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L’actionnariat salarié, ou Comment introduire le travail à crédit

publié le mardi 25 décembre 2007

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L’actionnariat salarié, c’est les fonds de pension de gauche, c’est une tentative de réconciliation des classes, c’est la mise en place de la fameuse cogestion au niveau européen, c’est une mesure anti-ouvrière comme nous allons le prouver.

Ce texte est paru dans Echanges n° 94 (été 2000).

Les pro­mo­teurs (1) de « l’action­na­riat sala­rié » se voient obligés, pour faire sérieux, de donner un fon­de­ment éco­no­mique à leur nou­veau pro­duit. On ne serait plus sur le modèle for­diste des années soixante, les trente glo­rieu­ses sont der­rière nous. Actuellement, les emplois se créent sur­tout dans le sec­teur des ser­vi­ces (com­mu­ni­ca­tion, Internet...). On aurait brus­que­ment bas­culé dans ce qu’ils appel­lent « la nou­velle éco­nomie », qui impli­que­rait la néc­ess­aire « métam­orp­hose de la société sala­riale franç­aise ». De quelle métam­orp­hose s’agit-il ?

L’action­na­riat sala­rié a fait l’objet d’un rap­port de plus de 120 pages du député socia­liste Jean-Pierre Balligand, remis en jan­vier au pre­mier minis­tre. Cette ini­tia­tive n’est pas seu­le­ment franç­aise ; en Allemagne, l’action­na­riat sala­rié est au centre des négoc­iations du « Pacte pour l’emploi » et la Confédération europé­enne des syn­di­cats (CES) veut négocier un accord-cadre avec les employeurs de l’Unice (le Medef européen).

Depuis le mois de sep­tem­bre 1999, les médias ne taris­sent plus sur le sujet, pour nous faire la pro­mo­tion de l’action­na­riat sala­rié. De François Hollande à Edouard Balladur, c’est un appel vibrant pour cette nou­velle poule aux œufs d’or qu’ils nous font. Qu’en est il exac­te­ment ?

La pro­blé­ma­tique des diri­geants d’entre­prise est ouver­te­ment annoncée :« Nous n’avons pas assez de fric pour rés­ister à “l’inva­sion” des inves­tis­seurs étr­angers. » En fait, ils ont la trouille de perdre leur place au soleil en cas d’OPA, et ils s’écrient : « Salariés, venez à notre secours pour lutter contre la “dic­ta­ture” des action­nai­res ! » Et de nous citer l’exem­ple de Daniel Bouton le patron de la société Générale, qui s’est servi des 9 % du capi­tal détenu par les sala­riés pour contrer l’OPA de la BNP. Par contre, ils res­tent silen­cieux sur l’affaire Alcatel : en sep­tem­bre 1998, les 35 000 sala­riés d’Alcatel dét­enteurs d’actions du groupe ont perdu en quel­ques heures 38 % de leur épargne.

Malgré tout, le bilan est posi­tif pour le capi­ta­lisme :

- en deux ans, le nombre des action­nai­res sala­riés est passé de 700 000 à 1 mil­lion, soit une capi­ta­li­sa­tion bour­sière de 200 mil­liards de francs. L’affaire est si juteuse que les trois quarts des entre­pri­ses cotées en Bourse envi­sa­gent d’ouvrir leur capi­tal aux sala­riés :
- « l’inves­tis­seur (donc l’action­naire) prend le pas sur le sala­rié. En moins de vingt ans, la dés­inf­lation a mis fin à l’illu­sion de l’amél­io­ration du pou­voir d’achat par la feuille de paie » (Enjeux, déc­embre 1998).

Pour les sala­riés, dont on vou­drait qu’ils devien­nent action­nai­res et même réacti­onn­aires, on a préparé le ter­rain depuis long­temps. Dans un pre­mier temps, on a laminé les réaj­us­tements de salaire, puis intro­duit la notion de salaire au mérite, pour fina­le­ment nous dire que l’intér­es­sement et la par­ti­ci­pa­tion seraient la nou­velle donne sala­riale.

Travailler à crédit

Aujourd’hui on va plus loin, l’action­na­riat dont il est ques­tion (stock-options....) veut d’une part nous faire tra­vailler à crédit, puis­que le système reporte dans le futur (dix à quinze ans) le paie­ment du tra­vail effec­tué, comme le dém­ontre Alternatives éco­no­miques :

« En tant que mode de rému­nération, l’attri­bu­tion d’actions aux sala­riés reporte dans le futur le paie­ment du tra­vail effec­tué : les options sur actions ne peu­vent être exercées que passé un cer­tain délai et l’intérêt finan­cier, pour le sala­rié, repose sur la valo­ri­sa­tion éventu­elle du prix de l’action entre le moment où on la lui attri­bue et le moment où il la cède.

 » Une inven­tion gén­iale pour les entre­pri­ses. Le besoin en fonds de rou­le­ment, c’est-à-dire les capi­taux qu’il faut mobi­li­ser en per­ma­nence pour fonc­tion­ner, cons­ti­tue l’un des soucis majeurs pour un capi­ta­liste. Une partie impor­tante de ces capi­taux est cons­ti­tuée des salai­res qu’il faut payer à la fin du mois avant d’avoir réussi à vendre les biens ou les ser­vi­ces que les sala­riés ont pro­duits. Grâce aux stock-options, l’entre­prise ne paiera que plu­sieurs années plus tard. D’où notam­ment l’impor­tance de ce mode de rému­nération pour les jeunes entre­pri­ses en forte crois­sance. Elles sont géné­ra­lement inca­pa­bles, en effet, de payer tout de suite les salai­res des per­son­nels qua­li­fiés dont elles ont besoin. »

(Alternatives éco­no­miques, n° 175, novem­bre 1999)

Nous avons là, révélé, le secret de la « démoc­ra­ti­sation de l’épargne sala­riale » en faveur des sala­riés des PME. Mieux encore, le rap­port Balligand indi­que : « ... la mor­ta­lité des PME étant supéri­eure à celle des grou­pes cotés, le sala­rié risque en cas de faillite de perdre à la fois son emploi et la tota­lité de son épargne » (page 61). C’est le fameux risque « entre­pre­neu­rial » dont par­lent le Medef et Kessler.

Vers un double système de rému­nération codi­fié par le code du tra­vail

L’action­na­riat sala­rié concré­tise la mise en place d’un double système de rému­nération : un fixe, dit de croi­sière, le salaire minima par pro­fes­sion et niveau hiér­arc­hique ; l’autre varia­ble selon les aléas de la Bourse ou de la santé de l’entre­prise. Déjà la plu­part des conven­tions col­lec­ti­ves revues et cor­rigées n’ont plus de grille de salaire (mét­hode Parodi / clas­se­ment par métiers) mais des « reve­nus mini­mums annuels ». C’est, impli­ci­te­ment, la fin de la men­sua­li­sa­tion qui se met en place.

Pour l’ins­tant régi uni­que­ment par le droit des sociétés, l’action­na­riat sala­rié pour­rait rele­ver du droit du tra­vail. Le projet de loi du 1er août 2000 pro­pose toute une série de modi­fi­ca­tions d’arti­cles du Code du tra­vail dont l’objec­tif est de mettre au même niveau (dans un pre­mier temps) la négoc­iation sala­riale et l’épargne sala­riale sous le cou­vert du « ren­for­ce­ment des droits des sala­riés dans l’entre­prise ». Le Code du tra­vail est ainsi modi­fié. Il est ajouté à l’arti­cle L132-27, un qua­trième alinéa :

« Lorsque les sala­riés ne sont pas cou­verts par un accord de bran­che ou par un accord conclu en appli­ca­tion des arti­cles L.441-1, L.442-10, L.443-1, L.443-1-1 ou L.443-1-2, l’employeur est tenu d’enga­ger, chaque année, une négoc­iation, sur un ou plu­sieurs des dis­po­si­tifs prévus par ces arti­cles et, s’il y a lieu, sur l’affec­ta­tion d’une partie des sommes col­lectées dans le cadre du plan mis en place en appli­ca­tion de l’arti­cle L.441-1-2 à l’acqui­si­tion de parts des fonds soli­dai­res men­tionnés au sixième alinéa de l’arti­cle L.443-3. »

Vers la coges­tion

Ces fonds soli­dai­res feront l’objet d’une sur­veillance, par la mise en place d’un « conseil de sur­veillance » ou les par­te­nai­res sociaux devien­dront col­la­bo­ra­teurs offi­ciel­le­ment. Il faut se sou­ve­nir, de la réf­orme Sudreau de 1974, où Sudreau lui -même disait que « la coges­tion pari­taire n’est pas adaptée à la France d’aujourd’hui ». En effet, Mai 68 était encore tout chaud, alors notre bon­homme pen­sait qu’il était pos­si­ble dès à présent d’ins­ti­tuer une étape intermédi­aire, « la cosur­veillance », n’aliénant pas l’indép­end­ance des représ­entants sala­riés, qui pour­raient se dédo­uaner auprès de la base en déc­larant qu’il ne faut pas confon­dre « coges­tion » et « cosur­veillance ».

A l’issue de chaque déli­bération, les représ­entants des sala­riés pour­raient recou­rir à leur faculté de s’abs­te­nir quand il appa­raîtrait que la décision à pren­dre cons­ti­tue un acte de ges­tion et non de contrôle.

Il est intér­essant de voir que la cri­ti­que que fait Attac de l’action­na­riat sala­rié déb­ouche sur la reven­di­ca­tion d’une cosur­veillance :

« Renforcement des pou­voirs éco­no­miques des comités d’entre­prise, prés­ence d’admi­nis­tra­teurs sala­riés élus par l’ensem­ble du per­son­nel, droit de contrôle sur les emplois crées dans le cadre de la réd­uction du temps de tra­vail et, plus géné­ra­lement, exer­cice d’un droit d’oppo­si­tion des sala­riés aux mesu­res enga­geant leur avenir. » (Attac, avril 2000.)

L’hymne de la réc­on­cil­iation des clas­ses

La presse patro­nale ne le cache même pas :« L’action­na­riat sala­rié est d’abord un outil de ges­tion de la paix sociale » (Enjeux, déc­embre 1998) ; et pour donner du poids à la refon­da­tion sociale, on va comme d’habi­tude se pros­ter­ner devant le dieu de la « révo­lution tech­ni­que et scien­ti­fi­que », les muta­tions tech­no­lo­gi­ques, la « nou­velle éco­nomie » et on en invente comme cela depuis des lus­tres pour mettre fin « idéo­lo­giq­uement au conflit des clas­ses ».

« Profitons (nous dit Patrick Bord consul­tant, EGIS) de l’engoue­ment pour cette troi­sième voie entre la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion et le capi­ta­lisme pur et dur qui crée un fossé entre capi­tal et tra­vail. (...) L’action­na­riat sala­rié est l’occa­sion d’une grande réc­on­cil­iation entre différ­entes com­po­san­tes de l’entre­prise qui s’igno­raient, se mép­risaient, voire se com­bat­taient. »

Tous les syn­di­cats sont donc invités à ren­trer dans le moule, s’ils ne veu­lent pas voir une remise en cause par le Medef du pari­ta­risme, une remise en cause des postes de per­ma­nents, et la répr­ession pour les plus réc­al­citrants (2).

Le scé­nario devant jus­ti­fier l’appro­ba­tion du monde syn­di­cal est déjà en place. Fabius fait le méchant et dit qu’il va encore faire un cadeau d’exoné­ration de char­ges au patro­nat. La CFDT et la CGT affir­ment en cœur : « Nous ne sommes pas prêtes à reve­nir sur ce point », la CGC donne le ton du pos­si­ble com­pro­mis en dép­lorant que la solu­tion d’une sou­mis­sion aux coti­sa­tions vieillesse n’ait pas été rete­nue. Le lit étant bien bordé, il n’y a plus qu’à se cou­cher ; la CFDT se dit favo­ra­ble à l’épargne sala­riale (une reven­di­ca­tion que le gou­ver­ne­ment lui aurait volé), la CGT ne veut « ni dia­bo­li­ser ni idéa­liser l’épargne sala­riale », mais le PCF considère qu’il s’agit « d’un nou­veau droit des sala­riés », le Groupe des 10 Solidaire « refuse qu’une partie de la rému­nération des sala­riés soit acca­parée direc­te­ment par les mar­chés bour­siers et pour le ren­for­ce­ment de ces der­niers. Elle refuse que ceci se fasse en péna­lisant le budget de l’Etat et les recet­tes de la Sécurité Sociale » (com­mu­ni­qué du 2 août 2000.)

Autrement dit, si le budget de l’Etat et les recet­tes de la sécu ne sont pas tou­chés, il n’y aurait plus de refus du G10 ; Solidaire devien­drait soli­daire ? Quant à Force Ouvrière, sa logi­que keynési­enne et l’influence des trots­kys­tes lam­ber­tis­tes lui font jouer le rôle de la voi­ture-balai, elle se dit « opposée à toute alter­na­tive légi­timant le sala­rié comme action­naire, et ce, quel­les que soient les moda­lités » (FO Hebdo, 23 février 2000.)

Gérard Bad

juillet/août 2000

NOTES

(1) Ils disent se réc­lamer des éco­nom­istes de l’ex-Fondation Saint-Simon, qui par­lent de « crois­sance patri­mo­niale », de « gou­ver­nance des entre­pri­ses »...

(2) Le Medef, sous l’influence de Kessler, atta­que et ensuite négocie à chaud, donc début d’une cam­pa­gne de presse contre le pari­ta­risme, source finan­cière prin­ci­pale des syn­di­cats, cam­pa­gne de presse contre les per­ma­nents de la sécurité sociale.

- Pour un his­to­ri­que de l’épargne sala­riale, voir L’épargne sala­riale : de la par­ti­ci­pa­tion aux fonds de pen­sion (Echanges n° 83, jan­vier-mars 1997)

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