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Le mythe de la nature démocratique des Forces armées vénézuéliennes

publié par Yves, le mercredi 24 septembre 2008

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Humberto Decarli

Publié dans les « Cuadernos de cultura liber­ta­ria » par la Comisión de Relaciones Anarquistas (CRA) en Caracas, en 2006 (deuxième édition juillet 2006) sous forme de bro­chure, ce texte a été écrit par un avocat liber­taire vénézuélien. Même si nous ne par­ta­geons pas tou­jours son point de vue, son texte a le grand mérite de repo­ser sur de soli­des infor­ma­tions his­to­ri­ques et d’ouvrir des pistes d’inter­pré­tation fruc­tueu­ses sur les ten­dan­ces à long terme de la société vénézué­lienne, au-delà de la ridi­cule « cha­vo­ma­nie » actuelle. Les mots ou les dates figu­rant entre cro­chets ont été ajoutés par nos soins. Le lec­teur trou­vera à la fin de ce texte un glos­saire détaillé et un arti­cle du groupe Insurgentes qui com­plète et actua­lise le texte d’Humberto Decarli. Les dates et mots entre paren­thèses ont été ajoutés par le tra­duc­teur. (Extrait de Ni patrie ni fron­tières n° 23-24 - mars 2008)

« Le grand évé­nement du ving­tième siècle a été l’aban­don des valeurs de liberté par le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire ; le recul pro­gres­sif du socia­lisme de liberté devant le socia­lisme césarien et mili­taire. À partir de cet ins­tant, un espoir a quitté ce monde, une soli­tude a com­mencé pour chaque homme libre. »

Albert Camus

Parler des forces armées vénézué­liennes c’est affron­ter un mythe soli­de­ment cons­ti­tué et dif­fusé par l’ordre établi depuis le 23 jan­vier 1958 : l’armée vénézué­lienne serait démoc­ra­tique parce qu’elle aurait sou­tenu le modèle poli­ti­que domi­nant, depuis un demi-siècle, et n’aurait pas orga­nisé de coups d’État. Derrière cette trame de vérités appa­ren­tes se dis­si­mule une plé­iade de faits incontes­ta­bles qui nous amènent à une conclu­sion opposée. En réalité, les mili­tai­res vénézuéliens font partie d’une ins­ti­tu­tion auto­ri­taire depuis sa création, soit depuis la vic­toire de Cipriano Castro sur le ban­quier Manuel Antonio Matos à La Victoria [en octo­bre-novem­bre 1902], soit depuis sa réor­ga­ni­sation sur le modèle prus­sien, sous la dic­ta­ture de Juan Vicente Gomez. L’armée actuelle, muta­tis mutan­dis, est la même que celle qui mena l’inva­sion andine. La preuve en est que ses cadres ont été formés à l’École des Amériques dont les ensei­gne­ments ont été mis en pra­ti­que dans les camps de concen­tra­tion des années 1960 et ont culminé dans le géno­cide du 27 février 1987 [ou mas­sa­cre du Caracazo]. Ce tra­vail vise à dém­ys­tifier les mes­sa­ges idéo­lo­giques des fabri­cants de l’opi­nion publi­que, et à dév­oiler de la façon la plus crue les fal­si­fi­ca­tions de tous ceux qui prét­endent que les admi­nis­tra­teurs de la vio­lence d’État possèdent une men­ta­lité démoc­ra­tique.

« Mon général, votre tank est si solide
 !
 Il couche une forêt, il écrase 
cent hommes.


« Mais il a un défaut :
 il a besoin d’un méca­nicien.



« Mon général, votre bom­bar­dier est si puis­sant ! 
Il vole plus vite que l’orage
 et trans­porte plus qu’un éléphant.


« Mais il a un défaut :
 il a besoin d’un pilote.



« Mon général, l’homme est très utile !
 Il sait voler, il sait tuer.


« Mais il a un défaut : 
il sait penser. »

Bertold Brecht (Chansons et poésies)

Introduction

L’un des mythes réc­urrents du modèle poli­ti­que actuel consiste à définir les forces armées vénézué­liennes comme démoc­ra­tiques. Les admi­nis­tra­tions qui se sont succédé depuis la chute de la dic­ta­ture de Perez Jimenez [en 1958] se sont chargées de popu­la­ri­ser l’idée que l’armée serait une ins­ti­tu­tion citoyenne sou­mise au pou­voir issu des élections. De Rómulo Betancourt à Hugo Chávez, tous les hommes poli­ti­ques ont été d’accord pour sou­te­nir une telle concep­tion et ainsi s’attri­buer, une fois pour toutes, une aura de légi­timité. Pour tous ces gens-là, l’armée natio­nale serait seu­le­ment un outil au ser­vice du régime civil.

Pour appuyer cette affir­ma­tion, ils citent le petit nombre de cons­pi­ra­tions qui se sont pro­dui­tes depuis que le Venezuela est arrivé au stade de la démoc­ratie for­melle et représ­en­ta­tive (1).

Si l’on enten­dit beau­coup de bruit de sabres imméd­ia­tement après le ren­ver­se­ment du général de Michelena [Pérez Jiménez], la prospérité pét­rolière dimi­nua osten­si­ble­ment les inquié­tudes au sein de ce corps de répr­ession.

Citons quand même quel­ques exem­ples de tur­bu­len­ces sur­ve­nues dans l’ins­ti­tu­tion armée imméd­ia­tement après 1958 :

- le soulè­vement du général Castro León à la Planicie [siège du ministère de la Défense], écrasé par le déplo­iement dis­sua­sif d’un nombre très impor­tant de sol­dats [en juillet 1958] ;

- la rév­olte du régiment de cava­le­rie de San Juan de Los Morros ;

- et le soulè­vement de San Cristóbal (1959) dirigé par ce même général.

Toutes ces ten­ta­ti­ves de putsch furent mises en échec car elles ne jouis­saient d’aucun appui popu­laire et parce que leurs diri­gents n’expri­maient pas les reven­di­ca­tions des offi­ciers. Les muti­ne­ries qui sui­vi­rent, celles de La Guaira, le « Barcelonazo » (1961), le « Carupanazo » (1962) et le « Porteñazo » (1962), furent éphémères et le pays connut ensuite une pér­iode de calme rela­tif.

Si le soulè­vement de Ramo Verde (1966), la déso­béi­ssance publi­que du général Flores et la méfi­ance du général García Villasmil pen­dant la pre­mière pré­sid­ence de Rafael Caldera (1969-1974) mar­quèrent des excep­tions nota­bles à l’équi­libre de l’armée, on ne peut pas pour autant affir­mer qu’ils ont fon­da­men­ta­le­ment ébranlé cette ins­ti­tu­tion.

Comme nous le ver­rons plus loin, l’anti­com­mu­nisme attisé par Romulo Betancourt (1945-1948 et 1959-1964) puis la cor­rup­tion à partir du pre­mier gou­ver­ne­ment de Carlos Andres Pérez (1974-1979) per­mi­rent de rép­ondre à toutes les réc­la­mations éventu­elles des mili­tai­res.

Cependant, l’expéri­ence popu­liste com­mença à mon­trer ses limi­tes lors­que se réd­ui­sirent les pét­rod­ollars. C’est alors qu’appa­rut la véri­table nature de l’armée et que se pro­dui­si­rent les mou­ve­ments étr­anges qui eurent lieu pen­dant la der­nière étape de la pré­sid­ence de Jaime Lusinchi (1984-1989) et les soulè­vements mili­tai­res de 1992. On déc­ouvrit alors que c’étaient des fac­teurs exogènes, et non des rai­sons ins­ti­tu­tion­nel­les, qui expli­quaient le calme des mili­tai­res. En effet, au Venezuela, il n’y a pas eu un pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion his­to­ri­que ins­ti­tu­tion­nelle, d’où l’impos­si­bi­lité qu’il puisse avoir une ten­dance conti­nuelle dans cette direc­tion.

Dans ce domaine, le Venezuéla ne cons­ti­tue pas une excep­tion en Amérique latine. Après l’indép­end­ance, tout le conti­nent sud-amé­ricain fut dominé par des élites héritières du pou­voir de la pén­in­sule Ibérique, d’ori­gine espa­gnole ou por­tu­gaise.

Ces élites, dépo­urvues d’iden­tité, prét­endaient imiter les Européens, mais sans avoir les mêmes ori­gi­nes. Elles fondèrent des nations à partir de valeurs racis­tes qui se mani­festèrent dès le départ par l’exclu­sion des autres grou­pes sociaux. Elles réso­lurent la ques­tion gou­ver­ne­men­tale en copiant les systèmes juri­di­ques du Vieux Continent mais sans les appli­quer : c’est ainsi que les cau­dillos et les hauts fonc­tion­nai­res se par­tagèrent la scène du pou­voir.

Ils fini­rent par cons­truire un miroir brisé parce que l’image qui s’y reflétait se déc­om­posait. On peut affir­mer que, au Venezuela, la « démoc­ratie » des sociaux-démoc­rates (adecos) et des sociaux-chrétiens (copeya­nos) s’est appuyée uni­que­ment sur l’hyper­tro­phie finan­cière de l’État – et rien de plus.

Les spé­cu­lations sur les vertus du modèle élec­toral ne sont rien d’autre que des rai­son­ne­ments creux parce que, si le Venezuela n’avait pas connu l’indi­ges­tion d’argent qu’a pro­duite la vente du pét­role brut, ce serait un pays comme la Bolivie ou la Syrie durant les années 1960, avec des chan­ge­ments de gou­ver­ne­ment inces­sants. L’actuel pre­mier magis­trat (Hugo Chávez) tresse fréqu­emment des louan­ges aux mili­tai­res et ses critères de juge­ment sont émin­emment mili­ta­ris­tes. Sa vision du monde est struc­turée par une opti­que mili­taire et c’est pour­quoi il pré­fère que des offi­ciers admi­nis­trent le Venezuela.

Les dis­cours enflammés de l’époque du Pacte de Punto Fijo nous prés­entaient éga­lement l’armée comme un simple auxi­liaire du pou­voir civil. À plu­sieurs repri­ses les déf­enseurs du Pacte de Punto Fijo insistèrent eux aussi sur les échecs des cons­pi­ra­tions mili­tai­res, et leur posi­tion a pu paraître res­pec­tueuse des ins­ti­tu­tions, aux oreilles des Vénézuéliens. Cependant, cette posi­tion est en fait tota­le­ment idéo­lo­gique. J’emploie ce terme dans son sens strict : il ne s’agit que d’une ver­sion trom­peuse de la réalité imposée par les dét­enteurs du pou­voir. Il est faux de prét­endre que l’armée se serait démoc­ratisée – dans le meilleur des cas ceux qui tien­nent ce genre de propos font preuve d’une ingénuité totale.

1 - L’armée actuelle n’est pas celle de Bolivar

Hugo Chávez essaie tou­jours d’iden­ti­fier les admi­nis­tra­teurs actuels de la vio­lence éta­tique avec l’armée de Simón Bolivar. Même si l’on s’abs­tient de tout juge­ment cri­ti­que envers les offi­ciers qui dirigèrent le pro­ces­sus d’indép­end­ance, qui expulsèrent les représ­entants de la Péninsule ibé­rique et qui fondèrent une nation caractérisée par toute une série d’aber­ra­tions intrinsèques, une telle com­pa­rai­son et un tel juge­ment de valeur n’ont aucun sens.

En effet, les armées de la révo­lution indép­end­ant­iste, ou séc­essi­onn­iste comme les appel­lent cer­tains his­to­riens, visaient à expor­ter le projet du Libertador. C’est ainsi qu’elles par­ti­rent de la République de la Colombie vers le sud, en occu­pant Quito et Guayaquil avant l’entre­vue his­to­ri­que avec José de San Martín en 1830. Elles pour­sui­vi­rent vers le Pérou où elles affrontèrent l’oli­gar­chie vét­uste de Lima ; elles réus­sirent à libérer le Haut-Pérou en créant une nou­velle nation, la Bolivie, où elles imposèrent toute une ins­tru­men­ta­tion juri­dico-poli­ti­que comme en tém­oigne la pre­mière Constitution boli­vienne. Par la suite, au Portete de Tarqui, le maréchal de Ayacucho arrêta et liquida l’inva­sion péruvi­enne au cours d’une brillante bataille [le 27 février 1829]. Jusqu’à ce moment-là on peut dire que cette armée eut un rôle éman­ci­pateur parce qu’en général ce qui se pro­dui­sit ensuite a été sur­tout une longue série de génuflexions.

En effet, on a vu, lors­que les idées uni­fi­ca­tri­ces de Simón Bolivar furent mises en pièces après sa mort, com­ment les diri­geants mili­tai­res s’appro­prièrent tous ces pays. Le mou­ve­ment de la Cosiata dirigé par Miguel Peña avec José Antonio Páez comme pointe de l’ice­berg à Valencia, le coup d’État de Francisco de Paula Santander contre Rafaël Urdaneta à Bogota, l’irrup­tion du général ori­gi­naire de Puerto Cabello, Juan José Flores, en Équ­ateur ; et les élites his­pa­ni­san­tes de Lima, tous ont dém­ontré le peu de pers­pec­tive his­to­ri­que des com­bat­tants de l’indép­end­ance – par ailleurs fort cou­ra­geux. Ils se rép­ar­tirent litté­ra­lement chaque seg­ment de la zone du nord-ouest de l’Amérique du Sud.

Il existe donc très peu de liens, voire aucun, entre les esca­drons vénézuéliens qui com­bat­ti­rent sans relâche contre cer­tains de leurs com­pa­trio­tes et contre les Espagnols, entre 1811 et 1830, et l’actuelle armée vénézué­lienne. Ce sont deux corps très différents parce qu’ils obé­issent à des cir­cons­tan­ces, des causes et des for­ma­tions diver­ses.

L’armée libé­rat­rice (de Bolivar) a mis en place une orga­ni­sa­tion armée pour impo­ser un projet d’État nais­sant capa­ble de rompre avec la Péninsule ibé­rique sur le plan poli­ti­que, mais pas sur les autres plans. Quant à l’armée vénézué­lienne actuelle, il s’agit d’une entité forgée avec la nais­sance du mou­ve­ment de Juan Vicente Gomez [à partir de 1910]. Le cau­dillo de la Mulera est celui qui a fondé l’État vénézuélien actuel en créant un pou­voir hau­te­ment cen­tra­lisé, des forces armées tota­le­ment imprégnées par l’idéo­logie prus­sienne. Ces forces ont garanti la concen­tra­tion du pou­voir et un système fiscal dirigé à partir de Caracas et la région sep­ten­trio­nale-côtière du pays. Et c’est de là que vient la struc­ture mili­taire vénézué­lienne du XXIe siècle.

2- Les débuts des forces armées contem­po­rai­nes

L’armée vénézué­lienne contem­po­raine est réel­lement née avec le pro­ces­sus cen­tra­li­sa­teur dirigé par Juan Vicente Gómez. Il y avait déjà eu un anté­cédent quand Cipriano Castro avait mis en échec, avec moins de la moitié de ses effec­tifs, le ban­quier José Manuel Matos à La Victoria en 1902. Dans son livre Época de Revolución en Venezuela, le général Alberto Müller Rojas juge que cet évé­nement représ­ente l’acte fon­da­teur de l’armée actuelle : « Mais la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des mem­bres de ce qui se cons­ti­tua comme une cor­po­ra­tion, cen­trée sur l’entou­rage du cau­dillo andin et son suc­ces­seur, le général Juan Vicente Gómez, a été un pro­ces­sus jusqu’à présent ina­chevé. ».

Juan Vicente Gomez, dit El Benemérito, après avoir asphyxié les mou­ve­ments et les cau­dillos rég­ionaux (fédéraux), créa un État tout-puis­sant et pour cela conso­lida un système fiscal natio­nal, une admi­nis­tra­tion publi­que rigide com­man­dant à partir du centre du pays et évid­emment, un appa­reil mili­taire com­pact.

Le chef de la Mulera (Juan Vicente Gomez) fit venir du Chili un offi­cier prus­sien, Samuel Mc Gill. Celui-ci, appli­quant ses critères intran­si­geants, forgea une armée à son image et à sa res­sem­blance. La genèse mili­taire contem­po­raine est très bien expli­quée par le pro­fes­seur Angel Ziem dans son fameux livre sur la for­ma­tion de l’armée (2) et il la place à cette époque his­to­ri­que tout comme le fait Domingo Alberto Rangel. C’est le compère d’« El Cabito » [surnom de Cipriano Castro] qui enclen­chera effec­ti­ve­ment la genèse des forces armées vénézué­liennes contem­po­rai­nes.

Cette orga­ni­sa­tion mili­taire amél­iora son caractère opé­rati­onnel sous les admi­nis­tra­tions de López Contreras [1936-1941] et Medina Angarita [1941-1946], héritiers de Juan Vicente Gómez bien que, pro­fi­tant des ouver­tu­res dictées par les cir­cons­tan­ces, se soit orga­nisée une véri­table loge mili­taire qui fit échouer la ges­tion de Medina Angarita et, en alliance avec Action Démocratique, domina pen­dant la pér­iode 1945-1948. Ensuite les mili­tai­res se déb­arrassèrent du « parti du peuple » auto­pro­clamé (Action Démocratique) pour admi­nis­trer le pou­voir seuls, ce qu’ils obtin­rent après la chute de Rómulo Gallegos, entre 1948 et le 23 jan­vier 1958.

La nais­sance de l’armée vénézué­lienne est de nature réacti­onn­aire parce qu’elle s’est pro­duite sous les régimes de Cipriano Castro [1899-1904] ou de Juan Vicente Gómez, quel que soit l’angle d’ana­lyse que l’on adopte. Elle cons­ti­tue un outil élaboré pour sou­te­nir le réseau des struc­tu­res domi­nan­tes. Sa fonc­tion est essen­tiel­le­ment celle-là, même si cer­tains mili­tai­res prét­endent être les « garants de la sou­ve­rai­neté natio­nale » à tra­vers une « doc­trine de la dis­sua­sion ». Et même s’ils évoquent les « guer­res asymét­riques » ou celles de la « qua­trième géné­ration » (menées notam­ment par l’intermédi­aire des médias, NdT) (1) aux­quel­les ils ne sont évid­emment pas préparés.

Ce der­nier type de confron­ta­tion émerge de l’absence de mul­ti­po­la­rité mili­taire [à l’éch­elle inter­na­tio­nale] et dans les pays où des sec­teurs mili­tai­re­ment fai­bles peu­vent se faire remar­quer par la voie du ter­ro­risme pour com­bat­tre celui de l’Etat. Le cas typi­que est celui de la des­truc­tion du World Trade Center à New York ainsi que la des­truc­tion par­tielle du Pentagone par un ennemi qui a le don d’ubi­quité : le réseau fon­da­men­ta­liste d’al Qaida.

3- Le Pacte de Punto Fijo et l’armée vénézué­lienne

« Je n’approuve pas les salai­res que gagnent les pro­fes­seurs d’école pri­maire ; le jour où un ins­ti­tu­teur gagnera plus qu’un général, alors le Mexique sera sauvé. »

Francisco « Pancho » Villa (lettre à Adolfo De La Huerta, pré­sident du Mexique)

Avec l’avè­nement du projet popu­liste du Pacte de Puntofijo, Rómulo Betancourt dut affron­ter les struc­tu­res mili­tai­res héritées de la dic­ta­ture de Perez Jimenez. Il était évident que l’organe de sécurité de l’État, la ter­ri­ble Sécurité natio­nale, s’était dis­sous mais l’armée conçue par l’homme de Michelena [Perez Jimenez] n’avait pas fon­da­men­ta­le­ment changé, au point qu’un offi­cier de son admi­nis­tra­tion (qui pré­sida le Cercle mili­taire et l’Institut natio­nal des sports), le contre-amiral Wolfgang Larrazábal, fut le per­son­nage le plus impor­tant de la Junte mili­taire patrio­ti­que qui lui succéda.

Deux offi­ciers supérieurs du régime qui venait d’être ren­versé, « El Turco » Casanova et Romero Villarte firent partie de cette Junte, mais le mou­ve­ment popu­laire réussit à les chas­ser pour les rem­pla­cer par Eugenio Mendoza et Blas Lamberti, représ­entants affi­chés du grand capi­tal. Ceux-ci firent évid­emment pres­sion pour per­ce­voir les cré­ances (des capi­ta­lis­tes, NdT) contre l’État vénézuélien, cré­ances impos­si­bles à négocier sur les mar­chés inter­na­tio­naux à cause de la crise. Si la prés­ence popu­laire fut assurée par le biais de la Junte patrio­ti­que dirigée par le lég­end­aire Fabricio Ojeda, il n’y eut pas réel­lement de déf­aite des forces armées comme celles qu’elles subi­rent en Bolivie quand un puis­sant mou­ve­ment ouvrier mit en échec l’armée régulière en 1952.

Face à cer­tains admi­nis­tra­teurs de la vio­lence éta­tique, par­ti­sans du « put­schisme » tra­di­tion­nel, et face à des actions vio­len­tes comme l’atten­tat de Los Próceres [contre le pré­sident Romulo Betancourt], le gou­ver­ne­ment d’union natio­nale COPEI-AD (sociaux-chrétiens et sociaux-démoc­rates) devait pren­dre des ini­tia­ti­ves. Les chefs mili­tai­res réacti­onn­aires de l’époque ne voyaient pas d’un bon œil la coa­li­tion du Club Caraïbes (ori­gi­nel­le­ment formé par Pepe Figueres au Costa Rica, Muñoz Marin à Porto Rico, Prío Socarrás à Cuba, Víctor Raúl Haya de la Torre au Pérou et le « Napoléon de Guatire » – Romulo Betancourt – au Venezuéla), mais leur haine contre le gau­chisme, le socia­lisme, le com­mu­nisme et autres idéo­logies sem­bla­bles, était infi­ni­ment plus grande. Il ne faut jamais oublier que tous ces offi­ciers avaient été formés aux Etats-Unis.

Romulo Betancourt com­mença donc à dif­fu­ser un dis­cours de type mac­car­thyste afin de regrou­per autour de lui le noyau des « put­schis­tes ». Il pro­vo­qua la gauche, représentée par le Parti com­mu­niste vénézuélien et les sec­teurs radi­caux d’Action Démocratique et de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique. Le mitraillage d’une mani­fes­ta­tion de chômeurs sur la Plaza Concordia fut la pre­mière étape de ce plan. La gauche vénézué­lienne a été tou­jours très dép­end­ante des ouka­zes des cen­tres de pou­voir inter­na­tio­naux du bloc socia­liste et spéc­ia­lement de l’Union sovié­tique.

Le « brow­de­risme » (3) eut un effet d’éto­uffoir pour les com­mu­nis­tes dans toute l’Amérique latine et favo­risa l’essor de la social-démoc­ratie, puis­que l’union anti­fas­ciste [de l’URSS] avec les Alliés des PC poussa les PC à éviter les conflits avec les PS et à retar­der la réa­li­sation de leurs pro­pres pro­jets.

Évide­mment, le Département d’État et le Pentagone s’empressèrent de sou­te­nir le projet de Romulo Gallegos. Ainsi, l’École des Amériques, centre de tor­tu­res très spéc­ialisé, forma beau­coup d’offi­ciers dont les « talents » dans ce domaine furent uti­lisés sur les différents théâtres d’opé­rations, ce qui se tra­dui­sit par un nombre élevé de per­son­nes tor­turées, « dis­pa­rues », arrêtées illé­ga­lement et assas­sinées. Les camps de concen­tra­tion de l’Isla de Burro ou de Tacarigua sur le lac de Valencia (camp iro­ni­que­ment appelé Rafaël Caldera [du nom du diri­geant et pré­sident social-démoc­rate]), ceux de Cachipo, Cogollar et d’autres qui éch­appent à ma mém­oire, ont servi de ter­rains d’appren­tis­sage pour ces mét­hodes.

La confron­ta­tion n’occa­sionna pas beau­coup de pertes parce que les petits grou­pes d’avant-garde – le « Triangle Noir », le FUL (Front uni de libé­ration) et le Directoire Révolutionnaire Vénézuélien ou Direve – s’empressèrent de se rendre dans les mon­ta­gnes pour réé­diter l’expéri­ence de la Sierra Maestra. Le Parti com­mu­niste vénézuélien (PCV), le MIR (Mouvement de la Gauche révo­luti­onn­aire) et cer­tains sec­teurs de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique dirigés par Fabricio Ojeda, pri­rent ensuite le chemin de la lutte armée rurale dans un pays émin­emment urbain. La déf­aite était pré­vi­sible, mais le projet popu­liste uti­lisa la conjonc­ture pour intégrer à sa coa­li­tion le fac­teur de pou­voir le plus impor­tant, celui des armes. Les par­ti­sans du Pacte de Punto Fijo réus­sirent ainsi à agréger les mili­tai­res à leur modèle.

Il nous faut ici nous arrêter un moment pour com­men­ter les insur­rec­tions de 1962 connues sous le nom de « Carupanazo » et de « Porteñazo », et qui se pro­dui­si­rent dans les villes de Carúpano et de Puerto Cabello, res­pec­ti­ve­ment le 4 mai et le 2 juin de cette année. Elles furent orga­nisées par un groupe de l’appa­reil mili­taire du Parti com­mu­niste vénézuélien et du sec­teur mili­taire du MIR (Mouvement de la Gauche révo­luti­onn­aire) dans deux cen­tres de la marine et de l’armée de terre. Les deux actions se ter­minèrent par un échec et affai­bli­rent for­te­ment la gauche au sein de l’armée. Ces actions ne furent pas coor­données avec les guér­illas et, isolées, elles ne pou­vaient qu’être vain­cues.

Ces deux soulè­vements se pro­dui­si­rent sous le gou­ver­ne­ment du social-démoc­rate Rómulo Betancourt [1945-1848], quatre ans à peine après la chute du dic­ta­teur Perez Jimenez et la conso­li­da­tion du modèle popu­liste ins­tauré à partir du Pacte de Punto Fijo entre les chefs des trois for­ma­tions poli­ti­ques [AD, COPEI et URD] qui étaient reve­nus d’exil et dont les objec­tifs étaient trans­pa­rents.

Le diri­geant du Guatire, Romulo Betancourt, avait formé un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion de son parti, Action Démocratique (social-démoc­rate) avec le COPEI (chrétiens sociaux) et l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique. Il doubla le budget pour que l’État assume le far­deau qui pesait sur l’éco­nomie natio­nale : la clientèle des partis qui gra­vi­tait autour du sec­teur public pour obte­nir des char­ges, des contrats et des par­cel­les de pou­voir.

Toutefois, en matière mili­taire, il devait affron­ter un grave pro­blème. Malgré le ren­ver­se­ment du dic­ta­teur Pérez Jiménez l’appa­reil mili­taire conti­nuait à exer­cer un pou­voir sur le gou­ver­ne­ment. Quelques offi­ciers qui avaient étr­oi­tement col­la­boré avec la dic­ta­ture furent purgés de l’admi­nis­tra­tion mais on enten­dait le bruit des sabres dans la classe mili­taire. Plusieurs évé­nements comme la muti­ne­rie de La Planicie [1958] et la prise de San Cristóbal par le général Castro León [1959], le « Barcelonazo » [1961] et l’atten­tat de Los Próceres [contre Romulo Betancourt le 24 juin 1960], révélèrent les pro­blèmes posés par les mili­tai­res.

En outre, il fal­lait tenir compte d’un fac­teur inter­na­tio­nal signi­fi­ca­tif pour l’armée. Les régimes au pou­voir en Amérique latine à cette époque étaient essen­tiel­le­ment dominés par les caser­nes. Odría au Pérou, Somoza au Nicaragua, Batista à Cuba, Stroessner au Paraguay, Duvalier à Haïti, Trujillo en République domi­ni­caine, les forces de gen­dar­me­rie en Argentine, au Guatémala et dans d’autres pays d’Amérique cen­trale et les Caraïbes, étaient dirigées par des offi­ciers et des sous-offi­ciers appar­te­nant à l’armée.

Romulo Betancourt avait fixé une orien­ta­tion poli­ti­que très nette dans le cadre des confron­ta­tions de la guerre froide. Il avait ouver­te­ment pris le parti des Etats-Unis et son amitié avec l’emblé­ma­tique gou­ver­neur de Puerto Rico, Muñoz Marin, ne pou­vait que confor­ter ce choix. Pour conso­li­der sa posi­tion poli­ti­que, il avait besoin du sou­tien des forces armées et il l’obtint en uti­li­sant la peur du com­mu­nisme et le chan­tage au péril rouge.

Pour concré­tiser son projet, il pro­vo­qua la gauche afin qu’elle se lance dans la réb­ellion. La manœuvre réussit faci­le­ment, vu le manque d’idées des forces révo­luti­onn­aires, qui tombèrent dans le piège et se réfugièrent dans les mon­ta­gnes pour réé­diter l’exploit de la Sierra Maestra. Cette action poussa les mili­tai­res, géné­ra­lement fas­cis­tes ou de droite, à serrer les rangs et à se regrou­per tous, comme un seul homme, der­rière le pré­sident.

Avec les guér­illas du Parti com­mu­niste vénézuélien, du MIR (Mouvement de la Gauche révo­luti­onn­aire), de sec­teurs de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique et de grou­pes indép­endants, Rómulo Betancourt résolut deux dif­fi­cultés aux­quel­les devait faire face son gou­ver­ne­ment. D’une part, il obtint l’appui incondi­tion­nel des mili­tai­res face au péril com­mu­niste ; d’autre part, il dém­ontra son audace et ses capa­cités poli­ti­ques au pré­sident John F. Kennedy en se révélant un allié abso­lu­ment fiable dans le conflit Est-Ouest.

Cependant, quel­ques offi­ciers déf­endaient des posi­tions idéo­lo­giques différ­entes de la majo­rité des cadres mili­tai­res, grâce au tra­vail des orga­ni­sa­tions de gauche à l’intérieur des forces armées. La gauche avait quel­ques offi­cieurs qui jouis­saient d’un cer­tain pres­tige et, poussés par le dés­espoir, ceux-ci décidèrent d’orga­ni­ser un putsch. Le lieu­te­nant-colo­nel Jesús Molina Villegas, le com­man­dant Vegas Castejón et le lieu­te­nant Fleming Mendoza furent entre autres, les porte-dra­peaux de la muti­ne­rie de Carúpano. Mis en échec par les forces loya­lis­tes, ils furent arrêtés et empri­sonnés avec les civils Eloy Torres et Simón Sáez Mérida.

Moins d’un mois plus tard, Puerto Cabello, la ville où la Première République s’était effon­drée, fut le théâtre d’une autre ten­ta­tive impor­tante de ren­ver­ser le régime. Le capi­taine de navire Manuel Ponte Rodriguez, le capi­taine de fré­gate Pedro Medina Silva et le capi­taine de cor­vette Víctor Hugo Morales cons­ti­tuèrent la direc­tion du soulè­vement qui dis­posa de l’appui des lycéens et du peuple en général. Les bom­bar­de­ments opérés par les forces aéri­ennes et le fait que le détac­hement local de la Garde natio­nale de Puerto Cabello décida de se reti­rer de la cons­pi­ra­tion furent les deux fac­teurs dét­er­minants qui expli­quent la déf­aite des insurgés.

L’exis­tence de peti­tes frac­tions de gauche dans l’armée et ces deux insur­rec­tions ne signi­fient nul­le­ment que l’armée vénézué­lienne ne soit pas une entité au ser­vice des intérêts trans­na­tio­naux. Pendant le début du régime popu­liste, les mili­tai­res s’ali­gnèrent de façon incondi­tion­nelle sur les Etats-Unis. Et par la suite ils ont conti­nué à main­te­nir la même atti­tude, comme tente de le mon­trer cet arti­cle.

Il vaut la peine de signa­ler ici la concep­tion que déf­endait le chef d’Action Démocratique, ori­gi­naire de la ville de Guatire, Romulo Betancourt : il envi­sa­geait en effet un système poli­ti­que, éco­no­mique et social, la Pentarchie, dont nous par­le­rons plus loin, et qui repose sur cinq fac­teurs de pou­voir [les partis, l’armée, l’Eglise, les syn­di­cats et le patro­nat]. Dans le domaine poli­ti­que Bettancourt crut tou­jours en l’alter­nance entre les deux partis ayant des objec­tifs clientél­istes, Action Démocratique (les sociaux-démoc­rates) et COPEI (les sociaux-chrétiens), bien que d’autres grou­pes aient servi de bouche-trous comme l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique, le FND (Front natio­nal démoc­ra­tique) et le FDP (Front démoc­ra­tique popu­laire), puis plus tard le MEP (Mouvement popu­laire) et le Mouvement d’action pour le socia­lisme (MAS).

Dans le domaine reli­gieux, le haut clergé cons­ti­tua l’axe de la représ­en­tation catho­li­que qui pesa, par sa voix et par son vote, dans les décisions du petit comité diri­geant. Fedecámaras représ­enta le patro­nat, et la Confédération des tra­vailleurs vénézuéliens (CTV), la cen­trale syn­di­cale chargée de rete­nir et d’enca­drer la classe ouvrière. Et pour para­che­ver le modèle de Romulo Betancourt, il y eut l’armée qu’il informa de ses orien­ta­tions les plus impor­tan­tes.

Betancourt considérait que les mili­tai­res cons­ti­tuaient un sou­tien essen­tiel dans un pays dépo­urvu de tra­di­tion démoc­ra­tique et ayant eu une tra­jec­toire par­ti­cu­liè­rement mou­ve­mentée. Il réussit ainsi à neu­tra­li­ser les grou­pes de droite qui domi­naient l’armée dans les années 1950 et, avec la menace fan­tas­ma­ti­que du com­mu­nisme, il les amena à se ral­lier à lui pour déf­endre son nou­veau schéma de domi­na­tion. La déf­aite de l’insur­rec­tion des guér­il­leros lui permit d’intégrer les mili­tai­res dans son modèle poli­ti­que. Sur ce plan il fut tou­jours sou­tenu par le Pentagone. Il béné­ficia aussi de l’afflux des pét­rod­ollars qui jouèrent un rôle dét­er­minant, notam­ment grâce à son dis­ci­ple Carlos Andres Pérez. Cette situa­tion lui permit non seu­le­ment de briser les conflits sociaux mais d’endor­mir les offi­ciers de l’armée.

4- De l’inu­ti­lité de l’« alliance civico-mili­taire »

Il est vrai qu’au départ les com­mu­nis­tes essayèrent d’infil­trer les forces armées et qu’ensuite le groupe Ruptura [dirigé par Douglas Bravo dans les années 1970 et 1980] pour­sui­vit la même orien­ta­tion : ces deux ten­dan­ces déf­en­dirent la thèse d’une alliance entre les civils et les mili­tai­res, avec un appa­rent succès. Néanmoins, si l’on observe le com­por­te­ment des offi­ciers qui se sont mis au ser­vice du régime cha­viste, on cons­tate qu’il n’existe aucune différ­ence avec l’atti­tude des mili­tai­res qui ont sou­tenu aupa­ra­vant le pacte de Punto Fijo. Ce qui dément les bien­faits d’une concer­ta­tion poli­ti­que avec l’armée.

Les vic­toi­res rem­portées contre la gauche après quel­ques escar­mou­ches épuisèrent l’effi­ca­cité de l’argu­ment de la menace com­mu­niste pour les mili­tai­res. Il fal­lait donc for­mu­ler un nou­veau modèle pour les main­te­nir tran­quilles. La prospérité pét­rolière après l’embargo arabe de 1973 en four­nit l’occa­sion. La cor­rup­tion permit de calmer ce sec­teur de la société vénézué­lienne. Et la Commission de la Défense du Sénat, auto­risée par la Constitution à pro­mou­voir les offi­ciers ayant au moins le grade de colo­nel et de capi­taine de navire, com­pléta cette poli­ti­que. Cette com­mis­sion étant dominée par les sociaux-démoc­rates d’Action démoc­ra­tique et les sociaux-chrétiens de COPEI, les deux partis décidèrent évid­emment des pro­mo­tions selon des critères poli­ti­ques, ce qui leur permit de manier les res­sorts du pou­voir.

L’effon­dre­ment du prix du brut entraîna la crise du clientél­isme vénézuélien et la chute du projet de la poly­ar­chie. Cette cir­cons­tance influença aussi la conduite des forces armées qui furent affectées par un malaise osten­si­ble. Mais aupa­ra­vant les mili­tai­res se livrèrent à un géno­cide effroya­ble le 27 février 1989. Seize ans plus tard, ils conti­nuent à béné­ficier de l’impu­nité et l’on ignore encore ce qui est arrivé à de nom­breu­ses per­son­nes assas­sinées de la manière la plus bar­bare. La pre­mière grande insur­rec­tion contre la mon­dia­li­sa­tion a été noyée dans le sang.

Une dépêche de l’agence United Press International (UPI), a qua­li­fié les émeutes vénézué­liennes de février 1989 de « baiser de la mort » du Fonds monét­aire inter­na­tio­nal. Un diri­geant poli­ti­que aujourd’hui décédé, sorte d’oracle du popu­lisme natio­nal, a repris cette expres­sion pour déc­rire les ter­ri­bles évé­nements sur­ve­nus pen­dant les der­niers jours de février et les pre­miers jours de mars 1989.

Les causes de cet évé­nement san­glant sont nom­breu­ses. Il faut com­men­cer par indi­quer que la vio­lence tan­gi­ble, directe et imméd­iate, n’a pas sou­vent été prés­ente à une grande éch­elle pen­dant le XXe siècle au Venezuéla, excepté quel­ques conflits isolés ou éphémères. Ainsi, au début du XXe siècle, le pays a connu quel­ques affron­te­ments signi­fi­ca­tifs comme la bataille de La Victoria, durant laquelle 9 000 sol­dats gou­ver­ne­men­taux écrasèrent envi­ron 16 000 insurgés [en 1902]. Après le ren­ver­se­ment d’« El Cabito » [alias Cipriano Castro], Juan Vicente Gómez se char­gea de chas­ser les cau­dillos rég­ionaux pour créer un État natio­nal unifié et soli­de­ment vertébré. Cependant, cette uni­fi­ca­tion signi­fia la création d’un État puis­sant et la liqui­da­tion des auto­no­mies rég­io­nales qui avaient un long enra­ci­ne­ment his­to­ri­que.

À la dic­ta­ture de Juan Vicente Gomez, succéda un gou­ver­ne­ment dirigé par le général Eleazar López Contreras, qui uti­lisa la vio­lence comme un dis­po­si­tif de main­tien de l’ordre et créa une admi­nis­tra­tion qui pré­para la tran­si­tion vers d’autres formes poli­ti­ques. Isaías Medina Angarita incarna une ges­tion tran­quille mais les put­chis­tes qui le ren­versèrent employèrent des mét­hodes arbi­trai­res après avoir déposé le pré­sident Rómulo Gallegos et écarté les sociaux-démoc­rates d’Action Démocratique.

Entre 1948 et le 23 jan­vier 1958, les sec­teurs mili­tai­res diri­geants du Venezuéla eurent recours à la répr­ession, à la tor­ture et à l’intoxi­ca­tion de l’opi­nion publi­que. Ils se fondèrent sur l’emploi de la force et béné­ficièrent de l’appui des Etats-Unis, puis­que leur poli­ti­que était en har­mo­nie avec leurs intérêts durant la guerre froide.

Quelques réactions vio­len­tes se pro­dui­si­rent dans les rues, mais elles furent rapi­de­ment contrôlées par les cadres tra­di­tion­nels des partis qui n’engagèrent pas de lutte contre le gou­ver­ne­ment de facto [des mili­tai­res]. Rómulo Betancourt, Rafael Caldera et Jóvito Villalba, les prin­ci­paux diri­geants d’Action Démocratique (sociale-démoc­rate), de COPEI (sociaux chrétiens) et de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique, tombèrent d’accord durant leur exil à New York pour ins­ti­tuer un modèle poli­ti­que fondé sur le popu­lisme et la col­la­bo­ra­tion des fac­teurs de pou­voir. Ils reçurent la bénéd­iction des Etats-Unis parce que les trois partis vou­laient que le Venezuela sou­tienne l’Occident dans le conflit de la guerre froide.

Des grou­pes d’avant-garde se ren­di­rent dans les mon­ta­gnes pour imiter l’exem­ple cubain. Le Parti com­mu­niste vénézuélien, le MIR (Mouvement de la Gauche révo­luti­onn­aire) et des sec­teurs de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique se lancèrent dans une lutte armée rurale. Poussée par l’imméd­iat­isme, la gauche tomba dans le piège de Betancourt et fut battue. Pendant des années on assista à une sorte de guerre de posi­tions et à des escar­mou­ches entre l’armée et une avant-garde ne béné­ficiant d’aucun sou­tien des masses.

L’influence d’Action Démocratique (sociale-démoc­rate) se pour­sui­vit avec Raúl Leoni, qui uti­lisa la même dose d’oppres­sion et de vio­lence lét­hale, comme dans le triste cas du pro­fes­seur Alberto Lovera, des frères Pasquier (deux mili­tants du Mouvement d’action pour le socia­lisme assas­sinés en 1965, NPNF), de Donato Carmona et de beau­coup d’autres « dis­pa­rus ». La lâcheté du minis­tre de l’Intérieur, Gonzalo Barrios, se mani­festa de la façon la plus évid­ente lors­que, inter­viewé par Miguel Otero Silva dans le quo­ti­dien El Nacional, il osa déc­larer que les cama­ra­des de Lovera étaient res­pon­sa­bles de sa mort !

Le pre­mier gou­ver­ne­ment du social-démoc­rate Rafael Caldera [1969-1974] rép­rima vio­lem­ment le mou­ve­ment étudiant et viola les droits humains, comme en tém­oignent les cas de Carlos Bello, Luis Hernández, José Uribe et de beau­coup d’autres jeunes qui furent tués dans la rue par les forces de répr­ession de l’Etat, qui changèrent alors de nom (la Digepol fut rem­placée par la Disip, et la SIFA devint la DIM).

Les régimes des sociaux-démoc­rates Carlos Andres Pérez (1974-1979) et Luis Herrera Campins (1979-1984), connu­rent une immense prospérité fis­cale, garan­tis­sant donc la tran­quillité sociale par la neu­tra­li­sa­tion des conflits grâce à des res­sour­ces considé­rables. La nou­velle classe poli­ti­que émerg­ente, née à la faveur de la cor­rup­tion, opéra une énorme ponc­tion sur le budget public.

Le social-démoc­rate Jaime Lusinchi assura ensuite le pou­voir (1984- 1989) son admi­nis­tra­tion signa des accords de refi­nan­ce­ment (de la dette) avec la Banque mon­diale dans des condi­tions très défa­vo­rables au pays et mena une poli­ti­que éco­no­mique d’expan­sion de la demande sociale accom­pa­gnée d’une infla­tion rela­ti­ve­ment haute (40 % en 1987 et 356 % en 1988).

Le social-démoc­rate Carlos Andres Pérez (diri­geant d’Action Démocratique) gagna une seconde fois les élections pré­sid­enti­elles le 4 déc­embre 1988 grâce à son cha­risme per­son­nel. Le peuple vénézuélien aspi­rait à une solu­tion mes­sia­ni­que et magi­que de la situa­tion et il crut que la prospérité de 1974 revien­drait sous la direc­tion de ce per­son­nage qui avait su pro­fi­ter de l’embargo pét­rolier arabe de 1973. Mais le social-démoc­rate de Clarines (Jaime Lusinchi) avait ruiné le pays : le Venezuela ne dis­po­sait plus de rés­erves opé­rati­onn­elles. Le pays ne réuss­issait qu’à payer un mon­tant déris­oire de l’amor­tis­se­ment de la dette externe et connais­sait une situa­tion infla­tion­niste.

Devant ce tableau dés­astreux, Carlos Andres Pérez aurait pu récupérer la vaste dette du sec­teur privé envers l’État à tra­vers l’impôt sur le revenu, taxer la sortie de devi­ses, for­ti­fier les salai­res et la consom­ma­tion, entre­pren­dre une réf­orme fis­cale pro­gres­sive et pro­por­tion­nelle, et impo­ser des mesu­res pro­tec­tion­nis­tes. Mais il fit tout le contraire : il alla voir les cré­anciers du pays et refi­nança à nou­veau la dette. Plus grave encore, il adopta des mesu­res [d’austérité] néo-libé­rales et suivit les « recet­tes » des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les.

Le cau­dillo de Rubio (Carlos Andres Pérez) pré­féra pac­ti­ser avec les grou­pes éco­no­miques natio­naux expor­ta­teurs, ceux qui avaient un excédent à placer, vu l’insuf­fi­sance du marché intérieur vénézuélien. En annonçant la liste des mem­bres de son cabi­net, l’ancien secrét­aire de Rómulo Betancourt prés­enta sur­tout des yup­pies de l’IESA [Institut d’Etudes Supérieures de l’Administration, uni­ver­sité privée] et des per­son­na­lités patro­na­les : Moisés Naijm (Développement), Fanny Bello (Agriculture), Gustavo Rossen (Éduc­ation), Pedro Tinoco (Banque cen­trale du Venezuéla) et Reynaldo Figueredo (secré­tariat de la Présidence), tous liés à ces milieux patro­naux.

Le 2 février 1989, il prit pos­ses­sion de sa charge au cours d’une céré­monie orga­nisée dans la salle Rios Reyna du com­plexe Teresa Carreño. Ce fut un spec­ta­cle fas­tueux, osten­ta­toire et vul­gaire, auquel assistèrent une bro­chette hété­roc­lite de per­son­na­lités : Fidel Castro, Dedmont Hoyte, Daniel Ortega, Oscar Arias, Virgilio Barco, Willy Brandt, Alan García et même des chefs d’État d’Océanie. Ce pro­lo­gue servit à dis­si­mu­ler la prise de décisions qui allait suivre.

Le pré­sident Carlos Andres Pérez prés­enta son plan : aug­men­ta­tion des ser­vi­ces col­lec­tifs (élect­ricité, eau, télép­hone, essence, etc.), uni­fi­ca­tion des taux de change à un taux fluc­tuant en accord avec le rap­port entre l’offre et la demande, aug­men­ta­tions sala­ria­les pour les tra­vailleurs du sec­teur public sans embau­che col­lec­tive, pri­va­ti­sa­tion d’entre­pri­ses publi­ques et éli­mi­nation de sub­ven­tions dans différents sec­teurs de l’éco­nomie. C’étaient des mesu­res très sem­bla­bles à celles prises par le pré­sident Hugo Chávez le 12 février 2002 quand il dévalua for­te­ment la mon­naie vénézué­lienne, le boli­var. Le peuple les sur­nomma le « paque­tazo » (le grand paquet), « les recet­tes » ou « l’élect­rochoc ».

L’appli­ca­tion de ces mesu­res visait à pren­dre un virage radi­cal pour amél­iorer la santé éco­no­mique de la nation, en conser­vant tou­jours la même struc­ture sociale et en cher­chant à obte­nir une plus grande ren­ta­bi­lité du capi­tal. Peu impor­tait au gou­ver­ne­ment le coût humain de ce paque­tazo, ce n’était pas son pro­blème.

La nou­velle dimen­sion planét­aire du pou­voir poli­ti­que confère à l’éco­nomie des buts qui n’ont aucun rap­port avec l’amél­io­ration de la qua­lité de vie des hommes et des femmes. Aujourd’hui, la compé­ti­tivité, la ren­ta­bi­lité du capi­tal et le fait que le tra­vail soit dépouillé de tout fac­teur humain entre­tien­nent et repro­dui­sent la logi­que d’un mou­ve­ment pro­duc­tif et com­mer­cial indép­endant du sujet de l’his­toire.

Il y avait déjà eu des pré­cédents inter­na­tio­naux en matière de res­tric­tions graves pour sauver les cré­ances de la Banque mon­diale. Le modus ope­randi avait été mis au point à partir de la crise mexi­caine de 1982. Comme on pou­vait dif­fi­ci­le­ment impo­ser un embargo éco­no­mique contre les États natio­naux endettés du tiers monde, il était pré­fé­rable, et moins coûteux, de faire jouer dans ces pays l’inter­ven­tion éco­no­mique des orga­nis­mes de Bretton Woods : la Banque mon­diale et le Fonds monét­aire inter­na­tio­nal.

La rév­olte du « Caracazo » se dér­oula du 27 février aux pre­miers jours de mars 1989. Carlos Andres Pérez et ses tech­no­cra­tes lancèrent un ensem­ble de décisions nui­si­bles qui pro­vo­quèrent, moins d’un mois après la prise de fonc­tions pré­sid­enti­elles, une rép­onse ferme des Vénézuéliens face à des décisions qui ne pou­vaient qu’aggra­ver leur situa­tion. Tout était mis en place pour faire peser le lourd far­deau de l’inter­ven­tion éco­no­mique des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les sur les épaules des clas­ses éco­no­miques les plus fai­bles de la pyra­mide sociale.

La rév­olte du « Caracazo » fut précédée par quel­ques signes annon­cia­teurs sur le plan interne. Le 2 février 1989, le pré­sident Carlos Andres Pérez orga­nisa une réunion fas­tueuse pour son intro­ni­sa­tion. Fidel Castro, par sa per­son­na­lité haute en cou­leurs, fit passer à l’arrière-plan la prés­ence de tous les autres chefs d’État présents, y com­pris de hauts digna­tai­res espa­gnols et amé­ricains. La droite mac­car­thyste vénézué­lienne, représentée à l’occa­sion par le groupe Cisneros, lança d’abord de vio­len­tes atta­ques contre le pré­sident cubain, puis vanta l’intérêt com­mer­cial et poli­ti­que de sa venue au Venezuela.

Le Diario de Caracas, le même jour, fit sa une sur le « mariage de l’année », entre deux per­son­nes appar­te­nant à des grou­pes mono­po­lis­tes natio­naux. On ne pou­vait mieux sou­li­gner l’exis­tence de deux mondes aussi éloignés dans le pays.

Le samedi 25 février 1989 on put voir un spec­ta­cle kaf­kaïen dans les sta­tions-ser­vice : de lon­gues files d’auto­mo­bi­lis­tes qui rem­plis­saient leurs rés­ervoirs d’essence, pro­fi­tant du der­nier jour avant la hausse. En même temps n’était-il pas absurde d’acquérir un bien inél­uc­tab­lement voué à aug­men­ter ? Cela illus­trait bien la conduite magi­que et irra­tion­nelle des Vénézuéliens quand ils cher­chent une solu­tion à leurs dif­fi­cultés.

La hausse du com­bus­ti­ble était une des pre­mières mesu­res imposées par le Fonds monét­aire inter­na­tio­nal. Cette aug­men­ta­tion entraîna auto­ma­ti­que­ment une hausse des tarifs des trans­ports publics. Mais les gou­ver­nants ne s’atten­daient pas à une réaction du peuple, qui, d’une façon étonn­ante et unique, avait tou­jours sup­porté les humi­lia­tions et les vexa­tions. Depuis les débuts du modèle popu­liste, de l’aug­men­ta­tion des dép­enses publi­ques et de la triste dimi­nu­tion conco­mi­tante du salaire des fonc­tion­nai­res durant le quin­quen­nat de Rómulo Betancourt (1958-1964), jusqu’à « l’élect­rochoc » de Carlos Andres Pérez en 1989, pen­dant toute cette pér­iode où la morale de la répub­lique avait été piétinée, la Pentarchie n’avait jamais ima­giné une seconde que le peuple vénézuélien fût capa­ble de réagir. Les élites diri­gean­tes ne tenaient aucun compte de ce qui s’était pro­duit dans les autres pays d’Amérique latine où l’on avait appli­qué la recette du FMI.

Le lundi 27 février 1989 sem­blait devoir être une journée comme les autres. Cependant, à Guarenas, une ville-dor­toir proche de la capi­tale, des inci­dents graves éclatèrent à cause de l’aug­men­ta­tion dis­pro­por­tionnée du prix des trans­ports vers Caracas. C’est à peine si la « sul­tane de l’Avila » [l’un des sur­noms du pré­sident Carlos Andres Pérez] s’émut des trou­bles habi­tuels qui se pro­dui­si­rent à la fin de la matinée à l’Université cen­trale du Venezuéla. Mais l’après-midi fut différent. Les auto­mo­bi­lis­tes et le peuple en général pri­rent pos­ses­sion des rues en érigeant des bar­ri­ca­des. La rév­olte culmina par des pilla­ges dans toutes sortes de maga­sins, avec la par­ti­ci­pa­tion de la classe moyenne et la com­pli­cité de la Police mét­ro­po­lit­aine. La ter­reur, le dés­ordre et le chaos régnaient. Une masse sans orga­ni­sa­tion, sans objec­tifs ni avant-garde, secoua l’ordre établi. En fait, le « Caracazo » repro­dui­sait ce qui s’était déjà pro­duit au Brésil et en République domi­ni­caine.

Les élites avaient commis une grave erreur. La Confédération des tra­vailleurs vénézuéliens ne voulut pas exer­cer de pres­sions sur le gou­ver­ne­ment ; Fedecámaras (orga­ni­sa­tion patro­nale vénézué­lienne) était satis­faite des accords inter­na­tio­naux et de sa par­ti­ci­pa­tion impor­tante au gou­ver­ne­ment réc­emment formé ; les ser­vi­ces secrets de l’armée n’avaient pas prévu l’émeute popu­laire ; les sociaux-démoc­rates d’Action Démocratique restèrent pros­trés et furent com­pli­ces de l’exé­cutif. L’oppo­si­tion était trop occupée par le par­tage des postes au profit de sa clientèle (les sociaux-chrétiens de COPEI, le Mouvement d’action pour le socia­lisme et la Nouvelle Génération Démocratique étaient en train de négocier à propos des pré­sid­ences des com­mis­sions par­le­men­tai­res et autres siné­cures néc­ess­aires pour ras­sa­sier leur faim [de pou­voir]).

Le mardi 28 février 1989, la capi­tale était méc­onna­is­sable. Elle sem­blait avoir été dévastée par les affron­te­ments ; cer­tains endroits rap­pe­laient Beyrouth au pire moment de la guerre civile liba­naise. Et l’armée patrouillait dans les rues. Mais les trou­bles, les pilla­ges et les des­truc­tions conti­nuèrent, déb­ordant les mili­tai­res.

Même si les mar­mi­tes des gens du peuple étaient sou­vent vides, c’était sur­tout la bouilloire de leur colère qui avait explosé. Trop de choses pesaient sur son cou­ver­cle et main­te­nant elle avait atteint le point d’ébul­lition. De façon irra­tion­nelle, le peuple se fit jus­tice lui-même. La petite-bour­geoi­sie com­mença rapi­de­ment à s’inquiéter et à pren­dre ses dis­tan­ces avec les « mar­gi­naux », tandis que le lumpen fai­sait des sien­nes et s’atta­quait aux tout petits com­merçants.

Tout le monde connaît le déno­uement de ce mou­ve­ment spon­tané pro­vo­qué par la hausse des prix de l’essence et des trans­ports col­lec­tifs. Il s’agit du géno­cide le plus impor­tant jamais commis dans l’his­toire du pays. Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les de déf­ense des droits humains esti­ment que plus 3 000 per­son­nes furent assas­sinées, malgré le cynisme des chif­fres offi­ciels qui dép­assent à peine les trois cents.

Cependant, le plus triste est que ce mas­sa­cre est resté impuni jusqu’à ce jour. En effet, la Cour inte­ramé­ric­aine des droits humains a condamné l’État vénézuélien à verser une indem­ni­sa­tion finan­cière et à pren­dre une série de mesu­res pour sanc­tion­ner péna­lement les res­pon­sa­bles, purger les forces de répr­ession afin d’éviter un nou­veau mas­sa­cre et pren­dre les mesu­res néc­ess­aires pour qu’une situa­tion sem­bla­ble ne se repro­duise plus.

Seize ans après ces évé­nements infâmes, les res­pon­sa­bles matériels et intel­lec­tuels des morts, des blessés et des dis­pa­rus du « Caracazo » n’ont tou­jours pas été condamnés. Les procès sont para­lysés et l’enquête n’a pas avancé. Les forces de répr­ession sont restées intac­tes et on n’a rien fait pour qu’un tel mas­sa­cre ne se repro­duise plus jamais.

Les évé­nements du 11 avril 2002 [le der­nier coup d’Etat manqué contre Hugo Chavez] ont dém­ontré cette asser­tion.

L’État se réjouit d’avoir négocié le paie­ment des indem­ni­sa­tions. Mais il se passe la même chose qu’après le mas­sa­cre d’El Amparo, à la suite duquel la Cour inte­ramé­ric­aine des droits humains a ordonné à l’Etat vénézuélien de payer des dom­ma­ges et intérêts aux famil­les des vic­ti­mes, de sanc­tion­ner les res­pon­sa­bles de la tuerie et de réf­ormer ce dino­saure juri­di­que que cons­ti­tue le Code de jus­tice mili­taire, qui viole le droit de la déf­ense et le pro­ces­sus néc­ess­aire [à la mani­fes­ta­tion de la vérité]. Si des dom­ma­ges et intérêts ont bien été payés aux vic­ti­mes, les autres décisions sont restées lettre morte.

Le Cofavic (Comité des famil­les des vic­ti­mes du 28 février 1989), orga­ni­sa­tion née après le « sacudón » [autre nom pour le Caracazo], insiste pour que l’Etat exé­cute la décision de la Cour inte­ramé­ric­aine des droits humains mais en vain : l’État refuse caté­go­riq­uement d’appli­quer la sen­tence. Cette atti­tude n’a pas été seu­le­ment celle des admi­nis­tra­tions de Carlos Andres Pérez [social-démoc­rate], Ramón J. Velásquez [ ] et Rafaël Caldera [social-démoc­rate]. C’est aussi celle de l’actuel gou­ver­ne­ment d’Hugo Chavez qui a fait bien peu de dém­arches pour que les auteurs du géno­cide soient condamnés, étant donné que ce sont les poli­ciers, les mem­bres des ser­vi­ces secrets et les admi­nis­tra­teurs de la vio­lence d’État qui ont été les agents actifs de ce mas­sa­cre.

Certains prét­endent inno­cem­ment que ce n’est pas un gou­ver­ne­ment dét­erminé qui serait l’auteur du crime mais la struc­ture de pou­voir exis­tante. On a entendu (et on entend) cet argu­ment dans toute l’Amérique latine, conti­nent qui a connu ce type d’attein­tes aux droits humains. En Colombie, l’Etat prétend com­bat­tre la guér­illa et le trafic de dro­gues ; au Guatemala, le gou­ver­ne­ment affir­mait lutter contre une insur­rec­tion de guér­il­leros ; en Argentine, les mili­tai­res et la Triple A se sont livrés à des exé­cutions ; au Salvador, ce furent les esca­drons de la mort du com­man­dant Robert D’Aubuisson ; au Chili, il y eut Pinochet et ses « cara­va­nes » de la mort ; en Uruguay, la répr­ession fut orches­trée par l’armée ; au Pérou, Fujimori prit prét­exte du combat contre le Sentier Lumineux ; et le mas­sa­cre le plus emblé­ma­tique, celui de la Place des Trois-Cultures, au Mexique, eut lieu [le 2 octo­bre 1968] sous la dic­ta­ture par­faite du Parti révo­luti­onn­aire ins­ti­tu­tion­nel.

Au Venezuela, les droits humains ont tou­jours été violés. Jusqu’à une pér­iode réc­ente, l’École des Amériques a été un ins­ti­tut péda­go­gique par­fait pour que les mili­tai­res vénézuéliens appren­nent les tech­ni­ques de persé­cution sur leurs théâtres d’opé­rations. Et cela s’est tra­duit au Venezuela par les mas­sa­cres de Yumare, Cantaura et El Amparo, et ceux de l’actuelle admi­nis­tra­tion Chavez à Puente Llaguno [où des cha­vis­tes – pour se déf­endre, paraît-il – tirèrent sur une mani­fes­ta­tion d’oppo­sants lors du coup d’Etat de 2002, et où les poli­ciers de la Police mét­ro­po­lit­aine anti-Chavez ripostèrent, NPNF] et dans l’Etat de Vargas [après les inon­da­tions de déc­embre 1999]. Tous ont un déno­mi­nateur commun : ces crimes sont restés impu­nis.

Le mas­sa­cre d’El Amparo n’est que l’une des nom­breu­ses vio­la­tions des droits humains com­mi­ses par les mili­tai­res et les poli­ciers vénézuéliens. Malgré le ver­dict de la Cour inte­ramé­ric­aine des droits humains qui a ordonné à l’Etat de verser des indem­nités aux famil­les des vic­ti­mes, la décision n’a été qu’à moitié appli­quée et aucune res­pon­sa­bi­lité pénale n’a été fixée pour les res­pon­sa­bles de cette tragédie. La Cour inte­ramé­ric­aine des droits humains a aussi ordonné une réf­orme du Code de jus­tice mili­taire parce que ce code porte atteinte aux droits de la déf­ense, mais rien n’a été fait à ce sujet. L’his­toire vénézué­lienne contem­po­raine a connu plu­sieurs tue­ries comme celles de Cantaura et de Yumare, qui n’ont jamais été sanc­tionnées.

Un autre argu­ment des déf­enseurs de l’« union civico-mili­taire » reprend en fait la vieille thèse du Département d’État amé­ricain, qui vou­lait liqui­der les armées latino-amé­ric­aines. Il s’agit d’imiter l’expéri­ence du Costa Rica en vue de créer une seule entité chargée de main­te­nir l’ordre intérieur (la Garde civile), pour com­bat­tre la cri­mi­na­lité et les insur­rec­tions. Il est évident qu’une telle situa­tion convien­drait aux Etats-Unis et l’his­toire des forces armées latino-amé­ric­aines a montré qu’elles ont tou­jours suivi les intérêts des Etats-Unis et qu’elles ont été formées par les académies mili­tai­res amé­ric­aines. Les cou­rants de type « nassérien » n’ont guère eu de succès dans notre région. Velasco Alvarado, Omar Torrijos, Juan José Torres et com­pa­gnie, n’ont représenté que des expéri­ences rela­ti­ve­ment éphémères.

Quoi qu’il en soit, dans le passé récent, l’armée vénézué­lienne a tou­jours joué un rôle de police, de force contre-insur­rec­tion­nelle et de gar­dienne de l’ordre public. Il n’est pas néc­ess­aire que les Américains veuillent l’éli­miner, ou la trans­for­mer en un larbin soumis, pour per­ce­voir clai­re­ment les inten­tions du Département d’État vis-à-vis des mili­tai­res.

Il faut donc s’inter­ro­ger sur l’uti­lité réelle de cette fameuse « union civico-mili­taire » dans le Venezuéla contem­po­rain. La pre­mière mani­fes­ta­tion de cette union a com­mencé le 23 jan­vier 1958 et a conduit à la création d’un modèle poli­ti­que pen­tar­chi­que, qui a esca­moté les droits démoc­ra­tiques, la démoc­ratie représ­en­ta­tive ou for­melle. Les insur­rec­tions de l’année 1992 [le coup d’Etat manqué de Chavez] n’ont pas véri­tab­lement uni les deux sec­teurs parce que la direc­tion est restée exclu­si­ve­ment entre les mains des offi­ciers. Les plans de Kléber Ramirez (diri­geant de Ruptura incor­poré au cou­rant cha­viste comme conseiller des offi­ciers insurgés) ne furent pas pris en compte et l’orga­ni­sa­tion des deux soulè­vements fut stric­te­ment mili­taire.

On a pu obser­ver un autre éch­antillon des liens entre mili­tai­res et civils au sein du gou­ver­ne­ment cha­viste où les hauts cadres de l’exé­cutif sont des mili­tai­res. La com­bi­nai­son entre les deux expéri­ences his­to­ri­ques (celle du pacte de Punto Fijo et celle du cha­visme), a été pour le moins néf­aste. En fait, la thèse de l’union civico-mili­taire a servi à sauver la struc­ture de domi­na­tion vénézué­lienne une fois les formes de domi­na­tion antéri­eures épuisées. L’expéri­ence de Pérez Jiménez (1952-1958) tout d’abord, puis l’expéri­ence clientél­iste ont lamen­ta­ble­ment échoué, et il fal­lait donc les rem­pla­cer. L’union civico-mili­taire appa­rut mira­cu­leu­se­ment pour main­te­nir la catas­tro­phe natio­nale.

Comme les partis poli­ti­ques souf­fraient d’un pro­fond dis­crédit, Chávez s’est peu servi de ces orga­ni­sa­tions. Il les a uti­lisées pour les élections et les mobi­li­sa­tions de rue avec le Mouvement Cinquième République et la fédé­ration des grou­pes qui cons­ti­tuaient le Pôle Patriotique. Il a atta­qué la Confédération des tra­vailleurs vénézuéliens mais il lui a permis de sub­sis­ter car il n’a jamais cher­ché à faire appli­quer l’un des rares décrets de la Constituante boli­va­rienne qui avaient un sens, celui qui concer­nait les enquêtes sur les biens des diri­geants syn­di­caux. Fedecámaras [orga­ni­sa­tion patro­nale] s’oppose à Chavez mais ne représ­ente pas les chefs d’entre­prise les plus impor­tants en raison de la mon­dia­li­sa­tion. Le pré­sident cri­ti­que vio­lem­ment la hiér­archie catho­li­que quand cela lui convient. Il lui est arrivé d’appe­ler l’évêque Baltazar Porras un « adeco [membre d’Action Démocratique] en sou­tane », mais quand il a eu besoin de lui, le 11 avril 2002, il lui a demandé pardon et l’a appelé pour qu’il vienne par­ti­ci­per au négoc­iations du fort Tiuna [où Chavez fut enfermé lors du coup d’Etat]. De toute manière, l’Eglise catho­li­que a perdu beau­coup de sa force en tant que pilier du pou­voir.

L’armée, en par­ti­cu­lier selon la Constitution, est le pilier du schéma poli­ti­que de Chavez. Ce schéma est fidèle au trian­gle conçu par le socio­lo­gue péron­iste Norberto Ceresole et qui repose sur trois éléments : le Chef, l’Armée et le Peuple, ce der­nier étant bien sûr com­pris comme une masse amor­phe. Cette orga­ni­sa­tion armée répond aux intérêts des Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard si l’on entend les offi­ciers de la Plaza Altamira parler de « cas­tro­com­mu­nisme » et s’ils emploient d’autres termes pro­ve­nant du vieux lexi­que de la confron­ta­tion Est-Ouest. Même s’il est évident que l’armée n’est pas une caste, elle se place au-dessus du reste de la société. Avec l’avè­nement du lieu­te­nant-colo­nel Hugo Chavez, les mili­tai­res ont acquis dés­ormais une plus grande impor­tance et c’est pour­quoi ils occu­pent des postes élevés dans l’admi­nis­tra­tion.

5- Le 11 avril 2002

Un débat s’est engagé pour savoir si le grand bou­le­ver­se­ment qui a eu lieu le 11 avril 2002 a été un coup d’Etat, une vacance du pou­voir ou une cons­pi­ra­tion mul­ti­ple. Nous n’allons pas trans­for­mer l’inter­pré­tation de ces évé­nements en un pro­blème sém­an­tique. Quel que soit l’angle d’ana­lyse choisi, on arrive à une seule conclu­sion : Chavez a été ren­versé, et il n’a opposé aucune rés­ist­ance puisqu’il s’est rendu sans condi­tions quand il a été menacé d’être bom­bardé. Il est arrivé au fort de Tiuna et les offi­ciers qui y étaient can­tonnés ont cer­tai­ne­ment été sur­pris par sa pas­si­vité.

Une énorme mani­fes­ta­tion de gens qui s’étaient au départ réunis près du siège de l’entre­prise pét­rolière PDVSA dans le quar­tier de Chuao, à Caracas, se diri­gea vers le palais pré­sid­entiel de Miraflores pour crier son hos­ti­lité au gou­ver­ne­ment cha­viste qui avait sou­levé tant d’espoirs et dont les rés­ultats étaient les mêmes (voire pires) que ceux des gou­ver­ne­ments pré­cédents. Bien que le trajet de la mani­fes­ta­tion ait été modi­fié de façon impro­visée [et se soit fina­le­ment dirigé vers le palais pré­sid­entiel], la mani­fes­ta­tion aurait pu être l’objet d’une répr­ession sél­ec­tive par le gou­ver­ne­ment, et il aurait pu y avoir peu de vic­ti­mes, du moins, leur nombre aurait pu ne pas dép­asser cer­tai­nes limi­tes.

Néanmoins le gou­ver­ne­ment réagit par un géno­cide. Les sol­dats et les poli­ciers s’atta­quèrent impla­ca­ble­ment aux mani­fes­tants. Et les grou­pes de sup­por­ters cha­vis­tes agi­rent de la même façon, comme le mon­trèrent par­fai­te­ment les images dif­fusées à la télé­vision. Des civils armés tirèrent en toute tran­quillité contre des per­son­nes désarmées et sans aucune jus­ti­fi­ca­tion.

Personne n’a été arrêté pour ces actes arbi­trai­res. Tout le monde sait qu’une cour d’appel de l’Etat d’Aragua a décidé de lais­ser en liberté ceux qui ont par­ti­cipé à ce mas­sa­cre de civils sans déf­ense. L’impu­nité se perpétue au Venezuela puisqu’il n’existe pas de pou­voir judi­ciaire auto­nome et indép­endant.

C’est ensuite que s’est pro­duit la muti­ne­rie parmi les admi­nis­tra­teurs de la vio­lence de l’Etat. Mais le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire a ignoré tota­le­ment les réalités [géo­po­li­tiques] actuel­les et n’a pas tenu compte des intérêts amé­ricains dans l’hém­isphère Sud. Si l’on écarte les absur­dités juri­di­ques du « décret de fon­da­tion » et les quel­ques actions répr­es­sives qu’il a menées, le nou­veau régime a pris la forme d’un coup d’Etat tra­di­tion­nel et c’est ce qui expli­que son échec. Les diri­geants du putsch n’avaient pas com­pris que la seule façon de mettre en œuvre la mon­dia­li­sa­tion, de conti­nuer à fabri­quer de la pau­vreté, de la faim et du chômage, c’est de conser­ver les paro­dies de démoc­ratie qui exis­tent en Amérique latine et dont le régime d’Hugo Chavez est l’un des exem­ples.

Le reste de l’his­toire est connu. L’armée com­pre­nait très bien la conjonc­ture inter­na­tio­nale : elle n’eut pas d’autre choix que de remet­tre en place le mili­taire qu’elle venait de déposer. Elle a par­fai­te­ment joué son rôle de fac­teur de pou­voir prépondérant au sein de la société vénézué­lienne, en har­mo­nie avec la conjonc­ture his­to­ri­que et par­ti­cu­liè­rement en tant que satel­lite poli­ti­que, finan­cier et éco­no­mique des Etats-Unis.

Le sec­teur mili­taire a opéré un repli et c’est pour­quoi il a rendu la pré­sid­ence à Chavez. Il est faux d’affir­mer que ce serait la pres­sion popu­laire ou la force du cou­rant cha­viste au sein de l’armée qui expli­que­raient fon­da­men­ta­le­ment la rés­urr­ection du cau­dillo de Sabaneta [Chavez]. Il n’y avait pas plus de 20 000 mani­fes­tants pro­cha­vis­tes au palais pré­sid­entiel de Miraflores et le nombre de ceux présents au fort de Tiuna était encore moin­dre. La cause essen­tielle [du retour de Chavez au pou­voir] fut la pres­sion des puis­san­ces étrangères qui vou­laient isoler le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire et le réd­uire à sa plus simple expres­sion.

Le 11 avril 2002, se pro­dui­si­rent au Venezuela des évé­nements qui bou­le­versèrent le pays et sur­pri­rent le monde entier. On avait déjà vu des soulè­vements com­men­cer par triom­pher puis échouer à cause de la réaction d’une partie de l’armée ou d’une inter­ven­tion extéri­eure, mais on n’avait jamais assisté à ce qui se passa durant les deux jours sui­vants.

Je me sou­viens par­fai­te­ment com­ment le chef d’Etat du Soudan, le général al-Nemeiri, fut déposé par des offi­ciers de gauche en 1983 et com­ment, quel­ques jours plus tard, ses fidèles orga­nisèrent un contre-putsch et com­ment al-Nemeiri revint au pou­voir de façon par­ti­cu­liè­rement cruelle. Une situa­tion simi­laire se pro­dui­sit pen­dant la peres­troïka et le chan­tage à l’équi­libre de Gorbatchev. L’un des pro­ta­go­nis­tes, le groupe des conser­va­teurs sta­li­niens les plus durs, empri­sonna le diri­geant de la Glasnost, ce qui pro­vo­qua la réaction des réf­orm­istes dirigés par Boris Ieltsine. Une coa­li­tion des masses avec les forces armées réussit, par la voie de la dis­sua­sion, à créer un nou­veau régime.

Les deux cas que je viens de citer sont des exem­ples typi­ques de gou­ver­ne­ments éphémères où l’on a assisté à des contre-atta­ques pour remet­tre en selle le diri­geant ren­versé, ou pour créer une troi­sième option, imprévue. On peut trou­ver différents exem­ples dans des pays afri­cains comme la Gambie ou le Cap-Vert où un soulè­vement mili­taire s’est ter­miné au moins par des négoc­iations. Néanmoins, le cas vénézuélien se dis­tin­gue des autres sous plu­sieurs aspects :

Premièrement, il n’y a pas eu d’una­ni­mité poli­ti­que entre les put­schis­tes, ce qui expli­que les diver­gen­ces entre les différents grou­pes de cons­pi­ra­teurs qui n’ont pas agi dans une direc­tion pré­cise.

Deuxièmement, le cou­rant cha­viste ne n’est pas battu, comme le montre la red­di­tion imméd­iate du pré­sident qui n’a opposé aucune rés­ist­ance.

Troisièmement, l’oppo­si­tion a fait preuve d’un cré­tin­isme abys­sal durant ce soulè­vement. Elle a agi comme si elle vivait encore au temps de la guerre froide, sui­vant ainsi l’exem­ple des moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse qui crée de toutes pièces un péril com­mu­niste. Elle a cru que prét­endre voir des com­mu­nis­tes par­tout, des com­mu­nis­tes prêts à manger les petits enfants, allait mar­cher.

Quatrièmement, l’oppo­si­tion n’a pas com­pris la conjonc­ture his­to­ri­que dans laquelle nous vivons, quand elle a lancé un décret extrê­mement auto­ri­taire qui dis­sol­vait tous les pou­voirs et ne res­pec­tait pas la Constitution boli­va­rienne.

Cinquièmement, l’oppo­si­tion n’a pas non plus com­pris quels sont les intérêts amé­ricains actuels dans l’hém­isphère Sud puisqu’elle s’est présentée comme la façade [civile] d’un putsch tra­di­tion­nel.

Les grou­pes qui ont pris la tête du mou­ve­ment anti-Chavez adoptèrent des posi­tions très diver­ses, puisqu’on y trou­vait à la fois le pré­sident de l’orga­ni­sa­tion patro­nale Fedecamaras, un groupe lié aux sec­teurs les plus conser­va­teurs des sociaux-chrétiens (COPEI) et cer­tains grou­pes de patrons. Ils ont ignoré la Centrale des tra­vailleurs vénézuéliens, les partis poli­ti­ques en général, et même des sec­teurs impor­tants des admi­nis­tra­teurs de la vio­lence de l’Etat. De nom­breu­ses peti­tes cons­pi­ra­tions se mirent en place mais un seul groupe prét­endit tout rég­enter.

Le mac­car­thysme de ceux qui s’appro­prièrent le coup d’Etat se dév­oila quand ils annoncèrent la fin des expor­ta­tions de pét­role vers Cuba et qu’ils effec­tuèrent un raid par­ti­cu­liè­rement sau­vage contre l’ambas­sade de ce pays.

Le fon­de­ment juri­di­que du nou­veau gou­ver­ne­ment repo­sait sur un décret prét­endant être une Constitution et un pou­voir cons­ti­tuant. D’un côté, on abo­lis­sait d’un trait de plume la Constitution de 1999 et, de l’autre, on dis­sol­vait tous les pou­voirs publics. Les réd­acteurs de ce docu­ment infâme mon­trèrent leur igno­rance, mais sur­tout ils dévoilèrent leur men­ta­lité dic­ta­to­riale incom­men­su­ra­ble.

Mais l’acte le plus grave commis par Carmona et sa bande fut d’agir en marge des réalités inter­na­tio­na­les. Ils ne com­pri­rent pas que, dés­ormais, il n’est plus pos­si­ble de mener des coups d’Etat mili­tai­res tra­di­tion­nels comme ceux de Pérez Jiménez au Venezuela, de Fulgencio Batista à Cuba, de Tacho Somoza au Nicaragua, de Manuel Odría au Pérou, de Trujillo en République domi­ni­caine, de Stroessner au Paraguay, de Pinochet au Chili et de Videla, Viola, Gualtieri et autres assas­sins en Argentine.

La sévérité des mesu­res dictées par la mon­dia­li­sa­tion rend néc­ess­aire l’exis­tence de gou­ver­ne­ments issus des urnes et le recours aux ins­ti­tu­tions exis­tan­tes dans toute la zone com­prise au sud du Río Grande. Les gou­ver­nants doi­vent faire preuve de cha­risme, être popu­lai­res, avoir les qua­lités d’un cau­dillo pour pou­voir impo­ser de grands sacri­fi­ces aux masses. Les cas de Lula au Brésil, de Lucio Gutiérrez en Equateur et de Chávez au Vénézuela mon­trent bien de quel type de diri­geants le système a besoin, tout comme, dans un passé immédiat, Carlos Ménem en Argentine.

Les anti­cha­vis­tes ont ignoré cette réalité et ont cru pou­voir implan­ter au Venezuela une dic­ta­ture tra­di­tion­nelle, ce qui allait à l’encontre de la poli­ti­que amé­ric­aine dans la région. Le jour même des atten­tats d’Al Qaeda contre les tours jumel­les de New York, cette poli­ti­que amé­ric­aine fut ren­forcée par l’appro­ba­tion de la « Charte démoc­ra­tique » de l’Organisation des Etats amé­ricains qui étayait l’échaf­au­dage de l’orga­ni­sa­tion du système inte­ramé­ricain.

Face à l’accu­mu­la­tion des erreurs com­mi­ses par les anti­cha­vis­tes, que nous venons de déc­rire, le prin­ci­pal pilier du pou­voir au Venezuela, l’armée, n’eut pas d’autre issue que de réa­na­lyser la conjonc­ture. Et effec­ti­ve­ment les mili­tai­res se réu­nirent et, en voyant le spec­ta­cle dan­tes­que offert par des gens comme Pérez Recao et leur larbin Carmona, ils agi­rent en conséqu­ence. Ils remi­rent Hugo Chávez en place à la pré­sid­ence pour réparer les dégâts.

Le cha­visme, et par­ti­cu­liè­rement la gauche rancie qui le sou­tient, a créé plu­sieurs mythes autour des évé­nements d’avril 2002. En par­ti­cu­lier ces gens-là prét­endent avec insis­tance que la réaction popu­laire des 12 et 13 avril aurait été la cause dét­er­min­ante du retour au pou­voir du cau­dillo de Sabaneta. Ils affir­ment que ces mobi­li­sa­tions ont permis au pré­sident de reve­nir au pou­voir dans le cadre d’une alliance civico-mili­taire qu’ils com­pa­rent au 23 jan­vier 1958. Ils vont même jusqu’à extra­po­ler et com­pa­rer l’expéri­ence d’Allende en sep­tem­bre 1973 à celle du 11 avril 2002 vénézuélien.

Il nous faut donc déc­or­tiquer les différents éléments de la fable inventée par la clique gau­chi­sante du cha­visme. Soulignons d’abord que la mobi­li­sa­tion popu­laire après le 11 avril 2002 et les mani­fes­ta­tions en faveur du retour au pou­voir de Chávez n’auraient pas été suf­fi­san­tes pour dévier le cours des événéments et ne peu­vent expli­quer l’échec [du coup d’Etat anti­cha­viste].

De plus, la com­pa­rai­son entre le 11 avril 2002 et le sep­tem­bre 1973 chi­lien sert sur­tout à maquiller la conduite de Chávez en 2002. On ne peut assi­mi­ler l’expéri­ence chi­lienne à l’expéri­ence vénézué­lienne qu’en pra­ti­quant une « reduc­tio ad absur­dum » [un rai­son­ne­ment par l’absurde] : il s’agit en effet de deux cas spatio-tem­po­rels dis­tincts.

Le gou­ver­ne­ment de l’Unité popu­laire fut ren­versé par une coa­li­tion de fac­teurs, inter­nes et exter­nes, dans le cadre du conflit entre l’Est et l’Ouest. Les Etats-Unis vou­laient faire valoir leur droit à une « des­tinée mani­feste » [jus­ti­fié par leur mis­sion divine de rép­andre la démoc­ratie dans le monde, NdT] dans leur arrière-cour, c’est-à-dire dans l’hém­isphère Sud. À cette fin, le gou­ver­ne­ment amé­ricain accé­léra une grave crise éco­no­mique mal abordée par l’admi­nis­tra­tion Allende, en sou­te­nant une cons­pi­ra­tion mobi­li­sant les milieux patro­naux, la classe moyenne et cer­tains grou­pes fas­cis­tes comme Patrie et Liberté. De plus, les Etats-Unis poussèrent l’armée chi­lienne, mar­quée par sa for­ma­tion prus­sienne, à mettre de l’ordre dans un pays conser­va­teur où un acci­dent his­to­ri­que avait permis une expéri­ence réf­orm­iste dans un contexte à la légalité sujette à cau­tion [En effet, Salvador Allende, ne recueille que 36,29% des suf­fra­ges, alors les deux autres can­di­dats bour­geois le « conser­va­teur » Jorge Alessandri (35,76%) et le démoc­rate chrétien Radomiro Tomic (27,95%) recueillent en fait 63% des voix ; comme il ne dis­pose pas de la majo­rité par­le­men­taire, il est obligé de gou­ver­ner par décrets, NPNF]. Le pré­cédent de Marmaduke Grove et de son pou­voir éphémère (pen­dant les années 30) cons­ti­tuait déjà un point noir dans l’his­toire de cette nation rigide, même si elle dis­po­sait d’un mou­ve­ment ouvrier bien orga­nisé.

Il est impor­tant de com­pren­dre aussi la conduite des gou­ver­nants [socia­lis­tes] chi­liens : elle repo­sait sur l’illu­sion que les forces armées res­pec­te­raient les ins­ti­tu­tions et que les clas­ses domi­nan­tes chi­lien­nes res­te­raient pas­si­ves. Ce qui s’est passé dans la patrie de Pablo Neruda n’est rien d’autre qu’une ges­tion sociale-démoc­rate [de l’Etat] accom­pa­gnée de quel­ques natio­na­li­sa­tions et mesu­res favo­ra­bles au peuple, mais qui durent affron­ter une grande rés­ist­ance des struc­tu­res exis­tan­tes. Cette situa­tion se tendit sous la pres­sion d’un mou­ve­ment de base, qui se tra­dui­sit par la prise en main de cer­tai­nes usines, l’occu­pa­tion d’immeu­bles vides et en général une acti­vité très intense des orga­ni­sa­tions popu­lai­res.

Quand la mar­mite de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire attei­gnit son point d’ébul­lition et que l’avenue Bernardo O’Higgins fut occupée par un mil­lion de mani­fes­tants durant les der­niers jours de l’admi­nis­tra­tion de l’Unité popu­laire chi­lienne, la droite prit peur et se pré­para à l’affron­te­ment, accé­lérant ses plans d’inter­ven­tion des bandes armées. Face aux mani­fes­tants qui lui deman­daient des armes, le pré­sident Allende réagit en cher­chant l’alliance avec la Démocratie chréti­enne et, devant son échec, il fit appel à l’armée. Le reste est une his­toire connue et on n’a pas oublié les rodo­mon­ta­des de César Altamirano [secrét­aire général du Parti socia­liste chi­lien, NdT] qui prét­endit tout brûler de Arica à Puerto Williams, et ne fit sans doute qu’éte­indre quel­ques mégots. Quant à la riposte armée du MIR, on l’attend tou­jours.

C’est une aber­ra­tion d’iden­ti­fier les deux pro­ces­sus, celui qui s’est conclu au Chili le 11 sep­tem­bre 1973 et celui qui s’était appa­rem­ment inter­rompu le 11 avril 2002, parce que les deux époques ne sont pas com­pa­ra­bles, pas plus d’ailleurs que la per­son­na­lité des deux diri­geants, Salvador Allende et Hugo Chavez.

Le médecin qui mourut dans le Palacio de La Moneda a eu une tra­jec­toire poli­ti­que intér­ess­ante. Il fut le diri­geant emblé­ma­tique de l’unité d’un Parti socia­liste par­ti­cu­liè­rement bigarré. Tous ses cou­rants furent gal­va­nisés sous sa direc­tion et, après avoir échoué plu­sieurs fois aux élections pré­sid­enti­elles, Allende put triom­pher à la tête d’une coa­li­tion, elle aussi hété­rodoxe. En effet, l’Unité popu­laire ras­sem­blait le Parti com­mu­niste, le Parti socia­liste, le Parti radi­cal et trois scis­sions de la Démocratie chréti­enne (la Gauche chréti­enne et les deux MAPU).

De même, Allende fit preuve d’un cou­rage incom­pa­ra­ble, en sachant que les condi­tions lui étaient tota­le­ment défa­vo­rables, quand il rés­ista à l’intérieur du palais pré­sid­entiel aux atta­ques des avions Fokker et ce jusqu’à sa mort. Sa dignité le poussa à refu­ser de négocier et à n’accep­ter ni sauf-conduit ni exil.

Hugo Chávez, quant à lui, est un offi­cier dont la voca­tion mili­taire se réd­uisait au départ à uti­li­ser l’armée pour deve­nir joueur de base­ball comme il l’a avoué lui-même. Il a eu un par­cours très moyen au sein de l’ins­ti­tu­tion mili­taire. Mais, poussé par l’obses­sion de deve­nir un grand diri­geant, il a tou­jours orienté sa car­rière dans ce sens. Il béné­ficia d’une cer­taine publi­cité grâce à une brève appa­ri­tion à la télé­vision et, à partir de là, il cons­trui­sit son image dans l’opi­nion.

Il sut trans­for­mer son échec mili­taire du 4 février 1992 en une vic­toire poli­ti­que qu’il rem­porta sur le ter­rain élec­toral [en 1998]. Son atti­tude, à des moments décis­ifs de sa vie, ne s’est caractérisée ni par son audace ni par sa réso­lution. En deux occa­sions, le 4 février 1992 et le 11 avril 2002, il se rendit en négociant avec ses adver­sai­res et fut empri­sonné. L’incompét­ence de l’oppo­si­tion anti­cha­viste et de son idéo­logie néoli­bérale favo­ra­ble aux intérêts des forces de la mon­dia­li­sa­tion ont joué en faveur du lieu­te­nant-colo­nel. Même dans ces condi­tions, le pré­sident posa comme condi­tion à sa dém­ission l’exil de sa per­sonne et de sa famille à Cuba, menant ainsi une tran­sac­tion tout à fait évid­ente avec ses geôliers.

On ne peut donc com­pa­rer les deux chefs d’Etat, Allende et Chavez. Parcours per­son­nel, condi­tions his­to­ri­ques, posi­tions doc­tri­na­les, conduite devant des évé­nements graves, for­ma­tion poli­ti­que, tout montre qu’un abîme les sépare. On ne peut établir aucune rela­tion entre eux.

Je vou­drais donc prés­enter main­te­nant quel­ques conclu­sions à partir des prém­isses exposées antéri­eu­rement. Le 13 avril, se réi­nst­alla au gou­ver­ne­ment un per­son­nage indis­pen­sa­ble pour mener à bien le pro­ces­sus com­plexe des mesu­res éco­no­mico-finan­cières conçues par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les. La prés­ence d’un homme cha­ris­ma­ti­que [au sommet de l’Etat] est un outil utile pour injec­ter des illu­sions [dans le peuple] tout en s’adap­tant à la réalité vénézué­lienne. Ni Carmona ni l’oppo­si­tion méd­ia­tique ne possèdent les outils pour exer­cer une poli­ti­que popu­liste de façon aussi effi­cace que le fait Chávez grâce à son audience impor­tante dans les sec­teurs popu­lai­res. Mettre en pra­ti­que des poli­ti­ques éco­no­miques qui génèrent chômage et exclu­sion sociale est une tâche com­plexe et ardue. Ce n’est réa­li­sable que par l’intermédi­aire d’une direc­tion poli­ti­que ayant un magnét­isme suf­fi­sam­ment puis­sant pour trom­per tem­po­rai­re­ment le peuple.

La véri­table raison du retour de Chavez au pou­voir réside dans le manque total de représ­en­ta­tivité de l’oppo­si­tion et le fait qu’elle n’ait pas tenu compte des intérêts des Etats-Unis dans l’hém­isphère Sud. En effet, ceux-ci ne veu­lent plus per­met­tre des coups d’Etat mili­tai­res, du moins de style tra­di­tion­nel. En ne tenant pas compte de ces réalités Carmona signa son arrêt de mort et les mili­tai­res, accom­plis­sant le rôle qui leur est assi­gné à l’intérieur de la struc­ture du pou­voir, choi­si­rent la meilleure option pour conser­ver un modèle éco­no­mico-social dont ils cons­ti­tuent un élément fon­da­men­tal.

L’essaim systé­mique du pou­voir se reforma et nous sommes main­te­nant face au gou­ver­ne­ment le plus auto­ri­taire qu’il y ait eu au cours de ces der­nières années au Venezuela. Une telle situa­tion est une condi­tion néc­ess­aire pour conser­ver l’état de choses qui fonde le projet clientél­iste que nous subis­sons et bien sûr pour sou­te­nir les ini­tia­ti­ves éco­no­miques qui domi­nent dans l’hém­isphère Sud. Et les oppo­sants de Chavez, qui assumèrent le pou­voir les 11 et 12 avril 2002, ne représ­entaient pas une option différ­ente parce qu’en fin de compte ils avaient les mêmes pro­jets sous un embal­lage différent.

Ce qui est en jeu, c’est l’appli­ca­tion des poli­ti­ques res­tric­ti­ves d’un modèle capi­ta­liste mon­dia­lisé qui pri­vilégie exclu­si­ve­ment la pro­duc­ti­vité et la ren­ta­bi­lité du capi­tal. Et cela doit se faire avec l’image popu­laire qui est celle du cau­dillo de Barinas. C’est pour­quoi j’affirme que le 13 avril marque le retour de la mon­dia­li­sa­tion, avec tous ses pri­vilèges, et de son vec­teur le plus effi­cace, durant ces der­nières années, le pré­sident Hugo Chávez Frías.

Ce moment éphémère [les 11 et 12 avril 2002] montre de manière lim­pide le caractère systé­mique de l’armée vénézué­lienne, aux ordres des valeurs de la mon­dia­li­sa­tion : le pou­voir. Jamais l’essence du pou­voir, à l’éch­elle inter­na­tio­nale, n’est appa­rue plus clai­re­ment que depuis l’effon­dre­ment du bloc sovié­tique, la crise finan­cière du tiers monde et la réor­ga­ni­sation inter­ve­nue imméd­ia­tement après les atten­tats contre les tours jumel­les. Qualifier de démoc­ra­tiques les agis­se­ments de l’armée vénézué­lienne le 11 avril 2002, c’est soit faire preuve de naïveté, soit être resté bloqué à l’époque de la confron­ta­tion Est-Ouest. L’armée vénézué­lienne a tout sim­ple­ment eu une conduite prag­ma­ti­que dans le contexte inter­na­tio­nal actuel.

6- L’armée vénézué­lienne

n’est pas une ins­ti­tu­tion fiable

Le bruit de sabres a com­mencé en 1987 quand un groupe mécanisé de l’armée effec­tua une manœuvre inha­bi­tuelle à côté du ministère de l’Intérieur, alors que Simón Alberto Consalvi assu­mait l’intérim du pou­voir, lors d’un dép­la­cement du pré­sident Jaime Lusinchi [1984-1989] à l’étr­anger. On sait aujourd’hui que c’est le lieu­te­nant-colo­nel Ortiz Acosta qui a dirigé cette manœuvre étr­ange dénoncée par Eduardo Fernández comme un coup d’État qui n’avait rien de vir­tuel.

Deux muti­ne­ries se pro­dui­si­rent ensuite en 1992, au caractère très ortho­doxe et béné­ficiant d’une très faible par­ti­ci­pa­tion des civils. L’erreur lét­hale du 4 février 1992 fut de n’avoir prévu aucun moyen de dif­fu­sion de masse. Il en rés­ulta deux déf­aites mili­tai­res qui se trans­formèrent en des vic­toi­res poli­ti­ques et élec­to­rales.

A l’époque le colo­nel José Machillanda avait déjà publié son tra­vail de recher­che Poder mili­tar y poder poli­tico en Venezuela, 1958-1986 (4), dans lequel il caracté­rise la société vénézué­lienne comme une société quasi pré­tori­enne ; en effet, même si nous ne vivons pas sous un régime mili­taire, le sec­teur mili­taire possède un pri­vilège évident qui le place au-dessus de tous les autres. Comme l’écrit Machillanda :

« En accord avec l’élite de la “Société Prétorienne”, l’Institution Militaire se trans­forme en un “Modérateur de la Gestion Politique”, mais cette même fonc­tion lui nie le droit de s’ériger en un "Recteur” d’un chan­ge­ment du système poli­ti­que. Sa tâche modé­rat­rice est essen­tiel­le­ment de prés­erver, sur­veiller, l’intégrité du système [poli­ti­que et social] et de coopérer avec lui et ces fonc­tions sont fon­da­men­ta­le­ment conser­va­tri­ces (4). »

La venue au pou­voir de Chávez n’a pro­vo­qué aucun chan­ge­ment sub­stan­tiel parmi les admi­nis­tra­teurs de la vio­lence de l’État. Bien au contraire, son pre­mier minis­tre de la Défense fut un offi­cier béné­ficiant de la confiance abso­lue de Washington, le général Raúl Salazar. Les postes diri­geants de l’armée ont tou­jours été occupés par des per­son­nes pro­ches des intérêts des Etats-Unis dans l’hém­isphère Sud. Les mili­tai­res vénézuéliens se ran­gent incondi­tion­nel­le­ment aux côtés de l’Oncle Sam.

Les pra­ti­ques antéri­eures des mili­tai­res vénézuéliens se perpétuent mais elles sont dis­si­mulées par une rég­lem­en­tation ad hoc. Tout d’abord on conti­nue à inculper des civils pour des infrac­tions mili­tai­res. En outre, le Code de jus­tice mili­taire est un texte légal des­tiné à rendre expé­di­tive la procé­dure de juge­ment des inculpés. On a démesurément ren­forcé les pou­voirs du juge en lui don­nant la pos­si­bi­lité d’ordon­ner la mise en dét­ention prév­en­tive sur la base d’un seul indice. Il existe une procé­dure per­met­tant au pré­sident de la République d’ordon­ner un non-lieu ou la conti­nua­tion du procès en pas­sant par-dessus un pou­voir judi­ciaire censé être « auto­nome ». Bien que le Mur de Berlin ait été démoli en 1989, on a voulu conser­ver à tout prix un dino­saure juri­di­que.

Pendant le mandat pré­sid­entiel de Chavez se sont pro­duits quel­ques inci­dents comme celui du lieu­te­nant Sicatt, qui a brûlé deux subal­ter­nes, ainsi que plu­sieurs mau­vais trai­te­ments et homi­ci­des de cons­crits commis par des offi­ciers. De plus un mas­sa­cre com­pa­ra­ble à celui du 27 février 1989 a été commis le 27 février 2004. La pro­tes­ta­tion dans les rues de ceux qui sou­hai­taient l’orga­ni­sa­tion d’un référ­endum a été liquidée à coups de balles, de che­vro­tine, de gre­na­des lacry­mogènes et de toutes sortes de pro­jec­ti­les, rap­pe­lant une époque que l’on croyait révolue.

C’est pour­quoi je peux affir­mer, sans le moin­dre doute, que l’agres­si­vité de la Garde natio­nale, le ven­dredi 27 février 2004, ne fut pas acci­den­telle. Elle est conforme aux pra­ti­ques auto­ri­tai­res des forces armées vénézué­liennes. On a affaire au même corps pré­torien que celui en place lors de la pré­sid­ence de Carlos Andres Pérez, sauf que main­te­nant il par­ti­cipe davan­tage à la conduite de l’État. Les chan­ge­ments inter­ve­nus se réd­uisent au rem­pla­ce­ment de cer­tains hommes par d’autres. Les mili­tai­res occu­pent dés­ormais une posi­tion plus élevée au sein de la société vénézué­lienne. L’État, dans toutes ses dimen­sions, n’est plus quasi mili­ta­risé mais très mili­ta­risé.

Il est impor­tant de sou­li­gner que, durant les deux der­nières années, des sol­dats sont morts ou ont été blessés au cours de plu­sieurs inci­dents [dou­teux]. Le pre­mier est arrivé en 2004, au fort de Mara, dans l’Etat du Zulia : le cons­crit Ciro Pedreáñez est décédé et un autre soldat a été séri­eu­sement blessé par un incen­die décl­enché à l’extérieur de la cel­lule où ils pur­geaient leur peine.

L’autre, plus récent, s’est déroulé à Cumaná où deux jeunes, qui accom­plis­saient le ser­vice mili­taire obli­ga­toire, ont été gra­ve­ment brûlés puis sont morts quel­ques jours plus tard. Dans un pre­mier temps, l’ins­pec­teur des Forces armées, le vice-amiral Maniglia, a annoncé que les sol­dats empri­sonnés avaient eux-mêmes décl­enché l’incen­die [dans leur cel­lule]. Puis la ver­sion offi­cielle a changé : les auto­rités ont alors accusé de ten­ta­tive d’homi­cide un simple soldat qui gar­dait les deux cons­crits punis, car c’est lui qui aurait mis le feu à la prison. Cependant ce der­nier a essayé de réfuter cette accu­sa­tion en indi­quant qu’il avait été contraint à signer des aveux.

Si l’on fait abs­trac­tion du motif de l’acci­dent, force est de cons­ta­ter que tout est fait pour encou­ra­ger une men­ta­lité rigide et puni­tive au sein de l’armée. Les sanc­tions bru­ta­les sont à l’ordre du jour et on appli­que des peines cor­po­rel­les dis­ci­pli­nai­res dans le plus grand mépris de la condi­tion humaine et au moyen de toutes sortes d’humi­lia­tions. C’est dans ces cas réc­urrents et publics, que l’on peut apprécier la volonté auto­ri­taire des admi­nis­tra­teurs de la vio­lence de l’État.

7- La fabri­ca­tion des mythes

Le mythe du caractère démoc­ra­tique des forces armées vénézué­liennes et de son res­pect pour les ins­ti­tu­tions est en train de s’effon­drer parce qu’il n’a jamais eu de fon­de­ment dans ce pays. L’armée est une for­ma­tion mono­li­thi­que au ser­vice de l’équipe au pou­voir et sur­tout au ser­vice du modèle poli­ti­que, socio-éco­no­mique et cultu­rel domi­nant à cette étape de la mon­dia­li­sa­tion. Cette armée joue un rôle spé­ci­fique dans le projet de col­la­bo­ra­tion entre les différents piliers du pou­voir, projet ini­tia­le­ment conçu par Romulo Betancourt. Aujourd’hui elle occupe un espace impor­tant et est un élément fon­da­men­tal du pou­voir dans un pays qui ne connaît pas la démoc­ratie mais une cari­ca­ture de gou­ver­ne­ment popu­laire.

La thèse rebat­tue de l’alliance civico-mili­taire a été uti­lisée de façon per­verse : elle a en réalité conso­lidé un projet des élites fondé sur la col­la­bo­ra­tion entre plu­sieurs piliers inter­nes du pou­voir et sur leur arti­cu­la­tion avec des grou­pes de pou­voir inter­na­tio­naux. Le tout afin de perpétuer la folie de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, qui va de pair avec l’exclu­sion sociale, la faim, la misère et le chômage. Cela s’est fait d’abord avec l’ins­tau­ra­tion du popu­lisme à partir du 23 jan­vier 1958 et ensuite, avec la conti­nua­tion de ce modèle, dans un autre contexte, après l’élection de Chavez en 1998. Ses rés­ultats sont contrai­res à toute ini­tia­tive démoc­ra­tique et popu­laire.

En raison des considé­rations pré­céd­entes, il est donc impos­si­ble de comp­ter sur l’armée, sur sa struc­ture actuelle, pour cons­truire un modèle social différent. L’armée représ­ente un outil fon­da­men­tal pour conso­li­der un régime caractérisé par l’auto­ri­ta­risme. Elle ne sym­bo­lise abso­lu­ment pas une ins­ti­tu­tion fiable parce qu’elle est une struc­ture de pou­voir, de nature pré­tori­enne, depuis sa création par Juan Vicente Gomez [en 1948]. Le peuple vénézuélien n’est pas en armes, il subit le joug des armes.

Humberto Decarli,

Caracas, mars 2005,

2e édition juillet 2006

Notes de l’auteur (NdA)

et du tra­duc­teur (NPNF)

1. La « démoc­ratie » a été rétablie au Venezuela en 1958 (NPNF)

2. On lira à ce propos l’inter­view du général Raul Isaias Baduel, http://www.vol­tai­re­net.org/arti­cle1.... Elle illus­tre par­fai­te­ment la confu­sion men­tale, la prét­ention et l’igno­rance des mili­tai­res cha­vis­tes, car ce para­chu­tiste cite de façon favo­ra­ble Samuel Huntington (!), Noam Chomsky et John Berger, qu’il n’a visi­ble­ment pas lus et qu’il met sur le même plan, tout en par­lant à plu­sieurs repri­ses de ses « amis » offi­ciers para­chu­tis­tes amé­ricains ren­contrés à l’Ecole des Amériques, cette célèbre école de tor­tion­nai­res et de spéc­ial­istes de la lutte contre la guér­illa pen­dant des déc­ennies ! Ce minis­tre de la Défense du gou­ver­ne­ment Chavez est très réc­emment devenu d’ailleurs un oppo­sant du régime, un peu avant le référ­endum de la fin 2007. (Ni patrie ni fron­tières)

3. Müller Rojas, Alberto (2001), Época de Revolución en Venezuela, Caracas, Solar Ediciones, p. 122 (NdA).

4. Ziems, Ángel (1979), El Gomecismo y la Formación del Ejército Nacional, Caracas, Editorial Ateneo de Caracas (NdA).

5. Thèse pré­conisée par le secrét­aire général du Parti com­mu­niste amé­ricain de l’époque, Eugene Browder, qui prônait une alliance avec cer­tains sec­teurs de la bour­geoi­sie natio­nale et avec toutes les cou­ches socia­les pour créer l’unité dans la lutte contre les mena­ces représentées par le fas­cisme et le nazisme durant la Seconde Guerre mon­diale (NdA).

6. Machillanda Pinto, José (1988), Poder Político y Poder Militar en Venezuela 1958-1986, Caracas, Ediciones Centauro 88, p. 14 (NdA).

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Insurgentes

Le mili­ta­risme,

qua­trième moteur

de la contre-révo­lution

(Publié le 24 sep­tem­bre 2007 sur le site sobe­ra­nia.org, cet arti­cle pré­cise l’évo­lution du rôle de l’armée vénézué­lienne depuis mars 2005, date à laquelle a été écrit le texte pré­cédent de Humberto Decarli. Insurgentes est un regrou­pe­ment de plu­sieurs oppo­sants révo­luti­onn­aires au cha­visme et l’on retrouve dans cet arti­cle de nom­breu­ses idées exposées par Decarli dans ses contri­bu­tions. Le titre fait allu­sion aux 5 piliers de la Pentarchie : les partis, le clérgé, les syn­di­cats, l’armée et le patro­nat, concep­tion déf­endue, entre autres, par le social-démoc­rate Romulo Betancourt. Ni patrie ni fron­tières.)

La pro­po­si­tion de réf­orme de l’arti­cle 328 de la Constitution, sou­te­nue par le pré­sident de la République [Hugo Chavez], marque un pas de plus dans le pro­ces­sus de mili­ta­ri­sa­tion de la société vénézué­lienne. Le mili­ta­risme est non seu­le­ment l’expres­sion du com­por­te­ment des mili­tai­res dans le « pro­ces­sus boli­va­rien », mais aussi une façon de rég­lem­enter la vie en société.

Les Forces armées sont les exé­cuteurs du mono­pole de la vio­lence aux mains de l’État. Elles déf­endent des valeurs comme l’orga­ni­sa­tion ver­ti­cale, une chaîne de com­man­de­ment incontes­ta­ble, un natio­na­lisme exclu­sif et guer­rier, l’homogén­éi­sation de la pensée, la mythi­fi­ca­tion des armes et de la vio­lence, le machisme et la xénop­hobie. Ces caractér­is­tiques sont incom­pa­ti­bles avec la démoc­ratie directe, par­ti­ci­pante et vivante, ainsi qu’avec un socia­lisme nou­veau et réno­vateur qui ne répé­terait pas les erreurs du passé.

Le gou­ver­ne­ment vénézuélien actuel affirme que la pos­si­bi­lité d’une « inva­sion impér­ial­iste » néc­es­si­terait l’orga­ni­sa­tion mili­taire de la société. Ce dis­cours émanant du palais pré­sid­entiel de Miraflores réint­erprète le sen­ti­ment anti-impér­ial­iste, qui a sous-tendu les luttes socia­les latino-amé­ric­aines des der­nières déc­ennies, pour le trans­for­mer en un outil de son projet de domi­na­tion. En cen­trant ses cri­ti­ques exclu­si­ve­ment sur le gou­ver­ne­ment de George Bush, il déna­ture la réalité qui régit le monde glo­ba­lisé : l’exis­tence d’acteurs mul­ti­ples et variés qui per­met­tent la cir­cu­la­tion de l’argent et du pou­voir par l’intermédi­aire des réseaux qui enser­rent le marché mon­dial. L’un de ces réseaux est celui cons­ti­tué par les mul­ti­na­tio­na­les de l’énergie, prin­ci­pa­les béné­fici­aires des pro­jets de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle réalisés – ou pro­posés – par le pré­sident Chávez. La Constitution actuel­le­ment en vigueur, approuvée en 1999, sti­pule que les inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux possèdent le même statut que les inves­tis­se­ments natio­naux (arti­cle 301). Dans l’actuel projet de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle, différents arti­cles (les numéros 112, 113, 115 et 156) accor­dent un statut cons­ti­tu­tion­nel aux entre­pri­ses de capi­tal mixte, qui per­met­tent aux mul­ti­na­tio­na­les de se trans­for­mer en par­te­nai­res de l’Etat vénézuélien pour l’exploi­ta­tion de l’énergie.

Bien que le cha­visme prét­ende vou­loir nous déf­endre contre une pos­si­ble inva­sion amé­ric­aine, ce danger nous semble impro­ba­ble. Et il ne faut pas seu­le­ment en cher­cher la raison dans les textes cons­ti­tu­tion­nels. Depuis l’arrivée au pou­voir du pré­sident Chávez, le gou­ver­ne­ment a mis en œuvre des poli­ti­ques qui, contrai­re­ment à ce qu’il expli­que dans ses dis­cours, favo­ri­sent le capi­ta­lisme contem­po­rain. Le refus par traité d’ins­tau­rer une double fis­ca­lité [pour les entre­pri­ses étrangères qui inves­tis­sent au Venezuela], l’octroi de conces­sions dans les prin­ci­paux gise­ments du pays, la cons­truc­tion de gran­des infra­struc­tu­res pour l’expor­ta­tion vers le marché planét­aire, l’appui de l’Etat vénézuélien à la libre cir­cu­la­tion des capi­taux finan­ciers et spé­cu­lat­ifs, ainsi que la trans­for­ma­tion du pays en un para­dis finan­cier pour les inves­tis­se­ments dans les ban­ques, les assu­ran­ces et les téléc­om­mu­ni­cations – tout cela forme des faits concrets qui mon­trent com­ment le Venezuéla joue le rôle que lui a assi­gné la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique. Pour conti­nuer à jouer ce rôle de four­nis­seur, sûr et fiable, d’énergie, le pou­voir pro­pose, dans l’arti­cle 11 du projet de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle, de créer des régions mili­tai­res spéc­iales à des fins straté­giques, ce qui ouvre la pos­si­bi­lité de trans­for­mer les régions minières fron­ta­lières en des zones éco­no­miques spéc­iales, du type maquilla­do­ras, gardées par les mili­tai­res.

Le ren­for­ce­ment mili­ta­riste, pro­posé dans la réf­orme de l’arti­cle 321, aura des conséqu­ences quo­ti­dien­nes néga­tives pour les sec­teurs défa­vorisés et les mino­rités. Si cet arti­cle est approuvé, les Forces armées assu­me­ront dés­ormais des tâches per­ma­nen­tes de déf­ense de la sécurité des citoyens, ainsi que de main­tien de l’ordre intérieur. Auparavant, l’armée se livrait à des actions répr­es­sives uni­que­ment dans des situa­tions qua­li­fiées d’extra­or­di­nai­res. À l’avenir, l’armée rem­pla­cera les forces de police pour rép­rimer les mani­fes­ta­tions, ce qui ne pourra qu’aug­men­ter les vio­la­tions des droits humains. Les Forces armées sont formées pour exter­mi­ner des enne­mis mili­tai­res. L’arti­cle 321, quant à lui, déc­lare la guerre à tous ceux qui por­tent atteinte à l’« ordre intérieur » : ceux qui pro­tes­te­ront contre le manque de loge­ments, d’eau, de ser­vi­ces, d’emplois, de Sécurité sociale et de sécurité per­son­nelle ; les oppo­sants à la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale ou tous ceux qui s’orga­ni­se­ront selon des critères différents de ceux fixés par les quatre ins­tan­ces du prét­endu « pou­voir popu­laire » selon la nou­velle Constitution.

Sur ce point, éga­lement, l’actuel gou­ver­ne­ment vénézuélien s’accorde avec les poli­ti­ques pro­mues par les cen­tres de pou­voir mon­diaux. Depuis deux déc­ennies, les Etats-Unis, à tra­vers les docu­ments de Santa Fé 1 et 2, pré­co­nisent que les forces armées du conti­nent [sud-amé­ricain] chan­gent de fonc­tions et se trans­for­ment en des forces de police, pour s’insérer dans le combat contre le crime, le trafic de dro­gues et le ter­ro­risme. Aujourd’hui, cette poli­ti­que est mise en œuvre, para­doxa­le­ment, par un État qui s’inti­tule lui-même « révo­luti­onn­aire ». Pour cette raison, la « loi anti­ter­ro­riste » vénézué­lienne pro­lon­gera l’actuelle pro­po­si­tion de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle. Elle cri­mi­na­li­sera défi­ni­ti­vement ceux qui remet­tent en ques­tion la nou­velle caste bureau­cra­ti­que vénézué­lienne et ceux qui se rév­oltent contre elle. Que les nou­vel­les fonc­tions des forces armées soient appelées « patrio­ti­ques, popu­lai­res et anti-impér­ial­istes » ne sert qu’à dis­si­mu­ler le ren­for­ce­ment de leurs nou­vel­les tâches assi­gnées par la Constitution.

De même, l’attri­bu­tion de fonc­tions poli­cières aux admi­nis­tra­teurs de la vio­lence de l’État ne fait qu’offi­cia­li­ser ce qui se pro­duit déjà dans la réalité : l’armée agit de fait comme une force de gen­dar­me­rie, ainsi qu’en tém­oignent les mas­sa­cres de la Paragua dans l’Etat Bolivar et du Llano Alto dans l’Etat d’Apure.

La pro­po­si­tion de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle veut impo­ser une autre nou­veauté en assi­gnant une place cons­ti­tu­tion­nelle à la milice natio­nale boli­va­rienne, nou­velle com­po­sante de la Force armée boli­va­rienne. De cette façon, la Constitution ins­ti­tu­tion­na­lise les tâches poli­cières qu’effec­tuent déjà les orga­ni­sa­tions qui sou­tien­nent le gou­ver­ne­ment, parmi les­quel­les on doit men­tion­ner la loca­li­sa­tion et la dén­onc­iation des dis­si­dents révo­luti­onn­aires, tra­vail effec­tué sous le nom poli­ti­que­ment cor­rect d’« intel­li­gence sociale ».

Ainsi le prét­endu « socia­lisme boli­va­rien du XXIe siècle » répète les pires mét­hodes des socia­lis­mes réel­lement exis­tants dans l’his­toire, et repro­duit le cau­dillisme et le mili­ta­risme présents dans l’his­toire du Venezuéla. Nous avons eu un éch­antillon de la volonté auto­ri­taire [du pou­voir] quand, au milieu du débat fictif sur la pro­po­si­tion de réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle, cer­tains des par­ti­sans du pré­sident ont osé remet­tre en ques­tion cer­tains aspects de cette réf­orme. Le pou­voir a réagi par un lyn­chage sym­bo­li­que et moral de ces cri­ti­ques. Nous qui remet­tons en cause la réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle à partir de posi­tions radi­ca­les et révo­luti­onn­aires, nous savons qu’un autre type de représailles nous attend. Et si les 33 arti­cles de la réf­orme cons­ti­tu­tion­nelle sont approuvés en bloc, ces représailles seront exécutées par n’importe lequel des corps mili­ta­risés intro­nisés par la nou­velle Constitution. (Insurgentes)

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Glossaire

L’arti­cle d’Humberto Decarli fait référ­ence à beau­coup de per­son­na­ges, de sigles et d’évé­nements de l’his­toire vénézué­lienne ou latino-amé­ric­aine, sans doute peu connus en France. Nous avons donc tenté d’aider le lec­teur à s’orien­ter un peu plus faci­le­ment. L’auteur n’est évid­emment pas res­pon­sa­ble du contenu de ce glos­saire ni des éventu­elles erreurs qu’il pour­rait com­por­ter. (Ni patrie ni fron­tières)

Arias, Óscar (1941) Secrétaire général du Parti de la libé­ration natio­nale (PLN) en 1979. Président du Costa Rica (1986-1990). Auteur d’un plan de paix en Amérique cen­trale entre le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua en 1987.

Batista, Fulgencio (1901-1973) Militaire cubain d’ori­gine popu­laire, ayant fait des études de jour­na­lisme, il entre en contact en 1928 avec les oppo­sants à la dic­ta­ture de Gerardo Machado, et devient leur chef. En sep­tem­bre 1933, après l’acces­sion au pou­voir de Carlos Manuel de Céspedes, il orga­nise une muti­ne­rie mili­taire en coor­di­na­tion avec les orga­ni­sa­tions étudi­antes, ce qui pro­vo­que la création d’un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire sous la direc­tion de Ramón Grau de San Martín. Batista est en fait le véri­table homme fort du pays, même s’il se tient dans l’ombre.

Il assume le pou­voir en 1940, léga­lise le Parti com­mu­niste cubain (qui le sou­tient au nom de l’anti­fas­cisme) et intro­duit une série de réf­ormes finan­cières et socia­les. Allié des Etats-Unis, Batista leur permet d’uti­li­ser ses bases mili­tai­res pen­dant la Seconde Guerre mon­diale.

Betancourt, Rómulo (1908-1981) Le « père » de la « démoc­ratie » vénézué­lienne. Etudiant, il lutte contre le dic­ta­teur Juan Vicente Gómez. Emprisonné, il part en exil et par­ti­cipe à la fon­da­tion du Parti com­mu­niste vénézuélien mais rompt avec les sta­li­niens en 1936. Il crée Action Démocratique en 1944 « pre­mier parti moderne de l’his­toire vénézué­lienne, à mi-chemin entre le libé­ral­isme et le socia­lisme ». Président de la République (1945-1948).

Conclut un accord plus favo­ra­ble pour le Venezuela avec les com­pa­gnies pét­rolières étrangères, fait adop­ter une Constitution démoc­ra­tique. Il est rem­placé par le social-démoc­rate Rómulo Gallegos, mais ce der­nier est ren­versé en 1948 par un coup d’Etat qui ins­taure la dic­ta­ture de Pérez Jiménez, jusqu’en 1959.

Pendant son second mandat (1959-1964), Betancourt réa­lise une réf­orme agraire, géné­ra­lise la négoc­iation col­lec­tive, dével­oppe une poli­ti­que pro­tec­tion­niste et de tra­vaux publics. Son ali­gne­ment poli­ti­que sur les Etats-Unis pro­vo­que une scis­sion « de gauche » : le MIR (Mouvement de la Gauche révo­luti­onn­aire).

Cantaura, mas­sa­cre de : tuerie orga­nisée le 5 octo­bre 1982 par la DISIP (police poli­ti­que) et l’armée, contre une réunion clan­des­tine de 23 mili­tants de Bandiera Roja (le der­nier groupe guér­il­lero), sous la pré­sid­ence du social-chrétien Luis Herrera Campins.

Castro, Cipriano. Vénézuélien ori­gi­naire de l’Etat de Tachira, il prend le pou­voir le 22 Octobre 1899. Nommé Président pro­vi­soire, puis pré­sident pour la pér­iode 1904-1911. Son vice-pré­sident, le général Juan Vicente Gomez, éga­lement ori­gi­naire de l’Etat de Tachira, le ren­ver­sera en 1908.

Ceresole, Norberto Rafael (1943- 2001) Sociologue péron­iste, négati­onn­iste et antisé­mite. Àvant d’écrire deux livres sur Chavez, il a entre­tenu des contacts avec de nom­breux mili­tai­res d’Amérique latine de l’extrême droite (Aldo Rico) à la gauche natio­na­liste (Juan Velasco Alvarado). Il prét­endait même avoir milité à la frac­tion ERP-22 des Montoneros. Il fut expulsé du Venezuela en 1995 mais put y reve­nir en 1999, après l’élection de son lieu­te­nant-colo­nel adoré.

D’Aubuisson, Roberto (1944-1992) Inspirateur de grou­pes para­mi­li­tai­res d’extrême droite, il fut accusé d’avoir ordonné l’assas­si­nat de Monseigneur Romero au Salvador. Président de l’Arena, l’Alliance répub­lic­aine natio­nale.

Duvalier, François (1907-1971) Fils de pay­sans pau­vres haïtiens, il fait des études de méde­cine. A la tête d’un mou­ve­ment de jeunes intel­lec­tuels, il devient direc­teur du ser­vice de santé en 1946 puis minis­tre du Travail. Renversé par un coup d’Etat mili­taire, il se prés­ente quel­ques années plus tard aux pré­sid­enti­elles et est élu en 1957. Pour contre-balan­cer le pou­voir de l’armée, il crée une police secrète les « ton­tons Macoute » qui devient l’épine dor­sale du pays et ter­ro­rise la popu­la­tion. En 1961, Duvalier décide qu’il a été élu pour 6 ans et fait adop­ter en 1964 une nou­velle Constitution par les députés qu’il a nommés. Puis il orga­nise un référ­endum pour se faire nommer pré­sident à vie.

Galtieri, Leopoldo (1926) Cf. Glossaire Argentine p. 75.

García Pérez, Alan (1949-) Député en 1980, secrét­aire général, de l’APRA en 1982, il est élu pré­sident du Pérou en 1985 pour la pre­mière fois sur un pro­gramme « natio­na­liste de gauche ». En août 1987, il pro­pose de natio­na­li­ser le système finan­cier et ban­caire, ce qui soulève l’oppo­si­tion de la droite et du centre. Il doit aussi faire face à la grogne d’une partie de l’armée (qui n’accepte pas le contrôle civil du ministère de la Défense) et à la guér­illa maoïste du Sentier lumi­neux. Il aban­donne alors ses timi­des velléités de s’oppo­ser au FMI et entame des négo­cations avec la Banque mon­diale, ce qui n’empêche pas l’éco­nomie du pays de s’effon­drer com­plè­tement, notam­ment sous la pres­sion d’une infla­tion galo­pante. En 1990, Alberto Fujimori lui succède. Garcia est de nou­veau pré­sident depuis 2006.

Gómez, Juan Vicente (1859-1935). Aide Cipriano Castro à pren­dre le pou­voir pen­dant la révo­lution de 1899 au Venezuela. Vice-pré­sident et chef de l’armée (1902-08). En 1908, s’empare du gou­ver­ne­ment par un coup de force puis devient léga­lement pré­sident (1910-1915), grâce à une nou­velle Constitution. Stabilise la mon­naie, sub­ven­tionne les entre­pri­ses natio­na­les tout en protégeant les capi­taux étr­angers, gagnant ainsi l’appui des gran­des puis­san­ces. De nou­veau pré­sident de 1922 à 1929, puis de 1931 à 1935, il gou­verne en auto­crate.

Grove Vallejo, Marmaduke (1879-1954) Militaire socia­liste chi­lien, il fait partie du gou­ver­ne­ment formé après le coup d’Etat mili­taire de 1925, mais s’exile car il dés­appr­ouve l’auto­ri­ta­risme de Ibáñez. En 1932, minis­tre de la Défense de l’éphémère gou­ver­ne­ment socia­liste. Renversé par Carlos Dávila, il est exilé à l’île de Pâques. Sénateur (1933-1949) et can­di­dat mal­heu­reux à la pré­sid­ence en 1938.

Herrera Campíns, Luis (1925-). Vénézuélien opposé à la dic­ta­ture de Pérez Jiménez, empri­sonné pen­dant quatre mois (1952) puis exilé. En 1958, rentre au Venezuela, est élu député, puis sénateur en 1973. Candidat des sociaux-chrétiens de COPEI, il est élu pré­sident de la République (1979-1984). Il libé­ra­lise l’éco­nomie et se révèle inca­pa­ble de réd­uire le colos­sal déficit public.

Larrazábal, Wolfgang (1911-1970) Commandant général des forces nava­les vénézué­liennes en 1958, il par­ti­cipe au ren­ver­se­ment du dic­ta­teur Pérez Jiménez. Président de la Junte de gou­ver­ne­ment. Candidat de l’Union répub­lic­aine démoc­ra­tique en 1959 (sou­tenu par le Parti com­mu­niste vénézuélien), il fonde en 1963 le parti FDP (Force démoc­ra­tique popu­laire).

Leoni, Raúl (1905- 1972) Venézuélien exilé en 1928, il fonde à son retour le Parti démoc­ra­tique natio­nal en 1937. En 1945 le PDN devient Action Démocratique. Ministre du Travail (1945-1948), sénateur, pré­sident de la Chambre (1959-1962) et pré­sident de la République (1964-1969). Signe avec la Colombie le pacte anti­guérrilla de Río Arauca (1966).

López Contreras, Eleazar (1883-1973) Participe en 1899 au soulè­vement mili­taire qui donne le pou­voir à Cipriano Castro au Venezuela. Ministre de la Guerre et de la Marine (1931-1935), il rép­rime dure­ment plu­sieurs rév­oltes à la mort de Gomez (1935). Elu pré­sident (1936-1941), il pro­meut une nou­velle Constitution et une poli­ti­que de grands tra­vaux. Exilé aux Etats-Unis (1945-1958), il devient sénateur à vie à son retour après l’ins­ti­tu­tion de la « démoc­ratie ».

Lovera, Alberto : secrét­aire général du Parti com­mu­niste vénézuélien arrêté le 17 octo­bre 1965 par des poli­ciers de la DIGEPOL. Son corps fut retrouvé dix jours plus tard, atro­ce­ment mutilé.

Medina Angarita, Isaías (1897-1953) Lieutenant-colo­nel vénézuélien, minis­tre de la Guerre et de la Marine (1936-1940) de López Contreras. Accusé d’être phi­lo­fas­ciste, il est pour­tant élu pré­sident par le Congrès le 28 avril 1941, pour 5 ans, à une écras­ante majo­rité. Il léga­lise Action Démocratique (l’ancien Parti démoc­ra­tique natio­nal) et le Parti com­mu­niste en 1945. Il donne le droit de vote aux femmes, rend pos­si­ble la léga­li­sation de nou­veaux syn­di­cats, crée une Sécurité sociale, fixe un salaire mini­mum, réf­orme le Code du tra­vail, signe une conven­tion col­lec­tive favo­ra­ble aux tra­vailleurs de l’indus­trie pét­rolière, entame une timide réf­orme agraire, étend l’ensei­gne­ment obli­ga­toire, crée de nou­vel­les uni­ver­sités et lance un pro­gramme d’alphabé­ti­sation.

Menem, Carlos Saúl (1930-) Argentin à l’ori­gine du soulè­vement mili­taire qui ren­verse le gou­ver­ne­ment d’Isabel Perón en 1976. Elu pré­sident en 1989. Accorde l’amnis­tie aux diri­geants de la dic­ta­ture en 1990.

Michelena, Santos (1797- 1848) Ministre des Finances et des Relations Extérieures (1830-1833 et 1835-1837). Signe le traité Michelena-Pombo (1835), qui résout les pro­blèmes sur­ve­nus après la sépa­ration entre le Venezuela et la Grande-Colombie. Signe avec l’Angleterre l’abo­li­tion du trafic d’escla­ves. Vice-pré­sident de la République (1840).

Muñoz Marín, Luis (1898–1980) Membre du Parti libéral por­to­ri­cain, au départ par­ti­san de l’indép­end­ance. Fonde en 1937 le Parti popu­laire démoc­ra­tique. En 1940, le PPD obtient la majo­rité par­le­men­taire et Muñoz Marín est nommé pré­sident du Sénat. Ses rela­tions furent excel­len­tes avec les Etats-Unis, et ce d’autant plus que ses posi­tions devin­rent de plus en plus modérées. Gouverneur de Porto Rico entre 1948 et 1964, à chaque fois réélu, il obtint des Etats-Unis le statut d’Etat libre asso­cié. Sénateur jusqu’en 1970.

Odría, Manuel Arturo (1897-1974) Général péruvien, minis­tre et chef de la Police entre 1947 et 1948. Le 28 octo­bre 1948, dirige un soulè­vement mili­taire à Arequipa qui ren­verse le pré­sident José Luis Bustamante, avec lequel il avait pris ses dis­tan­ces parce que ce der­nier ne vou­lait pas inter­dire l’Alliance popu­laire révo­luti­onn­aire amé­ric­aine (APRA). Forme une Junte mili­taire qui dirige le pays jusqu’en 1950, année d’une élection pré­sid­enti­elle où Odría est le seul can­di­dat. Au pou­voir jusqu’en 1956, il persé­cute l’APRA, mène une poli­ti­que natio­na­liste de grands tra­vaux, et pro­meut des réf­ormes socia­les pour les plus pau­vres.

Ortega, Daniel (1945). Dirigeant étudiant nica­ra­guayen opposé à Somoza il entre au Frente Sandinista de Liberación Nacional (FSLN) en 1962 ; membre de la direc­tion en 1966, il est rapi­de­ment empri­sonné (1967-1974). Commandant de la guér­illa et l’un des diri­geants de la ten­dance « ter­ce­riste » du FSLN. 
 Après la chute de Somoza (1979), coor­di­na­teur de la Junte du gou­ver­ne­ment de recons­truc­tion natio­nale. Elu pré­sident de la République en tant que can­di­dat du FSLN (1984). Perd les élections en 1990. Elu de nou­veau pré­sident en 2006 avec 38 % des voix.

Páez, José Antonio (1790- 1873). Caudillo de l’indép­end­ance et pre­mier pré­sident de la répub­lique du Venezuela. D’ori­gine modeste, il devient éleveur et grand pro­priét­aire fon­cier. Homme cha­ris­ma­ti­que, il fait aussi une car­rière mili­taire et son armée s’unit à celle de Bolivar en 1818. Ecrase les forces roya­lis­tes espa­gno­les durant la bataille his­to­ri­que de Carabobo (1821). Nommé général en chef, il est par­ti­san de La Cosiata (séc­ession du Venezuela par rap­port à la Grande-Colombie). S’oppose de plus en plus à Bolivar. Se pro­clame dic­ta­teur en 1826 et est à l’ori­gine de l’indép­end­ance du Venezuela en 1829. Président de la République de 1831 à 1835, de 1839 à 1843 et de 1861 à 1863 avec des pou­voirs dic­ta­to­riaux.

Peña, Miguel (1781-1833) Collaborateur de Miranda, gou­ver­neur de La Guaira (1812). Préside le Congrès de Cúcuta, qui cons­ti­tue la Grande-Colombie (1821), et la Cour Suprême (1821-1825). Secrétaire à l’Intérieur et à la Justice il pré­side aussi le Congrès de Valencia (1830), qui sépare le Venezuela de la Grande-Colombie.

Pérez Jiménez, Marco (1914) Participe en 1948 au coup d’Etat mili­taire qui ren­verse Romulo Gallegos. Est imposé comme pré­sident de la République en 1952, bien qu’il n’ait pas la majo­rité des voix. Son régime est marqué par la répr­ession poli­cière, le dével­op­pement de l’indus­trie pét­rolière et la cor­rup­tion. Destitué en 1958, jugé pour mal­ver­sa­tion (1963) et empri­sonné jusqu’1968. Condamné de nou­veau pour cor­rup­tion en 1994.

Pérez, Carlos Andrés (1922-) : Homme poli­ti­que vénézuélien né à Rubio (Etat du Táchira). Militant d’Acción Democrática, il est empri­sonné en 1952 par le dic­ta­teur Pérez Jiménez et contraint à s’exiler. Après la chute de celui-ci (1958) devient minis­tre de l’Intérieur (1962-63) du gou­ver­ne­ment Betancourt. Elu pré­sident de la Répúblique (1974-79), il natio­na­lise l’indus­trie sidér­ur­gique et celle du pét­role. Réélu pré­sident (1989-94). En 1992, doit faire face à deux coups d’Etat ratés (dont celui de Chavez). La cor­rup­tion de ce poli­ti­cien est tel­le­ment fla­grante que la Cour suprême de jus­tice entame des pour­sui­tes contre lui en mai 1993. Condamné à deux ans et quatre mois de prison en mai 1996 pour avoir détourné 17 mil­lions de dol­lars de fonds publics (secrets), uti­lisés pour des cam­pa­gnes élec­to­rales au Venezuela et la pro­tec­tion de la pré­sid­ente du Nicaragua, Violeta Chamorro. A effec­tué toute sa peine…. à son domi­cile (! ?) jusqu’en sep­tem­bre 1996. Surnommé le « Cha-cha-cha » dans les années 80 parce que les Vénézuéliens considéraient déjà qu’il avait volé trois fois plus d’argent que le Shah d’Iran !

San Martín, José Francisco de, dit « el Libertador » (1778-1850). Ce lieu­te­nant-colo­nel argen­tin formé en Espagne est un fer­vent par­ti­san de l’indép­end­ance amé­ric­aine. Il retourne en Argentine en 1811 et réf­orme pro­fondément l’armée en 1814. A la tête d’une armée, il délivre le Chili puis le Pérou entre 1817 et 1821. Il n’arrive pas à se mettre d’accord avec Bolivar sur le futur régime poli­ti­que des nou­veaux pays d’Amérique latine et se retire aux Pays-Bas en 1822, puis en France.

Santander, Francisco de Paula (1792-1840) Général de Bolivar puis chef d’état-major. Lors de l’indép­end­ance de la Grande Colombie en 1819 (qui regroupe la Colombie, le Venezuela, le Panama et l’Equateur), il est le vice-pré­sident du pays. Entre en conflit avec Bolivar. Contraint de s’exiler, il rentre après la mort de Bolivar (1830), quand la Grande-Colombie se morcèle en plu­sieurs Etats. Premier pré­sident cons­ti­tu­tion­nel de la Colombie (1832-37) il mène une répr­ession san­glante contre les par­ti­sans de Bolivar et ses autres oppo­sants.

Somoza, Debayle Luis (1922-1968) Frère d’Anastasio Somoza Debayle, pré­sident du Congrès (1951) puis de la République du Nicaragua (1957-1963). Favorise le dével­op­pement éco­no­mique en s’appuyant sur les inves­tis­se­ments amé­ricains, cher­che à conte­nir la guér­illa du Frente Insurreccional (1960).

Somoza, Anastasio dit Tacho (1896-1956) En 1925, par­ti­cipe à l’insur­rec­tion du général Chamorro qui amène au pou­voir le Parti libéral au Nicaragua. Commande la Garde natio­nale à partir de 1933. Dirige un coup d’Etat en 1937 et assume le pou­voir jusqu’en 1947. Se fait nommer pré­sident en 1951. Soutient la poli­ti­que des Etats-Unis dans la région, rép­rime féro­cement toute oppo­si­tion interne. Contribue à ren­ver­ser le pré­sident Figueres du Costa Rica (1954) et le gou­ver­ne­ment Arbenz au Guatemala (1954). Amasse une for­tune per­son­nelle considé­rable (il possédait une pro­por­tion impor­tante des terres culti­va­bles du pays). Meurt assas­siné.

Stroessner, Alfredo (né en 1912) Devient com­man­dant en chef de l’armée uru­guayenne en 1951. Participe à un coup d’Etat mili­taire et est ensuite élu Président, tout en étant l’unique can­di­dat. Il consa­cre la moitié du budget natio­nal à former une armée qui met en coupe réglée le pays. Renversé par un coup d’Etat mili­taire en 1989.

Torres González, Juan José (1919-76) Chef des forces armées boli­vien­nes, il oblige le pré­sident de la République, le général Ovando, à dém­issi­onner en octo­bre 1970, et devient pré­sident à son tour. Se prés­entant comme un « natio­na­liste de gauche » et un « pré­sident révo­luti­onn­aire », il est ren­versé en août 1971 par le colo­nel Hugo Banzer. Se réfugie au Chili, puis en Argentine après la chute d’Allende (1973). Enlevé puis assas­siné en 1976.

Torrijos, Omar (1929 -1981). Organise un coup d’Etat au Panama en 1968. Préside une junte de gou­ver­ne­ment mili­taire, puis accroît ses pou­voirs en 1972-1978 et devient pré­sident du gou­ver­ne­ment. Fait pres­sion sur James Carter pour récupérer la sou­ve­rai­neté du canal, d’où les accords Torrijos-Carter, qui prévoient la res­ti­tu­tion gra­duelle du canal jusqu’en 2000. Se retire du gou­ver­ne­ment mais reste chef de la Garde natio­nale et pré­sident du Parti révo­luti­onn­aire démoc­ra­tique. Meurt dans un mystérieux acci­dent d’avion.

Urdaneta, Rafael (1788 – 1845). Rejoint l’armée de Simon Bolivar en 1813. Général de divi­sion en 1815, puis général en chef en 1822, il par­ti­cipe à la libé­ration du Venezuela et de la Colombie actuel­les. Président du Sénat, minis­tre de la Guerre et enfin pré­sident de la République de Colombie.

Uribe, Antonio José (1869-1942) Homme poli­ti­que, diplo­mate et juriste colom­bien. Ministre de l’Education, ambas­sa­deur de Colombie au Pérou.

Vargas, Getúlio (1883- 1954) Député du Parlement bré­silien en 1922, minis­tre des Finances, puis gou­ver­neur de l’Etat du Rio Grande do Sul. Battu aux élections pré­sid­enti­elles de 1930, il orga­nise un coup d’Etat et ins­taure une dic­ta­ture qui durera jusqu’en 1945, date à laquelle il sera ren­versé par un putsch. Réélu pré­sident en 1951, il se sui­cide trois ans plus tard.

Velasco Alvarado, Juan (1910 -1977) Organise le coup d’Etat qui ren­verse le pré­sident du Pérou, Fernando Belaúnde Terry (1963-1968) et pré­side la Junte mili­taire révo­luti­onn­aire. Promulgue une réf­orme agraire et des natio­na­li­sa­tions qui le trans­for­ment en icône des tiers -mon­dains, mais il doit faire face à une vague de grèves et de mou­ve­ments étudiants en 1972. Renversé par un coup d’Etat mili­taire, le 29 août 1975, dirigé par son compère, le général Francisco Morales.

Yumare, mas­sa­cre de : assas­si­nat de 9 sym­pa­thi­sants ou mili­tants d’extrême gauche qui furent tor­turés puis achevés d’une balle dans la nuque, le 8 mai 1986.

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