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De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

publié le vendredi 14 décembre 2007

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Pas de conclusion à la lutte de classe. Elle est partout où règne l’exploitation du travail. Elle n’aura de cesse qu’avec la fin de cette exploitation, c’est-àdire la fin du capitalisme. D’ici là, victoires ou défaites ne sont que des épisodes dans la dialectique du rapport de forces capital-travail

Les autres cha­pi­tres :

La réf­orme des retrai­tes. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (1)

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (2 : chro­no­lo­gie)

L’exten­sion de la grève des ensei­gnants et son intég­ration dans la lutte pour la déf­ense des retrai­tes

Les orga­nis­mes de lutte

Les enjeux : déc­ent­ra­li­sations, pri­va­ti­sa­tions, retrai­tes...

Le cadre éco­no­mique et poli­ti­que

Annexe : La place de l’ensei­gne­ment dans le capi­ta­lisme moderne


Et ils allèrent tous à la plage... Fin juin 2003, c’étaient les vacan­ces qui com­mençaient. Les acteurs défaits de la lutte contre la réf­orme des retrai­tes se débandèrent avec le point final du vote par­le­men­taire de la réf­orme. Ceux qui le pou­vaient se per­met­taient d’envi­sa­ger des vacan­ces, y com­pris gou­ver­nants et par­le­men­tai­res. Et on par­lait déjà, des deux côtés de la bar­ri­cade, des com­bats futurs autour des pro­mes­ses réf­or­mat­rices du capi­tal et du gou­ver­ne­ment. Chacun pou­vait rêver d’autres luttes.

Fin juin 2003. Une année sco­laire se ter­mi­nait. La dér­oute de la lutte des ensei­gnants était quasi com­plète, sur­tout depuis le fiasco du blo­cage du bac. On par­tait en vacan­ces. Beaucoup parmi ceux qui avaient été les plus actifs dans ce combat, avec le sen­ti­ment de s’être « bien battu », même si les rés­ultats en étaient bien méd­iocres (seu­le­ment quel­ques conces­sions sur la rég­io­na­li­sation). On se pro­met­tait de se revoir pen­dant l’été, de pro­lon­ger les coor­di­na­tions, voire de repren­dre la lutte. Certains, inconsolés des heures exal­tan­tes de l’action, se mêlaient à l’été chaud des inter­mit­tents du spec­ta­cle. Avec peut-être l’espoir que cela ferait la tran­si­tion avec une reprise à l’automne.

Ils devaient appren­dre, lors de la ren­trée sco­laire de sep­tem­bre, qu’une lutte stoppée à un moment donné, sous quel­que forme que ce soit, sous quel­que prét­exte que ce soit, si forte eût-elle été, n’est pra­ti­que­ment jamais recom­mencée après un temps d’arrêt, a for­tiori après un tel échec. Peut-être nombre de ceux qui parmi les ensei­gnants qui avaient rêvé de la « grande lutte » ne savaient pas cela aupa­ra­vant parce qu’ils n’avaient jamais par­ti­cipé à de tels com­bats : ils l’ont appris sans aucun doute main­te­nant.

Les diri­geants des syn­di­cats et les hommes de pou­voir, eux, le savaient. Il s’agis­sait, pour eux, dans l’incer­ti­tude de ce qui se lavait ainsi au début du prin­temps 2003, de faire de telle sorte que non seu­le­ment, comme on l’a vu, la lutte s’épuise, mais qu’elle soit sus­pen­due, quitte à clamer, pour les syn­di­cats habi­tués à de telles mani­pu­la­tions, qu’elle « se pour­sui­vrait par d’autres moyens ».

Lorsqu’on par­vient ainsi au terme de ce récit et des ana­ly­ses de cette pér­iode de six mois de luttes, aux vicis­si­tu­des diver­ses et aux ori­gi­na­lités mar­quées contra­dic­toi­re­ment de pesan­tes rou­ti­nes, plu­sieurs ques­tions se posent :

- que reste-t-il de tout ce qui s’est tissé au cours de ces actions, que l’on pour­rait considérer comme signi­fi­ca­tif des formes et du niveau de la lutte de classe aujourd’hui ? ;
- n’y a-t-il pas eu, entre toutes les forces d’enca­dre­ment de l’exploi­ta­tion du tra­vail, poli­ti­ques et syn­di­ca­les, une orches­tra­tion par­faite d’un plan concocté de longue date pour satis­faire les impé­rat­ifs du capi­tal, une éla­bo­ration com­mune de stratégies pour sur­mon­ter les rés­ist­ances pré­vi­sibles ? ;
- la déf­aite du mou­ve­ment contre la réf­orme des retrai­tes (celle des ensei­gnants, bien que dis­tincte, en fai­sant partie) n’ouvrait-elle pas la porte à d’autres réf­ormes dans la pour­suite de la ten­dance glo­bale du capi­tal de repren­dre aux tra­vailleurs des por­tions de la plus value directe et indi­recte ?

On peut esquis­ser de brèves rép­onses à ces ques­tions lais­sant à chacun le soin de dével­opper.

Que reste-t-il du prin­temps 2003 au-delà des sou­ve­nirs de chacun ? Peut-être une prise de cons­cience plus nette du rôle des syn­di­cats et des partis, du sens global de la lutte et, pour les ensei­gnants, de la place que le capi­tal leur pré­pare. C’est un peu ce que résume un ensei­gnant de Marseille :

« ... Mais on se rendit compte fina­le­ment qu’il ne s’agis­sait plus de légi­timité, de droit, de morale, de citoyen­neté, mais de l’expres­sion tout à fait anti-démoc­ra­tique (au sens d’allant contre le peuple) d’une éco­nomie, d’un capi­ta­lisme intrinsèq­uement sans foi ni loi. Et que c’était fina­le­ment un leurre de vou­loir ne s’en tenir qu’au main­tien de notre survie sans remet­tre en cause le monde qui per­met­tait ce mal­heur, cet ennui, cette vie réd­uite, conte­nue dans els cadres étroits du tra­vail et de la retraite (même avec 37,5 annuités, misère)...Enfin, la sem­pi­ter­nelle référ­ence à la répub­lique (« L’édu­cation natio­nale et qui doit le rester ») comme si cette ins­ti­tu­tion n’avait pas déjà montré toute l’iné­galité, tous les men­son­ges et tout l’ennui qu’elle avait pro­duite depuis ses ori­gi­nes) au fan­tasme d’un Etat juste et régu­lateur (comme si ce mons­tre his­to­ri­que n’était pas le pro­duit de la classe des possédants et qu’il suf­fi­sait de le réf­ormer pour le mettre au ser­vice de tous), à un par­tage des riches­ses (quel­les riches­ses, pro­dui­tes par qui, dans quel­les condi­tions ?), à un Capital ver­tueux... Les profs, même “gau­chis­tes”, sont indéf­ec­tib­lement de bons élèves et ont du mal à penser mal. Et il a fallu atten­dre la toute fin du mou­ve­ment, quand tout était déjà joué et que toutes les ins­tan­ces diri­gean­tes (syn­di­cats, médias, gou­ver­ne­ment) nous eurent bien entubés, pour qu’on com­mence à remet­tre timi­de­ment en cause la télé qui s’invi­tait tran­quille­ment dans nos AG pour mieux nous cra­cher à la gueule ensuite, ou les syn­di­cats qui venaient se foutre ouver­te­ment de nous un matin devant le stade vélod­rome ou un cer­tain jour devant la place de la Concorde... Bon, on remet ça quand ?... »

On peut voir dans les coor­di­na­tions, les assem­blées sou­ve­rai­nes, et main­tes autres ten­ta­ti­ves plus ou moins pro­noncées de décider et agir pour et par soi-même, la per­sis­tance d’un cou­rant d’auto­no­mie qui se mani­feste de différ­entes façons depuis plu­sieurs déc­ennies. Mais il serait vain de penser que les orga­nis­mes de base qui se sont cons­truits ou les pra­ti­ques de base qui se sont tissées au cours de la lutte per­sis­te­ront ou même ser­vi­ront d’exem­ple au cours des luttes futu­res. Tout ce qui s’éla­bore dans une dyna­mi­que de lutte tire sa force cré­at­rice de cette dyna­mi­que même et est le pro­duit­des condi­tions dans les­quel­les tout se dér­oule. Lorsque cette dyna­mi­que dis­pa­raît, tout ce qui fut ainsi le pro­duit de la lutte dis­pa­raît, les rou­ti­nes repren­nent tout leur poids pra­ti­que et idéo­lo­gique. Les forces répr­es­sives s’exer­cent plei­ne­ment par tous les canaux pos­si­bles de « reprise en mains ». Syndicats et partis font alors tout pour récupérer, redres­ser, éli­miner ce qui à un moment ou à un autre a pu contes­ter leur exis­tence et leur fonc­tion. Si des liens peu­vent sub­sis­ter sur les plan per­son­nel, toute ten­ta­tive de pro­lon­ger, au-delà de la pér­iode de lutte, les orga­nis­mes auto­no­mes qu’elle a pu faire naître, ne peut que conférer à ceux-ci un tout autre caractère : au mieux un lieu de débats voire d’action sur le quo­ti­dien de l’exploi­ta­tion (une sorte de syn­di­cat infor­mel mar­gi­nal), au pire un champ d’affron­te­ment d’idéo­logies poli­ti­ques.

En sur­vo­lant l’ensem­ble des évé­nements de ce prin­temps 2003 on ne peut s’empêcher de penser, connais­sant le machiavél­isme des diri­geants, que tout fut d’une cer­taine façon bien pro­grammé. Pourtant une telle réflexion, assez com­mune, prête au système capi­ta­liste un pou­voir et des pos­si­bi­lités qu’il ne possède pas. Le capi­ta­lisme est pétri de contra­dic­tions qui tien­nent à sa nature même (la compé­tition dans la recher­che du profit) ; il n’est pas du tout homogène et n’aban­donne la loi de la jungle qui régit ses rela­tions inter­nes que dans les rares pér­iodes où il doit se battre pour sa survie en tant système basé sur la pro­priété et l’exploi­ta­tion corré­la­tive du tra­vail. Tout s’y dér­oule dans des rela­tions dia­lec­ti­ques de rap­ports de force, essen­tiel­le­ment entre le tra­vail et le capi­tal. Les « plans » qu’il peut éla­borer à tous les niveaux, de l’entre­prise, de l’Etat ou dans ses rela­tions inter­na­tio­na­les tien­nent compte des rap­ports sociaux antérieurs dans cette lutte per­ma­nente capi­tal-tra­vail. Ce qu’il peut ima­gi­ner pour prévoir ou récupérer une lutte peut tout autant décl­encher tout autre chose que ce qu’il en atten­dait. Sans aucun doute, des dis­cus­sions entres les diri­geants d’appa­reils de domi­na­tion avaient précédé la mise en route de la réf­orme des retrai­tes.

Mais il est tout aussi évident que la montée et la forme des rés­ist­ances les contrai­gni­rent à envi­sa­ger d’autres tac­ti­ques. S’ils n’eurent pas à recou­rir à des mét­hodes plus vio­len­tes et s’ils purent rela­ti­ve­ment aisément par­ve­nir à leurs fins, le fait qu’ils durent mettre près de six mois à éte­indre cette « agi­ta­tion sociale » montre qu’ils n’avaient pas prévu une réaction de cette ampleur.

Un cama­rade résume ainsi l’ensem­ble des stratégies syn­di­ca­les et poli­ti­ques :

« ...La réf­orme des retrai­tes (...) avec le projet de déc­ent­ra­li­sation d’une partie des per­son­nels de l’EN, favo­rise la cris­tal­li­sa­tion et l’uni­fi­ca­tion rela­tive du mou­ve­ment des ensei­gnants, parti ini­tia­le­ment de la base sur des ques­tions plus spé­ci­fiques et loca­les. En tout cas, elle four­nira aux cen­tra­les syn­di­ca­les le moyen de court-cir­cui­ter les ten­ta­ti­ves basis­tes d’uni­fi­ca­tion du mou­ve­ment par les coor­di­na­tions. Les cen­tra­les sont aidées dans ce tra­vail de récu­pération par les gau­chis­tes qui, chaque fois qu’ils le peu­vent, pren­nent la direc­tion de ces coor­di­na­tions et veu­lent qu’elle ser­vent à faire pres­sion sur les syn­di­cats pour qu’ils lut­tent “vrai­ment”.

 » En ins­tau­rant des journées de temps forts (grève + mani­fes­ta­tion), les syn­di­cats par­vien­nent à cana­li­ser et à épuiser pro­gres­si­ve­ment le mou­ve­ment qui, malgré son auto-orga­ni­sa­tion et ses appro­ches vers d’autres sec­teurs, ne s’étend pas et sur­tout n’innove pas dans une dyna­mi­que d’actions indép­end­antes. Notamment pour ce qui concerne les ensei­gnants, on a vu par ailleurs de quel grouille­ment local le mou­ve­ment se com­pose. De mul­ti­ples ini­tia­ti­ves de coor­di­na­tion, de contacts inter­pro­fes­sion­nels, de mani­fes­ta­tions nais­sent dans les plus peti­tes villes de pro­vince. Face à ce mou­ve­ment molé­culaire, les grands ras­sem­ble­ments appelés et “animés” par les gen­tils orga­ni­sa­teurs syn­di­caux contri­buent à casser la dyna­mi­que locale des mou­ve­ments reconduc­ti­bles en inci­tant à atten­dre le “temps fort” qui aura lieu quel­ques jours plus tard... Cependant cette logi­que ne s’impo­sera vrai­ment que pro­gres­si­ve­ment. Car le mou­ve­ment de la base reste long­temps vivace et les cen­tra­les syn­di­ca­les doi­vent enchaîner les “temps forts” ... Pendant un moment, la poli­ti­que syn­di­cale des temps forts fait donc illu­sion et il faudra une pér­iode assez longue de sta­gna­tion du mou­ve­ment pour qu’une partie au moins des grév­istes com­mence à pro­tes­ter contre les manifs pro­me­na­des. A ce moment-là, il sera trop tard pour qu’une ébauche de radi­ca­li­sa­tion puisse infléchir le mou­ve­ment. Car le calen­drier a été bien cal­culé par le gou­ver­ne­ment : le bac (pour les ensei­gnants) et les pér­iodes de vacan­ces d’été (pour tout le monde) devraient per­met­tre de mettre fin aux mou­ve­ments divers... »

La rép­onse à la troi­sième ques­tion est aujourd’hui évid­ente. En sui­vant un calen­drier à peu près iden­ti­que qu’en 2003, le gou­ver­ne­ment a pu faire passer juste avant les vacan­ces de 2004 la réf­orme de la Sécurité sociale, le chan­ge­ment de statut de l’EDF et, in extre­mis, tout le volet sur la rég­io­na­li­sation. Le tout sans pra­ti­que­ment aucune oppo­si­tion de base. Seule la CGT a dû s’impli­quer plus direc­te­ment pour débr­ancher de fortes oppo­si­tions et actions direc­tes de base. La déf­aite du prin­temps 2003 a bien ouvert la porte à tous ces pro­jets de restruc­tu­ra­tion et de réf­orme. Reste à savoir où et quand ces avancées du capi­tal trou­ve­ront une offen­sive de l’ensem­ble des exploités au delà du quo­ti­dien des luttes. On peut espérer que ce prin­temps 2003 aura laissé des jalons dans la mém­oire des tra­vailleurs.

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