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Allemagne

Quinze ans après la RDA, les nouvelles « Manifestations du Lundi »

publié le jeudi 27 décembre 2007

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Ce texte est paru dans Echanges n° 110 (automne 2004)

Les « mani­fes­ta­tions du lundi » tirent leur nom des mani­fes­ta­tions popu­lai­res qui eurent lieu en République démoc­ra­tique alle­mande (RDA) en 1989, pré­ci­pitant la crise de la bran­che orien­tale du capi­tal alle­mand. Le mou­ve­ment s’est développé à l’Est en réaction au projet gou­ver­ne­men­tal « Agenda 2010 ». Pour res­tau­rer les pro­fits, il s’agit pour le capi­tal en Allemagne, comme pres­que par­tout en Europe, d’inten­si­fier l’exploi­ta­tion et d’abais­ser les coûts néc­ess­aires à la repro­duc­tion de la classe ouvrière. L’offen­sive est bru­tale et mul­ti­forme : retraite à 67 ans, cherté des soins, allo­ca­tions chômage réd­uites, chan­ta­ges à la délo­ca­li­sation, annua­li­sa­tion et allon­ge­ment du temps de tra­vail, pré­ca­ri­sation accrue, salai­res au rabais, etc. Les lois Hartz - refonte des allo­ca­tions chômage et exten­sion mas­sive du tra­vail préc­aire - tou­chent plus direc­te­ment les Allemands de l’Est (avec un taux de chômage offi­ciel de 20 %, soit plus du double de celui de l’Ouest), les « cobayes » depuis 1990 de ces plus ou moins nou­vel­les formes d’exploi­ta­tion.

Devant l’ampleur des mani­fes­ta­tions (plus de 100 000 per­son­nes à l’Est), le gou­ver­ne­ment rouge-vert s’est empressé de cri­ti­quer la reprise de l’expres­sion « Manifestations du lundi », si lourde de sens (quinze ans pres­que jour pour jour après les faits), se per­met­tant de dis­pen­ser à cette foule qui se ras­sem­ble en masse, depuis main­te­nant sept semai­nes tous les lundis à 18 heures, quel­ques leçons d’his­toire offi­cielle : la République fédé­rale alle­mande (RFA) n’étant pas une dic­ta­ture, parler de « Manifestations du lundi » serait une « calom­nie his­to­ri­que ».

La cri­ti­que a semblé bien faible aux intéressés qui pen­sent (à juste titre) être encore en droit de nommer leur mou­ve­ment comme ils l’enten­dent et de rap­pro­cher leurs expéri­ences de l’exploi­ta­tion dans les deux régimes : pour beau­coup, la dic­ta­ture du SED vaut bien celle de Siemens (ce qui, tra­duit par les médias, devient : « les “Ossis” regret­tent la RDA »...).

L’expéri­ence de 1989-1990 a cer­tai­ne­ment immu­nisé les Allemands de l’Est contre toutes les dis­tinc­tions idéo­lo­giques censées caracté­riser les « démoc­raties occi­den­ta­les », comme celle aussi cou­ram­ment opérée entre droits démoc­ra­tiques et droits sociaux : ce sont pour eux une seule et même chose. De là, la reprise pres­que una­nime aujourd’hui, contre les lois Hartz, de l’expres­sion « Manifestations du lundi », sym­bole de la « révo­lution démoc­ra­tique de 1989 » qui, malgré son nom, allait à l’ori­gine bien au-delà de reven­di­ca­tions pure­ment démoc­ra­tiques.

La classe domi­nante n’a pas osé trai­ter ouver­te­ment les mani­fes­tants de « pro­vo­ca­teurs fas­cis­tes », comme du temps de Walter Ulbricht (pré­sident du Conseil d’Etat de la RDA de 1960 à sa mort en 1973) (ou comme Erich Honecker [au même poste de 1976 à 1989] en 1989), lors­que les ouvriers est-alle­mands se rév­oltaient contre « l’élé­vation des normes de tra­vail », mais le cœur y était. Le chan­ce­lier Schröder, les médias, etc. ont laissé enten­dre que ces ras­sem­ble­ments étaient récupérés ou dirigés en sous-main par des grou­pes « extrém­istes », « néo-nazis » de pré­fér­ence. Le pro­blème est que de tous les partis poli­ti­ques réel­lement implantés à l’Est, le NPD (fas­ciste) est le seul parti réso­lument opposé au plan Hartz et à l’Agenda 2010 - et il fera sans aucun doute un carton aux pro­chai­nes élections rég­io­nales. Tous les autres (PDS inclus) ont adopté un double dis­cours : si les «  réf­ormes » sont rudes, elles n’en demeu­rent pas moins néc­ess­aires.

A l’Est, un mou­ve­ment spon­tané

Quelques remar­ques sur le mou­ve­ment à l’Est :
- c’est avant tout un mou­ve­ment spon­tané de tra­vailleurs, sala­riés et chômeurs excédés, sur lequel vien­nent se gref­fer des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques qui res­tent cepen­dant mino­ri­tai­res. Parmi elles : le PDS (« néo-com­mu­nis­tes », ex-SED), le MLPD (maoïstes), des sociaux-démoc­rates dis­si­dents, Attac, etc. La base d’IG Metall et de Ver.di est aussi très prés­ente. Peu habi­tués à ce type de mou­ve­ments auto­no­mes, les mili­tants ouest-alle­mands ont été sur­pris par cet afflux de « sim­ples gens » - n’appar­te­nant à aucune orga­ni­sa­tion, ne rép­ondant à aucun appel précis - qui amènent leurs ban­de­ro­les et scan­dent leurs pro­pres reven­di­ca­tions dans la rue. D’ailleurs, quel­ques grou­pes, tel le MLPD à Berlin, ont défilé séparément à partir d’un cer­tain moment, trou­vant peu confor­mes à la ligne ces mil­liers de mots d’ordre, sou­vent per­son­nels (dans les deux sens du terme) et par­fois contra­dic­toi­res. Les vieux lénin­istes, forcés à un moment ou à un autre de se dév­oiler, sont géné­ra­lement « exclus » des différents comités et coor­di­na­tions ;
- il a donc ceci de par­ti­cu­lier qu’il par­vient à lais­ser s’expri­mer toutes sortes de reven­di­ca­tions indi­vi­duel­les qui ont pour seuls points com­muns, outre le fait qu’elles pro­vien­nent de prolét­aires, la peur de la misère, ou la misère elle-même, et la colère (« Ça suffit main­te­nant  ! « ). Autrement dit, n’ayant pas, à part le refus des « réf­ormes », de pro­gramme précis - même si l’idée de faire tomber Schröder fait son chemin -, le mou­ve­ment offre peu de prise au gou­ver­ne­ment inquiet pour enga­ger une dis­cus­sion (cana­li­sa­tion). C’est sans doute là où réside la force des Manifestations du lundi et la sél­ection d’une série d’objec­tifs, même « réa­li­sables », en chan­ge­rait pro­fondément le caractère ;
- il arrive à point nommé : si elles res­tent éloignées des lieux d’exploi­ta­tion, les Manifestations du lundi se font hors de l’appa­reil syn­di­cal, chose rare en Allemagne. Elles accu­sent, bien inno­cem­ment sans doute, le double jeu et l’iner­tie volon­taire du DGB (qui n’a aucune inten­tion de lutter pour les « aso­ciaux »). Les syn­di­cats qui, en coopé­ration avec les « citoyen­nis­tes », orga­ni­sent depuis près d’un an une cam­pa­gne molle contre le « dém­on­tage de l’Etat social », accep­tent en fait les réf­ormes du SPD, qu’ils espèrent ainsi sauver d’une mort annoncée. Pour conser­ver leur « représ­en­ta­tivité », remise tac­ti­que­ment en ques­tion par les orga­ni­sa­tions patro­na­les, les chefs syn­di­ca­lis­tes se sont repliés sur la déf­ense incondi­tion­nelle de la Tarifautonomie (la base juri­di­que de la « représ­en­ta­tivité » syn­di­cale ins­crite dans la cons­ti­tu­tion de la RFA) au prix d’une mul­ti­pli­ca­tion des clau­ses d’ouver­ture - qui rép­ondent au besoin d’une «  adap­ta­tion-maison » (avec le sou­tien des Betriebsräte) des accords de bran­che, en clair d’intro­duire les mesu­res de flexi­bi­li­sa­tion néc­ess­aires aux nou­veaux modes de ges­tion de la force de tra­vail -, la signa­ture fré­né­tique de tout ce qui est à portée de stylo, comme l’accord qui règle dés­ormais le tra­vail inté­rim­aire, et sans lequel le cœur du plan Hartz (exten­sion du sec­teur préc­aire) n’aurait pu être appli­qué : comme le prin­cipe « à tra­vail égal, salaire égal » a été aban­donné, les salai­res inté­rim­aires seront sen­si­ble­ment inférieurs aux salai­res conven­tion­nels, etc. Les trois piliers sur les­quels repose le syn­di­ca­lisme (représ­en­tation exclu­sive, paix sociale et codét­er­mi­nation de l’exploi­ta­tion) n’en sont que plus appa­rents ;
- ce qui sur­prend en Allemagne, c’est davan­tage l’ampleur et la cons­tance du mou­ve­ment (qui doit faire face aux atta­ques conjoin­tes du gou­ver­ne­ment, des partis, du DGB, des médias, etc.) que les Manifestations du lundi elles-mêmes. Elles étaient déjà réap­parues en 1991 à Leipzig alors que des plans de restruc­tu­ra­tion menaçaient plu­sieurs boîtes de la région. Depuis, il y en a eu éga­lement quel­ques-unes contre les guer­res au Kosovo et en Irak ; u il tend à s’oppo­ser à « ceux d’en haut » (gegen die da oben), aux partis, avec un petit faible, semble-t-il, pour la social-démoc­ratie au pou­voir : « Qui nous a trahis ? : la social-démoc­ratie - Qui est dans le lot ? : les écolos - Qui nous stresse ? : le PDS » (entendu à Berlin). Il y a eu quel­ques accro­cha­ges avec la police devant le siège ber­li­nois du SPD que la foule vou­lait inves­tir. L’inter­ven­tion cal­culée d’Oskar Lafontaine, homme d’appa­reil, oppor­tu­niste s’il en est (SPD), a été assez mal reçue à Leipzig, d’autant qu’elle visait à affai­blir le mou­ve­ment : seule une partie des mani­fes­tants étaient favo­ra­bles à sa venue. Comme en 1989, les mani­fes­tants pré­fèrent orga­ni­ser de nom­breux podiums, faire cir­cu­ler les micros dans la foule, etc. u Pour l’ins­tant, même si le gou­ver­ne­ment ne semble pas dis­posé à recu­ler, l’ambiance géné­rale est plutôt à la confiance (une confiance qui repose sur­tout sur le sou­ve­nir col­lec­tif d’avoir déjà par le passé ébranlé un régime).

A l’Ouest, un mou­ve­ment plus tra­di­tion­nel

Les mani­fes­ta­tions à l’Ouest, moins impor­tan­tes (peut-être 20 000 à 30 000 per­son­nes), res­tent plus tra­di­tion­nel­les. Le gros des mani­fes­tants est fourni par les sec­tions loca­les des syn­di­cats, les orga­ni­sa­tions de chômeurs, un groupe social-démoc­rate sorti du SPD, Attac, les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes de la FAU et divers partis sta­li­niens (comme à Bonn par exem­ple). Le mou­ve­ment s’est étendu à cer­tai­nes villes de la Ruhr où règne, sur­tout parmi les (vieux) ouvriers sociaux-démoc­rates, une forte déc­eption quant à l’évo­lution du parti.

Un « automne chaud »

L’heure est aux pro­jets. En octo­bre, les pre­miers for­mu­lai­res pour la nou­velle allo­ca­tion chômage ont été envoyés. De nom­breux grou­pes ont lancé des ini­tia­ti­ves : les orga­ni­sa­tions de chômeurs par exem­ple appel­lent à la déso­béi­ssance civile. Le 2 octo­bre, il était prévu une grande mani­fes­ta­tion natio­nale contre le plan Hartz, le 3 la Fête de l’unité, de la « Réunification » et le 4 tombe un lundi. Le mois d’octo­bre devait être aussi marqué par un conflit fon­da­men­tal à Volkswagen en Basse-Saxe (ce Hartz qui a concocté les « réf­ormes pour l’emploi » est aussi le chef du per­son­nel de VW-Wolfsburg). L’agi­ta­tion devrait se pour­sui­vre jusqu’au mois de jan­vier 2005 jusqu’à l’entrée en vigueur de la der­nière partie des lois Hartz : 1,5 mil­lion de per­son­nes seront direc­te­ment tou­chées, soit par la perte défi­ni­tive, soit par une réd­uction sub­stan­tielle (autour de 200 euros) de leurs allo­ca­tions. Les « chômeurs de longue durée » seront contraints à cette date d’accep­ter n’importe quel tra­vail (tra­vail préc­aire, intérim, «  job à 1 euro », etc.). Le 3 jan­vier, un mou­ve­ment d’action directe (piquets, occu­pa­tions, etc.) ten­tera sûrement de blo­quer le fonc­tion­ne­ment des ANPE et de leurs agen­ces d’intérim (PSA).

Illusion « radi­cale »

Dernière chose à évoquer : dans le « milieu radi­cal », le mou­ve­ment du lundi devrait ren­for­cer à court terme l’illu­sion du revenu garanti (notam­ment pour son caractère mobi­li­sa­teur).

G. sep­tem­bre 2004

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