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Le mythe de la nature démocratique des Forces armées vénézuéliennes

mercredi 24 septembre 2008, par Yves

Humberto Decarli

Publié dans les « Cuadernos de cultura libertaria » par la Comisión de Relaciones Anarquistas (CRA) en Caracas, en 2006 (deuxième édition juillet 2006) sous forme de brochure, ce texte a été écrit par un avocat libertaire vénézuélien. Même si nous ne partageons pas toujours son point de vue, son texte a le grand mérite de reposer sur de solides informations historiques et d’ouvrir des pistes d’interprétation fructueuses sur les tendances à long terme de la société vénézuélienne, au-delà de la ridicule « chavomanie » actuelle. Les mots ou les dates figurant entre crochets ont été ajoutés par nos soins. Le lecteur trouvera à la fin de ce texte un glossaire détaillé et un article du groupe Insurgentes qui complète et actualise le texte d’Humberto Decarli. Les dates et mots entre parenthèses ont été ajoutés par le traducteur. (Extrait de Ni patrie ni frontières n° 23-24 - mars 2008)

« Le grand événement du vingtième siècle a été l’abandon des valeurs de liberté par le mouvement révolutionnaire ; le recul progressif du socialisme de liberté devant le socialisme césarien et militaire. À partir de cet instant, un espoir a quitté ce monde, une solitude a commencé pour chaque homme libre. »

Albert Camus

Parler des forces armées vénézuéliennes c’est affronter un mythe solidement constitué et diffusé par l’ordre établi depuis le 23 janvier 1958 : l’armée vénézuélienne serait démocratique parce qu’elle aurait soutenu le modèle politique dominant, depuis un demi-siècle, et n’aurait pas organisé de coups d’État. Derrière cette trame de vérités apparentes se dissimule une pléiade de faits incontestables qui nous amènent à une conclusion opposée. En réalité, les militaires vénézuéliens font partie d’une institution autoritaire depuis sa création, soit depuis la victoire de Cipriano Castro sur le banquier Manuel Antonio Matos à La Victoria [en octobre-novembre 1902], soit depuis sa réorganisation sur le modèle prussien, sous la dictature de Juan Vicente Gomez. L’armée actuelle, mutatis mutandis, est la même que celle qui mena l’invasion andine. La preuve en est que ses cadres ont été formés à l’École des Amériques dont les enseignements ont été mis en pratique dans les camps de concentration des années 1960 et ont culminé dans le génocide du 27 février 1987 [ou massacre du Caracazo]. Ce travail vise à démystifier les messages idéologiques des fabricants de l’opinion publique, et à dévoiler de la façon la plus crue les falsifications de tous ceux qui prétendent que les administrateurs de la violence d’État possèdent une mentalité démocratique.

« Mon général, votre tank est si solide
 !
 Il couche une forêt, il écrase 
cent hommes.


« Mais il a un défaut :
 il a besoin d’un mécanicien.



« Mon général, votre bombardier est si puissant ! 
Il vole plus vite que l’orage
 et transporte plus qu’un éléphant.


« Mais il a un défaut :
 il a besoin d’un pilote.



« Mon général, l’homme est très utile !
 Il sait voler, il sait tuer.


« Mais il a un défaut : 
il sait penser. »

Bertold Brecht (Chansons et poésies)

Introduction

L’un des mythes récurrents du modèle politique actuel consiste à définir les forces armées vénézuéliennes comme démocratiques. Les administrations qui se sont succédé depuis la chute de la dictature de Perez Jimenez [en 1958] se sont chargées de populariser l’idée que l’armée serait une institution citoyenne soumise au pouvoir issu des élections. De Rómulo Betancourt à Hugo Chávez, tous les hommes politiques ont été d’accord pour soutenir une telle conception et ainsi s’attribuer, une fois pour toutes, une aura de légitimité. Pour tous ces gens-là, l’armée nationale serait seulement un outil au service du régime civil.

Pour appuyer cette affirmation, ils citent le petit nombre de conspirations qui se sont produites depuis que le Venezuela est arrivé au stade de la démocratie formelle et représentative (1).

Si l’on entendit beaucoup de bruit de sabres immédiatement après le renversement du général de Michelena [Pérez Jiménez], la prospérité pétrolière diminua ostensiblement les inquiétudes au sein de ce corps de répression.

Citons quand même quelques exemples de turbulences survenues dans l’institution armée immédiatement après 1958 :

- le soulèvement du général Castro León à la Planicie [siège du ministère de la Défense], écrasé par le déploiement dissuasif d’un nombre très important de soldats [en juillet 1958] ;

- la révolte du régiment de cavalerie de San Juan de Los Morros ;

- et le soulèvement de San Cristóbal (1959) dirigé par ce même général.

Toutes ces tentatives de putsch furent mises en échec car elles ne jouissaient d’aucun appui populaire et parce que leurs dirigents n’exprimaient pas les revendications des officiers. Les mutineries qui suivirent, celles de La Guaira, le « Barcelonazo » (1961), le « Carupanazo » (1962) et le « Porteñazo » (1962), furent éphémères et le pays connut ensuite une période de calme relatif.

Si le soulèvement de Ramo Verde (1966), la désobéissance publique du général Flores et la méfiance du général García Villasmil pendant la première présidence de Rafael Caldera (1969-1974) marquèrent des exceptions notables à l’équilibre de l’armée, on ne peut pas pour autant affirmer qu’ils ont fondamentalement ébranlé cette institution.

Comme nous le verrons plus loin, l’anticommunisme attisé par Romulo Betancourt (1945-1948 et 1959-1964) puis la corruption à partir du premier gouvernement de Carlos Andres Pérez (1974-1979) permirent de répondre à toutes les réclamations éventuelles des militaires.

Cependant, l’expérience populiste commença à montrer ses limites lorsque se réduisirent les pétrodollars. C’est alors qu’apparut la véritable nature de l’armée et que se produisirent les mouvements étranges qui eurent lieu pendant la dernière étape de la présidence de Jaime Lusinchi (1984-1989) et les soulèvements militaires de 1992. On découvrit alors que c’étaient des facteurs exogènes, et non des raisons institutionnelles, qui expliquaient le calme des militaires. En effet, au Venezuela, il n’y a pas eu un processus d’accumulation historique institutionnelle, d’où l’impossibilité qu’il puisse avoir une tendance continuelle dans cette direction.

Dans ce domaine, le Venezuéla ne constitue pas une exception en Amérique latine. Après l’indépendance, tout le continent sud-américain fut dominé par des élites héritières du pouvoir de la péninsule Ibérique, d’origine espagnole ou portugaise.

Ces élites, dépourvues d’identité, prétendaient imiter les Européens, mais sans avoir les mêmes origines. Elles fondèrent des nations à partir de valeurs racistes qui se manifestèrent dès le départ par l’exclusion des autres groupes sociaux. Elles résolurent la question gouvernementale en copiant les systèmes juridiques du Vieux Continent mais sans les appliquer : c’est ainsi que les caudillos et les hauts fonctionnaires se partagèrent la scène du pouvoir.

Ils finirent par construire un miroir brisé parce que l’image qui s’y reflétait se décomposait. On peut affirmer que, au Venezuela, la « démocratie » des sociaux-démocrates (adecos) et des sociaux-chrétiens (copeyanos) s’est appuyée uniquement sur l’hypertrophie financière de l’État – et rien de plus.

Les spéculations sur les vertus du modèle électoral ne sont rien d’autre que des raisonnements creux parce que, si le Venezuela n’avait pas connu l’indigestion d’argent qu’a produite la vente du pétrole brut, ce serait un pays comme la Bolivie ou la Syrie durant les années 1960, avec des changements de gouvernement incessants. L’actuel premier magistrat (Hugo Chávez) tresse fréquemment des louanges aux militaires et ses critères de jugement sont éminemment militaristes. Sa vision du monde est structurée par une optique militaire et c’est pourquoi il préfère que des officiers administrent le Venezuela.

Les discours enflammés de l’époque du Pacte de Punto Fijo nous présentaient également l’armée comme un simple auxiliaire du pouvoir civil. À plusieurs reprises les défenseurs du Pacte de Punto Fijo insistèrent eux aussi sur les échecs des conspirations militaires, et leur position a pu paraître respectueuse des institutions, aux oreilles des Vénézuéliens. Cependant, cette position est en fait totalement idéologique. J’emploie ce terme dans son sens strict : il ne s’agit que d’une version trompeuse de la réalité imposée par les détenteurs du pouvoir. Il est faux de prétendre que l’armée se serait démocratisée – dans le meilleur des cas ceux qui tiennent ce genre de propos font preuve d’une ingénuité totale.

1 - L’armée actuelle n’est pas celle de Bolivar

Hugo Chávez essaie toujours d’identifier les administrateurs actuels de la violence étatique avec l’armée de Simón Bolivar. Même si l’on s’abstient de tout jugement critique envers les officiers qui dirigèrent le processus d’indépendance, qui expulsèrent les représentants de la Péninsule ibérique et qui fondèrent une nation caractérisée par toute une série d’aberrations intrinsèques, une telle comparaison et un tel jugement de valeur n’ont aucun sens.

En effet, les armées de la révolution indépendantiste, ou sécessionniste comme les appellent certains historiens, visaient à exporter le projet du Libertador. C’est ainsi qu’elles partirent de la République de la Colombie vers le sud, en occupant Quito et Guayaquil avant l’entrevue historique avec José de San Martín en 1830. Elles poursuivirent vers le Pérou où elles affrontèrent l’oligarchie vétuste de Lima ; elles réussirent à libérer le Haut-Pérou en créant une nouvelle nation, la Bolivie, où elles imposèrent toute une instrumentation juridico-politique comme en témoigne la première Constitution bolivienne. Par la suite, au Portete de Tarqui, le maréchal de Ayacucho arrêta et liquida l’invasion péruvienne au cours d’une brillante bataille [le 27 février 1829]. Jusqu’à ce moment-là on peut dire que cette armée eut un rôle émancipateur parce qu’en général ce qui se produisit ensuite a été surtout une longue série de génuflexions.

En effet, on a vu, lorsque les idées unificatrices de Simón Bolivar furent mises en pièces après sa mort, comment les dirigeants militaires s’approprièrent tous ces pays. Le mouvement de la Cosiata dirigé par Miguel Peña avec José Antonio Páez comme pointe de l’iceberg à Valencia, le coup d’État de Francisco de Paula Santander contre Rafaël Urdaneta à Bogota, l’irruption du général originaire de Puerto Cabello, Juan José Flores, en Équateur ; et les élites hispanisantes de Lima, tous ont démontré le peu de perspective historique des combattants de l’indépendance – par ailleurs fort courageux. Ils se répartirent littéralement chaque segment de la zone du nord-ouest de l’Amérique du Sud.

Il existe donc très peu de liens, voire aucun, entre les escadrons vénézuéliens qui combattirent sans relâche contre certains de leurs compatriotes et contre les Espagnols, entre 1811 et 1830, et l’actuelle armée vénézuélienne. Ce sont deux corps très différents parce qu’ils obéissent à des circonstances, des causes et des formations diverses.

L’armée libératrice (de Bolivar) a mis en place une organisation armée pour imposer un projet d’État naissant capable de rompre avec la Péninsule ibérique sur le plan politique, mais pas sur les autres plans. Quant à l’armée vénézuélienne actuelle, il s’agit d’une entité forgée avec la naissance du mouvement de Juan Vicente Gomez [à partir de 1910]. Le caudillo de la Mulera est celui qui a fondé l’État vénézuélien actuel en créant un pouvoir hautement centralisé, des forces armées totalement imprégnées par l’idéologie prussienne. Ces forces ont garanti la concentration du pouvoir et un système fiscal dirigé à partir de Caracas et la région septentrionale-côtière du pays. Et c’est de là que vient la structure militaire vénézuélienne du XXIe siècle.

2- Les débuts des forces armées contemporaines

L’armée vénézuélienne contemporaine est réellement née avec le processus centralisateur dirigé par Juan Vicente Gómez. Il y avait déjà eu un antécédent quand Cipriano Castro avait mis en échec, avec moins de la moitié de ses effectifs, le banquier José Manuel Matos à La Victoria en 1902. Dans son livre Época de Revolución en Venezuela, le général Alberto Müller Rojas juge que cet événement représente l’acte fondateur de l’armée actuelle : « Mais la professionnalisation des membres de ce qui se constitua comme une corporation, centrée sur l’entourage du caudillo andin et son successeur, le général Juan Vicente Gómez, a été un processus jusqu’à présent inachevé. ».

Juan Vicente Gomez, dit El Benemérito, après avoir asphyxié les mouvements et les caudillos régionaux (fédéraux), créa un État tout-puissant et pour cela consolida un système fiscal national, une administration publique rigide commandant à partir du centre du pays et évidemment, un appareil militaire compact.

Le chef de la Mulera (Juan Vicente Gomez) fit venir du Chili un officier prussien, Samuel Mc Gill. Celui-ci, appliquant ses critères intransigeants, forgea une armée à son image et à sa ressemblance. La genèse militaire contemporaine est très bien expliquée par le professeur Angel Ziem dans son fameux livre sur la formation de l’armée (2) et il la place à cette époque historique tout comme le fait Domingo Alberto Rangel. C’est le compère d’« El Cabito » [surnom de Cipriano Castro] qui enclenchera effectivement la genèse des forces armées vénézuéliennes contemporaines.

Cette organisation militaire améliora son caractère opérationnel sous les administrations de López Contreras [1936-1941] et Medina Angarita [1941-1946], héritiers de Juan Vicente Gómez bien que, profitant des ouvertures dictées par les circonstances, se soit organisée une véritable loge militaire qui fit échouer la gestion de Medina Angarita et, en alliance avec Action Démocratique, domina pendant la période 1945-1948. Ensuite les militaires se débarrassèrent du « parti du peuple » autoproclamé (Action Démocratique) pour administrer le pouvoir seuls, ce qu’ils obtinrent après la chute de Rómulo Gallegos, entre 1948 et le 23 janvier 1958.

La naissance de l’armée vénézuélienne est de nature réactionnaire parce qu’elle s’est produite sous les régimes de Cipriano Castro [1899-1904] ou de Juan Vicente Gómez, quel que soit l’angle d’analyse que l’on adopte. Elle constitue un outil élaboré pour soutenir le réseau des structures dominantes. Sa fonction est essentiellement celle-là, même si certains militaires prétendent être les « garants de la souveraineté nationale » à travers une « doctrine de la dissuasion ». Et même s’ils évoquent les « guerres asymétriques » ou celles de la « quatrième génération » (menées notamment par l’intermédiaire des médias, NdT) (1) auxquelles ils ne sont évidemment pas préparés.

Ce dernier type de confrontation émerge de l’absence de multipolarité militaire [à l’échelle internationale] et dans les pays où des secteurs militairement faibles peuvent se faire remarquer par la voie du terrorisme pour combattre celui de l’Etat. Le cas typique est celui de la destruction du World Trade Center à New York ainsi que la destruction partielle du Pentagone par un ennemi qui a le don d’ubiquité : le réseau fondamentaliste d’al Qaida.

3- Le Pacte de Punto Fijo et l’armée vénézuélienne

« Je n’approuve pas les salaires que gagnent les professeurs d’école primaire ; le jour où un instituteur gagnera plus qu’un général, alors le Mexique sera sauvé. »

Francisco « Pancho » Villa (lettre à Adolfo De La Huerta, président du Mexique)

Avec l’avènement du projet populiste du Pacte de Puntofijo, Rómulo Betancourt dut affronter les structures militaires héritées de la dictature de Perez Jimenez. Il était évident que l’organe de sécurité de l’État, la terrible Sécurité nationale, s’était dissous mais l’armée conçue par l’homme de Michelena [Perez Jimenez] n’avait pas fondamentalement changé, au point qu’un officier de son administration (qui présida le Cercle militaire et l’Institut national des sports), le contre-amiral Wolfgang Larrazábal, fut le personnage le plus important de la Junte militaire patriotique qui lui succéda.

Deux officiers supérieurs du régime qui venait d’être renversé, « El Turco » Casanova et Romero Villarte firent partie de cette Junte, mais le mouvement populaire réussit à les chasser pour les remplacer par Eugenio Mendoza et Blas Lamberti, représentants affichés du grand capital. Ceux-ci firent évidemment pression pour percevoir les créances (des capitalistes, NdT) contre l’État vénézuélien, créances impossibles à négocier sur les marchés internationaux à cause de la crise. Si la présence populaire fut assurée par le biais de la Junte patriotique dirigée par le légendaire Fabricio Ojeda, il n’y eut pas réellement de défaite des forces armées comme celles qu’elles subirent en Bolivie quand un puissant mouvement ouvrier mit en échec l’armée régulière en 1952.

Face à certains administrateurs de la violence étatique, partisans du « putschisme » traditionnel, et face à des actions violentes comme l’attentat de Los Próceres [contre le président Romulo Betancourt], le gouvernement d’union nationale COPEI-AD (sociaux-chrétiens et sociaux-démocrates) devait prendre des initiatives. Les chefs militaires réactionnaires de l’époque ne voyaient pas d’un bon œil la coalition du Club Caraïbes (originellement formé par Pepe Figueres au Costa Rica, Muñoz Marin à Porto Rico, Prío Socarrás à Cuba, Víctor Raúl Haya de la Torre au Pérou et le « Napoléon de Guatire » – Romulo Betancourt – au Venezuéla), mais leur haine contre le gauchisme, le socialisme, le communisme et autres idéologies semblables, était infiniment plus grande. Il ne faut jamais oublier que tous ces officiers avaient été formés aux Etats-Unis.

Romulo Betancourt commença donc à diffuser un discours de type maccarthyste afin de regrouper autour de lui le noyau des « putschistes ». Il provoqua la gauche, représentée par le Parti communiste vénézuélien et les secteurs radicaux d’Action Démocratique et de l’Union républicaine démocratique. Le mitraillage d’une manifestation de chômeurs sur la Plaza Concordia fut la première étape de ce plan. La gauche vénézuélienne a été toujours très dépendante des oukazes des centres de pouvoir internationaux du bloc socialiste et spécialement de l’Union soviétique.

Le « browderisme » (3) eut un effet d’étouffoir pour les communistes dans toute l’Amérique latine et favorisa l’essor de la social-démocratie, puisque l’union antifasciste [de l’URSS] avec les Alliés des PC poussa les PC à éviter les conflits avec les PS et à retarder la réalisation de leurs propres projets.

Évidemment, le Département d’État et le Pentagone s’empressèrent de soutenir le projet de Romulo Gallegos. Ainsi, l’École des Amériques, centre de tortures très spécialisé, forma beaucoup d’officiers dont les « talents » dans ce domaine furent utilisés sur les différents théâtres d’opérations, ce qui se traduisit par un nombre élevé de personnes torturées, « disparues », arrêtées illégalement et assassinées. Les camps de concentration de l’Isla de Burro ou de Tacarigua sur le lac de Valencia (camp ironiquement appelé Rafaël Caldera [du nom du dirigeant et président social-démocrate]), ceux de Cachipo, Cogollar et d’autres qui échappent à ma mémoire, ont servi de terrains d’apprentissage pour ces méthodes.

La confrontation n’occasionna pas beaucoup de pertes parce que les petits groupes d’avant-garde – le « Triangle Noir », le FUL (Front uni de libération) et le Directoire Révolutionnaire Vénézuélien ou Direve – s’empressèrent de se rendre dans les montagnes pour rééditer l’expérience de la Sierra Maestra. Le Parti communiste vénézuélien (PCV), le MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire) et certains secteurs de l’Union républicaine démocratique dirigés par Fabricio Ojeda, prirent ensuite le chemin de la lutte armée rurale dans un pays éminemment urbain. La défaite était prévisible, mais le projet populiste utilisa la conjoncture pour intégrer à sa coalition le facteur de pouvoir le plus important, celui des armes. Les partisans du Pacte de Punto Fijo réussirent ainsi à agréger les militaires à leur modèle.

Il nous faut ici nous arrêter un moment pour commenter les insurrections de 1962 connues sous le nom de « Carupanazo » et de « Porteñazo », et qui se produisirent dans les villes de Carúpano et de Puerto Cabello, respectivement le 4 mai et le 2 juin de cette année. Elles furent organisées par un groupe de l’appareil militaire du Parti communiste vénézuélien et du secteur militaire du MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire) dans deux centres de la marine et de l’armée de terre. Les deux actions se terminèrent par un échec et affaiblirent fortement la gauche au sein de l’armée. Ces actions ne furent pas coordonnées avec les guérillas et, isolées, elles ne pouvaient qu’être vaincues.

Ces deux soulèvements se produisirent sous le gouvernement du social-démocrate Rómulo Betancourt [1945-1848], quatre ans à peine après la chute du dictateur Perez Jimenez et la consolidation du modèle populiste instauré à partir du Pacte de Punto Fijo entre les chefs des trois formations politiques [AD, COPEI et URD] qui étaient revenus d’exil et dont les objectifs étaient transparents.

Le dirigeant du Guatire, Romulo Betancourt, avait formé un gouvernement de coalition de son parti, Action Démocratique (social-démocrate) avec le COPEI (chrétiens sociaux) et l’Union républicaine démocratique. Il doubla le budget pour que l’État assume le fardeau qui pesait sur l’économie nationale : la clientèle des partis qui gravitait autour du secteur public pour obtenir des charges, des contrats et des parcelles de pouvoir.

Toutefois, en matière militaire, il devait affronter un grave problème. Malgré le renversement du dictateur Pérez Jiménez l’appareil militaire continuait à exercer un pouvoir sur le gouvernement. Quelques officiers qui avaient étroitement collaboré avec la dictature furent purgés de l’administration mais on entendait le bruit des sabres dans la classe militaire. Plusieurs événements comme la mutinerie de La Planicie [1958] et la prise de San Cristóbal par le général Castro León [1959], le « Barcelonazo » [1961] et l’attentat de Los Próceres [contre Romulo Betancourt le 24 juin 1960], révélèrent les problèmes posés par les militaires.

En outre, il fallait tenir compte d’un facteur international significatif pour l’armée. Les régimes au pouvoir en Amérique latine à cette époque étaient essentiellement dominés par les casernes. Odría au Pérou, Somoza au Nicaragua, Batista à Cuba, Stroessner au Paraguay, Duvalier à Haïti, Trujillo en République dominicaine, les forces de gendarmerie en Argentine, au Guatémala et dans d’autres pays d’Amérique centrale et les Caraïbes, étaient dirigées par des officiers et des sous-officiers appartenant à l’armée.

Romulo Betancourt avait fixé une orientation politique très nette dans le cadre des confrontations de la guerre froide. Il avait ouvertement pris le parti des Etats-Unis et son amitié avec l’emblématique gouverneur de Puerto Rico, Muñoz Marin, ne pouvait que conforter ce choix. Pour consolider sa position politique, il avait besoin du soutien des forces armées et il l’obtint en utilisant la peur du communisme et le chantage au péril rouge.

Pour concrétiser son projet, il provoqua la gauche afin qu’elle se lance dans la rébellion. La manœuvre réussit facilement, vu le manque d’idées des forces révolutionnaires, qui tombèrent dans le piège et se réfugièrent dans les montagnes pour rééditer l’exploit de la Sierra Maestra. Cette action poussa les militaires, généralement fascistes ou de droite, à serrer les rangs et à se regrouper tous, comme un seul homme, derrière le président.

Avec les guérillas du Parti communiste vénézuélien, du MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire), de secteurs de l’Union républicaine démocratique et de groupes indépendants, Rómulo Betancourt résolut deux difficultés auxquelles devait faire face son gouvernement. D’une part, il obtint l’appui inconditionnel des militaires face au péril communiste ; d’autre part, il démontra son audace et ses capacités politiques au président John F. Kennedy en se révélant un allié absolument fiable dans le conflit Est-Ouest.

Cependant, quelques officiers défendaient des positions idéologiques différentes de la majorité des cadres militaires, grâce au travail des organisations de gauche à l’intérieur des forces armées. La gauche avait quelques officieurs qui jouissaient d’un certain prestige et, poussés par le désespoir, ceux-ci décidèrent d’organiser un putsch. Le lieutenant-colonel Jesús Molina Villegas, le commandant Vegas Castejón et le lieutenant Fleming Mendoza furent entre autres, les porte-drapeaux de la mutinerie de Carúpano. Mis en échec par les forces loyalistes, ils furent arrêtés et emprisonnés avec les civils Eloy Torres et Simón Sáez Mérida.

Moins d’un mois plus tard, Puerto Cabello, la ville où la Première République s’était effondrée, fut le théâtre d’une autre tentative importante de renverser le régime. Le capitaine de navire Manuel Ponte Rodriguez, le capitaine de frégate Pedro Medina Silva et le capitaine de corvette Víctor Hugo Morales constituèrent la direction du soulèvement qui disposa de l’appui des lycéens et du peuple en général. Les bombardements opérés par les forces aériennes et le fait que le détachement local de la Garde nationale de Puerto Cabello décida de se retirer de la conspiration furent les deux facteurs déterminants qui expliquent la défaite des insurgés.

L’existence de petites fractions de gauche dans l’armée et ces deux insurrections ne signifient nullement que l’armée vénézuélienne ne soit pas une entité au service des intérêts transnationaux. Pendant le début du régime populiste, les militaires s’alignèrent de façon inconditionnelle sur les Etats-Unis. Et par la suite ils ont continué à maintenir la même attitude, comme tente de le montrer cet article.

Il vaut la peine de signaler ici la conception que défendait le chef d’Action Démocratique, originaire de la ville de Guatire, Romulo Betancourt : il envisageait en effet un système politique, économique et social, la Pentarchie, dont nous parlerons plus loin, et qui repose sur cinq facteurs de pouvoir [les partis, l’armée, l’Eglise, les syndicats et le patronat]. Dans le domaine politique Bettancourt crut toujours en l’alternance entre les deux partis ayant des objectifs clientélistes, Action Démocratique (les sociaux-démocrates) et COPEI (les sociaux-chrétiens), bien que d’autres groupes aient servi de bouche-trous comme l’Union républicaine démocratique, le FND (Front national démocratique) et le FDP (Front démocratique populaire), puis plus tard le MEP (Mouvement populaire) et le Mouvement d’action pour le socialisme (MAS).

Dans le domaine religieux, le haut clergé constitua l’axe de la représentation catholique qui pesa, par sa voix et par son vote, dans les décisions du petit comité dirigeant. Fedecámaras représenta le patronat, et la Confédération des travailleurs vénézuéliens (CTV), la centrale syndicale chargée de retenir et d’encadrer la classe ouvrière. Et pour parachever le modèle de Romulo Betancourt, il y eut l’armée qu’il informa de ses orientations les plus importantes.

Betancourt considérait que les militaires constituaient un soutien essentiel dans un pays dépourvu de tradition démocratique et ayant eu une trajectoire particulièrement mouvementée. Il réussit ainsi à neutraliser les groupes de droite qui dominaient l’armée dans les années 1950 et, avec la menace fantasmatique du communisme, il les amena à se rallier à lui pour défendre son nouveau schéma de domination. La défaite de l’insurrection des guérilleros lui permit d’intégrer les militaires dans son modèle politique. Sur ce plan il fut toujours soutenu par le Pentagone. Il bénéficia aussi de l’afflux des pétrodollars qui jouèrent un rôle déterminant, notamment grâce à son disciple Carlos Andres Pérez. Cette situation lui permit non seulement de briser les conflits sociaux mais d’endormir les officiers de l’armée.

4- De l’inutilité de l’« alliance civico-militaire »

Il est vrai qu’au départ les communistes essayèrent d’infiltrer les forces armées et qu’ensuite le groupe Ruptura [dirigé par Douglas Bravo dans les années 1970 et 1980] poursuivit la même orientation : ces deux tendances défendirent la thèse d’une alliance entre les civils et les militaires, avec un apparent succès. Néanmoins, si l’on observe le comportement des officiers qui se sont mis au service du régime chaviste, on constate qu’il n’existe aucune différence avec l’attitude des militaires qui ont soutenu auparavant le pacte de Punto Fijo. Ce qui dément les bienfaits d’une concertation politique avec l’armée.

Les victoires remportées contre la gauche après quelques escarmouches épuisèrent l’efficacité de l’argument de la menace communiste pour les militaires. Il fallait donc formuler un nouveau modèle pour les maintenir tranquilles. La prospérité pétrolière après l’embargo arabe de 1973 en fournit l’occasion. La corruption permit de calmer ce secteur de la société vénézuélienne. Et la Commission de la Défense du Sénat, autorisée par la Constitution à promouvoir les officiers ayant au moins le grade de colonel et de capitaine de navire, compléta cette politique. Cette commission étant dominée par les sociaux-démocrates d’Action démocratique et les sociaux-chrétiens de COPEI, les deux partis décidèrent évidemment des promotions selon des critères politiques, ce qui leur permit de manier les ressorts du pouvoir.

L’effondrement du prix du brut entraîna la crise du clientélisme vénézuélien et la chute du projet de la polyarchie. Cette circonstance influença aussi la conduite des forces armées qui furent affectées par un malaise ostensible. Mais auparavant les militaires se livrèrent à un génocide effroyable le 27 février 1989. Seize ans plus tard, ils continuent à bénéficier de l’impunité et l’on ignore encore ce qui est arrivé à de nombreuses personnes assassinées de la manière la plus barbare. La première grande insurrection contre la mondialisation a été noyée dans le sang.

Une dépêche de l’agence United Press International (UPI), a qualifié les émeutes vénézuéliennes de février 1989 de « baiser de la mort » du Fonds monétaire international. Un dirigeant politique aujourd’hui décédé, sorte d’oracle du populisme national, a repris cette expression pour décrire les terribles événements survenus pendant les derniers jours de février et les premiers jours de mars 1989.

Les causes de cet événement sanglant sont nombreuses. Il faut commencer par indiquer que la violence tangible, directe et immédiate, n’a pas souvent été présente à une grande échelle pendant le XXe siècle au Venezuéla, excepté quelques conflits isolés ou éphémères. Ainsi, au début du XXe siècle, le pays a connu quelques affrontements significatifs comme la bataille de La Victoria, durant laquelle 9 000 soldats gouvernementaux écrasèrent environ 16 000 insurgés [en 1902]. Après le renversement d’« El Cabito » [alias Cipriano Castro], Juan Vicente Gómez se chargea de chasser les caudillos régionaux pour créer un État national unifié et solidement vertébré. Cependant, cette unification signifia la création d’un État puissant et la liquidation des autonomies régionales qui avaient un long enracinement historique.

À la dictature de Juan Vicente Gomez, succéda un gouvernement dirigé par le général Eleazar López Contreras, qui utilisa la violence comme un dispositif de maintien de l’ordre et créa une administration qui prépara la transition vers d’autres formes politiques. Isaías Medina Angarita incarna une gestion tranquille mais les putchistes qui le renversèrent employèrent des méthodes arbitraires après avoir déposé le président Rómulo Gallegos et écarté les sociaux-démocrates d’Action Démocratique.

Entre 1948 et le 23 janvier 1958, les secteurs militaires dirigeants du Venezuéla eurent recours à la répression, à la torture et à l’intoxication de l’opinion publique. Ils se fondèrent sur l’emploi de la force et bénéficièrent de l’appui des Etats-Unis, puisque leur politique était en harmonie avec leurs intérêts durant la guerre froide.

Quelques réactions violentes se produisirent dans les rues, mais elles furent rapidement contrôlées par les cadres traditionnels des partis qui n’engagèrent pas de lutte contre le gouvernement de facto [des militaires]. Rómulo Betancourt, Rafael Caldera et Jóvito Villalba, les principaux dirigeants d’Action Démocratique (sociale-démocrate), de COPEI (sociaux chrétiens) et de l’Union républicaine démocratique, tombèrent d’accord durant leur exil à New York pour instituer un modèle politique fondé sur le populisme et la collaboration des facteurs de pouvoir. Ils reçurent la bénédiction des Etats-Unis parce que les trois partis voulaient que le Venezuela soutienne l’Occident dans le conflit de la guerre froide.

Des groupes d’avant-garde se rendirent dans les montagnes pour imiter l’exemple cubain. Le Parti communiste vénézuélien, le MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire) et des secteurs de l’Union républicaine démocratique se lancèrent dans une lutte armée rurale. Poussée par l’immédiatisme, la gauche tomba dans le piège de Betancourt et fut battue. Pendant des années on assista à une sorte de guerre de positions et à des escarmouches entre l’armée et une avant-garde ne bénéficiant d’aucun soutien des masses.

L’influence d’Action Démocratique (sociale-démocrate) se poursuivit avec Raúl Leoni, qui utilisa la même dose d’oppression et de violence léthale, comme dans le triste cas du professeur Alberto Lovera, des frères Pasquier (deux militants du Mouvement d’action pour le socialisme assassinés en 1965, NPNF), de Donato Carmona et de beaucoup d’autres « disparus ». La lâcheté du ministre de l’Intérieur, Gonzalo Barrios, se manifesta de la façon la plus évidente lorsque, interviewé par Miguel Otero Silva dans le quotidien El Nacional, il osa déclarer que les camarades de Lovera étaient responsables de sa mort !

Le premier gouvernement du social-démocrate Rafael Caldera [1969-1974] réprima violemment le mouvement étudiant et viola les droits humains, comme en témoignent les cas de Carlos Bello, Luis Hernández, José Uribe et de beaucoup d’autres jeunes qui furent tués dans la rue par les forces de répression de l’Etat, qui changèrent alors de nom (la Digepol fut remplacée par la Disip, et la SIFA devint la DIM).

Les régimes des sociaux-démocrates Carlos Andres Pérez (1974-1979) et Luis Herrera Campins (1979-1984), connurent une immense prospérité fiscale, garantissant donc la tranquillité sociale par la neutralisation des conflits grâce à des ressources considérables. La nouvelle classe politique émergente, née à la faveur de la corruption, opéra une énorme ponction sur le budget public.

Le social-démocrate Jaime Lusinchi assura ensuite le pouvoir (1984- 1989) son administration signa des accords de refinancement (de la dette) avec la Banque mondiale dans des conditions très défavorables au pays et mena une politique économique d’expansion de la demande sociale accompagnée d’une inflation relativement haute (40 % en 1987 et 356 % en 1988).

Le social-démocrate Carlos Andres Pérez (dirigeant d’Action Démocratique) gagna une seconde fois les élections présidentielles le 4 décembre 1988 grâce à son charisme personnel. Le peuple vénézuélien aspirait à une solution messianique et magique de la situation et il crut que la prospérité de 1974 reviendrait sous la direction de ce personnage qui avait su profiter de l’embargo pétrolier arabe de 1973. Mais le social-démocrate de Clarines (Jaime Lusinchi) avait ruiné le pays : le Venezuela ne disposait plus de réserves opérationnelles. Le pays ne réussissait qu’à payer un montant dérisoire de l’amortissement de la dette externe et connaissait une situation inflationniste.

Devant ce tableau désastreux, Carlos Andres Pérez aurait pu récupérer la vaste dette du secteur privé envers l’État à travers l’impôt sur le revenu, taxer la sortie de devises, fortifier les salaires et la consommation, entreprendre une réforme fiscale progressive et proportionnelle, et imposer des mesures protectionnistes. Mais il fit tout le contraire : il alla voir les créanciers du pays et refinança à nouveau la dette. Plus grave encore, il adopta des mesures [d’austérité] néo-libérales et suivit les « recettes » des institutions internationales.

Le caudillo de Rubio (Carlos Andres Pérez) préféra pactiser avec les groupes économiques nationaux exportateurs, ceux qui avaient un excédent à placer, vu l’insuffisance du marché intérieur vénézuélien. En annonçant la liste des membres de son cabinet, l’ancien secrétaire de Rómulo Betancourt présenta surtout des yuppies de l’IESA [Institut d’Etudes Supérieures de l’Administration, université privée] et des personnalités patronales : Moisés Naijm (Développement), Fanny Bello (Agriculture), Gustavo Rossen (Éducation), Pedro Tinoco (Banque centrale du Venezuéla) et Reynaldo Figueredo (secrétariat de la Présidence), tous liés à ces milieux patronaux.

Le 2 février 1989, il prit possession de sa charge au cours d’une cérémonie organisée dans la salle Rios Reyna du complexe Teresa Carreño. Ce fut un spectacle fastueux, ostentatoire et vulgaire, auquel assistèrent une brochette hétéroclite de personnalités : Fidel Castro, Dedmont Hoyte, Daniel Ortega, Oscar Arias, Virgilio Barco, Willy Brandt, Alan García et même des chefs d’État d’Océanie. Ce prologue servit à dissimuler la prise de décisions qui allait suivre.

Le président Carlos Andres Pérez présenta son plan : augmentation des services collectifs (électricité, eau, téléphone, essence, etc.), unification des taux de change à un taux fluctuant en accord avec le rapport entre l’offre et la demande, augmentations salariales pour les travailleurs du secteur public sans embauche collective, privatisation d’entreprises publiques et élimination de subventions dans différents secteurs de l’économie. C’étaient des mesures très semblables à celles prises par le président Hugo Chávez le 12 février 2002 quand il dévalua fortement la monnaie vénézuélienne, le bolivar. Le peuple les surnomma le « paquetazo » (le grand paquet), « les recettes » ou « l’électrochoc ».

L’application de ces mesures visait à prendre un virage radical pour améliorer la santé économique de la nation, en conservant toujours la même structure sociale et en cherchant à obtenir une plus grande rentabilité du capital. Peu importait au gouvernement le coût humain de ce paquetazo, ce n’était pas son problème.

La nouvelle dimension planétaire du pouvoir politique confère à l’économie des buts qui n’ont aucun rapport avec l’amélioration de la qualité de vie des hommes et des femmes. Aujourd’hui, la compétitivité, la rentabilité du capital et le fait que le travail soit dépouillé de tout facteur humain entretiennent et reproduisent la logique d’un mouvement productif et commercial indépendant du sujet de l’histoire.

Il y avait déjà eu des précédents internationaux en matière de restrictions graves pour sauver les créances de la Banque mondiale. Le modus operandi avait été mis au point à partir de la crise mexicaine de 1982. Comme on pouvait difficilement imposer un embargo économique contre les États nationaux endettés du tiers monde, il était préférable, et moins coûteux, de faire jouer dans ces pays l’intervention économique des organismes de Bretton Woods : la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.

La révolte du « Caracazo » se déroula du 27 février aux premiers jours de mars 1989. Carlos Andres Pérez et ses technocrates lancèrent un ensemble de décisions nuisibles qui provoquèrent, moins d’un mois après la prise de fonctions présidentielles, une réponse ferme des Vénézuéliens face à des décisions qui ne pouvaient qu’aggraver leur situation. Tout était mis en place pour faire peser le lourd fardeau de l’intervention économique des institutions internationales sur les épaules des classes économiques les plus faibles de la pyramide sociale.

La révolte du « Caracazo » fut précédée par quelques signes annonciateurs sur le plan interne. Le 2 février 1989, le président Carlos Andres Pérez organisa une réunion fastueuse pour son intronisation. Fidel Castro, par sa personnalité haute en couleurs, fit passer à l’arrière-plan la présence de tous les autres chefs d’État présents, y compris de hauts dignataires espagnols et américains. La droite maccarthyste vénézuélienne, représentée à l’occasion par le groupe Cisneros, lança d’abord de violentes attaques contre le président cubain, puis vanta l’intérêt commercial et politique de sa venue au Venezuela.

Le Diario de Caracas, le même jour, fit sa une sur le « mariage de l’année », entre deux personnes appartenant à des groupes monopolistes nationaux. On ne pouvait mieux souligner l’existence de deux mondes aussi éloignés dans le pays.

Le samedi 25 février 1989 on put voir un spectacle kafkaïen dans les stations-service : de longues files d’automobilistes qui remplissaient leurs réservoirs d’essence, profitant du dernier jour avant la hausse. En même temps n’était-il pas absurde d’acquérir un bien inéluctablement voué à augmenter ? Cela illustrait bien la conduite magique et irrationnelle des Vénézuéliens quand ils cherchent une solution à leurs difficultés.

La hausse du combustible était une des premières mesures imposées par le Fonds monétaire international. Cette augmentation entraîna automatiquement une hausse des tarifs des transports publics. Mais les gouvernants ne s’attendaient pas à une réaction du peuple, qui, d’une façon étonnante et unique, avait toujours supporté les humiliations et les vexations. Depuis les débuts du modèle populiste, de l’augmentation des dépenses publiques et de la triste diminution concomitante du salaire des fonctionnaires durant le quinquennat de Rómulo Betancourt (1958-1964), jusqu’à « l’électrochoc » de Carlos Andres Pérez en 1989, pendant toute cette période où la morale de la république avait été piétinée, la Pentarchie n’avait jamais imaginé une seconde que le peuple vénézuélien fût capable de réagir. Les élites dirigeantes ne tenaient aucun compte de ce qui s’était produit dans les autres pays d’Amérique latine où l’on avait appliqué la recette du FMI.

Le lundi 27 février 1989 semblait devoir être une journée comme les autres. Cependant, à Guarenas, une ville-dortoir proche de la capitale, des incidents graves éclatèrent à cause de l’augmentation disproportionnée du prix des transports vers Caracas. C’est à peine si la « sultane de l’Avila » [l’un des surnoms du président Carlos Andres Pérez] s’émut des troubles habituels qui se produisirent à la fin de la matinée à l’Université centrale du Venezuéla. Mais l’après-midi fut différent. Les automobilistes et le peuple en général prirent possession des rues en érigeant des barricades. La révolte culmina par des pillages dans toutes sortes de magasins, avec la participation de la classe moyenne et la complicité de la Police métropolitaine. La terreur, le désordre et le chaos régnaient. Une masse sans organisation, sans objectifs ni avant-garde, secoua l’ordre établi. En fait, le « Caracazo » reproduisait ce qui s’était déjà produit au Brésil et en République dominicaine.

Les élites avaient commis une grave erreur. La Confédération des travailleurs vénézuéliens ne voulut pas exercer de pressions sur le gouvernement ; Fedecámaras (organisation patronale vénézuélienne) était satisfaite des accords internationaux et de sa participation importante au gouvernement récemment formé ; les services secrets de l’armée n’avaient pas prévu l’émeute populaire ; les sociaux-démocrates d’Action Démocratique restèrent prostrés et furent complices de l’exécutif. L’opposition était trop occupée par le partage des postes au profit de sa clientèle (les sociaux-chrétiens de COPEI, le Mouvement d’action pour le socialisme et la Nouvelle Génération Démocratique étaient en train de négocier à propos des présidences des commissions parlementaires et autres sinécures nécessaires pour rassasier leur faim [de pouvoir]).

Le mardi 28 février 1989, la capitale était méconnaissable. Elle semblait avoir été dévastée par les affrontements ; certains endroits rappelaient Beyrouth au pire moment de la guerre civile libanaise. Et l’armée patrouillait dans les rues. Mais les troubles, les pillages et les destructions continuèrent, débordant les militaires.

Même si les marmites des gens du peuple étaient souvent vides, c’était surtout la bouilloire de leur colère qui avait explosé. Trop de choses pesaient sur son couvercle et maintenant elle avait atteint le point d’ébullition. De façon irrationnelle, le peuple se fit justice lui-même. La petite-bourgeoisie commença rapidement à s’inquiéter et à prendre ses distances avec les « marginaux », tandis que le lumpen faisait des siennes et s’attaquait aux tout petits commerçants.

Tout le monde connaît le dénouement de ce mouvement spontané provoqué par la hausse des prix de l’essence et des transports collectifs. Il s’agit du génocide le plus important jamais commis dans l’histoire du pays. Les organisations internationales de défense des droits humains estiment que plus 3 000 personnes furent assassinées, malgré le cynisme des chiffres officiels qui dépassent à peine les trois cents.

Cependant, le plus triste est que ce massacre est resté impuni jusqu’à ce jour. En effet, la Cour interaméricaine des droits humains a condamné l’État vénézuélien à verser une indemnisation financière et à prendre une série de mesures pour sanctionner pénalement les responsables, purger les forces de répression afin d’éviter un nouveau massacre et prendre les mesures nécessaires pour qu’une situation semblable ne se reproduise plus.

Seize ans après ces événements infâmes, les responsables matériels et intellectuels des morts, des blessés et des disparus du « Caracazo » n’ont toujours pas été condamnés. Les procès sont paralysés et l’enquête n’a pas avancé. Les forces de répression sont restées intactes et on n’a rien fait pour qu’un tel massacre ne se reproduise plus jamais.

Les événements du 11 avril 2002 [le dernier coup d’Etat manqué contre Hugo Chavez] ont démontré cette assertion.

L’État se réjouit d’avoir négocié le paiement des indemnisations. Mais il se passe la même chose qu’après le massacre d’El Amparo, à la suite duquel la Cour interaméricaine des droits humains a ordonné à l’Etat vénézuélien de payer des dommages et intérêts aux familles des victimes, de sanctionner les responsables de la tuerie et de réformer ce dinosaure juridique que constitue le Code de justice militaire, qui viole le droit de la défense et le processus nécessaire [à la manifestation de la vérité]. Si des dommages et intérêts ont bien été payés aux victimes, les autres décisions sont restées lettre morte.

Le Cofavic (Comité des familles des victimes du 28 février 1989), organisation née après le « sacudón » [autre nom pour le Caracazo], insiste pour que l’Etat exécute la décision de la Cour interaméricaine des droits humains mais en vain : l’État refuse catégoriquement d’appliquer la sentence. Cette attitude n’a pas été seulement celle des administrations de Carlos Andres Pérez [social-démocrate], Ramón J. Velásquez [ ] et Rafaël Caldera [social-démocrate]. C’est aussi celle de l’actuel gouvernement d’Hugo Chavez qui a fait bien peu de démarches pour que les auteurs du génocide soient condamnés, étant donné que ce sont les policiers, les membres des services secrets et les administrateurs de la violence d’État qui ont été les agents actifs de ce massacre.

Certains prétendent innocemment que ce n’est pas un gouvernement déterminé qui serait l’auteur du crime mais la structure de pouvoir existante. On a entendu (et on entend) cet argument dans toute l’Amérique latine, continent qui a connu ce type d’atteintes aux droits humains. En Colombie, l’Etat prétend combattre la guérilla et le trafic de drogues ; au Guatemala, le gouvernement affirmait lutter contre une insurrection de guérilleros ; en Argentine, les militaires et la Triple A se sont livrés à des exécutions ; au Salvador, ce furent les escadrons de la mort du commandant Robert D’Aubuisson ; au Chili, il y eut Pinochet et ses « caravanes » de la mort ; en Uruguay, la répression fut orchestrée par l’armée ; au Pérou, Fujimori prit prétexte du combat contre le Sentier Lumineux ; et le massacre le plus emblématique, celui de la Place des Trois-Cultures, au Mexique, eut lieu [le 2 octobre 1968] sous la dictature parfaite du Parti révolutionnaire institutionnel.

Au Venezuela, les droits humains ont toujours été violés. Jusqu’à une période récente, l’École des Amériques a été un institut pédagogique parfait pour que les militaires vénézuéliens apprennent les techniques de persécution sur leurs théâtres d’opérations. Et cela s’est traduit au Venezuela par les massacres de Yumare, Cantaura et El Amparo, et ceux de l’actuelle administration Chavez à Puente Llaguno [où des chavistes – pour se défendre, paraît-il – tirèrent sur une manifestation d’opposants lors du coup d’Etat de 2002, et où les policiers de la Police métropolitaine anti-Chavez ripostèrent, NPNF] et dans l’Etat de Vargas [après les inondations de décembre 1999]. Tous ont un dénominateur commun : ces crimes sont restés impunis.

Le massacre d’El Amparo n’est que l’une des nombreuses violations des droits humains commises par les militaires et les policiers vénézuéliens. Malgré le verdict de la Cour interaméricaine des droits humains qui a ordonné à l’Etat de verser des indemnités aux familles des victimes, la décision n’a été qu’à moitié appliquée et aucune responsabilité pénale n’a été fixée pour les responsables de cette tragédie. La Cour interaméricaine des droits humains a aussi ordonné une réforme du Code de justice militaire parce que ce code porte atteinte aux droits de la défense, mais rien n’a été fait à ce sujet. L’histoire vénézuélienne contemporaine a connu plusieurs tueries comme celles de Cantaura et de Yumare, qui n’ont jamais été sanctionnées.

Un autre argument des défenseurs de l’« union civico-militaire » reprend en fait la vieille thèse du Département d’État américain, qui voulait liquider les armées latino-américaines. Il s’agit d’imiter l’expérience du Costa Rica en vue de créer une seule entité chargée de maintenir l’ordre intérieur (la Garde civile), pour combattre la criminalité et les insurrections. Il est évident qu’une telle situation conviendrait aux Etats-Unis et l’histoire des forces armées latino-américaines a montré qu’elles ont toujours suivi les intérêts des Etats-Unis et qu’elles ont été formées par les académies militaires américaines. Les courants de type « nassérien » n’ont guère eu de succès dans notre région. Velasco Alvarado, Omar Torrijos, Juan José Torres et compagnie, n’ont représenté que des expériences relativement éphémères.

Quoi qu’il en soit, dans le passé récent, l’armée vénézuélienne a toujours joué un rôle de police, de force contre-insurrectionnelle et de gardienne de l’ordre public. Il n’est pas nécessaire que les Américains veuillent l’éliminer, ou la transformer en un larbin soumis, pour percevoir clairement les intentions du Département d’État vis-à-vis des militaires.

Il faut donc s’interroger sur l’utilité réelle de cette fameuse « union civico-militaire » dans le Venezuéla contemporain. La première manifestation de cette union a commencé le 23 janvier 1958 et a conduit à la création d’un modèle politique pentarchique, qui a escamoté les droits démocratiques, la démocratie représentative ou formelle. Les insurrections de l’année 1992 [le coup d’Etat manqué de Chavez] n’ont pas véritablement uni les deux secteurs parce que la direction est restée exclusivement entre les mains des officiers. Les plans de Kléber Ramirez (dirigeant de Ruptura incorporé au courant chaviste comme conseiller des officiers insurgés) ne furent pas pris en compte et l’organisation des deux soulèvements fut strictement militaire.

On a pu observer un autre échantillon des liens entre militaires et civils au sein du gouvernement chaviste où les hauts cadres de l’exécutif sont des militaires. La combinaison entre les deux expériences historiques (celle du pacte de Punto Fijo et celle du chavisme), a été pour le moins néfaste. En fait, la thèse de l’union civico-militaire a servi à sauver la structure de domination vénézuélienne une fois les formes de domination antérieures épuisées. L’expérience de Pérez Jiménez (1952-1958) tout d’abord, puis l’expérience clientéliste ont lamentablement échoué, et il fallait donc les remplacer. L’union civico-militaire apparut miraculeusement pour maintenir la catastrophe nationale.

Comme les partis politiques souffraient d’un profond discrédit, Chávez s’est peu servi de ces organisations. Il les a utilisées pour les élections et les mobilisations de rue avec le Mouvement Cinquième République et la fédération des groupes qui constituaient le Pôle Patriotique. Il a attaqué la Confédération des travailleurs vénézuéliens mais il lui a permis de subsister car il n’a jamais cherché à faire appliquer l’un des rares décrets de la Constituante bolivarienne qui avaient un sens, celui qui concernait les enquêtes sur les biens des dirigeants syndicaux. Fedecámaras [organisation patronale] s’oppose à Chavez mais ne représente pas les chefs d’entreprise les plus importants en raison de la mondialisation. Le président critique violemment la hiérarchie catholique quand cela lui convient. Il lui est arrivé d’appeler l’évêque Baltazar Porras un « adeco [membre d’Action Démocratique] en soutane », mais quand il a eu besoin de lui, le 11 avril 2002, il lui a demandé pardon et l’a appelé pour qu’il vienne participer au négociations du fort Tiuna [où Chavez fut enfermé lors du coup d’Etat]. De toute manière, l’Eglise catholique a perdu beaucoup de sa force en tant que pilier du pouvoir.

L’armée, en particulier selon la Constitution, est le pilier du schéma politique de Chavez. Ce schéma est fidèle au triangle conçu par le sociologue péroniste Norberto Ceresole et qui repose sur trois éléments : le Chef, l’Armée et le Peuple, ce dernier étant bien sûr compris comme une masse amorphe. Cette organisation armée répond aux intérêts des Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard si l’on entend les officiers de la Plaza Altamira parler de « castrocommunisme » et s’ils emploient d’autres termes provenant du vieux lexique de la confrontation Est-Ouest. Même s’il est évident que l’armée n’est pas une caste, elle se place au-dessus du reste de la société. Avec l’avènement du lieutenant-colonel Hugo Chavez, les militaires ont acquis désormais une plus grande importance et c’est pourquoi ils occupent des postes élevés dans l’administration.

5- Le 11 avril 2002

Un débat s’est engagé pour savoir si le grand bouleversement qui a eu lieu le 11 avril 2002 a été un coup d’Etat, une vacance du pouvoir ou une conspiration multiple. Nous n’allons pas transformer l’interprétation de ces événements en un problème sémantique. Quel que soit l’angle d’analyse choisi, on arrive à une seule conclusion : Chavez a été renversé, et il n’a opposé aucune résistance puisqu’il s’est rendu sans conditions quand il a été menacé d’être bombardé. Il est arrivé au fort de Tiuna et les officiers qui y étaient cantonnés ont certainement été surpris par sa passivité.

Une énorme manifestation de gens qui s’étaient au départ réunis près du siège de l’entreprise pétrolière PDVSA dans le quartier de Chuao, à Caracas, se dirigea vers le palais présidentiel de Miraflores pour crier son hostilité au gouvernement chaviste qui avait soulevé tant d’espoirs et dont les résultats étaient les mêmes (voire pires) que ceux des gouvernements précédents. Bien que le trajet de la manifestation ait été modifié de façon improvisée [et se soit finalement dirigé vers le palais présidentiel], la manifestation aurait pu être l’objet d’une répression sélective par le gouvernement, et il aurait pu y avoir peu de victimes, du moins, leur nombre aurait pu ne pas dépasser certaines limites.

Néanmoins le gouvernement réagit par un génocide. Les soldats et les policiers s’attaquèrent implacablement aux manifestants. Et les groupes de supporters chavistes agirent de la même façon, comme le montrèrent parfaitement les images diffusées à la télévision. Des civils armés tirèrent en toute tranquillité contre des personnes désarmées et sans aucune justification.

Personne n’a été arrêté pour ces actes arbitraires. Tout le monde sait qu’une cour d’appel de l’Etat d’Aragua a décidé de laisser en liberté ceux qui ont participé à ce massacre de civils sans défense. L’impunité se perpétue au Venezuela puisqu’il n’existe pas de pouvoir judiciaire autonome et indépendant.

C’est ensuite que s’est produit la mutinerie parmi les administrateurs de la violence de l’Etat. Mais le gouvernement provisoire a ignoré totalement les réalités [géopolitiques] actuelles et n’a pas tenu compte des intérêts américains dans l’hémisphère Sud. Si l’on écarte les absurdités juridiques du « décret de fondation » et les quelques actions répressives qu’il a menées, le nouveau régime a pris la forme d’un coup d’Etat traditionnel et c’est ce qui explique son échec. Les dirigeants du putsch n’avaient pas compris que la seule façon de mettre en œuvre la mondialisation, de continuer à fabriquer de la pauvreté, de la faim et du chômage, c’est de conserver les parodies de démocratie qui existent en Amérique latine et dont le régime d’Hugo Chavez est l’un des exemples.

Le reste de l’histoire est connu. L’armée comprenait très bien la conjoncture internationale : elle n’eut pas d’autre choix que de remettre en place le militaire qu’elle venait de déposer. Elle a parfaitement joué son rôle de facteur de pouvoir prépondérant au sein de la société vénézuélienne, en harmonie avec la conjoncture historique et particulièrement en tant que satellite politique, financier et économique des Etats-Unis.

Le secteur militaire a opéré un repli et c’est pourquoi il a rendu la présidence à Chavez. Il est faux d’affirmer que ce serait la pression populaire ou la force du courant chaviste au sein de l’armée qui expliqueraient fondamentalement la résurrection du caudillo de Sabaneta [Chavez]. Il n’y avait pas plus de 20 000 manifestants prochavistes au palais présidentiel de Miraflores et le nombre de ceux présents au fort de Tiuna était encore moindre. La cause essentielle [du retour de Chavez au pouvoir] fut la pression des puissances étrangères qui voulaient isoler le gouvernement provisoire et le réduire à sa plus simple expression.

Le 11 avril 2002, se produisirent au Venezuela des événements qui bouleversèrent le pays et surprirent le monde entier. On avait déjà vu des soulèvements commencer par triompher puis échouer à cause de la réaction d’une partie de l’armée ou d’une intervention extérieure, mais on n’avait jamais assisté à ce qui se passa durant les deux jours suivants.

Je me souviens parfaitement comment le chef d’Etat du Soudan, le général al-Nemeiri, fut déposé par des officiers de gauche en 1983 et comment, quelques jours plus tard, ses fidèles organisèrent un contre-putsch et comment al-Nemeiri revint au pouvoir de façon particulièrement cruelle. Une situation similaire se produisit pendant la perestroïka et le chantage à l’équilibre de Gorbatchev. L’un des protagonistes, le groupe des conservateurs staliniens les plus durs, emprisonna le dirigeant de la Glasnost, ce qui provoqua la réaction des réformistes dirigés par Boris Ieltsine. Une coalition des masses avec les forces armées réussit, par la voie de la dissuasion, à créer un nouveau régime.

Les deux cas que je viens de citer sont des exemples typiques de gouvernements éphémères où l’on a assisté à des contre-attaques pour remettre en selle le dirigeant renversé, ou pour créer une troisième option, imprévue. On peut trouver différents exemples dans des pays africains comme la Gambie ou le Cap-Vert où un soulèvement militaire s’est terminé au moins par des négociations. Néanmoins, le cas vénézuélien se distingue des autres sous plusieurs aspects :

Premièrement, il n’y a pas eu d’unanimité politique entre les putschistes, ce qui explique les divergences entre les différents groupes de conspirateurs qui n’ont pas agi dans une direction précise.

Deuxièmement, le courant chaviste ne n’est pas battu, comme le montre la reddition immédiate du président qui n’a opposé aucune résistance.

Troisièmement, l’opposition a fait preuve d’un crétinisme abyssal durant ce soulèvement. Elle a agi comme si elle vivait encore au temps de la guerre froide, suivant ainsi l’exemple des moyens de communication de masse qui crée de toutes pièces un péril communiste. Elle a cru que prétendre voir des communistes partout, des communistes prêts à manger les petits enfants, allait marcher.

Quatrièmement, l’opposition n’a pas compris la conjoncture historique dans laquelle nous vivons, quand elle a lancé un décret extrêmement autoritaire qui dissolvait tous les pouvoirs et ne respectait pas la Constitution bolivarienne.

Cinquièmement, l’opposition n’a pas non plus compris quels sont les intérêts américains actuels dans l’hémisphère Sud puisqu’elle s’est présentée comme la façade [civile] d’un putsch traditionnel.

Les groupes qui ont pris la tête du mouvement anti-Chavez adoptèrent des positions très diverses, puisqu’on y trouvait à la fois le président de l’organisation patronale Fedecamaras, un groupe lié aux secteurs les plus conservateurs des sociaux-chrétiens (COPEI) et certains groupes de patrons. Ils ont ignoré la Centrale des travailleurs vénézuéliens, les partis politiques en général, et même des secteurs importants des administrateurs de la violence de l’Etat. De nombreuses petites conspirations se mirent en place mais un seul groupe prétendit tout régenter.

Le maccarthysme de ceux qui s’approprièrent le coup d’Etat se dévoila quand ils annoncèrent la fin des exportations de pétrole vers Cuba et qu’ils effectuèrent un raid particulièrement sauvage contre l’ambassade de ce pays.

Le fondement juridique du nouveau gouvernement reposait sur un décret prétendant être une Constitution et un pouvoir constituant. D’un côté, on abolissait d’un trait de plume la Constitution de 1999 et, de l’autre, on dissolvait tous les pouvoirs publics. Les rédacteurs de ce document infâme montrèrent leur ignorance, mais surtout ils dévoilèrent leur mentalité dictatoriale incommensurable.

Mais l’acte le plus grave commis par Carmona et sa bande fut d’agir en marge des réalités internationales. Ils ne comprirent pas que, désormais, il n’est plus possible de mener des coups d’Etat militaires traditionnels comme ceux de Pérez Jiménez au Venezuela, de Fulgencio Batista à Cuba, de Tacho Somoza au Nicaragua, de Manuel Odría au Pérou, de Trujillo en République dominicaine, de Stroessner au Paraguay, de Pinochet au Chili et de Videla, Viola, Gualtieri et autres assassins en Argentine.

La sévérité des mesures dictées par la mondialisation rend nécessaire l’existence de gouvernements issus des urnes et le recours aux institutions existantes dans toute la zone comprise au sud du Río Grande. Les gouvernants doivent faire preuve de charisme, être populaires, avoir les qualités d’un caudillo pour pouvoir imposer de grands sacrifices aux masses. Les cas de Lula au Brésil, de Lucio Gutiérrez en Equateur et de Chávez au Vénézuela montrent bien de quel type de dirigeants le système a besoin, tout comme, dans un passé immédiat, Carlos Ménem en Argentine.

Les antichavistes ont ignoré cette réalité et ont cru pouvoir implanter au Venezuela une dictature traditionnelle, ce qui allait à l’encontre de la politique américaine dans la région. Le jour même des attentats d’Al Qaeda contre les tours jumelles de New York, cette politique américaine fut renforcée par l’approbation de la « Charte démocratique » de l’Organisation des Etats américains qui étayait l’échafaudage de l’organisation du système interaméricain.

Face à l’accumulation des erreurs commises par les antichavistes, que nous venons de décrire, le principal pilier du pouvoir au Venezuela, l’armée, n’eut pas d’autre issue que de réanalyser la conjoncture. Et effectivement les militaires se réunirent et, en voyant le spectacle dantesque offert par des gens comme Pérez Recao et leur larbin Carmona, ils agirent en conséquence. Ils remirent Hugo Chávez en place à la présidence pour réparer les dégâts.

Le chavisme, et particulièrement la gauche rancie qui le soutient, a créé plusieurs mythes autour des événements d’avril 2002. En particulier ces gens-là prétendent avec insistance que la réaction populaire des 12 et 13 avril aurait été la cause déterminante du retour au pouvoir du caudillo de Sabaneta. Ils affirment que ces mobilisations ont permis au président de revenir au pouvoir dans le cadre d’une alliance civico-militaire qu’ils comparent au 23 janvier 1958. Ils vont même jusqu’à extrapoler et comparer l’expérience d’Allende en septembre 1973 à celle du 11 avril 2002 vénézuélien.

Il nous faut donc décortiquer les différents éléments de la fable inventée par la clique gauchisante du chavisme. Soulignons d’abord que la mobilisation populaire après le 11 avril 2002 et les manifestations en faveur du retour au pouvoir de Chávez n’auraient pas été suffisantes pour dévier le cours des événéments et ne peuvent expliquer l’échec [du coup d’Etat antichaviste].

De plus, la comparaison entre le 11 avril 2002 et le septembre 1973 chilien sert surtout à maquiller la conduite de Chávez en 2002. On ne peut assimiler l’expérience chilienne à l’expérience vénézuélienne qu’en pratiquant une « reductio ad absurdum » [un raisonnement par l’absurde] : il s’agit en effet de deux cas spatio-temporels distincts.

Le gouvernement de l’Unité populaire fut renversé par une coalition de facteurs, internes et externes, dans le cadre du conflit entre l’Est et l’Ouest. Les Etats-Unis voulaient faire valoir leur droit à une « destinée manifeste » [justifié par leur mission divine de répandre la démocratie dans le monde, NdT] dans leur arrière-cour, c’est-à-dire dans l’hémisphère Sud. À cette fin, le gouvernement américain accéléra une grave crise économique mal abordée par l’administration Allende, en soutenant une conspiration mobilisant les milieux patronaux, la classe moyenne et certains groupes fascistes comme Patrie et Liberté. De plus, les Etats-Unis poussèrent l’armée chilienne, marquée par sa formation prussienne, à mettre de l’ordre dans un pays conservateur où un accident historique avait permis une expérience réformiste dans un contexte à la légalité sujette à caution [En effet, Salvador Allende, ne recueille que 36,29% des suffrages, alors les deux autres candidats bourgeois le « conservateur » Jorge Alessandri (35,76%) et le démocrate chrétien Radomiro Tomic (27,95%) recueillent en fait 63% des voix ; comme il ne dispose pas de la majorité parlementaire, il est obligé de gouverner par décrets, NPNF]. Le précédent de Marmaduke Grove et de son pouvoir éphémère (pendant les années 30) constituait déjà un point noir dans l’histoire de cette nation rigide, même si elle disposait d’un mouvement ouvrier bien organisé.

Il est important de comprendre aussi la conduite des gouvernants [socialistes] chiliens : elle reposait sur l’illusion que les forces armées respecteraient les institutions et que les classes dominantes chiliennes resteraient passives. Ce qui s’est passé dans la patrie de Pablo Neruda n’est rien d’autre qu’une gestion sociale-démocrate [de l’Etat] accompagnée de quelques nationalisations et mesures favorables au peuple, mais qui durent affronter une grande résistance des structures existantes. Cette situation se tendit sous la pression d’un mouvement de base, qui se traduisit par la prise en main de certaines usines, l’occupation d’immeubles vides et en général une activité très intense des organisations populaires.

Quand la marmite de la participation populaire atteignit son point d’ébullition et que l’avenue Bernardo O’Higgins fut occupée par un million de manifestants durant les derniers jours de l’administration de l’Unité populaire chilienne, la droite prit peur et se prépara à l’affrontement, accélérant ses plans d’intervention des bandes armées. Face aux manifestants qui lui demandaient des armes, le président Allende réagit en cherchant l’alliance avec la Démocratie chrétienne et, devant son échec, il fit appel à l’armée. Le reste est une histoire connue et on n’a pas oublié les rodomontades de César Altamirano [secrétaire général du Parti socialiste chilien, NdT] qui prétendit tout brûler de Arica à Puerto Williams, et ne fit sans doute qu’éteindre quelques mégots. Quant à la riposte armée du MIR, on l’attend toujours.

C’est une aberration d’identifier les deux processus, celui qui s’est conclu au Chili le 11 septembre 1973 et celui qui s’était apparemment interrompu le 11 avril 2002, parce que les deux époques ne sont pas comparables, pas plus d’ailleurs que la personnalité des deux dirigeants, Salvador Allende et Hugo Chavez.

Le médecin qui mourut dans le Palacio de La Moneda a eu une trajectoire politique intéressante. Il fut le dirigeant emblématique de l’unité d’un Parti socialiste particulièrement bigarré. Tous ses courants furent galvanisés sous sa direction et, après avoir échoué plusieurs fois aux élections présidentielles, Allende put triompher à la tête d’une coalition, elle aussi hétérodoxe. En effet, l’Unité populaire rassemblait le Parti communiste, le Parti socialiste, le Parti radical et trois scissions de la Démocratie chrétienne (la Gauche chrétienne et les deux MAPU).

De même, Allende fit preuve d’un courage incomparable, en sachant que les conditions lui étaient totalement défavorables, quand il résista à l’intérieur du palais présidentiel aux attaques des avions Fokker et ce jusqu’à sa mort. Sa dignité le poussa à refuser de négocier et à n’accepter ni sauf-conduit ni exil.

Hugo Chávez, quant à lui, est un officier dont la vocation militaire se réduisait au départ à utiliser l’armée pour devenir joueur de baseball comme il l’a avoué lui-même. Il a eu un parcours très moyen au sein de l’institution militaire. Mais, poussé par l’obsession de devenir un grand dirigeant, il a toujours orienté sa carrière dans ce sens. Il bénéficia d’une certaine publicité grâce à une brève apparition à la télévision et, à partir de là, il construisit son image dans l’opinion.

Il sut transformer son échec militaire du 4 février 1992 en une victoire politique qu’il remporta sur le terrain électoral [en 1998]. Son attitude, à des moments décisifs de sa vie, ne s’est caractérisée ni par son audace ni par sa résolution. En deux occasions, le 4 février 1992 et le 11 avril 2002, il se rendit en négociant avec ses adversaires et fut emprisonné. L’incompétence de l’opposition antichaviste et de son idéologie néolibérale favorable aux intérêts des forces de la mondialisation ont joué en faveur du lieutenant-colonel. Même dans ces conditions, le président posa comme condition à sa démission l’exil de sa personne et de sa famille à Cuba, menant ainsi une transaction tout à fait évidente avec ses geôliers.

On ne peut donc comparer les deux chefs d’Etat, Allende et Chavez. Parcours personnel, conditions historiques, positions doctrinales, conduite devant des événements graves, formation politique, tout montre qu’un abîme les sépare. On ne peut établir aucune relation entre eux.

Je voudrais donc présenter maintenant quelques conclusions à partir des prémisses exposées antérieurement. Le 13 avril, se réinstalla au gouvernement un personnage indispensable pour mener à bien le processus complexe des mesures économico-financières conçues par les institutions internationales. La présence d’un homme charismatique [au sommet de l’Etat] est un outil utile pour injecter des illusions [dans le peuple] tout en s’adaptant à la réalité vénézuélienne. Ni Carmona ni l’opposition médiatique ne possèdent les outils pour exercer une politique populiste de façon aussi efficace que le fait Chávez grâce à son audience importante dans les secteurs populaires. Mettre en pratique des politiques économiques qui génèrent chômage et exclusion sociale est une tâche complexe et ardue. Ce n’est réalisable que par l’intermédiaire d’une direction politique ayant un magnétisme suffisamment puissant pour tromper temporairement le peuple.

La véritable raison du retour de Chavez au pouvoir réside dans le manque total de représentativité de l’opposition et le fait qu’elle n’ait pas tenu compte des intérêts des Etats-Unis dans l’hémisphère Sud. En effet, ceux-ci ne veulent plus permettre des coups d’Etat militaires, du moins de style traditionnel. En ne tenant pas compte de ces réalités Carmona signa son arrêt de mort et les militaires, accomplissant le rôle qui leur est assigné à l’intérieur de la structure du pouvoir, choisirent la meilleure option pour conserver un modèle économico-social dont ils constituent un élément fondamental.

L’essaim systémique du pouvoir se reforma et nous sommes maintenant face au gouvernement le plus autoritaire qu’il y ait eu au cours de ces dernières années au Venezuela. Une telle situation est une condition nécessaire pour conserver l’état de choses qui fonde le projet clientéliste que nous subissons et bien sûr pour soutenir les initiatives économiques qui dominent dans l’hémisphère Sud. Et les opposants de Chavez, qui assumèrent le pouvoir les 11 et 12 avril 2002, ne représentaient pas une option différente parce qu’en fin de compte ils avaient les mêmes projets sous un emballage différent.

Ce qui est en jeu, c’est l’application des politiques restrictives d’un modèle capitaliste mondialisé qui privilégie exclusivement la productivité et la rentabilité du capital. Et cela doit se faire avec l’image populaire qui est celle du caudillo de Barinas. C’est pourquoi j’affirme que le 13 avril marque le retour de la mondialisation, avec tous ses privilèges, et de son vecteur le plus efficace, durant ces dernières années, le président Hugo Chávez Frías.

Ce moment éphémère [les 11 et 12 avril 2002] montre de manière limpide le caractère systémique de l’armée vénézuélienne, aux ordres des valeurs de la mondialisation : le pouvoir. Jamais l’essence du pouvoir, à l’échelle internationale, n’est apparue plus clairement que depuis l’effondrement du bloc soviétique, la crise financière du tiers monde et la réorganisation intervenue immédiatement après les attentats contre les tours jumelles. Qualifier de démocratiques les agissements de l’armée vénézuélienne le 11 avril 2002, c’est soit faire preuve de naïveté, soit être resté bloqué à l’époque de la confrontation Est-Ouest. L’armée vénézuélienne a tout simplement eu une conduite pragmatique dans le contexte international actuel.

6- L’armée vénézuélienne

n’est pas une institution fiable

Le bruit de sabres a commencé en 1987 quand un groupe mécanisé de l’armée effectua une manœuvre inhabituelle à côté du ministère de l’Intérieur, alors que Simón Alberto Consalvi assumait l’intérim du pouvoir, lors d’un déplacement du président Jaime Lusinchi [1984-1989] à l’étranger. On sait aujourd’hui que c’est le lieutenant-colonel Ortiz Acosta qui a dirigé cette manœuvre étrange dénoncée par Eduardo Fernández comme un coup d’État qui n’avait rien de virtuel.

Deux mutineries se produisirent ensuite en 1992, au caractère très orthodoxe et bénéficiant d’une très faible participation des civils. L’erreur léthale du 4 février 1992 fut de n’avoir prévu aucun moyen de diffusion de masse. Il en résulta deux défaites militaires qui se transformèrent en des victoires politiques et électorales.

A l’époque le colonel José Machillanda avait déjà publié son travail de recherche Poder militar y poder politico en Venezuela, 1958-1986 (4), dans lequel il caractérise la société vénézuélienne comme une société quasi prétorienne ; en effet, même si nous ne vivons pas sous un régime militaire, le secteur militaire possède un privilège évident qui le place au-dessus de tous les autres. Comme l’écrit Machillanda :

« En accord avec l’élite de la “Société Prétorienne”, l’Institution Militaire se transforme en un “Modérateur de la Gestion Politique”, mais cette même fonction lui nie le droit de s’ériger en un "Recteur” d’un changement du système politique. Sa tâche modératrice est essentiellement de préserver, surveiller, l’intégrité du système [politique et social] et de coopérer avec lui et ces fonctions sont fondamentalement conservatrices (4). »

La venue au pouvoir de Chávez n’a provoqué aucun changement substantiel parmi les administrateurs de la violence de l’État. Bien au contraire, son premier ministre de la Défense fut un officier bénéficiant de la confiance absolue de Washington, le général Raúl Salazar. Les postes dirigeants de l’armée ont toujours été occupés par des personnes proches des intérêts des Etats-Unis dans l’hémisphère Sud. Les militaires vénézuéliens se rangent inconditionnellement aux côtés de l’Oncle Sam.

Les pratiques antérieures des militaires vénézuéliens se perpétuent mais elles sont dissimulées par une réglementation ad hoc. Tout d’abord on continue à inculper des civils pour des infractions militaires. En outre, le Code de justice militaire est un texte légal destiné à rendre expéditive la procédure de jugement des inculpés. On a démesurément renforcé les pouvoirs du juge en lui donnant la possibilité d’ordonner la mise en détention préventive sur la base d’un seul indice. Il existe une procédure permettant au président de la République d’ordonner un non-lieu ou la continuation du procès en passant par-dessus un pouvoir judiciaire censé être « autonome ». Bien que le Mur de Berlin ait été démoli en 1989, on a voulu conserver à tout prix un dinosaure juridique.

Pendant le mandat présidentiel de Chavez se sont produits quelques incidents comme celui du lieutenant Sicatt, qui a brûlé deux subalternes, ainsi que plusieurs mauvais traitements et homicides de conscrits commis par des officiers. De plus un massacre comparable à celui du 27 février 1989 a été commis le 27 février 2004. La protestation dans les rues de ceux qui souhaitaient l’organisation d’un référendum a été liquidée à coups de balles, de chevrotine, de grenades lacrymogènes et de toutes sortes de projectiles, rappelant une époque que l’on croyait révolue.

C’est pourquoi je peux affirmer, sans le moindre doute, que l’agressivité de la Garde nationale, le vendredi 27 février 2004, ne fut pas accidentelle. Elle est conforme aux pratiques autoritaires des forces armées vénézuéliennes. On a affaire au même corps prétorien que celui en place lors de la présidence de Carlos Andres Pérez, sauf que maintenant il participe davantage à la conduite de l’État. Les changements intervenus se réduisent au remplacement de certains hommes par d’autres. Les militaires occupent désormais une position plus élevée au sein de la société vénézuélienne. L’État, dans toutes ses dimensions, n’est plus quasi militarisé mais très militarisé.

Il est important de souligner que, durant les deux dernières années, des soldats sont morts ou ont été blessés au cours de plusieurs incidents [douteux]. Le premier est arrivé en 2004, au fort de Mara, dans l’Etat du Zulia : le conscrit Ciro Pedreáñez est décédé et un autre soldat a été sérieusement blessé par un incendie déclenché à l’extérieur de la cellule où ils purgeaient leur peine.

L’autre, plus récent, s’est déroulé à Cumaná où deux jeunes, qui accomplissaient le service militaire obligatoire, ont été gravement brûlés puis sont morts quelques jours plus tard. Dans un premier temps, l’inspecteur des Forces armées, le vice-amiral Maniglia, a annoncé que les soldats emprisonnés avaient eux-mêmes déclenché l’incendie [dans leur cellule]. Puis la version officielle a changé : les autorités ont alors accusé de tentative d’homicide un simple soldat qui gardait les deux conscrits punis, car c’est lui qui aurait mis le feu à la prison. Cependant ce dernier a essayé de réfuter cette accusation en indiquant qu’il avait été contraint à signer des aveux.

Si l’on fait abstraction du motif de l’accident, force est de constater que tout est fait pour encourager une mentalité rigide et punitive au sein de l’armée. Les sanctions brutales sont à l’ordre du jour et on applique des peines corporelles disciplinaires dans le plus grand mépris de la condition humaine et au moyen de toutes sortes d’humiliations. C’est dans ces cas récurrents et publics, que l’on peut apprécier la volonté autoritaire des administrateurs de la violence de l’État.

7- La fabrication des mythes

Le mythe du caractère démocratique des forces armées vénézuéliennes et de son respect pour les institutions est en train de s’effondrer parce qu’il n’a jamais eu de fondement dans ce pays. L’armée est une formation monolithique au service de l’équipe au pouvoir et surtout au service du modèle politique, socio-économique et culturel dominant à cette étape de la mondialisation. Cette armée joue un rôle spécifique dans le projet de collaboration entre les différents piliers du pouvoir, projet initialement conçu par Romulo Betancourt. Aujourd’hui elle occupe un espace important et est un élément fondamental du pouvoir dans un pays qui ne connaît pas la démocratie mais une caricature de gouvernement populaire.

La thèse rebattue de l’alliance civico-militaire a été utilisée de façon perverse : elle a en réalité consolidé un projet des élites fondé sur la collaboration entre plusieurs piliers internes du pouvoir et sur leur articulation avec des groupes de pouvoir internationaux. Le tout afin de perpétuer la folie de la mondialisation économique, qui va de pair avec l’exclusion sociale, la faim, la misère et le chômage. Cela s’est fait d’abord avec l’instauration du populisme à partir du 23 janvier 1958 et ensuite, avec la continuation de ce modèle, dans un autre contexte, après l’élection de Chavez en 1998. Ses résultats sont contraires à toute initiative démocratique et populaire.

En raison des considérations précédentes, il est donc impossible de compter sur l’armée, sur sa structure actuelle, pour construire un modèle social différent. L’armée représente un outil fondamental pour consolider un régime caractérisé par l’autoritarisme. Elle ne symbolise absolument pas une institution fiable parce qu’elle est une structure de pouvoir, de nature prétorienne, depuis sa création par Juan Vicente Gomez [en 1948]. Le peuple vénézuélien n’est pas en armes, il subit le joug des armes.

Humberto Decarli,

Caracas, mars 2005,

2e édition juillet 2006

Notes de l’auteur (NdA)

et du traducteur (NPNF)

1. La « démocratie » a été rétablie au Venezuela en 1958 (NPNF)

2. On lira à ce propos l’interview du général Raul Isaias Baduel, http://www.voltairenet.org/article17133.html. Elle illustre parfaitement la confusion mentale, la prétention et l’ignorance des militaires chavistes, car ce parachutiste cite de façon favorable Samuel Huntington (!), Noam Chomsky et John Berger, qu’il n’a visiblement pas lus et qu’il met sur le même plan, tout en parlant à plusieurs reprises de ses « amis » officiers parachutistes américains rencontrés à l’Ecole des Amériques, cette célèbre école de tortionnaires et de spécialistes de la lutte contre la guérilla pendant des décennies ! Ce ministre de la Défense du gouvernement Chavez est très récemment devenu d’ailleurs un opposant du régime, un peu avant le référendum de la fin 2007. (Ni patrie ni frontières)

3. Müller Rojas, Alberto (2001), Época de Revolución en Venezuela, Caracas, Solar Ediciones, p. 122 (NdA).

4. Ziems, Ángel (1979), El Gomecismo y la Formación del Ejército Nacional, Caracas, Editorial Ateneo de Caracas (NdA).

5. Thèse préconisée par le secrétaire général du Parti communiste américain de l’époque, Eugene Browder, qui prônait une alliance avec certains secteurs de la bourgeoisie nationale et avec toutes les couches sociales pour créer l’unité dans la lutte contre les menaces représentées par le fascisme et le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale (NdA).

6. Machillanda Pinto, José (1988), Poder Político y Poder Militar en Venezuela 1958-1986, Caracas, Ediciones Centauro 88, p. 14 (NdA).

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Insurgentes

Le militarisme,

quatrième moteur

de la contre-révolution

(Publié le 24 septembre 2007 sur le site soberania.org, cet article précise l’évolution du rôle de l’armée vénézuélienne depuis mars 2005, date à laquelle a été écrit le texte précédent de Humberto Decarli. Insurgentes est un regroupement de plusieurs opposants révolutionnaires au chavisme et l’on retrouve dans cet article de nombreuses idées exposées par Decarli dans ses contributions. Le titre fait allusion aux 5 piliers de la Pentarchie : les partis, le clérgé, les syndicats, l’armée et le patronat, conception défendue, entre autres, par le social-démocrate Romulo Betancourt. Ni patrie ni frontières.)

La proposition de réforme de l’article 328 de la Constitution, soutenue par le président de la République [Hugo Chavez], marque un pas de plus dans le processus de militarisation de la société vénézuélienne. Le militarisme est non seulement l’expression du comportement des militaires dans le « processus bolivarien », mais aussi une façon de réglementer la vie en société.

Les Forces armées sont les exécuteurs du monopole de la violence aux mains de l’État. Elles défendent des valeurs comme l’organisation verticale, une chaîne de commandement incontestable, un nationalisme exclusif et guerrier, l’homogénéisation de la pensée, la mythification des armes et de la violence, le machisme et la xénophobie. Ces caractéristiques sont incompatibles avec la démocratie directe, participante et vivante, ainsi qu’avec un socialisme nouveau et rénovateur qui ne répéterait pas les erreurs du passé.

Le gouvernement vénézuélien actuel affirme que la possibilité d’une « invasion impérialiste » nécessiterait l’organisation militaire de la société. Ce discours émanant du palais présidentiel de Miraflores réinterprète le sentiment anti-impérialiste, qui a sous-tendu les luttes sociales latino-américaines des dernières décennies, pour le transformer en un outil de son projet de domination. En centrant ses critiques exclusivement sur le gouvernement de George Bush, il dénature la réalité qui régit le monde globalisé : l’existence d’acteurs multiples et variés qui permettent la circulation de l’argent et du pouvoir par l’intermédiaire des réseaux qui enserrent le marché mondial. L’un de ces réseaux est celui constitué par les multinationales de l’énergie, principales bénéficiaires des projets de réforme constitutionnelle réalisés – ou proposés – par le président Chávez. La Constitution actuellement en vigueur, approuvée en 1999, stipule que les investissements internationaux possèdent le même statut que les investissements nationaux (article 301). Dans l’actuel projet de réforme constitutionnelle, différents articles (les numéros 112, 113, 115 et 156) accordent un statut constitutionnel aux entreprises de capital mixte, qui permettent aux multinationales de se transformer en partenaires de l’Etat vénézuélien pour l’exploitation de l’énergie.

Bien que le chavisme prétende vouloir nous défendre contre une possible invasion américaine, ce danger nous semble improbable. Et il ne faut pas seulement en chercher la raison dans les textes constitutionnels. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Chávez, le gouvernement a mis en œuvre des politiques qui, contrairement à ce qu’il explique dans ses discours, favorisent le capitalisme contemporain. Le refus par traité d’instaurer une double fiscalité [pour les entreprises étrangères qui investissent au Venezuela], l’octroi de concessions dans les principaux gisements du pays, la construction de grandes infrastructures pour l’exportation vers le marché planétaire, l’appui de l’Etat vénézuélien à la libre circulation des capitaux financiers et spéculatifs, ainsi que la transformation du pays en un paradis financier pour les investissements dans les banques, les assurances et les télécommunications – tout cela forme des faits concrets qui montrent comment le Venezuéla joue le rôle que lui a assigné la mondialisation économique. Pour continuer à jouer ce rôle de fournisseur, sûr et fiable, d’énergie, le pouvoir propose, dans l’article 11 du projet de réforme constitutionnelle, de créer des régions militaires spéciales à des fins stratégiques, ce qui ouvre la possibilité de transformer les régions minières frontalières en des zones économiques spéciales, du type maquilladoras, gardées par les militaires.

Le renforcement militariste, proposé dans la réforme de l’article 321, aura des conséquences quotidiennes négatives pour les secteurs défavorisés et les minorités. Si cet article est approuvé, les Forces armées assumeront désormais des tâches permanentes de défense de la sécurité des citoyens, ainsi que de maintien de l’ordre intérieur. Auparavant, l’armée se livrait à des actions répressives uniquement dans des situations qualifiées d’extraordinaires. À l’avenir, l’armée remplacera les forces de police pour réprimer les manifestations, ce qui ne pourra qu’augmenter les violations des droits humains. Les Forces armées sont formées pour exterminer des ennemis militaires. L’article 321, quant à lui, déclare la guerre à tous ceux qui portent atteinte à l’« ordre intérieur » : ceux qui protesteront contre le manque de logements, d’eau, de services, d’emplois, de Sécurité sociale et de sécurité personnelle ; les opposants à la politique gouvernementale ou tous ceux qui s’organiseront selon des critères différents de ceux fixés par les quatre instances du prétendu « pouvoir populaire » selon la nouvelle Constitution.

Sur ce point, également, l’actuel gouvernement vénézuélien s’accorde avec les politiques promues par les centres de pouvoir mondiaux. Depuis deux décennies, les Etats-Unis, à travers les documents de Santa Fé 1 et 2, préconisent que les forces armées du continent [sud-américain] changent de fonctions et se transforment en des forces de police, pour s’insérer dans le combat contre le crime, le trafic de drogues et le terrorisme. Aujourd’hui, cette politique est mise en œuvre, paradoxalement, par un État qui s’intitule lui-même « révolutionnaire ». Pour cette raison, la « loi antiterroriste » vénézuélienne prolongera l’actuelle proposition de réforme constitutionnelle. Elle criminalisera définitivement ceux qui remettent en question la nouvelle caste bureaucratique vénézuélienne et ceux qui se révoltent contre elle. Que les nouvelles fonctions des forces armées soient appelées « patriotiques, populaires et anti-impérialistes » ne sert qu’à dissimuler le renforcement de leurs nouvelles tâches assignées par la Constitution.

De même, l’attribution de fonctions policières aux administrateurs de la violence de l’État ne fait qu’officialiser ce qui se produit déjà dans la réalité : l’armée agit de fait comme une force de gendarmerie, ainsi qu’en témoignent les massacres de la Paragua dans l’Etat Bolivar et du Llano Alto dans l’Etat d’Apure.

La proposition de réforme constitutionnelle veut imposer une autre nouveauté en assignant une place constitutionnelle à la milice nationale bolivarienne, nouvelle composante de la Force armée bolivarienne. De cette façon, la Constitution institutionnalise les tâches policières qu’effectuent déjà les organisations qui soutiennent le gouvernement, parmi lesquelles on doit mentionner la localisation et la dénonciation des dissidents révolutionnaires, travail effectué sous le nom politiquement correct d’« intelligence sociale ».

Ainsi le prétendu « socialisme bolivarien du XXIe siècle » répète les pires méthodes des socialismes réellement existants dans l’histoire, et reproduit le caudillisme et le militarisme présents dans l’histoire du Venezuéla. Nous avons eu un échantillon de la volonté autoritaire [du pouvoir] quand, au milieu du débat fictif sur la proposition de réforme constitutionnelle, certains des partisans du président ont osé remettre en question certains aspects de cette réforme. Le pouvoir a réagi par un lynchage symbolique et moral de ces critiques. Nous qui remettons en cause la réforme constitutionnelle à partir de positions radicales et révolutionnaires, nous savons qu’un autre type de représailles nous attend. Et si les 33 articles de la réforme constitutionnelle sont approuvés en bloc, ces représailles seront exécutées par n’importe lequel des corps militarisés intronisés par la nouvelle Constitution. (Insurgentes)

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Glossaire

L’article d’Humberto Decarli fait référence à beaucoup de personnages, de sigles et d’événements de l’histoire vénézuélienne ou latino-américaine, sans doute peu connus en France. Nous avons donc tenté d’aider le lecteur à s’orienter un peu plus facilement. L’auteur n’est évidemment pas responsable du contenu de ce glossaire ni des éventuelles erreurs qu’il pourrait comporter. (Ni patrie ni frontières)

Arias, Óscar (1941) Secrétaire général du Parti de la libération nationale (PLN) en 1979. Président du Costa Rica (1986-1990). Auteur d’un plan de paix en Amérique centrale entre le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua en 1987.

Batista, Fulgencio (1901-1973) Militaire cubain d’origine populaire, ayant fait des études de journalisme, il entre en contact en 1928 avec les opposants à la dictature de Gerardo Machado, et devient leur chef. En septembre 1933, après l’accession au pouvoir de Carlos Manuel de Céspedes, il organise une mutinerie militaire en coordination avec les organisations étudiantes, ce qui provoque la création d’un gouvernement provisoire sous la direction de Ramón Grau de San Martín. Batista est en fait le véritable homme fort du pays, même s’il se tient dans l’ombre.

Il assume le pouvoir en 1940, légalise le Parti communiste cubain (qui le soutient au nom de l’antifascisme) et introduit une série de réformes financières et sociales. Allié des Etats-Unis, Batista leur permet d’utiliser ses bases militaires pendant la Seconde Guerre mondiale.

Betancourt, Rómulo (1908-1981) Le « père » de la « démocratie » vénézuélienne. Etudiant, il lutte contre le dictateur Juan Vicente Gómez. Emprisonné, il part en exil et participe à la fondation du Parti communiste vénézuélien mais rompt avec les staliniens en 1936. Il crée Action Démocratique en 1944 « premier parti moderne de l’histoire vénézuélienne, à mi-chemin entre le libéralisme et le socialisme ». Président de la République (1945-1948).

Conclut un accord plus favorable pour le Venezuela avec les compagnies pétrolières étrangères, fait adopter une Constitution démocratique. Il est remplacé par le social-démocrate Rómulo Gallegos, mais ce dernier est renversé en 1948 par un coup d’Etat qui instaure la dictature de Pérez Jiménez, jusqu’en 1959.

Pendant son second mandat (1959-1964), Betancourt réalise une réforme agraire, généralise la négociation collective, développe une politique protectionniste et de travaux publics. Son alignement politique sur les Etats-Unis provoque une scission « de gauche » : le MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire).

Cantaura, massacre de : tuerie organisée le 5 octobre 1982 par la DISIP (police politique) et l’armée, contre une réunion clandestine de 23 militants de Bandiera Roja (le dernier groupe guérillero), sous la présidence du social-chrétien Luis Herrera Campins.

Castro, Cipriano. Vénézuélien originaire de l’Etat de Tachira, il prend le pouvoir le 22 Octobre 1899. Nommé Président provisoire, puis président pour la période 1904-1911. Son vice-président, le général Juan Vicente Gomez, également originaire de l’Etat de Tachira, le renversera en 1908.

Ceresole, Norberto Rafael (1943- 2001) Sociologue péroniste, négationniste et antisémite. Àvant d’écrire deux livres sur Chavez, il a entretenu des contacts avec de nombreux militaires d’Amérique latine de l’extrême droite (Aldo Rico) à la gauche nationaliste (Juan Velasco Alvarado). Il prétendait même avoir milité à la fraction ERP-22 des Montoneros. Il fut expulsé du Venezuela en 1995 mais put y revenir en 1999, après l’élection de son lieutenant-colonel adoré.

D’Aubuisson, Roberto (1944-1992) Inspirateur de groupes paramilitaires d’extrême droite, il fut accusé d’avoir ordonné l’assassinat de Monseigneur Romero au Salvador. Président de l’Arena, l’Alliance républicaine nationale.

Duvalier, François (1907-1971) Fils de paysans pauvres haïtiens, il fait des études de médecine. A la tête d’un mouvement de jeunes intellectuels, il devient directeur du service de santé en 1946 puis ministre du Travail. Renversé par un coup d’Etat militaire, il se présente quelques années plus tard aux présidentielles et est élu en 1957. Pour contre-balancer le pouvoir de l’armée, il crée une police secrète les « tontons Macoute » qui devient l’épine dorsale du pays et terrorise la population. En 1961, Duvalier décide qu’il a été élu pour 6 ans et fait adopter en 1964 une nouvelle Constitution par les députés qu’il a nommés. Puis il organise un référendum pour se faire nommer président à vie.

Galtieri, Leopoldo (1926) Cf. Glossaire Argentine p. 75.

García Pérez, Alan (1949-) Député en 1980, secrétaire général, de l’APRA en 1982, il est élu président du Pérou en 1985 pour la première fois sur un programme « nationaliste de gauche ». En août 1987, il propose de nationaliser le système financier et bancaire, ce qui soulève l’opposition de la droite et du centre. Il doit aussi faire face à la grogne d’une partie de l’armée (qui n’accepte pas le contrôle civil du ministère de la Défense) et à la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Il abandonne alors ses timides velléités de s’opposer au FMI et entame des négocations avec la Banque mondiale, ce qui n’empêche pas l’économie du pays de s’effondrer complètement, notamment sous la pression d’une inflation galopante. En 1990, Alberto Fujimori lui succède. Garcia est de nouveau président depuis 2006.

Gómez, Juan Vicente (1859-1935). Aide Cipriano Castro à prendre le pouvoir pendant la révolution de 1899 au Venezuela. Vice-président et chef de l’armée (1902-08). En 1908, s’empare du gouvernement par un coup de force puis devient légalement président (1910-1915), grâce à une nouvelle Constitution. Stabilise la monnaie, subventionne les entreprises nationales tout en protégeant les capitaux étrangers, gagnant ainsi l’appui des grandes puissances. De nouveau président de 1922 à 1929, puis de 1931 à 1935, il gouverne en autocrate.

Grove Vallejo, Marmaduke (1879-1954) Militaire socialiste chilien, il fait partie du gouvernement formé après le coup d’Etat militaire de 1925, mais s’exile car il désapprouve l’autoritarisme de Ibáñez. En 1932, ministre de la Défense de l’éphémère gouvernement socialiste. Renversé par Carlos Dávila, il est exilé à l’île de Pâques. Sénateur (1933-1949) et candidat malheureux à la présidence en 1938.

Herrera Campíns, Luis (1925-). Vénézuélien opposé à la dictature de Pérez Jiménez, emprisonné pendant quatre mois (1952) puis exilé. En 1958, rentre au Venezuela, est élu député, puis sénateur en 1973. Candidat des sociaux-chrétiens de COPEI, il est élu président de la République (1979-1984). Il libéralise l’économie et se révèle incapable de réduire le colossal déficit public.

Larrazábal, Wolfgang (1911-1970) Commandant général des forces navales vénézuéliennes en 1958, il participe au renversement du dictateur Pérez Jiménez. Président de la Junte de gouvernement. Candidat de l’Union républicaine démocratique en 1959 (soutenu par le Parti communiste vénézuélien), il fonde en 1963 le parti FDP (Force démocratique populaire).

Leoni, Raúl (1905- 1972) Venézuélien exilé en 1928, il fonde à son retour le Parti démocratique national en 1937. En 1945 le PDN devient Action Démocratique. Ministre du Travail (1945-1948), sénateur, président de la Chambre (1959-1962) et président de la République (1964-1969). Signe avec la Colombie le pacte antiguérrilla de Río Arauca (1966).

López Contreras, Eleazar (1883-1973) Participe en 1899 au soulèvement militaire qui donne le pouvoir à Cipriano Castro au Venezuela. Ministre de la Guerre et de la Marine (1931-1935), il réprime durement plusieurs révoltes à la mort de Gomez (1935). Elu président (1936-1941), il promeut une nouvelle Constitution et une politique de grands travaux. Exilé aux Etats-Unis (1945-1958), il devient sénateur à vie à son retour après l’institution de la « démocratie ».

Lovera, Alberto : secrétaire général du Parti communiste vénézuélien arrêté le 17 octobre 1965 par des policiers de la DIGEPOL. Son corps fut retrouvé dix jours plus tard, atrocement mutilé.

Medina Angarita, Isaías (1897-1953) Lieutenant-colonel vénézuélien, ministre de la Guerre et de la Marine (1936-1940) de López Contreras. Accusé d’être philofasciste, il est pourtant élu président par le Congrès le 28 avril 1941, pour 5 ans, à une écrasante majorité. Il légalise Action Démocratique (l’ancien Parti démocratique national) et le Parti communiste en 1945. Il donne le droit de vote aux femmes, rend possible la légalisation de nouveaux syndicats, crée une Sécurité sociale, fixe un salaire minimum, réforme le Code du travail, signe une convention collective favorable aux travailleurs de l’industrie pétrolière, entame une timide réforme agraire, étend l’enseignement obligatoire, crée de nouvelles universités et lance un programme d’alphabétisation.

Menem, Carlos Saúl (1930-) Argentin à l’origine du soulèvement militaire qui renverse le gouvernement d’Isabel Perón en 1976. Elu président en 1989. Accorde l’amnistie aux dirigeants de la dictature en 1990.

Michelena, Santos (1797- 1848) Ministre des Finances et des Relations Extérieures (1830-1833 et 1835-1837). Signe le traité Michelena-Pombo (1835), qui résout les problèmes survenus après la séparation entre le Venezuela et la Grande-Colombie. Signe avec l’Angleterre l’abolition du trafic d’esclaves. Vice-président de la République (1840).

Muñoz Marín, Luis (1898–1980) Membre du Parti libéral portoricain, au départ partisan de l’indépendance. Fonde en 1937 le Parti populaire démocratique. En 1940, le PPD obtient la majorité parlementaire et Muñoz Marín est nommé président du Sénat. Ses relations furent excellentes avec les Etats-Unis, et ce d’autant plus que ses positions devinrent de plus en plus modérées. Gouverneur de Porto Rico entre 1948 et 1964, à chaque fois réélu, il obtint des Etats-Unis le statut d’Etat libre associé. Sénateur jusqu’en 1970.

Odría, Manuel Arturo (1897-1974) Général péruvien, ministre et chef de la Police entre 1947 et 1948. Le 28 octobre 1948, dirige un soulèvement militaire à Arequipa qui renverse le président José Luis Bustamante, avec lequel il avait pris ses distances parce que ce dernier ne voulait pas interdire l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA). Forme une Junte militaire qui dirige le pays jusqu’en 1950, année d’une élection présidentielle où Odría est le seul candidat. Au pouvoir jusqu’en 1956, il persécute l’APRA, mène une politique nationaliste de grands travaux, et promeut des réformes sociales pour les plus pauvres.

Ortega, Daniel (1945). Dirigeant étudiant nicaraguayen opposé à Somoza il entre au Frente Sandinista de Liberación Nacional (FSLN) en 1962 ; membre de la direction en 1966, il est rapidement emprisonné (1967-1974). Commandant de la guérilla et l’un des dirigeants de la tendance « terceriste » du FSLN. 
 Après la chute de Somoza (1979), coordinateur de la Junte du gouvernement de reconstruction nationale. Elu président de la République en tant que candidat du FSLN (1984). Perd les élections en 1990. Elu de nouveau président en 2006 avec 38 % des voix.

Páez, José Antonio (1790- 1873). Caudillo de l’indépendance et premier président de la république du Venezuela. D’origine modeste, il devient éleveur et grand propriétaire foncier. Homme charismatique, il fait aussi une carrière militaire et son armée s’unit à celle de Bolivar en 1818. Ecrase les forces royalistes espagnoles durant la bataille historique de Carabobo (1821). Nommé général en chef, il est partisan de La Cosiata (sécession du Venezuela par rapport à la Grande-Colombie). S’oppose de plus en plus à Bolivar. Se proclame dictateur en 1826 et est à l’origine de l’indépendance du Venezuela en 1829. Président de la République de 1831 à 1835, de 1839 à 1843 et de 1861 à 1863 avec des pouvoirs dictatoriaux.

Peña, Miguel (1781-1833) Collaborateur de Miranda, gouverneur de La Guaira (1812). Préside le Congrès de Cúcuta, qui constitue la Grande-Colombie (1821), et la Cour Suprême (1821-1825). Secrétaire à l’Intérieur et à la Justice il préside aussi le Congrès de Valencia (1830), qui sépare le Venezuela de la Grande-Colombie.

Pérez Jiménez, Marco (1914) Participe en 1948 au coup d’Etat militaire qui renverse Romulo Gallegos. Est imposé comme président de la République en 1952, bien qu’il n’ait pas la majorité des voix. Son régime est marqué par la répression policière, le développement de l’industrie pétrolière et la corruption. Destitué en 1958, jugé pour malversation (1963) et emprisonné jusqu’1968. Condamné de nouveau pour corruption en 1994.

Pérez, Carlos Andrés (1922-) : Homme politique vénézuélien né à Rubio (Etat du Táchira). Militant d’Acción Democrática, il est emprisonné en 1952 par le dictateur Pérez Jiménez et contraint à s’exiler. Après la chute de celui-ci (1958) devient ministre de l’Intérieur (1962-63) du gouvernement Betancourt. Elu président de la Répúblique (1974-79), il nationalise l’industrie sidérurgique et celle du pétrole. Réélu président (1989-94). En 1992, doit faire face à deux coups d’Etat ratés (dont celui de Chavez). La corruption de ce politicien est tellement flagrante que la Cour suprême de justice entame des poursuites contre lui en mai 1993. Condamné à deux ans et quatre mois de prison en mai 1996 pour avoir détourné 17 millions de dollars de fonds publics (secrets), utilisés pour des campagnes électorales au Venezuela et la protection de la présidente du Nicaragua, Violeta Chamorro. A effectué toute sa peine…. à son domicile (!?) jusqu’en septembre 1996. Surnommé le « Cha-cha-cha » dans les années 80 parce que les Vénézuéliens considéraient déjà qu’il avait volé trois fois plus d’argent que le Shah d’Iran !

San Martín, José Francisco de, dit « el Libertador » (1778-1850). Ce lieutenant-colonel argentin formé en Espagne est un fervent partisan de l’indépendance américaine. Il retourne en Argentine en 1811 et réforme profondément l’armée en 1814. A la tête d’une armée, il délivre le Chili puis le Pérou entre 1817 et 1821. Il n’arrive pas à se mettre d’accord avec Bolivar sur le futur régime politique des nouveaux pays d’Amérique latine et se retire aux Pays-Bas en 1822, puis en France.

Santander, Francisco de Paula (1792-1840) Général de Bolivar puis chef d’état-major. Lors de l’indépendance de la Grande Colombie en 1819 (qui regroupe la Colombie, le Venezuela, le Panama et l’Equateur), il est le vice-président du pays. Entre en conflit avec Bolivar. Contraint de s’exiler, il rentre après la mort de Bolivar (1830), quand la Grande-Colombie se morcèle en plusieurs Etats. Premier président constitutionnel de la Colombie (1832-37) il mène une répression sanglante contre les partisans de Bolivar et ses autres opposants.

Somoza, Debayle Luis (1922-1968) Frère d’Anastasio Somoza Debayle, président du Congrès (1951) puis de la République du Nicaragua (1957-1963). Favorise le développement économique en s’appuyant sur les investissements américains, cherche à contenir la guérilla du Frente Insurreccional (1960).

Somoza, Anastasio dit Tacho (1896-1956) En 1925, participe à l’insurrection du général Chamorro qui amène au pouvoir le Parti libéral au Nicaragua. Commande la Garde nationale à partir de 1933. Dirige un coup d’Etat en 1937 et assume le pouvoir jusqu’en 1947. Se fait nommer président en 1951. Soutient la politique des Etats-Unis dans la région, réprime férocement toute opposition interne. Contribue à renverser le président Figueres du Costa Rica (1954) et le gouvernement Arbenz au Guatemala (1954). Amasse une fortune personnelle considérable (il possédait une proportion importante des terres cultivables du pays). Meurt assassiné.

Stroessner, Alfredo (né en 1912) Devient commandant en chef de l’armée uruguayenne en 1951. Participe à un coup d’Etat militaire et est ensuite élu Président, tout en étant l’unique candidat. Il consacre la moitié du budget national à former une armée qui met en coupe réglée le pays. Renversé par un coup d’Etat militaire en 1989.

Torres González, Juan José (1919-76) Chef des forces armées boliviennes, il oblige le président de la République, le général Ovando, à démissionner en octobre 1970, et devient président à son tour. Se présentant comme un « nationaliste de gauche » et un « président révolutionnaire », il est renversé en août 1971 par le colonel Hugo Banzer. Se réfugie au Chili, puis en Argentine après la chute d’Allende (1973). Enlevé puis assassiné en 1976.

Torrijos, Omar (1929 -1981). Organise un coup d’Etat au Panama en 1968. Préside une junte de gouvernement militaire, puis accroît ses pouvoirs en 1972-1978 et devient président du gouvernement. Fait pression sur James Carter pour récupérer la souveraineté du canal, d’où les accords Torrijos-Carter, qui prévoient la restitution graduelle du canal jusqu’en 2000. Se retire du gouvernement mais reste chef de la Garde nationale et président du Parti révolutionnaire démocratique. Meurt dans un mystérieux accident d’avion.

Urdaneta, Rafael (1788 – 1845). Rejoint l’armée de Simon Bolivar en 1813. Général de division en 1815, puis général en chef en 1822, il participe à la libération du Venezuela et de la Colombie actuelles. Président du Sénat, ministre de la Guerre et enfin président de la République de Colombie.

Uribe, Antonio José (1869-1942) Homme politique, diplomate et juriste colombien. Ministre de l’Education, ambassadeur de Colombie au Pérou.

Vargas, Getúlio (1883- 1954) Député du Parlement brésilien en 1922, ministre des Finances, puis gouverneur de l’Etat du Rio Grande do Sul. Battu aux élections présidentielles de 1930, il organise un coup d’Etat et instaure une dictature qui durera jusqu’en 1945, date à laquelle il sera renversé par un putsch. Réélu président en 1951, il se suicide trois ans plus tard.

Velasco Alvarado, Juan (1910 -1977) Organise le coup d’Etat qui renverse le président du Pérou, Fernando Belaúnde Terry (1963-1968) et préside la Junte militaire révolutionnaire. Promulgue une réforme agraire et des nationalisations qui le transforment en icône des tiers -mondains, mais il doit faire face à une vague de grèves et de mouvements étudiants en 1972. Renversé par un coup d’Etat militaire, le 29 août 1975, dirigé par son compère, le général Francisco Morales.

Yumare, massacre de : assassinat de 9 sympathisants ou militants d’extrême gauche qui furent torturés puis achevés d’une balle dans la nuque, le 8 mai 1986.