néo­co­lonisés, qui pourra douter qu’il n’y ait là conti­nuité ? Continuité et trans­po­si­tion du rap­port colo­nisé-colo­ni­sa­teur (néo­co­lonisé-néo­co­lo­ni­sateur) et même conti­nuité de ses formes, muta­tis mutan­dis ; mais sur­tout trans­po­si­tion de sa sub­stance. Les migrants d’Afrique savent promp­te­ment et per­ti­nem­ment de quoi on parle, dès que quelqu’un le dit.

Et c’est là précisément qu’appa­raît aussi, avec force, l’actua­lité du livre que nous avons cité au début de notre essai. Un livre qui offre l’ana­lyse la plus fine des conséqu­ences de ce rap­port sur les cons­cien­ces socia­les et sur les hommes.

Nous venons d’ailleurs de nous livrer à une trans­po­si­tion de l’une de ses thèses cen­tra­les – transférée à la lutte actuelle des sans-papiers et à la posi­tion glo­bale de leur reven­di­ca­tion. Lisons ce qu’écrivait Fanon :

« Le peuple, par contre [à la différ­ence des intel­lec­tuels engagés dans la lutte], adopte dès le départ des posi­tions glo­ba­les. La terre et le pain : que faire pour avoir la terre et le pain ? Et cet aspect buté, appa­rem­ment limité, rétréci, du peuple, est en défi­ni­tive le modèle opé­rat­oire le plus enri­chis­sant et le plus effi­cace. [...] Le mani­ché­isme pre­mier qui rég­issait la société colo­niale est conservé intact dans la pér­iode de déco­lo­ni­sation. »

Précisément, pour ce qui nous concerne : des papiers pour tous : que faire, en défi­ni­tive, pour avoir des papiers pour tous ? C’est toute la ques­tion.

Qui a suivi les luttes des sans-papiers, fréquenté les réunions des col­lec­tifs, les comités et les asso­cia­tions de sou­tien, sait quel­les pra­ti­ques par­tiel­les, mor­celées, il y a der­rière ce mot d’ordre en appa­rence si uni­fi­ca­teur et si global. Mais il ne s’agit pas de repro­cher, d’impu­ter quoi que ce soit à la mau­vaise volonté des per­son­nes. La mau­vaise volonté est celle des faits, elle se trouve entiè­rement du côté de l’ordre socio­lo­gi­que.

C’est que per­sonne ne pose réel­lement la ques­tion : que faire pour avoir des papiers pour tous ? pour que ce « que faire » devienne le véri­table modèle opé­rat­oire et le pivot de toute l’action effi­cace ?

Au lieu de cette ques­tion essen­tielle, en rup­ture avec les poli­ti­ques socia­les éta­tiques, ces procédés frag­men­tai­res, rituels, sans cesse répétés. Ces flot­te­ments et ater­moie­ments conti­nuels (qui ne peu­vent plus être pris pour des erreurs de jeu­nesse). Ces pra­ti­ques à éch­elle infime, tiraillées entre des régu­la­ri­sations avares et la venue de tou­jours nou­veaux contin­gents, où les laissés pour compte font partie au préa­lable du compte et du jeu (de tout accord de régu­la­ri­sation éventuel). Cet énorme rocher de Sisyphe sans cesse poussé vers le haut, et qui sans cesse retombe. Et, en contre­bas, ces loca­lis­mes spa­tiaux et ces loca­lis­mes idéo­lo­giques, mar­qués par des déc­ennies de gau­chisme et (dans une moin­dre mesure, mais avec une sem­bla­ble inca­pa­cité de se faire ines­sen­tiels en face de l’essen­tiel) d’ultra­gau­chisme. Bref, toute cette acti­vité de base et de sou­tien coor­donnée en sub­stance par la partie adverse ; cette acti­vité dont l’action effi­cace peut se résumer, dans nombre de cas, en deux mots : mobi­li­ser pour immo­bi­li­ser.

Nul ne devrait s’en étonner, s’il considère la situa­tion et la cons­cience socia­les du « per­son­nel » de ces col­lec­tifs, comités et asso­cia­tions de sou­tien. En effet, aus­sitôt posée d’une façon matéri­elle, opé­rat­oire, cette ques­tion si simple et si limitée est du genre qui bou­le­verse : elle bous­cule les équi­libres, les habi­tu­des socia­les et men­ta­les, les idées reçues. Elle a une seule manière d’être effi­cace : elle force à aller au-delà de soi, à se mettre en ques­tion, à se sur­pas­ser, enfin, à penser et à agir d’une manière fon­ciè­rement différ­ente.

Là encore, l’ana­lyse que fait Fanon du rap­port colo­nisé-colo­ni­sa­teur se répand et s’absorbe dans notre contem­po­ranéité. En voici les effets sur cette variété très spéc­iale de l’homme colo­nisé qu’est « l’intel­lec­tuel colo­nisé » (nous abrégeons for­te­ment) :

« Pour assi­mi­ler la culture de l’oppres­seur et s’y aven­tu­rer [...] il a dû faire sien­nes les formes de pensée de la bour­geoi­sie colo­niale. Cela, on le cons­tate dans l’inap­ti­tude de l’intel­lec­tuel colo­nisé à dia­lo­guer. Car il ne sait pas se faire ines­sen­tiel en face de l’objet ou de l’idée. [...] Emporté dans le mou­ve­ment mul­ti­forme de la lutte, il a ten­dance à se fixer sur des tâches loca­les, pour­sui­vies avec ardeur mais pres­que tou­jours trop solen­nisées. Il ne voit pas tout le temps le tout. Il intro­duit la notion de dis­ci­pli­nes, de spéc­ialités, de domai­nes [...]. Engagé sur des points précis du front, il lui arrive de perdre de vue l’unité du mou­ve­ment et, en cas d’échec local, de se lais­ser aller au doute, voire au dés­espoir (40). »

Combien de ces « intel­lec­tuels colo­nisés » compte-t-on parmi les « sou­tiens » des col­lec­tifs de sans-papiers ?

Cette ques­tion, venant après la cita­tion de Fanon, est claire et nette, et pour­rait donc se suf­fire, elle est ques­tion et rép­onse. Mais pour qu’aucun doute ne sub­siste, il faut poser deux autres ques­tions, tout aussi clai­res et suf­fi­san­tes en elles-mêmes.

Qu’est-ce, ici trans­posée, que la « culture de l’oppres­seur » ? Qu’est-ce, ici, que la « bour­geoi­sie colo­niale » ?

Le péché capi­tal des col­lec­tifs est d’être, à de rares excep­tions près, dirigés de fait par des per­son­nes au nombre de ces intel­lec­tuels. (Fussent-ils non seu­le­ment français, européens, mais éga­lement des anciens sans-papiers encore actifs dans les col­lec­tifs, ou des sans-papiers tout court.) Ils sécrètent leurs « spéc­ialités » (leur culture) par tous les pores ; ils col­por­tent par­tout des formes de pensée et de pra­ti­que cor­res­pon­dan­tes, et celles-ci suf­fi­sent pour ins­til­ler dans la tête des deman­deurs de papiers l’idée que le salut ne peut venir en défi­ni­tive que des fon­de­ments de la culture domi­nante.

La pra­ti­que même des régu­la­ri­sations par­tiel­les et indi­vi­duel­les – pour­tant objec­ti­ve­ment, prag­ma­ti­que­ment si indis­pen­sa­bles pour sou­te­nir le mou­ve­ment d’ensem­ble – est à elle seule, dans les formes dont elle est menée nor­ma­le­ment, en tant que mis­sion et action exclu­si­ves des col­lec­tifs, un a priori d’échec global, fixé d’avance, irrév­er­sible. De fait, elle représ­ente sou­vent une fonc­tion conforme d’assou­plis­se­ment des poli­ti­ques socia­les éta­tiques, un espace social homogène sinon néc­ess­aire à leur réus­site glo­bale. Un no man’s land fictif inter­posé « entre l’exploité et le pou­voir » ; une zone fran­che intermédi­aire peu­plée d’une « mul­ti­tude de désori­en­tateurs », dont le propre est d’être le lieu final de l’exer­cice de cette « vio­lence paci­fi­que », si typi­que des poli­ti­ques intéri­eures des pays capi­ta­lis­tes développés, dont parle Fanon (41).

Cette pra­ti­que inculque en tant que telle aux deman­deurs de papiers cer­tai­nes « idoles » pro­pres à la culture capi­ta­liste occi­den­tale.

« Et d’abord l’indi­vi­dua­lisme. [...] La bour­geoi­sie colo­nia­liste avait enfoncé à coups de pilon dans l’esprit du colo­nisé l’idée d’une société d’indi­vi­dus » ; alors que, « dans les formes d’orga­ni­sa­tion de la lutte », quand « l’affaire de chacun ne cesse plus dés­ormais d’être l’affaire de tous [...], le "dém­er­dage", cette forme athée du salut, est, dans ce contexte, pro­hibé » ; alors que, spon­tanément, dans une telle lutte, « ce que le peuple demande, c’est qu’on mette tout en commun (42) ».

« Ce contexte », est celui de la lutte glo­bale : le contraire, dans notre cas, de la pra­ti­que des régu­la­ri­sations par­tiel­les comme mis­sion ; le « que faire » pour avoir des papiers pour tous. Et tout ce qui, dans le mou­ve­ment mul­ti­forme de la lutte, ren­voie par contre, en défi­ni­tive, à la société d’indi­vi­dus (ren­voie les indi­vi­dus engagés dans la lutte à eux-mêmes, à leur situa­tion par­ti­cu­lière), par­ti­cipe fina­le­ment de la « culture de l’oppres­seur ». De la culture domi­nante, parmi nous – celle, entre autres, des cou­ches moyen­nes et intel­lec­tuel­les. Et ceux qui s’en font les vec­teurs par­ti­ci­pent, eux, à l’oppres­sion glo­bale, fût-elle, dans ses formes, la plus « paci­fi­que » et non vio­lente.

Fanon consa­cre toute une partie de sa réflexion à contre­car­rer l’influence de cette culture avant tout chez les intel­lec­tuels ; et notam­ment sa réflexion sur la notion d’une culture différ­ente – différ­ente et nou­velle dans son fon­de­ment.

Il convient d’insis­ter sur cette notion parce que, comme on ne peut com­pren­dre son livre si on le réduit à l’œuvre mythi­que (et donc dés­ormais inof­fen­sive) du « tiers-mon­disme », ainsi on ne peut le com­pren­dre si on fait de l’auteur une sorte d’apôtre d’un « cultu­ra­lisme », d’une quel­conque idéo­logie de la culture, même si non europé­enne ou anti-europé­enne. Le sujet méri­terait un examen spécial (en par­ti­cu­lier sa cri­ti­que de la culture des intel­lec­tuels colo­nisés engagés), mais nous nous bor­ne­rons ici à quel­ques remar­ques qui vont nous per­met­tre de conclure.

C’est là sur­tout que, pour com­pren­dre Fanon, il faut le lire sans œillères. Car sa concep­tion s’oppose à tout ata­visme, à tout indigén­isme (considéré comme une alié­nation de l’homme), à toute ten­ta­tive ou rêve réacti­onn­aire de faire tour­ner à contre­sens la roue de l’his­toire cultu­relle dans les pays du Tiers-monde (43). Il y a plus : ainsi qu’il faut le déb­arr­asser, pour en apprécier encore de nos jours la vigueur, des référ­ences ordi­nai­res au tiers-mon­disme, de même il faut le dépouiller, lui et sa concep­tion de la culture, de cette écorce natio­na­liste (le natio­na­lisme des nations déco­lonisées comme base de l’inter­na­tio­na­lisme socia­liste) qui est parmi ses aspects les plus caducs (44). L’actua­lité de Fanon, il faut la cher­cher sous cette écorce, dans l’ana­lyse des com­por­te­ments sociaux, de la psy­cho­lo­gie des clas­ses et des cou­ches socia­les, dans son explo­ra­tion de leur base matéri­elle dans les condi­tions de domi­na­tion sociale et poli­ti­que, avant pen­dant et après les luttes anti­co­lo­nia­lis­tes. Sous cette écorce coule aussi la sève de ce qu’il entend par une culture radi­ca­le­ment nou­velle.

En sim­pli­fiant à l’extrême, disons ceci. La domi­na­tion sociale et poli­ti­que (en l’espèce la colo­ni­sa­tion) pro­vo­que des réactions chez les dominés (les hommes colo­nisés). Quand elle s’exerce d’une manière par­ti­cu­liè­rement mani­ché­enne et qu’elle fait appa­raître le monde social net­te­ment divisé en deux, elle pousse les dominés à sortir de leur iso­le­ment, puisqu’ils voient leur condi­tion com­mune et qu’ils se reconnais­sent comme frères, sœurs, cama­ra­des ; ainsi sont semés les grains de la lutte com­mune, sociale et poli­ti­que.

C’est sur cette base de la domi­na­tion matéri­elle et psy­chi­que et de la réaction matéri­elle et psy­chi­que à la domi­na­tion, que Fanon éla­bore sa concep­tion de la culture, qui est par excel­lence une culture des luttes qui ont lieu. Presque une phéno­mé­nologie cultu­relle de ces luttes (45).

Celles-ci ont besoin, pour se dével­opper, puis gagner, de deve­nir glo­ba­les. Parmi les éléments uni­fi­ca­teurs, leur propre culture en éla­bo­ration. Elle est nou­velle, parce qu’elle s’exprime au cours de luttes nou­vel­les et vivan­tes, mais elle est loin de n’être que spon­tanée. Elle est aussi un acte cons­cient, voulu. Le fruit aussi de la volonté d’uni­fi­ca­tion qui surgit du mou­ve­ment général des luttes comme sa néc­essité his­to­ri­que. Elle est donc une culture avant tout poli­ti­que et révo­luti­onn­aire. Un acte de ratio­na­lité cons­ciente. Nouvelle, parce qu’elle veut donner du sens à l’homme nou­veau en train de se faire ; et parce que, ce fai­sant, elle ne peut pas ne pas s’oppo­ser à toute l’ancienne culture ; et qu’en s’y oppo­sant, elle la résume et la dép­asse.

« La lutte elle-même, dans son dér­ou­lement, dans son pro­ces­sus interne dével­oppe les différ­entes direc­tions de la culture et en esquisse de nou­vel­les. [...] Cette lutte qui vise à une redis­tri­bu­tion fon­da­men­tale des rap­ports entre les hommes, ne peut lais­ser intacts ni les formes ni les conte­nus cultu­rels de ce peuple. Après la lutte il n’y a pas seu­le­ment dis­pa­ri­tion du colo­nia­lisme mais aussi dis­pa­ri­tion du colo­nisé. Cette nou­velle huma­nité, pour soi et pour les autres, ne peut pas ne pas définir un nouvel huma­nisme (46). »

Mais il ne sau­rait être ques­tion, de ce point de vue, d’une nou­velle « aven­ture spi­ri­tuelle » de l’homme, d’une nou­velle « idéo­logie huma­niste » à l’exem­ple de celle affirmée par la bour­geoi­sie démoc­ra­tique occi­den­tale, « à prét­ention uni­ver­sa­li­sante », et fina­le­ment conforme à sa domi­na­tion sur le monde.

« La bour­geoi­sie occi­den­tale, quoi­que fon­da­men­ta­le­ment raciste, par­vient le plus sou­vent à mas­quer ce racisme en mul­ti­pliant les nuan­ces, ce qui lui permet de conser­ver intacte sa pro­cla­ma­tion de l’émin­ente dignité humaine. [...] Le racisme bour­geois occi­den­tal à l’égard du nègre et du "bicot" est un racisme de mépris ; c’est un racisme qui mini­mise. Mais l’idéo­logie bour­geoise qui est pro­cla­ma­tion d’une égalité d’essence entre les hommes, se débrouille pour rester logi­que avec elle-même en invi­tant les sous-hommes à s’huma­ni­ser à tra­vers le type d’huma­nité occi­den­tal qu’elle incarne (47). »

Il ne peut donc s’agir, dans la concep­tion cultu­relle de Fanon, de porter et expor­ter, de quel­que manière que ce soit, la « civi­li­sa­tion » ailleurs dans le monde ; il s’agit de créer, de donner corps à une force de libé­ration des hommes.

Une culture différ­ente et nou­velle dans son fon­de­ment, puis­que, se for­mant au cours des luttes mêmes d’éman­ci­pation des damnés de la terre, son but ne peut être que d’« élever la cons­cience du com­bat­tant », que de lui « ouvrir l’hori­zon », que de « réappr­endre [au] peuple et d’abord réappr­endre à soi-même la dimen­sion de l’homme » : de « l’homme [qui] reven­di­que et affirme en même temps son huma­nité illi­mitée ». C’est pour­quoi elle ne peut pas ne pas « repren­dre la ques­tion de l’homme » dans son entier – d’une manière radi­cale (48).

Ce dont il s’agit, c’est, en défi­ni­tive, « pour le Tiers-monde de recom­men­cer une his­toire de l’homme », et, à partir de là, pour toute l’huma­nité, y com­pris celle d’Occident, de « faire peau neuve, dével­opper une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf (49) ».

Les migrants sans-papiers sont aujourd’hui, dans les pays développés d’Occident, les avant-cou­reurs des nou­veaux damnés de la terre (des damnés de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste), masse mon­diale humaine mou­vante, lame de fond déf­erlant par-dessus les fron­tières, et, à la fois, les préc­urseurs de cette nou­velle dimen­sion de l’homme, de ce devoir-être en puis­sance de l’huma­nité entière.

Mais il manque aujourd’hui une pensée, une culture, une vision d’ensem­ble du mou­ve­ment et des luttes des sans-papiers : de ces hommes qui, dans leurs luttes, reven­di­quent et affir­ment, d’une manière impli­cite, inex­primée, d’une manière que la plu­part d’entre nous, que la plu­part d’entre eux ne voient pas, leur huma­nité illi­mitée.

La leçon de Fanon c’est qu’il faut réappr­endre à l’homme à voir. Il faut que l’homme se dép­asse pour être homme. Pour que le nou­veau cesse d’être vieux.

Son livre nous apprend, à la condi­tion de le lire en pro­fon­deur, sous l’écorce, il nous fait voir com­bien nous sommes vieux, nous les « sou­tiens » des sans-papiers. Nous ne cher­chons que des remèdes pour eux, alors que ce sont eux le remède pour nous, eux le remède contre notre huma­nité vacillante et déchue. Alors qu’il y a tout un monde à chan­ger et à gagner. Nous ne sommes que la bonne cons­cience de la vieille Europe, sa fausse cons­cience et sa cons­cience mal­heu­reuse.

Mais il peut appren­dre, ce livre, une grande leçon aussi aux sans-papiers. Et là il ne faut pas qu’ils se trom­pent.

Pour lutter contre la vieille Europe, et contre nous, il leur faut d’abord lutter contre eux-mêmes. Aiment-ils vrai­ment leurs amis européens ? Alors ils doi­vent vou­loir les libérer. Ils doi­vent, pour ce faire, se libérer eux aussi en même temps, se libérer de l’ennemi qui est en eux et cesser d’être les hommes colo­nisés qu’ils sont encore trop sou­vent.

Notes

1. Préface à F. Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, Paris, 1985, p. 10 (1e éd. Maspero, 1961). La cita­tion de Fanon se trouve p. 235.

2. Ibid., p. 51.

3. Ibid., p. 41-42.

4. C’est pour­tant ce que fait le Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail. Voir l’enca­dré ci-après.

5. M. Davis, Planet of Slums, 2006, tra­duc­tion franç­aise sous le titre Le pire des mondes pos­si­bles, La Découverte, 2007, 2e éd, p. 8.

6. Ibid., p. 28.

7. C. Rollet, La popu­la­tion mon­diale, 6,5 mil­liards, et demain ?, Larousse, 2006, p. 11.

8. Populations pay­san­nes au sens large, celles tirant leurs prin­ci­paux moyens de sub­sis­tance de la culture de la terre, sans tenir compte des formes his­to­ri­ques (pré- ou proto-capi­ta­lis­tes) et des buts de la pro­priété et de la pro­duc­tion.

9. M. Guillou et N. Szotokman, Géographie mon­diale de la popu­la­tion, Ellipses, Paris, 2004, 2e éd., p. 119.

10. Cf. les diver­ses éditions annuel­les de L’État du monde, La Découverte, Paris.

11. « La main-d’œuvre rurale en excès [était] estimée à 200 mil­lions de tra­vailleurs à l’éch­elle natio­nale » vers la fin des années 1990 : L.R. Sullivan et N.R. Hearst, Historical dic­tio­nary of the People’s Republic of China : 1949-1997, Scarecrow Press, Lanham, Maryland, 1997, p. 210.

12. Cf. J.Y. Lin, Rural reforms and agri­cultu­ral growth in China, in R. Garnaut et Y. Huang (éd.), Growth without mira­cles. Readings on the chi­nese eco­nomy in the era of reform, OUP, Oxford, 2001, tables 3 et 1 p. 141 et 138. Dans les années sui­van­tes, la crois­sance de la pro­duc­tion agri­cole a ralenti : 4,1 pour cent par an dans la pér­iode 1984-1987, avec en même temps la sta­bi­li­sa­tion du nombre des exploi­ta­tions déc­oll­ec­tivisées à 99 pour cent.

13. C. Aubert, Exode rural, exode agri­cole en Chine, la grande muta­tion ?, in Espace, popu­la­tions, sociétés, 2-1995, cité par Guillou et Szotokman, p. 145.

14. La Découverte, Paris, 1997, p. 149.

15. Ce chif­fre, qui s’accorde avec ceux four­nis par d’autres cher­cheurs qu’on citera plus loin, appa­raît par ailleurs modeste confronté aux 200 mil­lions indi­qués par Sullivan et Hearst (note 11).

16. I.B. Taeuber et N. Wang, Population reports in the Ch’ing Dynasty, in The jour­nal of asian stu­dies, 4-1960, p. 404, cité par Y. Blayo, Des poli­ti­ques démog­rap­hiques en Chine, INED, Paris, 1997, p. 27.

17. Très jus­te­ment P. Triollet et J.-Ph. Béjà, L’empire du mil­liard. Populations et société en Chine, Colin, Paris, 1986, p. 154-155, remar­quent que « bien peu de livres consa­crés à la Chine contem­po­raine accor­dent au hukou [...] la place qu’il mérite dans la société chi­noise contem­po­raine », alors que, par ce moyen, « à l’instar des serfs dans notre système féodal, les Chinois sont atta­chés au bout de terre sur lequel ils sont nés », ce qui « est un ins­tru­ment non nég­lig­eable dans l’arse­nal des moyens d’assu­jet­tis­se­ment de la société dont dis­pose le pou­voir poli­ti­que ». Toutefois, leur des­crip­tion (quatre pages) des tri­bu­la­tions des Chinois, et notam­ment des pay­sans, en vertu du système du hukou ne cons­ti­tue pas non plus une ten­ta­tive d’inter­pré­tation de sa signi­fi­ca­tion socio-éco­no­mique pro­fonde.

18. R.J.R. Kirkby, Urbanisation in China : town and coun­try in a deve­lo­ping eco­nomy, 1949-2000 AD, Croom Helm, Londres et Sidney, 1985, p. 25.

19. Cf. S. Chandrasekhar, Communist China today, Asia Publishing House, Londres, 1962, 2e éd., p. 49.

20. T. Cheng et M. Selden, The Origins and social conse­quen­ces of China’s hukou system, in China Quaterly, 139-1994, p. 665, cité par J. Friedman, China’s urban tran­si­tion, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2005, p. 138.

21. Kirkby, p. 35.

22. Le chif­fre d’au moins 40 mil­lions semble le plus pro­ba­ble d’après nombre de sour­ces chi­noi­ses : cf. J. Becker, Hungry Ghosts, China’s secret famine, John Murray, Londres, 1996, tra­duc­tion franç­aise sous le titre La grande famine de Mao, Dagorno, 1998, p. 366-78.

23. Malgré la chute libre de la pro­duc­tion indus­trielle en 1961 et 1962, celle-ci demeura supéri­eure aux niveaux de 1957, d’avant le grand bond. La pro­duc­tion agri­cole tomba, elle, aux niveaux d’avant 1952, alors que la popu­la­tion à nour­rir avait aug­menté de 17 pour cent. (Cf. [K. Grummitt,] China eco­no­mic hand­book, Euromonitor Publications, Londres, 1986, p. 12)

24. Sur toute la pér­iode maoïste, l’aug­men­ta­tion du pour­cen­tage du pro­duit non agri­cole est non moins remar­qua­ble – le point de départ étant d’envi­ron 40 pour cent du pro­duit total –, avec, en par­ti­cu­lier, la mul­ti­pli­ca­tion par trois ou quatre (d’envi­ron 10 pour cent en 1952 à 35-40 en 1978) de la part du pro­duit manu­fac­tu­rier : ce qui, dès la fin du maoïsme, fai­sait de la Chine « pro­por­tion­nel­le­ment [...] l’un des pays les plus indus­tra­lisés du monde en termes de pro­duc­tion ». Il convient de recu­ler à au moins 1978 ces mots, se rap­por­tant à 1995, écrits par A. Maddison, L’éco­nomie chi­noise. Une pers­pec­tive his­to­ri­que, OCDE, Paris, 1998, p. 89, si ses esti­ma­tions sont fia­bles : la part du pro­duit manu­fac­tu­rier étant, selon ses cal­culs, en 1995 d’envi­ron 41 pour cent contre 35 en 1978. En effet, voici ce qu’écrit cet auteur quel­ques pages aupa­ra­vant : « Entre 1952 et 1978 [...] la struc­ture de l’éco­nomie fut trans­formée. En 1952, la part de l’indus­trie dans le PIB était six fois moins impor­tante que celle de l’agri­culture. En 1978, elle était plus élevée. » (p. 61) C’est bien là l’essen­tiel : entre 1952 et 1978 la struc­ture de l’éco­nomie chi­noise fut trans­formée ; et ceci appa­raît quels que soient les cal­culs et les données de départ. Soulignons néanmoins que les sta­tis­ti­ques de l’époque maoïste, uti­lisées par les cher­cheurs actuels, ont été le plus sou­vent publiées bien des années plus tard par le nou­veau régime post-maoïste : à la fois conti­nua­teur et opposé du pré­cédent et tout aussi intéressé, du moins dans cer­tains domai­nes dont l’éco­nomie, à leur mani­pu­la­tion à des fins de pro­pa­gande. Pour la Chine maoïste sur­tout, toute esti­ma­tion devrait donc s’accom­pa­gner d’un examen cri­ti­que fouillé des sour­ces (ce qu’a fait, pour la famine de 1959-1961, l’étude citée de Becker). Les indi­ca­tions d’un peu plus de 50 et d’envi­ron 70 pour cent pour les 17-18 années allant de 1961-62 à 1977-78 sont des moyen­nes gros­sières entre plu­sieurs sour­ces et études, en par­ti­cu­lier celle de Maddison confrontée avec L’État du monde (diver­ses années) et nos pro­pres cal­culs. (Le tra­vail de Maddison est mét­ho­diq­uement pru­dent et riche en tableaux élaborés à partir de sta­tis­ti­ques offi­ciel­les et d’ajus­te­ments de l’auteur : il évalue à 66,3 pour cent la part du pro­duit non agri­cole en 1978, mais d’autres esti­ma­tions don­nent des chif­fres plus impor­tants.) Voici d’autres chif­fres (légè­rement différents, mais qui vont dans le même sens, des­si­nent une même ten­dance de fond) donnés par un autre cher­cheur : « La part du pro­duit non agri­cole dans le revenu natio­nal a aug­menté de 52 pour cent en 1962 à 64 pour cent en 1978, alors que la pro­por­tion de la popu­la­tion urbaine n’a pra­ti­que­ment pas changé. » (Wang Feng, The break­down of a Great Wall : recent chan­ges in the hou­se­hold regis­tra­tion system in China, in Th. Sharping (éd.), Floating popu­la­tion and migra­tion in China : the impact of eco­no­mic reforms, Mitteilungen des Instituts für Asienkunde, Hambourg, 1997, p. 155, cité par Friedman, p. 61, qui n’indi­que pas les sour­ces de Feng). Le chif­fre de 64 pour cent en par­ti­cu­lier semble très approxi­ma­tif par défaut. Cela tient aux par­ti­cu­la­rités de l’indus­tria­li­sa­tion chi­noise et des défi­nitions rela­ti­ves (non seu­le­ment de l’époque maoïste). Ce n’est pas ici le lieu d’abor­der la ques­tion de l’indus­trie « rurale » (située en zone rurale) chi­noise et de son poids dans les sta­tis­ti­ques. Pour en donner une idée, une cita­tion suf­fira : « En 1978, envi­ron 28 pour cent (17 mil­lions de tra­vailleurs) de la force de tra­vail indus­trielle totale de la Chine était employée dans des indus­tries rura­les dirigées col­lec­ti­ve­ment. Pendant la pér­iode maoïste, tous les tra­vailleurs du sec­teur indus­triel géré par les com­mu­nes et les bri­ga­des étaient classés dans le revenu natio­nal comme "agri­co­les" et n’avaient ainsi pas accès aux droits urbains. » (Friedman, p. 12, qui ren­voit à K.W. Chan, Cities with invi­si­ble walls : rein­ter­pre­ting urba­ni­za­tion in post-1949 China, OUP, Hongkong, 1994, p. 81). Dans une telle situa­tion, il y a fort à parier que les termes réels de la crois­sance à l’époque maoïste ris­quent de rester à jamais mal connus, et qu’on igno­rera tou­jours ceux du par­tage réel entre popu­la­tion agri­cole et non agri­cole. Enfin, dans ce cadre, même une simple donnée comme le pour­cen­tage à peu près inchangé de la popu­la­tion urbaine paraît, en face d’un rythme par­ti­cu­liè­rement accéléré de crois­sance de la pro­duc­tion du sec­teur manu­fac­tu­rier lourd, indi­ca­tive d’une forte capi­ta­li­sa­tion pro­gres­sive de celui-ci (diamét­ra­lement à l’opposé d’un retard dans la moder­ni­sa­tion tech­ni­que), et paraît donc confir­mer la ten­dance de fond à une trans­for­ma­tion rapide de la struc­ture éco­no­mique pen­dant la pér­iode maoïste.

25. Kirkby, p. 26. Pour donner un cadre plus com­plet, il faut rap­pe­ler une autre, essen­tielle raison de l’effi­ca­cité de l’orga­ni­sa­tion de la faim comme moyen de contrôle et de trans­for­ma­tion de la popu­la­tion chi­noise rurale. Les coopé­ra­tives et les com­mu­nes popu­lai­res – celles que Mao appela les « germes du com­mu­nisme » – non seu­le­ment ser­vi­rent à contrôler com­plè­tement la pro­duc­tion agri­cole, mais furent aussi les ins­ti­tu­tions loca­les de la faim éta­tique, néc­ess­aires dis­pen­sa­tri­ces de la nour­ri­ture aux pay­sans. Dans les can­ti­nes « col­lec­ti­ves » des coopé­ra­tives avancées et sur­tout (à partir de la mi-1958) des com­mu­nes popu­lai­res rura­les, une pauvre nour­ri­ture leur était four­nie, juste assez (au moins jusqu’aux pre­miers mois de 1959) pour ne pas mourir d’ina­ni­tion. Cela expli­que le « succès fou­droyant » de la com­mu­ni­sa­tion d’État (col­lec­ti­vi­sa­tion) en 1958.

26. Friedman, p. 60.

27. De fait le pro­ces­sus est encou­ragé à tous les nivaux. Jusqu’au Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail qui indi­que le modèle chi­nois (« libé­ralisé », de l’après-maoïsme, bien entendu) en exem­ple aux pays du Tiers-monde. Voir l’enca­dré.

28. I. Attané s’en étonne dans La Chine au seuil du XXIe siècle. Questions de popu­la­tions, ques­tions de société, INED, Paris, 2002, p. 185, qui voit dans ce main­tien « l’un des plus grands para­doxes de la Chine en marche vers la mon­dia­li­sa­tion » et dén­once, d’autre part, la situa­tion de « cette main-d’œuvre rurale excéd­ent­aire [...qui n’a] bien sou­vent d’autre pos­si­bi­lité que de migrer illé­ga­lement pour éch­apper à la rigi­dité du système et rép­ondre aux besoins des nou­vel­les entre­pri­ses privées des villes, gour­man­des en main-d’œuvre bon marché ». Cette cher­cheuse ne semble pas s’aper­ce­voir ici de l’essen­tiel, de la ratio­na­lité poli­tico-éco­no­mique de fond de ce qui ne lui semble qu’un contre­sens : l’illé­galité migra­toire dif­fuse à laquelle la rigi­dité du système du hukou accule une grande partie de tra­vailleurs est jus­te­ment la condi­tion, dans la situa­tion démog­rap­hique de la Chine, d’une main-d’œuvre aussi bon marché.

29. Kirkby, p. 31.

30. Ibid., p. 30.

31. Friedman, p. 8.

32. J.R. Logan, Three chal­len­ges for the chi­nese city : glo­ba­li­za­tion, migra­tion and market reform, in id. (éd.), The new chi­nese city : glo­ba­li­za­tion and market reform, Blackwell, Oxford, 2002, p. 16-17. Pour l’expan­sion urbaine de Shanghai, voir W. Wu, Temporary migrants in Shanghai : hou­sing and set­tle­ment pat­terns, ibid., p. 212-226. Pour les esti­ma­tions de la « popu­la­tion flot­tante » de 1982 à 1995, Logan ren­voie à K.W. Chang, Internal migra­tions in China : an intro­duc­tory over­vieuw, in Chinese envi­ron­ment and deve­lop­ment, 7-1996, p. 3-13.

33. Sullivan et Hearst, p. 89.

34. Attané, p. 185.

35. F. Lemoine, L’éco­nomie de la Chine, La Découverte, Paris, 4e éd., 2006, p. 43.

36. Attané, p. 185-86.

37. Aubert, dans la revue Tiers-Monde, 183-2005, Paysans : mode de survie, cité par Lemoine, p. 51.

38. On trou­vera dans l’enca­dré un examen de l’une de ces poli­ti­ques pro­gram­ma­ti­ques (« avis d’experts ») d’orga­nis­mes supra­na­tio­naux, celle, réc­ente, omni­va­lente, du Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail (Nations unies).

39. On frise le ridi­cule – le maxi­mum de mini­mi­sa­tion du phénomène à l’éch­elle inter­na­tio­nale – dans l’esti­ma­tion qu’en donne l’Organisation mon­diale pour les migra­tions, qui ne tient compte que des migrants inclus dans les recen­se­ments offi­ciels, qui donne pour 2000 le chif­fre mon­dial de 175 mil­lions de migrants, et qui estime ce chif­fre (2,9 pour cent de la popu­la­tion mon­diale totale) « faible » et incluant aussi les migrants sans papiers, avec cette expli­ca­tion : « Les recen­se­ments dén­ombrent toutes les per­son­nes prés­entes ou vivant dans un pays à un moment donné. Par conséquent, les chif­fres des recen­se­ments n’excluent pas néc­ess­ai­rement les migrants sans papiers ou non auto­risés. Il y a de fortes rai­sons [evi­dence] de croire que les recen­se­ments incluent en général les migrants sans papiers dans leurs dén­omb­rements, four­nis­sant ainsi une bonne base pour l’esti­ma­tion de tous les migrants inter­na­tio­naux. » (IOM, World migra­tions 2005. Costs and bene­fits of inter­na­tio­nal migra­tion, Genève, p. 379.) On pourra juger de la per­ti­nence de ces fortes rai­sons, de cette « évid­ence » fan­tai­siste, rien qu’en citant le cas de la France. Selon le rap­port de la Commission d’enquête sur l’immi­gra­tion clan­des­tine du Sénat d’avril 2006, les esti­ma­tions du nombre de sans-papiers présents en France allaient à l’époque, de différ­entes sour­ces offi­ciel­les, de 200 000 à 800 000 – du simple au qua­dru­ple !

40. Fanon, p. 34-35. Le pas­sage cité aupa­ra­vant suit imméd­ia­tement.

41. Ibid., p. 27 et 56.

42. Ibid., p. 33 et 35.

43. Quelques brefs extraits, parmi ceux qu’on pour­rait citer : « Vouloir coller à la tra­di­tion ou réact­ua­liser les tra­di­tions délaissées c’est non seu­le­ment aller contre l’his­toire mais contre son peuple. [...] La culture négro-afri­caine, c’est autour de la lutte des peu­ples qu’elle se den­si­fie et non autour des chants, des poèmes ou du folk­lore. [...] Ce sont les colo­nia­lis­tes qui se font les déf­enseurs du style indigène. » (p. 163, 172 et 177)

44. Ce que Fanon appelle « culture natio­nale » (et « cons­cience natio­nale ») est, à vrai dire, loin de toute référ­ence natio­na­liste. Chez lui « natio­nal » vaut global : en tant qu’il s’oppose à tout loca­lisme, à tout eth­no­cen­trisme, à tout indigén­isme ; en tant que pre­mier élément uni­fi­ca­teur, dans les condi­tions de la lutte anti­co­lo­nia­liste et de la déco­lo­ni­sation, des luttes loca­les – leur dép­as­sement dans un mou­ve­ment d’ensem­ble. Le cas algérien qu’il cite lar­ge­ment est là-dessus exem­plaire. « Se battre pour la culture natio­nale, c’est d’abord se battre pour la libé­ration de la nation, matrice matéri­elle à partir de laquelle la culture devient pos­si­ble. Il n’y a pas un combat cultu­rel qui se dével­op­perait laté­ra­lement au combat popu­laire. Par exem­ple, tous ces hommes et toutes ces femmes qui se bat­tent poings nus contre le colo­nia­lisme français en Algérie ne sont pas étr­angers à la culture natio­nale algéri­enne. La culture natio­nale algéri­enne prend corps et consis­tance au cours de ces com­bats, en prison, devant la guillo­tine, dans les postes mili­tai­res français inves­tis et détruits. » (p.170) Que le natio­nal soit fonc­tion d’une phase de la lutte, que son dép­as­sement soit, après cette phase, néc­ess­aire, cela est net­te­ment for­mulé : une fois la vic­toire emportée, « il faut rapi­de­ment passer de la cons­cience natio­nale à la cons­cience poli­ti­que et sociale ». (p. 146)

45. « C’est la lutte qui, en fai­sant explo­ser l’ancienne réalité colo­niale révèle des facet­tes inconnues, fait surgir des signi­fi­ca­tions nou­vel­les et met le doigt sur les contra­dic­tions camou­flées par cette réalité. Le peuple qui lutte, le peuple qui, grâce à la lutte, dis­pose cette nou­velle réalité et la connaît, avance, libéré du colo­nia­lisme. » (p. 105)

46. Ibid., p. 179.

47. Ibid., p.119.

48. Ibid., p. 98, 170, 220, 222, 228.

49. Ibid., p. 237-238.

Trois quarts des pau­vres de la planète conti­nuent-ils de « vivre en milieu rural » ?

C’est ce qu’affirme le Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail (BIT) dans son Rapport sur l’emploi dans le monde, 2004-2005 (Genève, 2005), dont un cha­pi­tre tout entier a pour titre : « La pau­vreté est un phénomène essen­tiel­le­ment rural ». Ces experts du recen­se­ment du marché mon­dial du tra­vail uti­li­sent sans sour­ciller le critère du seuil de deux dol­lars Ppa (parités de pou­voir d’achat, au cours 1993) par jour (pau­vreté) et d’un dollar (extrême pau­vreté) pour chif­frer la part des pau­vres dans la popu­la­tion et la popu­la­tion active mon­dia­les. Censés plus pro­ches de la réalité que les valeurs cou­ran­tes des chan­ges ou des moyen­nes pondérées de la Banque mon­diale, et sur­tout que celles des indi­ces gou­ver­ne­men­taux – volon­tiers fal­la­cieux –, et du coup assez lar­ge­ment uti­lisés, les dol­lars Ppa n’en res­tent pas moins des entités théo­riques. Calculés à un taux de change fictif, à des prix moyens mon­diaux, ils peu­vent à leur tour se prêter à des conclu­sions hâtives, voire intéressées, si l’on renonce à en faire un usage cri­ti­que. Admettons que ce ne soit pas le cas ici. Mais n’oublions pas que sou­vent l’enfer est pavé de bonnes inten­tions.

À propos des pau­vres de l’Inde, se deman­dait réc­emment un auteur : « Combien sont-ils ? Personne ne le sait, ou plus exac­te­ment cela dépend des défi­nitions rete­nues. Comme tout pays, l’Inde dis­pose de sa propre défi­nition d’un seuil de pau­vreté (poverty line ou Pl) [...] : 2400 calo­ries par jour et par per­sonne adulte en zone rurale, 2100 calo­ries en zone urbaine. » Ce qui donne, pour 2002, en Pl, 28,6 pour cent de pau­vres sur la popu­la­tion indienne totale : alors qu’en 1 et 2 dol­lars Ppa par jour, ils sont res­pec­ti­ve­ment 34,7 et 79,9 pour cent. (J.-J. Boillot, L’éco­nomie de l’Inde, La Découverte, Paris, 2006, p. 58-59). Personne ne le sait... Mais les experts du BIT le savent per­ti­nem­ment. Pour chaque zone géog­rap­hique – et aussi pour la planète tout entière. Pour sa popu­la­tion active – et pour la popu­la­tion totale mon­diale. C’est qu’ils n’uti­li­sent, et d’une manière abso­lue, que le critère des deux « seuils de pau­vreté ». Ils n’envi­sa­gent même pas (et ne considèrent d’ailleurs pas comme une dif­fi­culté pour l’ensem­ble de leur dis­cours) que la pau­vreté puisse être, non une notion de « pou­voir d’achat » pesé sur une balance moyenne théo­rique, mais des condi­tions de vie non fic­ti­ves, fonc­tion des besoins réels. Ils ne considèrent pas non plus que l’« exode rural », la fuite mas­sive de la misère noire des cam­pa­gnes – l’espoir vivant de tout être humain de s’en sortir, de passer d’une situa­tion de vie blo­quée à une situa­tion évo­lu­tive –, puis­sent ali­men­ter autre chose qu’un nombre abs­trait d’« urbains » envi­sagés exclu­si­ve­ment sous l’angle du dép­as­sement de ces deux seuils. Ils sem­blent igno­rer que, dans le contexte social concret d’un bidon­ville, l’on puisse être matéri­el­lement tout aussi pauvre avec trois ou quatre dol­lars par jour qu’avec un ou deux « à la cam­pa­gne ». Ils fer­ment les yeux sur le fait que der­rière une plus faible pau­vreté évaluée selon des chif­fres théo­riques, puis­sent s’en cacher d’autres. Et par exem­ple ceux d’une effec­tive, non moin­dre, voire plus mas­sive misère noire « à la ville ».

Munis de leur clef en dol­lars théo­riques, sésame ouvrant toutes les portes de la pau­vreté du monde, ils peu­vent ainsi établir : 1) qu’en 2003, « 1,39 mil­liard de per­son­nes qui tra­vaillent dans le monde vivent au seuil de la pau­vreté », ce qui représ­ente « 49,7 pour cent des tra­vailleurs de la planète » (p. 23) ; 2) qu’en regard de cela, « envi­ron 75 pour cent des pau­vres [de tous les pau­vres, les tra­vailleurs pau­vres y com­pris] conti­nuent de vivre en milieu rural » (p. 137). Tout cela ne revien­drait qu’à pérorer en faveur d’une lapa­lis­sade (en termes de « moder­ni­sa­tion ») du type : les pays les moins développés éco­no­miq­uement sont aussi les plus éco­no­miq­uement pau­vres – ceux aux reve­nus les plus fai­bles sont... « les pays à fai­bles reve­nus », à savoir, ceux où « l’agri­culture est le plus sou­vent la prin­ci­pale source d’emploi » (p. 142) –, si ce mor­ceau de bra­voure n’en cachait pas un autre. Voici à quel­les autres sta­tis­ti­ques signi­fi­ca­ti­ves des vastes évo­lutions socio­lo­gi­ques en cours dans la popu­la­tion mon­diale, sus­cep­ti­bles donc d’indi­quer la voie à de vastes décisions inter­na­tio­na­les et natio­na­les de poli­ti­que sociale, ces experts inter­na­tio­naux du tra­vail peu­vent ouvrir la porte en fai­sant tour­ner leur clef. Entre 1980 et 2003, en seu­le­ment 23 ans, le nombre total des pau­vres a dimi­nué en pour­cen­tage de la popu­la­tion mon­diale de 14 points et demi, pas­sant de 65,7 à 51,2 pour cent. Parmi eux, les extrê­mement pau­vres ont fait encore mieux : leur pour­cen­tage a baissé de plus de la moitié, pas­sant de 39,7 à 19,5 pour cent. Les tra­vailleurs pau­vres ne sont pas non plus demeurés en reste, ils ont dimi­nué de plus de 10 points en pour­cen­tage de la popu­la­tion active mon­diale : de 59,8 à 49,7 pour cent. Mais les tra­vailleurs extrê­mement pau­vres ont fait mieux encore : ils ont éga­lement (et mieux que qui­conque) réussi à réd­uire leur pour­cen­tage de plus de la moitié : de 40,3 à 19,7 pour cent.

Ces chif­fres mon­diaux sont for­te­ment différ­enciés selon les différ­entes régions du monde, et, parmi toutes, celle qui fait figure de cas miro­bo­lant est l’Asie orien­tale, incluant ce véri­table volcan de la popu­la­tion mon­diale qu’est la Chine. Dans cette région, dans la même pér­iode, les pau­vres ont baissé en pour­cen­tage de la popu­la­tion totale de pres­que la moitié (de 85,3 à 43,2 pour cent) et les extrê­mement pau­vres de rien moins que les trois quarts (de 61,6 à 14,9 pour cent) ; quant aux tra­vailleurs pau­vres et aux tra­vailleurs extrê­mement pau­vres, leur nombre a chuté d’autant en pour­cen­tage de la popu­la­tion active (de 92 à 49,2 et de 71,1 à 17 pour cent res­pec­ti­ve­ment).

Or le propre de cette région est que, bien plus que par­tout ailleurs, la forte urba­ni­sa­tion s’est accom­pa­gnée d’une très forte aug­men­ta­tion de la « pro­duc­ti­vité du tra­vail ». Nous voilà ainsi arrivés au thème même de ce Rapport, énoncé dès le sous-titre : « Emploi, pro­duc­ti­vité et réd­uction de la pau­vreté ». Le « mira­cle » des quatre « dra­gons » d’Asie orien­tale (Corée du Sud, Taiwan, Hongkong, Singapour), leurs exploits dans le domaine de l’indus­tria­li­sa­tion inten­sive, qui ont amené à forger pour eux la nou­velle déno­mi­nation de NPI, nou­veaux pays indus­tria­lisés, ont tel­le­ment et pen­dant si long­temps défrayé les chro­ni­ques éco­no­miques, qu’ils nous dis­pen­sent de nous y arrêter (1). Les experts du BIT eux-mêmes ne s’y arrêtent d’ailleurs pas, et pour cause. Ce n’est que le cas de la Chine, avec sa popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment « rurale », qui les cap­tive.

Que s’est-il donc passé d’autre, de remar­qua­ble à l’éch­elle mon­diale, pen­dant les der­nières déc­ennies ? Il s’est passé jus­te­ment que « selon la Division de la popu­la­tion (ONU) beau­coup d’éco­nomies en dével­op­pement sont de plus en plus urbai­nes » (p. 137). (Rappelons que, dans ces pays, les « urbains », estimés à 280 mil­lions en 1950, l’étaient à 2,2 mil­liards en 2003, mul­ti­pliés par huit en seu­le­ment un demi siècle.) De tels faits sont si macro­sco­pi­ques, qu’il suffit de les énoncer pour entraîner leur rap­pro­che­ment et l’adhésion à leur signi­fi­ca­tion glo­bale élém­ent­aire. Serait-ce un hasard, si, dans le même temps, se sont pro­dui­tes aussi ces bais­ses spec­ta­cu­lai­res du nombre des pau­vres dans la popu­la­tion mon­diale ? Au contraire, à ce train, il appa­raît évident que, grâce à l’urba­ni­sa­tion du monde, la pau­vreté extrême du monde est en voie de dis­pa­raître, et que la simple pau­vreté aussi est ache­minée dans la bonne voie. Ce cons­tat une fois fait, c’est aux experts inter­na­tio­naux du tra­vail de dép­asser cette évid­ence élém­ent­aire ; d’en rele­ver la com­plexité vir­tuelle et d’en tirer des conséqu­ences effi­ca­ces pour le tra­vail mon­dial des pau­vres. Ceux-ci, pour vivre, doi­vent tra­vailler, c’est même la loi d’airain du temps présent dans les régions du sous-dével­op­pement. Or, qu’est-ce qui différ­encie, en défi­ni­tive, le tra­vail dans les villes, et pour­quoi les pau­vres y sont-ils bien moins nom­breux que dans les cam­pa­gnes ? Simplement le fait que le tra­vail y est plus pro­duc­tif. Les deux cour­bes du tra­vail mon­dial et de la pau­vreté mon­diale font suf­fi­sam­ment res­sor­tir qu’en règle géné­rale la pau­vreté dimi­nue avec l’accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Ce sont là (en tout cas à la longue) deux varia­bles inver­se­ment pro­por­tion­nel­les. « Ce n’est donc pas n’importe quel tra­vail qui peut faire sortir les gens de la pau­vreté, mais du tra­vail pro­duc­tif. » (p. 2)

Or, la pau­vreté du monde frappe avant tout les ruraux. (Notons qu’il y a des limi­tes phy­si­ques à l’urba­ni­sa­tion : avec quels moyens, quel­les res­sour­ces, la for­mi­da­ble frac­tion pauvre des plus de deux mil­liards de ruraux de la Chine, de l’Inde et de l’Afrique noire, pour ne rap­pe­ler que ces trois régions, pour­raient-ils être embau­chés dans les villes, y être logés, nour­ris ?...) Si le but est de les faire sortir de la pau­vreté, ce n’est donc pas n’importe quelle pro­duc­ti­vité qui est en jeu, mais, avant tout, la pro­duc­ti­vité du tra­vail agri­cole. « Étant donné que la majo­rité des pau­vres de la planète conti­nuent à dép­endre de la terre, ne devrait-on pas considérer que la pro­duc­ti­vité agri­cole est la clé d’une crois­sance favo­ra­ble aux pau­vres ? [...] Dans la mesure où ce sont la faible pro­duc­ti­vité et donc le bas niveau des reve­nus qui sont à l’ori­gine de la pau­vreté rurale, il semble bien que [sa] réd­uction soit direc­te­ment liée à l’accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité agri­cole. [...] Les pays dans les­quels la pro­duc­ti­vité et l’emploi du sec­teur agri­cole ont tous deux pro­gressé sont ceux dans les­quels l’extrême pau­vreté a le plus régressé. » Et de citer la Chine : « L’exem­ple de la Chine est signi­fi­ca­tif : non seu­le­ment elle est en train de deve­nir la base indus­trielle de la planète mais c’est aussi un pays dans lequel la pro­duc­tion et l’emploi agri­co­les ont considé­rab­lement aug­menté et où la pau­vreté a régressé dans des pro­por­tions non nég­lig­eables. » (p. 9 et 15-16)

Citer la Chine en exem­ple, voilà qui est en effet très signi­fi­ca­tif. Et loin d’être anodin pour qui­conque aura lu notre essai ci-dessus. Passons sur les erreurs fac­tuel­les que contient la der­nière phrase rap­portée (2). Que signi­fie, au fond, un tel exem­ple ? Pour rép­ondre conve­na­ble­ment il nous faut lire quel­ques autres extraits du Rapport du BIT. « Comme on pou­vait s’y atten­dre, la courbe de la pro­duc­tion par habi­tant en Chine et dans l’Afrique sub­sa­ha­rienne cor­res­pond à celle de la pau­vreté : alors qu’en Chine la pro­duc­tion agri­cole par habi­tant a aug­menté et que la pau­vreté a baissé, cela a été l’inverse dans l’Afrique sub­sa­ha­rienne. [...] Les rés­ultats de la Chine sont spec­ta­cu­lai­res : la pro­duc­tion agri­cole (en dol­lars de 1990) a aug­menté de plus de 400 pour cent depuis 1980, soit envi­ron le double de ce qui a été enre­gis­tré dans l’agri­culture à l’éch­elle mon­diale. » (p. 142-3 et 149) Ainsi, l’exem­ple de la Chine est non seu­le­ment cité, mais expli­ci­te­ment pro­posé aux pays pau­vres, et notam­ment aux pau­vres parmi les pau­vres, ceux de l’Afrique noire, comme modèle à suivre. Mais pour­sui­vons : « La Chine est l’un des rares pays du monde en dével­op­pement à avoir considé­rab­lement pro­gressé dans la réd­uction de la pau­vreté ces vingt der­nières années. De source offi­cielle, celle-ci a com­mencé à recu­ler à partir de 1978 – on comp­tait alors 250 mil­lions de pau­vres en milieu rural, soit 33 pour cent de la popu­la­tion rurale. En 1984, 11 pour cent seu­le­ment de cette popu­la­tion vivait au-des­sous du seuil de pau­vreté – 8 pour cent en 1994 et 3,7 pour cent en 2000 [...]. Il n’y a pas de pré­cédent d’une baisse aussi forte de la pau­vreté en aussi peu de temps. [...] La pro­duc­ti­vité agri­cole a beau­coup pro­gressé entre 1979 et 1984 »... et cetera. (p. 162)

La Chine actuelle, son nom – écrits en let­tres d’or dans le grand livre du relè­vement de l’huma­nité pauvre et souf­frante ! Il y a, dans une telle apo­logé­tique qui se veut prag­ma­ti­que, quel­que chose qui va bien au-delà d’une simple méc­onna­iss­ance. Un parti pris de fond, outran­cier, jusqu’aubou­tiste, concer­nant les fon­de­ments sociaux de toute société contem­po­raine. Derrière l’éta­lage de bonnes inten­tions, der­rière les très nobles mobi­les ins­ti­tu­tion­nels du BIT, c’est la révo­lution moderne capi­ta­liste dans les cam­pa­gnes, l’expro­pria­tion et la trans­mu­ta­tion totale, la sur-prolé­ta­ri­sation radi­cale de tout ce qui reste des clas­ses pau­vres pay­san­nes sur la face de la terre, qui sont ainsi prônées. Nous sommes en face d’un modèle uni­ver­sel, présenté comme la voie unique d’une moder­ni­sa­tion qui doit tout embras­ser. On notera, dans le der­nier pas­sage cité, l’accep­ta­tion pas­sive de la « source offi­cielle ». Le caractère sin­gu­lier, sans pré­cédent, « d’une baisse aussi forte de la pau­vreté en aussi peu de temps » n’est qu’enre­gis­tré, et signalé dans un but apo­logé­tique. Sans bron­cher, on accorde foi à ces chif­fres qui font chuter le nombre des « pau­vres en milieu rural » de 33 à 11 pour cent, de deux tiers en seu­le­ment six ans ! (et qui, dans la mesure où ils cor­res­pon­dent à la vérité, sont l’indice d’autres bou­le­ver­se­ments sociaux de fond). Ces chif­fres rap­pel­lent les for­mu­les hyper­bo­li­ques du « grand bond en avant » maoïste (voir le cha­pi­tre Made in China de notre essai). Et même pas le fait que le même per­son­nage, Deng Xiaoping, ait été jadis, et était plus réc­emment, à la tête du parti-État chi­nois ne semble inquiéter le BIT – et ses experts ne peu­vent l’igno­rer.

Mais lisons ce qu’écrit, au contraire, du tra­vail sala­rié rural en Chine, et donc notam­ment de celui des pau­vres en milieu rural, un autre auteur : « Les données sur les salai­res dans les entre­pri­ses rura­les sont quasi inexis­tan­tes. [...] La ligne de cli­vage la plus impor­tante est celle qui sépare les villes et les cam­pa­gnes. [...] Les rému­nérations des ouvriers des entre­pri­ses rura­les comme celles des migrants sont, d’après les enquêtes, en moyenne envi­ron deux fois moins élevées que celles des ouvriers des entre­pri­ses urbai­nes (0,5 dollar de l’heure contre 1 dollar en 2002) et elles ont peu ou pas aug­menté entre le milieu des années 1990 et 2003. Dans la pro­vince du Guandong [Canton], le très faible niveau des rému­nérations n’atti­rait plus les migrants et les entre­pri­ses ont été confrontées à des pénuries de main-d’œuvre dans le cou­rant de l’année 2003. D’après une enquête de la Banque popu­laire de Chine, les migrants tra­vaillant dans cette pro­vince gagnaient envi­ron un demi-dollar de l’heure encore en 2005. Ainsi, la majeure partie de la main-d’œuvre dans l’indus­trie manu­fac­tu­rière chi­noise est située hors des zones urbai­nes, lar­ge­ment cons­ti­tuée d’ouvriers peu qua­li­fiés, avec un niveau de salaire très bas et qui a peu aug­menté au cours de la der­nière déc­ennie. » (F. Lemoine, L’éco­nomie de la Chine, La Découverte, Paris, 4e éd., 2006, p. 50-51). Voici à quoi res­sem­ble l’avenir radieux que sou­haite le BIT aux pay­sans pau­vres du monde entier, quand, à la fois, il leur indi­que le modèle chi­nois et qu’il pro­nonce ses for­mu­les incan­ta­toi­res des deux « seuils de pau­vreté ». Le pavé des bonnes inten­tions des uns est l’enfer de la condi­tion sala­riale réelle des autres, sous-payée et sau­vage.

Y a-t-il une part d’exagé­ration dans notre prés­en­tation du pané­gy­rique que fait le BIT d’une Chine contem­po­raine dont la situa­tion sociale est résumée comme suit (pour 2006) dans l’édition 2008 de L’état du monde ? « Les iné­galités socia­les ont encore pro­gressé et la Chine est le pays le plus iné­ga­lit­aire d’Asie après les Philippines. [...] Le manque d’emplois reste chro­ni­que, les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les du chômage urbain, évalué à 4,1 pour cent, reflètent mal l’ampleur du phénomène. » (La Découverte, Paris, 2007, p. 193-194) L’état du monde serait-elle une publi­ca­tion par­ti­cu­liè­rement blâmable pour son extrém­isme ? Dans ce cas, cela concerne aussi, et bien davan­tage, les publi­ca­tions du très offi­ciel Institut natio­nal d’études démog­rap­hiques français, où l’on peut lire une étude sur la Chine au titre par­lant, Les reve­nus : une pau­vreté per­sis­tante et des iné­galités crois­san­tes, et qui se conclut ainsi : « La Chine est un pays pauvre et très iné­ga­lit­aire. Sur 174 pays classés [dans le monde], son rang en matière d’Indice du dével­op­pement humain [espér­ance de vie à la nais­sance + niveau d’ins­truc­tion + PIB par tête] est le 106e, entre l’Albanie et la Namibie. » L’indice de la dis­pa­rité des reve­nus, 41,5 en 1995 selon la Banque mon­diale (bien plus, 45,2, selon d’autres cal­culs), « est plus élevé qu’en Indonésie (31,7), au Pakistan (40,7) et sur­tout bien supérieur à celui de l’Inde (33,8), l’autre géant démog­rap­hique de la planète. [...] La com­pa­rai­son avec l’Inde (un mil­liard d’hommes en 1999), pays dont on ne cesse de res­sas­ser l’idée reçue d’une iné­galité extrême est, là encore, objet de sur­prise. » (J.-C. Chesnais, in La Chine au seuil du XXIe siècle. Questions de popu­la­tions, ques­tions de société, INED, Paris, 2002, p. 473-474)

Le lec­teur pourra juger à la fois de la part de notre exagé­ration et de celle de l’extrém­isme de ces deux publi­ca­tions, après une der­nière cita­tion. Dès la deuxième page de leur Rapport, en effet, les experts du BIT ne crai­gnent pas d’affi­cher leur idéal – ce qui se prés­ente sans amba­ges comme leur utopie du capi­tal d’entre­prise pro­duc­tif. La voici telle quelle : « Pour le tra­vailleur, un accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité entraîne idéa­lement une aug­men­ta­tion de salaire qui vient s’ajou­ter à son revenu et/ou lui permet de réd­uire son temps de tra­vail. Pour l’entre­prise, une hausse de pro­duc­ti­vité se tra­duit par un prix de revient uni­taire plus bas et donc un béné­fice plus élevé qui peut être réinv­esti mais aussi redis­tri­bué aux tra­vailleurs, sous forme d’aug­men­ta­tion de salaire ou de création d’emplois, et aux action­nai­res, sous forme de majo­ra­tion de divi­den­des. En outre, sur un marché concur­ren­tiel, pro­duire plus avec moins lui permet de bais­ser son prix de vente et donc d’être plus compé­ti­tive (par­fois, il est vrai, au dét­riment [seul point sombre du tableau] de la compé­ti­tivité d’autres entre­pri­ses). » (p. 2) C’est évident, chacun y trouve, idéa­lement, son compte. Et tout le monde est content (3).

Notes 1. Voir tou­te­fois F.C. Deyo, Beneath the mira­cle : Labor subor­di­na­tion in the new asian indus­tra­lism, University of California Press, Berkeley et Los Angeles, 1989, pour un tableau « struc­tu­rel » de la surex­ploi­ta­tion éco­no­mique et du contrôle éta­tique et social d’une main-d’œuvre mobile, jeune et non qua­li­fiée, sous-jacents au mira­cle des quatre dra­gons asia­ti­ques.

2. La plus gros­sière concerne l’emploi agri­cole. Les réf­ormes chi­noi­ses ont, au contraire, libéré énormément de bras de l’agri­culture, et permis du coup, entre autres, pour ne parler que de l’emploi rural, de les surex­ploi­ter mas­si­ve­ment dans l’indus­trie dite « rurale ». Voici un tableau récent et moins idyl­li­que de ce que c’est que la situa­tion de l’emploi dans les cam­pa­gnes chi­noi­ses : « L’agri­culture emploie actuel­le­ment en 2004 plus de 40 pour cent de la popu­la­tion active, mais on estime que 20 pour cent suf­fi­raient pour assu­rer le niveau actuel de pro­duc­tion avec les tech­ni­ques actuel­les. Cet écart donne la mesure du sous-emploi massif qui caracté­rise ce sec­teur et indi­que qu’il y a envi­ron 150 mil­lions de per­son­nes "en trop" dans l’agri­culture. [...] Finalement, c’est plus de 35 pour cent des emplois ruraux qui se situent hors de l’agri­culture, emplois sou­vent sai­son­niers [...]. Mais le dyna­misme des entre­pri­ses rura­les s’essouf­fle depuis le milieu des années 1990 [...] et dés­ormais l’exode rural appa­raît le seul moyen de réd­uire le sous-emploi rural. En 2005, le nombre total des migrants (près de 150 mil­lions de per­son­nes) pour­rait dép­asser celui des emplois dans ces entre­pri­ses de bourgs et vil­la­ges. » (F. Lemoine, L’éco­nomie de la Chine, La Découverte, Paris, 4e éd., 2006, p. 47-49, qui ren­voie à la revue Tiers-Monde, 183-2005, Paysans : mode de survie.)

3. Une utopie est un lieu (mental) sans lieu (phy­si­que). Il est donc normal que l’utopie éco­no­mique du BIT puisse entre autres faire l’éco­nomie, dans ses comp­tes, du phy­si­que encom­brant de l’État.

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