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Les organismes de lutte

vendredi 14 décembre 2007

La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mouvement des enseignants (1)

Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

Annexe : La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne


LES ASSEMBLEES

Il est bien difficile de démêler les véritables assemblées, regroupant la majorité des membres d’une unité de travail (ce fut semble-t-il le cas pour une partie des établissements scolaires) des rassemblements limités ne regroupant qu’une petite fraction des travailleurs concernés. Bien difficile de connaître, sauf par quelques témoignages forcément dispersés, comment ces assemblées fonctionnaient, ce qu’elles décidaient et ce qu’elles déléguaient. Difficile aussi de savoir quelles y étaient la part d’autonomie et la part de soumission sans débats aux mots d’ordre des syndicats ou d’autres groupes politiques. Dans ce qui suit, ce ne sont que des références à des témoignages que chacun pourra comparer avec ce qu’il a connu ou vécu et en tirer réflexion et conclusions.

Cette constatation d’un enseignant du Béarn pourrait être la règle d’or des assemblées : « Outre le fait que ces assemblées permettent de conserver le pouvoir de décision à la base (du moins au niveau local ou départemental) elles permettent aussi la gestion du mouvement et éviter que les gens se sentent isolés. De plus, l’info et la mobilisation ne passent pas simplement par les appareils syndicaux. »

Voeu pieux ou réalité mitigée. Qu’en fut-il exactement ?

. Sur le lieu de travail

(Pour compléter ce qui suit, se reporter aux témoignages sur les luttes dans l’enseignement.)

- « A Marseille, comme dans pas mal de villes, certains enseignants, prenant acte de l’obsolescence des grosses centrales syndicales et de leur fonctionnement foncièrement anti-démocratique, ont mis en place des coordinations. Ces structures ont fonctionné en AG régulières (une à deux fois par semaine dans un amphi de la fac Saint-Charles) et souveraines. Dans ces AG étaient décidées avant tout les actions de la semaine à venir ainsi que l’organisation du mouvement, avec l’agit-prop dans les autres établissements dans d’autres boîtes de la fonction publique voire du privé. D’autre part, des AG de secteur permettaient à une multitude d’initiatives de voir le jour, en accord et avec la participation des parents (mais c’est aussi dans ces AG de secteur que les syndicats, notamment le SNES et la CFT, arrivaient le mieux à contrôler les choses)

 » Ces AG générales comptaient entre 50 et 200 personnes dans les grosses journées et leur déroulement était soumis à des règles qui ne furent jamais vraiment discutées. Elles semblaient provenir des habitudes militantes des deux organisations syndicales qui géraient plus ou moins ouvertement cette coordination : SUD et la CNT-Vignoles. En effet les membres de ces deux syndicats étaient déjà fort présents au début de ce mouvement... Aussi des procédures comme les tours de parole furent-elles mises en place, présentant l’avantage d’une certaine égalité de parole, mais aussi le désavantage profond de hachurer le propos, de casser toute spontanéité, d’avantager les professionnels de la parole (donc les organisations présentes plus ou moins ouvertement dans ces assemblées et poursuivant parfois des buts différents de ce qui se discutait là) qui s’inscrivaient ainsi systématiquement à tous les points de l’ordre du jour et d’interdire au final, à un vrai débat de s’établir. Cette forme a donc aussi joué un rôle dans l’auto-limitation de ce mouvement et les AG en restèrent principalement à des questions tactiques, sans jamais réfléchir ensemble aux problèmes généraux d’organisation sociale induits par les questions en jeu (l’éducation, le travail et l’activité, le temps libre, le rapport à l’Etat, etc.). »

- Un participant des mouvements en Aquitaine décrit pour sa part le rôle des ces assemblées : « (...) le mouvement a pris le plus rapidement lorsque nous avons réussi à tenir des assemblées générales d’établissement, de secteur et départementales. En Béarn c’est le cas (avec plus de difficultés sur la côte basque), et une AG départementale réunit tous les soirs des représentants des AG d’établissements. Une centaine de personnes s’y rencontrent depuis quinze jours. »

- Ce témoignage de Normandie (d’un camarade de Caen) recoupe en partie ce qui se passe ailleurs : « Au niveau des académies, la lutte a reposé sur les AG de bahuts, les AG de secteurs et les AG départementales. Les syndicats semblent avoir été peu présents dans les AG d’établissements. Leur influence semble avoir été relativement limitée dans les AG de secteur (réunissant les grévistes d’une même zone géographique).Ils se sont concentrés sur l’encadrement des AG départementales et des plus grosses AG de secteurs (Caen et Cherbourg en particulier où avaient aussi lieu des AG départementales) considérées à juste titre comme étant les plus stratégiques. »

- Après les imposantes manifestations du 13 mai (troisième journée d’action syndicale pour les retraites), différents secteurs du public et semi-public se posent la question de la « reconduction » du mouvement. Des AG se déroulent alors dans les établissement de ces secteurs le 15 mai, dans les hôpitaux, à la RATP, à la SNCF ; mais on sait peu de chose à leur sujet, notamment le nombre des participants et le rôle des syndicalistes de base (SUD ? FO et même CGT) ; le contre-feu de la centrale CGT est d’appeler alors à une nouvelle journée d’action des fonctionnaires pour le 19 puis, le dimanche 25 mai, à une « grande marche sur Paris en famille » (sic, propos de Thibault secrétaire général de la CGT) ; proposition que s’empressent d’épouser le FSU et l’UNSA. Cela prendra pourtant plusieurs jours à éteindre ce mouvement et là aussi, on ne possède rien sur le sort de ces assemblées et leur rôle. Un remake, mais beaucoup moins prononcé, suivra la manifestation du 10 juin.

. Assemblées interprofessionnelles

S’il y eut effectivement à différents niveaux des AG d’enseignants, peut-on dire qu’il y eut de même façon une structure d’assemblées interprofessionnelle ? Certainement pas sous la forme d’AG d’unités de travail, public ou privés regroupant une partie importante des travailleurs de cette unité. Les tentatives d’en constituer furent limitées à certains secteurs du public (Poste, SNCF, RATP) ; il n’y en eut dans le privé que dans quelques entreprises en lutte pour des objectifs spécifiques.
Quant au nombre des participants (voir par exemple les gares parisiennes), quant à la permanence d’AG qui n’apparurent pratiquement que dans le prolongement des « temps forts », on ne peut que constater leurs limites. Le dépôt lors de ces « temps forts » de préavis de grève reconductibles ne doit pas faire illusion. Les préavis semblent avoir été destinés plus à éviter une généralisation du mouvement et une réelle prolongation de la grève. En effet, souvent était annoncé un autre « temps fort » pour les jours suivants. Le seul élément positif de ces contacts interprofessionnels apparut à travers des relations individuelles (souvent politiques),ou des canaux syndicaux, ou encore des démarches de collectifs enseignants organisées vers d’autres lieux de travail (gares, dépôts de bus, etc.). Si ces démarchent aboutirent parfois à des actions communes, on ne peut parler d’AG ni d’aucune forme d’organisation interprofessionnelle similaires aux AG de l’enseignement.

Un camarade de Caen est plus précis : « A signaler l’absence aussi de démarches interprofessionnelles, celle-ci se limitant à des intersyndicales d’UD. Ce n’est que lorsque le mouvement amorçait clairement son reflux que furent lancés quelques appels à des AG interpro... sans chercher évidemment à se donner les moyens de les concrétiser... »

Le n° 5 (mars 2004) de N’autre école (organe de la CNT), sous le titre « L’action interpro : une pratique qui vient de loin », cite en exemple ce qui s’est construit en mai 2003 dans le 20e arrondissement de Paris entre des travailleurs de base des syndicats et qui organisent différentes actions dans le but d’étendre la grève. Mais de tels efforts, à Paris comme dans d’autres villes, restent très minoritaires. Le même bulletin évoque les difficultés à réaliser quelque chose de semblable à Mantes-la-Jolie, lointaine banlieue ouest de Paris, en raison des blocages syndicaux.

Quoi qu’il en soit, quels que furent les initiateurs de ces contacts interprofessionnels et quels que furent les détournements des intentions d’origine, ils méritent d’être évoqués ici pour ce qu’ils pouvaient représenter comme perspective de lutte. Pour chaotiques, limités et/ou velléitaires ou récupérés qu’ils aient été, ils représentent une rupture avec les « corporatismes » particulièrement présents dans le milieu enseignant. On peut relier des tentatives avec la perception pas toujours consciente chez les enseignants d’une industrialisation de leur activité, qui aboutit à amorcer l’alignement de leur condition sur celle des autres travailleurs ; situation qu’ils partagent d’ailleurs avec d’autres catégories des classes moyennes, salariées ou non, subissant la même pression du capital.

Eu égard à cette question, on peut remarquer le défaut de réaction des enseignants (craignant pour eux-mêmes les effets de la régionalisation) lorsque les concessions ministérielles ne l’imposèrent finalement qu’aux 90 000 TOSS : le mouvement interpro ne se signalait même pas pour des « collègues » du système éducatif.

. Qui contrôle ?

Les témoignages que nous venons de citer montrent que, si les participants contrôlaient effectivement les assemblées de base, ce contrôle était de plus en plus ténu lorsque l’on montait dans la hiérarchie de la « démocratie directe ». On a pu assister assez souvent, aux niveaux intermédiaires ou supérieurs de ces organismes de lutte, à un dualisme : coordinations (émanations théoriques des assemblées ou de coordinations locales) d’un côté, intersyndicales de l’autre. Ces intersyndicales prenant la plupart du temps le pas sur les coordinations, notamment quant aux objectifs et quant à l’organisation des manifestations (tout au moins celles œuvrant sur le plan national, auxquelles les intersyndicales imprimeront leur caractère et leur fonction).

Pouvait-il en être autrement ? Un camarade du Midi a pu relever chez les enseignants une grande méfiance de la délégation se traduisant par l’impossibilité, pour une assemblée-coordination locale, de trouver des volontaires pour être délégués à une coordination départementale, alors que plus de cinquante d’entre eux étaient volontaires pour aller dans la nuit bloquer un TGV. Certains ont souligné (nous en parlons ci-après), eu égard à cette « prise en mains par la base », une certaine passivité - ou la persistance d’illusions sur le syndicat ?

Cela laissait le champ libre à toutes les déviations et manipulations de ces organisations de base par les syndicats et les partis de gauche ou gauchistes. La direction de certaines coordinations put ainsi être conquise par des groupes politiques organisés (nous y revenons aussi plus loin) qui pouvaient, sans trop de difficultés, imposer leur ligne et la faire adopter en toute « démocratie ». Il est trop facile dans cette question de « contrôle de la lutte » d’incriminer ou les syndicats ou les groupes en question : il ne sont ni « traîtres », ni « vendus au patronat » : ils accomplissent seulement leur fonction dans le système. Cette fonction leur impose des tâches bien précises en tant qu’appareils engagés dans un rapport dialectique avec une base qui, dans cette période, tentait de trouver une voie et des formes d’action alors que, comme bien des témoignages le souligneront, les « représentants « syndicaux étaient notoirement absents au démarrage du mouvement dans tel ou tel établissement.

LES COMITES DE GREVE

On peut se poser la question de savoir si la forme classique du comité de grève n’est pas devenue obsolète ; elle ne répondrait plus à la situation du mouvement social. Traditionnellement, le comité de grève « représentait » les travailleurs de l’entreprise et « gérait » la grève. Il pouvait être, soit seulement l’émanation auto-désignée des sections syndicales de l’entreprise, soit, à l’opposé, un comité élu par l’assemblée générale des travailleurs de l’entreprise. Entre ces deux formes extrêmes, toutes les variations possibles ont existé, l’assemblée générale étant devenue au fil des ans un organisme de pouvoir à laquelle le comité fait approuver actions et accords, et non plus, comme autrefois, une simple chambre d’enregistrement des décisions syndicales.

Tout est une question de dimension de l’entreprise et de sa structure en une seule ou plusieurs grandes unités de travail ou en un émiettement de petites unités réparties sur un territoire plus ou moins étendu. Le nouveau vocabulaire (dont nous avons parlé ci-dessus) apparu récemment dans l’organisation syndicale des luttes (grève reconductible, temps forts, numérotage des journées d’action, manifestations pique-nique, etc.) semble répondre au nouveau rôle de l’assemblée générale et au développement des coordinations. Les syndicats ont dû concéder un rôle plus important aux assemblées (par exemple en 1995), en clamant leur prééminence. Mais alors, ils veillent au grain dans la coulisse, afin de mieux prévenir le développement d’une émanation directe de l’assemblée qui se substituerait au syndicat. Le comité de grève a ainsi quasiment disparu dans une relation - autour d’un certain rapport de force dialectique - entre l’assemblée et l’intersyndicale.

Une telle situation semble avoir existé en Aquitaine où un camarade note que « le mouvement a démarré en force le 18 mars dans le Lot-et-Garonne et les Pyrénées-Atlantiques, et plus difficilement en Gironde et dans les Landes. Une intersyndicale de l’ensemble des fédérations de l’éducation nationale lance le mouvement de grève reconductible dès le 24 mars en Aquitaine, mais il semble que dans certains endroits, une partie de l’appareil de plusieurs syndicats cherche à freiner le mouvement. »
Un autre témoignage parle d’une situation hybride : « Lors d’une AG, le 19 février, est lancé un appel à une grève reconductible pour le 10 mars ; cet appel est soutenu par SUD et FO, qui sont rejoints le 4 mars par les autres syndicats de l’enseignement. L’AG se dote d’un comité de grève, émanation de l’intersyndicale et de diverses AG de secteur. SNES et FSU appellent mollement à la reconduction de la grève et les syndicats majoritaires refusent de se joindre au comité de grève en s’appuyant uniquement sur les AG qu’ils contrôlent. »

- Pragmatisme. Finalement, on peut conclure que suivant les situations et la force de l’affirmation autonome, les « grands » syndicats trouvaient la forme de relation pragmatique qui leur permettait d’assurer leur pouvoir sans qu’apparaisse un conflit trop ouvert avec ce courant de base. Ce qui explique l’extrême confusion et diversité des formes d’organisation de la lutte. Dans ce rôle de « chiens de garde », à l’échelon départemental et au-dessus, ce sont les intersyndicales qui tiendront une place essentielle, modulant leur intervention suivant les situations. Et quand cela se montrera nécessaire, les grosses pointures syndicales descendront colmater les brèches - on verra par exemple à Marseille Thibault, secrétaire général de la CGT, et Blondel, secrétaire général de FO.

Cette constatation d’un enseignant de Marseille résume bien les « relations » entre coordinations et syndicats : « Les limites étaient nombreuses, dès l’origine du mouvement et ne furent jamais dépassées, ni au moins déplacées. Ainsi, tout au long de ce mouvement, la question d’une collaboration avec l’intersyndicale fut discutée ; l’attentisme et une retenue certaine envers la CGT furent observées : il s’agissait d’être “l’aiguillon de la CGT” pour la pousser, à l’aide de la base cégétiste contestataire, à déborder Thibault pour appeler à la grève générale, ce qui n’arriva jamais, bien entendu. »

LES COLLECTIFS ET COORDINATIONS

Ces deux termes, « collectif » et « coordination », se recouvrent-ils exactement ? Le premier est apparu récemment dans différentes luttes, alors que le second est apparu lors de la grève de la SNCF de 1986-1987, ce qui remonte à près de vingt ans, et a connu pas mal de succès depuis. « Collectif », bien que définissant une organisation de lutte, concerne plus des individus distincts placés par le système dans une situation similaire(chômeurs, sans-papiers, intermittents, emplois-jeunes...), alors que « coordination » s’applique à des liens que cherchent à établir des travailleurs en lutte dans une unité de travail avec des travailleurs d’unités similaires placés dans la même situation. Parfois, pourtant, les deux termes tendent à se chevaucher autour d’une lutte sociale globale. On verra ainsi dans le secteur hospitalier un « collectif SAMU » (juin), un collectif de l’éducation nationale à Brest regroupant enseignants et ATOS (juin), un collectif lycéen d’action et de réflexion à Lyon (juin) et aussi (début juillet) une association de soutien aux luttes d’Alstom dans le territoire de Belfort.

Plusieurs commentaires ont souligné que l’impulsion donnée aux coordinations dans l’enseignement venaient essentiellement de jeunes générations (observation également faite à propos de la participation aux manifestations) :

« Les coordinations se nourrissent des jeunes enseignants qui fournissent le gros des troupes. Les actions partent d’un noyau dur de deux ou trois meneurs qui essaiment ensuite dans d’autres établissements » (déclaration d’un inspecteur d’académie dans Le Monde du 17 juin 2003).

C’est aussi ce que regrette un conseiller du ministère de l’éducation nationale (dans cette recherche obsessionnelle du « meneur ») : « Les nouveaux enseignants n’ont pas la culture du syndicalisme type école normale où les mobilisations étaient très encadrées, très construites. Là, on se trouve face à des enseignants qui sont anti-système » (Le Monde du 11 juin).

La formation, l’activité des coordinations et leurs tentatives de constituer des organismes fédérateurs à différents échelons géographiques ressortent suffisamment des témoignages et développements ci-dessus sans qu’il soit nécessaire d’y revenir ici. Nous développerons par contre, à propos de l’activité des partis et groupes dans le mouvement, la manière dont ces groupes ont pu conquérir les places à la tête des coordinations pour leur faire adopter des orientations conformes à leur orientation politique.

Un texte de N’autre école (CNT-FTE) n° 5 (hiver 2004) décrit dans le détail, sous le titre « Printemps 2003, la Commune marseillaise », le fonctionnement d’une « coordination des établissements en lutte de Marseille » et, tout en soulignant que « pour ceux et celles qui l’ont vécue, la coordination marseillaise a été une formidable expérience d’auto-organisation des travailleurs et travailleuses en lutte », ajoute que « la coordination a raté l’interpro » et souligne « ce que nous n’avons pas réussi, non pas forcément de notre faute mais aussi à cause de notre faible nombre et des habitudes dues aux pratiques des syndicats bureaucratiques ».

LES CENTRALES SYNDICALES

Comme nous l’avons déjà souligné, les organisations syndicales « reconnues » ne le sont que parce qu’elles sont jugées aptes à accomplir leur fonction présente, qui est celle d’organes de médiation dans les relations travail -capital. Cet accomplissement ne peut bien se faire que si elles gardent une certaine confiance de la base qu’elles sont censées « représenter », et en même temps être capables de maintenir les actions de cette base dans le cadre légal.

Cette capacité leur garantit la confiance nécessaire des représentants du capital. En face d’une lutte hors-normes comme celle de Cellatex à Givet (Ardennes) en juillet 2000 (voir A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ?,Echanges n° 94 (été 2000), Cellatex : quelques précisions. Des travailleurs devant les tribunaux « révolutionnaires », Echanges n° 95, automne-hiver 2000) et De Cellatex à Moulinex, une explosion de violence sociale ? (Echanges n° 99 (hiver 2001-2002), la CGT a déployé tous ses instruments de contrôle et même innové (stratégie parfaitement expliquée dans l’ouvrage de la CGT Quand l’acide a coulé ((VO Editions — voir « Cellatex, quand l’acide a coulé » : un chef-d’œuvre de récupération, Echanges n° 97, 2001). Ce faisant, ces organisations ne trahissent nullement leur fonction réelle, mais seulement elles ne correspondent pas du tout à l’image qu’elles tentent de conserver. Elles peuvent encore parfois apparaître conformes à cette image pour un certain nombre de travailleurs qui croient encore dans les mythes historiques ou les espoirs qui avaient été mis en elles. Mais d’autres croient encore en la capacité des syndicats d’obtenir plus dans le quotidien du travail, dans les négociations avec les directions d’entreprise dont ils sont les intermédiaires inévitables.

Début juin, se félicitant des déclarations rassurantes des leaders de la CGT, le quotidien La Tribune écrit fort pertinemment que « tolérer les débordements des agités conduirait à se priver, pour l’avenir, du droit de se présenter comme interlocuteurs dignes de foi », ajoutant que « le risque est particulièrement grand pour la CGT tentée par un recentrage participatif « (effectivement, depuis des mois se poursuivent des tentatives d’aligner les positions de la CGT sur celles de la CFDT, en même temps que d’autres débats existent autour de projets d’un syndicat unique d’entreprise visant à éliminer les outsiders syndicaux).

Dans le contexte français du pluralisme syndical reconnu et des syndicats outsiders qui tentent de se ménager une place auprès des grands, on peut voir fréquemment une stratégie de surenchère plus ou moins jusqu’auboutiste pratiquée par ceux des organisations qui sont à peu près sûrs de ne pas être suivies. Au contraire, celui ou ceux des syndicats qui dispose d’une influence dans un conflit joue souvent la carte du « raisonnable », s’opposant plus ou moins habilement aux radicalités en germe dans tout conflit de classe.

C’est ainsi que l’on a pu voir, dans ces grèves du printemps 2003 :
- le syndicat FO (porté par ses minorités trotskistes ) préconiser dans l’impuissance la grève générale et le retour aux 37ans et demi de cotisations pour une retraite pleine à 60 ans (tout en déclarant par la voix de son secrétaire général que « la grève générale ne se décrète pas ») ;
- la CFDT jouer le rôle du chevalier blanc et se mouiller pour les autres dans une manœuvre utile au pouvoir,pendant que la CGT jouait le pompier volant sur le terrain ;
- La « trahison » de la CFDT lors de son « accord » avec le gouvernement évoqué au début de cet article, situation bien dans la ligne de « participation raisonnable affichée » dans la gestion capitaliste déjà en cause en 1995.

C’est donc la CGT qui va se trouver au centre des critiques pour ses paroles et son comportement pour le moins ambigu tout au long du conflit. Et qui va in fine, comme nous l’avons souligné, se faire décerner des lauriers pour bonne conduite par le gouvernement.
La première chose importante qui soucie les dirigeants syndicaux, et qui est partagée par l’ensemble, est celle de l’existence de coordinations. Non seulement leur existence même exprime la spontanéité du mouvement mais, et surtout, leur mode d’organisation tend, même si elle ne se concrétise pas vraiment, à se substituer au syndicat et d’une certaine façon à nier son existence. Bien sûr, ce dernier est protégé par des barrières légales, le pouvoir capitaliste déniant aux coordinations toute existence de droit, même si elles ont une existence de fait. Toute intervention dans les rapports avec les représentants de ce pouvoir pour une solution du conflit est refusée à toute création de base, quel que soit son titre. Seul le rapport de forces affirmé par ces organismes « illégaux » surgis de la lutte pourrait modifier ce rejet. Mais alors il ne faut pas se faire trop d’illusion : sauf une perspective révolutionnaire et tant que le pouvoir capitaliste reste en place, tôt ou tard, par tous moyens depuis la force brutale jusqu’à l’intégration et la compromission ces organismes de pouvoir autonome seront éliminés ou absorbés. Dans les luttes du printemps 2003, on n’approcha jamais à un tel niveau de conflit, même avec le premier barrage sur le chemin de l’autonomie, les organisations syndicales.

On pourrait attribuer à pas mal de grévistes enseignants la parole d’un intermittent du spectacle à propos de la coordination de ce secteur, suite à une manifestation organisée par la CGT (le 3 octobre 2003) : « J’accuse la CGT d’avoir fomenté un traquenard syndical, je le supputais depuis longtemps mais hier, c’était une évidence. La CGT a peur des coordinations parce qu’elle ne les contrôle pas, elle en a peur parce qu’elles représentent un grignotage progressif de son pouvoir de syndicat installé. »

Chacun a sans doute en mémoire cette déclaration, après l’orage, du ministre Fillon chargé du dossier des retraites, rendant hommage à la CGT et à son secrétaire général Thibault pour leur « attitude responsable », soulignant « l’opposition raisonnable » de la CGT « même dans les moments de tension », sachant gré à la centrale de s’être « évertuée à empêcher la généralisation d’un mouvement qui risquait d’échapper à son contrôle ».
Dans la première semaine de juin on peut noter, en raison de l’exaspération née des blocages divers dans des actions inefficaces répétées et de la récurrence des manifestations promenades, toute une série d’actions de commandos, notamment à la SNCF. Un dirigeant de la CGT, Didier Le Reste, dénonce (Le Monde du 7 juin 2003) : « Jamais on ne cautionnera à la CGT qu’il y ait des exactions et des déprédations à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise. » Cette déclaration s’accompagne d’une mise en garde contre ceux « qui appellent tous les matins à la grève générale et à la révolution permanente ». Il confirme en même temps, ce qui peut paraître une consigne pour les militants, « qu’il y aurait une tendance dans les AG à vouloir suspendre le mouvement en cours pour mieux rebondir à partir du mardi 10 juin ». Dans l’enseignement, c’est le même couplet ; devant les menaces de blocage du bac, le SNES-FSU invite à poursuivre la grève sans bloquer le bac, cette action « n’étant pas l’objectif poursuivi ». Un enseignant de Tours constate pour sa part que « la CGT casse tout sauf exception (communaux de Tours et secteur privé). Les SUD et la FSU font du symbolisme avec un vernis gauchisant. Bref, la situation actuelle, à la veille du 25 juin, donne l’impression d’être impuissants... »

Finalement, les syndicats reconnus, tout en endiguant sans beaucoup de mal la tendance autonome, orientent toutes les actions, en leur faisant perdre leur potentiel, vers la solution politique, le débat parlementaire dont l’issue ne fait pourtant aucun doute vu la majorité parlementaire actuelle. Mais, constatant cela, on doit ajouter qu’une bonne partie des grévistes et/ou manifestants ne souhaitent pas au fond aller au-delà d’une action politique.

Dilemme : d’autres méthodes de lutte supposeraient un conflit social ouvert que la plupart ne sont guère prêts à envisager, encore moins à assumer.

LES PARTIS ET GROUPES POLITIQUES

Les « grands » partis politiques prendront leurs positions rituelles à l’égard d’un conflit dont le déroulement, d’une certaine façon, les déroute. D’un côté on trouve l’hostilité des partis au pouvoir (qui organiseront en différents endroits des contre-manifestations d’« usagers ». De l’autre s’exprime la sympathie du bout des lèvres des partis de gauche soutenant les positions des organisations syndicales. Tous orientent tout vers la solution politique parlementaire dont ils connaissent fort bien l’issue, faisant croire que la tactique habituelle et dérisoire d’obstruction des débats pourra relayer le mouvement de lutte et changer la donne acquise d’avance.
Différente, mais beaucoup plus insidieuse à l’égar du mouvement des coordinations et de cette tendance autonome, fut l’action des groupes gauchistes, essentiellement la LCR et LO.

Un enseignant de Paris résume bien la ligne de ces organisations : « D’une manière générale, la stratégie gauchiste exprime la volonté d’élargir la lutte, de ne pas la restreindre à l’éducation... cela signifie un élargissement, mais sous le contrôle strict des appareils syndicaux... Objectif : peser sur les structures syndicales... par le biais de l’appareil qu’ils contrôlent directement... » (document Oiseau-tempête).

Ce que ne manquent pas de relever les médias : « Quant aux groupes d’extrême gauche trotskistes, LO, LCR, PT, ils savent aussi à quoi s’en tenir... Ils ont choisi de prendre les devants et de ramener dans le jeu les syndicats alors que les personnels commencent à s’organiser concrètement en dehors de ces structures » (un enseignant de Paris).

Ce faisant, lesdits militants et leurs organisations font coup double : ils préservent (et gagnent en audience) les places que le désert syndical leur a permis de conquérir dans des appareils qui les rejetaient autrefois (ce qui a toujours fait partie des stratégies de leurs organisations) et en même temps ils orientent le mouvement vers un canal syndical auquel il tendrait à échapper. On peut se demander si cette attitude ne comportait pas une certaine duplicité, car il était évident que les directions confédérales ne lancerait jamais un mot d’ordre de grève générale.

Alors que la LCR agissait par le canal des syndicats SUD, LO prenait pratiquement le contrôle d’au moins deux coordinations importantes, celle du 93 (Seine Saint-Denis) et celle qui fut baptisée coordination nationale des enseignants. Un article du Monde fait état d’affrontements autour de questions de procédures de fonctionnement de la coordination qui permirent finalement d’en assurer à LO le contrôle.

Un professeur en grève décrit ainsi ces manœuvres : « Quand le mouvement a pris, les militants de LO se sont proposés au niveau de la coordination Ile-de-France pour faire le boulot, organiser les assemblées générales. Au début, tout se passait bien... Le soir du 13 mai, on s’est réuni et on a été plusieurs à suggérer une assemblée générale interprofessionnelle c’est à dire élargie à d’autres secteurs. Et là, on a vu les militants de LO combattre en groupe la proposition. On en a déduit qu’il y avait un enjeu pour eux et qu’ils avaient peur d’être dilués. » Lorsqu’il s’est agi de tenter de créer une coordination nationale, d’autres affrontements sont apparus : « On est un certain nombre à défendre l’idée que les assemblées générales de grévistes de toute la France envoient à la coordination nationale des représentants élus dûment mandatés. LO s’arc-boute sur le principe suivant : votent ceux qui sont présents selon le mode “un présent, un vote”... »On arrive ainsi (à la coordination nationale qui se met alors en place) « à des aberrations, le vote de 50 militants LO d’Ile-de-France qui assistent à toutes les réunions ayant plus de valeur que celui de 4 représentants de Toulouse qui représentent pourtant 500 à 600 personnes en grève ».

Les discussions sur cette question du mandatement dureront tout le temps d’existence de cette coordination nationale et pratiquement, lors des votes importants, les militants de LO Ile-de-France submergent les autres participants et imposent leur orientation du mouvement (1).

De fait, on peut considérer la proclamation affichée au nom de cette coordination lors de l’imposante manifestation du 10 juin. Il s’agit d’un « Appel aux confédérations, aux fédérations et aux syndicats ». Cet appel était signé, sans autre mention, « Coordination des établissements et des écoles en lutte ». Nombre de ces affiches étaient déchirées, selon toute vraisemblance par ceux qui voyaient d’un drôle d’œil le développement d’organismes de lutte organisés par les travailleurs eux-mêmes.

A première vue, le texte de cet appel pouvait paraître recouper l’ensemble du mouvement de base chez les enseignants qui, dans certaines régions, avait constitué de telles coordinations ou collectifs pour que les travailleurs impliqués puissent décider eux-mêmes de la forme de leur lutte et des moyens d’action. Voici seulement les passages qui paraissent les plus significatifs :

« (...) C’est au moment où les travailleurs sont mobilisés à un niveau jamais atteint depuis longtemps et où le pouvoir est en difficulté, que les syndicats doivent prendre l’initiative de façon décisive, par un appel sans ambiguïté à la grève générale interprofessionnelle reconductible (...) » (passage imprimé en rouge pour qu’il soit lu et retenu avant tout) ;

« (...) La Coordination nationale... appelle solennellement les confédérations, fédérations, syndicats, à lancer, à partir du 10 juin, une mobilisation de tous les salariés qui prenne la forme d’une grève générale (...) » Suit une énumération des projets (retraite, décentralisation) qui doivent être retirés purement et simplement. « Ces retraits et abrogations constituent des préalables indispensables à toute réelle négociation (...) »

Suit tout un ensemble de recommandations dont la plus intéressante est que les organisations ainsi sollicitées : « (...) s’engagent à ne rien signer qui ne soit préalablement soumis au personnel gréviste réuni en AG, à tous les niveaux (...). »

La fin est un appel à la « responsabilité » des organisations visées, les culpabilisant en quelque sorte d’avance si elles n’obtempéraient pas à cet appel.

Ainsi, la coordination en appelait aux syndicats. Ce faisant, elle abdiquait en quelque sorte son propre rôle, le réduisant à une sorte d’organe de liaison de la base vers les syndicats. Si un appel devait être lancé ainsi au cours d’une manifestation, ç’aurait dû être d’appeler précisément les travailleurs à s’organiser eux-mêmes, à surmonter toutes leurs divisions, à créer eux-mêmes leurs propres organisations de lutte, à les coordonner en fixant les règles de ces coordinations et les buts de la lutte, à décider de tout eux-mêmes. On se trouve ici dans un rapport dialectique entre le courant de base qui balbutie pour se structurer par lui-même et ceux qui viennent, dans l’intérêt de leur organisation, leur apporter le plat tout préparé de leurs conceptions de l’action privilégiant le rôle des « militants conscients », en quelque sorte de la hiérarchie des leaders.

C’est ce qu’exprime un des leaders de la coordination enseignante Ile-de-France : « C’est la force du mouvement que d’avoir à la fois des anciens qui ont une expérience politique et syndicale et des jeunes très dynamiques qui ne sont pas résignés et fourmillent d’idées. » Citation du Monde du 11 juin, qui ajoute : « Les premiers organisent les assemblées, structurent les discours et animent les défilés. Les seconds apportent leur énergie et leur nombre... » Faut-il commenter ?

On retrouvera la même influence et le même mélange entre une tendance autonome déviée vers une soumission aux syndicats, dans un rapport transmis sur le Réseau des bahuts le 30 avril et où il est question d’une « réunion des personnels de l’éducation nationale (enseignants et autres) tenue au lycée Romain-Rolland de Goussainville (Val-d’Oise) le mardi 29 avril et rassemblant les représentants de 68 collèges, 22 lycées et 10 écoles primaires, alors qu’une quinzaine d’établissements sont déjà en grève reconductible pour des revendications similaires. La coordination départementale reprend l’appel de l’intersyndicale de l’Essonne et demande aux fédérations et confédérations d’organiser la grève générale... et de constituer une comité provisoire de grève... » Sans doute pourrait-on multiplier les exemples concernant ces coordinations dont les membres ne sont même pas conscients de la force qui réside dans leur propre existence.

LA DIALECTIQUE DES COORDINATIONS ET DES SYNDICATS

La désaffection vis-à-vis des syndicats ne date pas d’aujourd’hui. Elle se voit au faible nombre d’adhérents, au manque de militants et à leur insuffisante formation. En temps calme, cette désaffection est masquée par les protections légales et les financements institutionnels dont bénéficient les organisations syndicales. C’est ce qui fait que les syndicats peuvent à peu près assumer leur fonction de médiation dans les rapports de production. Dans l’éducation nationale, ce phénomène est renforcé par la bureaucratisation avancée des principaux syndicats, au point qu’ils sont presque devenus un service-bis du personnel.

Mais dès qu’un conflit social important éclate, le relais syndical devient trop faible. On connaît par exemple le cas d’un collège de la banlieue de Grenoble où la grève démarre dans la salle des professeurs un jour de grève nationale. Il y a deux ou trois syndiqués parmi les 60 professeurs du collège, mais ils n’ont aucun rapport avec leur centrale. Les professeurs décident la grève et envoient une délégation à la Bourse du travail pour demander de l’aide aux syndicats. Ils ne trouvent qu’un permanent effaré de ce qui lui arrive, qui leur tient des propos lénifiants et les renvoie dans leur collège. (Témoignage verbal d’un camarade.) A l’autre bout de la hiérarchie syndicale, les dirigeants des centrales décident des « temps forts » et des grandes manifestations, dont ils discutent le trajet avec la police et l’animation avec les marchands de merguez. Ils rendent visite aux ministres et discutent des projets de lois. Ils parlent à la télé comme des politiciens. De quel droit et avec quelle représentativité ?

C’est ici que s’instaure la dialectique entre les grévistes de base et les centrales syndicales. Cette dialectique a des relais très concrets : les AG, les coordinations et leurs animateurs gauchistes. Outre le cas que nous venons d’indiquer, les témoignages que nous donnons par ailleurs montrent en général une grande faiblesse des syndicats à la base de l’éducation nationale. Des AG d’établissements prennent alors naturellement le relais pour prendre en charge les tâches élémentaires de la grève : rapport avec la hiérarchie, mobilisation des grévistes, premier niveau d’information. Le regroupement avec les autres établissements du secteur sont ensuite gérés par des coordinations où, selon les circonstances locales, les syndicats sont plus ou moins influents. Ainsi dans le cas du secteur d’Argenteuil : tous les syndicats sont à la tribune des AG de secteur, et quand on passe au niveau de la région, on tombe dans la politique groupusculaire où le gréviste de base ne comprend plus rien. Dans le Vaucluse, le contrôle syndical sur l’AG départementale entraîne la formation d’un collectif plus militant qui, en quelque sorte, contourne l’obstacle syndical au niveau de la coordination départementale. A la Réunion, où il ne semble pas y avoir beaucoup de syndicalistes, la grève est menée par deux coordinations régionales.

De nombreux cas de figure sont donc possibles dans les rapports entre les différents niveaux du mouvement. Il y a un aller-retour continuel entre la base, qui fait monter ses exigences vers les bureaucrates supérieurs, tandis que ces derniers essaient d’imposer des limites à un mouvement qu’ils n’ont pas lancé et qu’ils contrôlent mal. Quoi qu’il en soit, la résultante de ces allers-retours est que, au final, les syndicats ont obtenu que les personnels de l’éducation nationale défilent périodiquement, et en bon ordre, derrière les banderoles fédérales et, surtout, qu’ils fassent passer les examens. Pour ce qui est des manifestations, la limite était proche au-delà de laquelle, le procédé s’usant, les grévistes se seraient carrément détournés des syndicats. Disons qu’ils ont été sauvés par le gong du bac, et puis des vacances.

Depuis la fin des années 1980, les coordinations sont apparues à la SNCF (grande grève de 1986-1987) et chez les infirmières. Elles ont alors été combattues par les centrales traditionnelles, tandis qu’elles étaient utilisées par les nouveaux syndicats (SUD, CNT), plus combatifs, pour se faire une place. En 1995, les syndicats se déclarèrent favorables aux assemblées générales ouvertes à tous, rompant avec les limites strictes du professionnalisme. La démocratie directe, cette fois, servait leurs intérêts dès lors qu’il ne leur restait que juste assez de militants pour occuper les tribunes de ces AG et surfer ainsi sur la vague d’une grève beaucoup plus active qu’en 2003. Car en 2003, il a fallu la suractivité des militants gauchistes dans les coordinations intermédiaires pour rabattre la grève vers les syndicats et développer la pression des syndicalistes gauchistes sur les bureaucrates leurs ainés, dont ils guignent la place. Pour revenir à la banlieue de Grenoble, la coordination qui s’était mise en place au niveau du secteur (quelques collèges) se tenait sans syndicalistes. Mais une AG instituée au niveau de l’agglomération se tenait sous présidence « tournante » : un jour tel syndicat, un jour un autre, un troisième jour les trotskystes. Ce système non déclaré de rackett partagé provoqua d’ailleurs de fortes protestations. Dans de nombreux endroits, les coordinations départementales ou d’un rang plus élevé votaient des motions pour exiger des centrales qu’elles prennent la direction d’une grève « vraiment active », voire générale. En réalité, ces motions avaient surtout pour fonction de mettre leurs auteurs en position de demander des comptes aux bureaucrates supérieurs après l’échec prévisible de la grève.

On a de nombreux exemples de l’exaspération des grévistes de base devant ces tractations et manipulations. Il n’empêche que les enseignants ne sont guère sortis de limites assez sages, ainsi qu’on l’a vu dans les manifestations et au moment du bac. Les syndicats n’ont donc pas eu la partie trop difficile. En ce qui concerne les autres fonctionnaires, leur militance a été en général encore moindre que celle des enseignants. Un tel contexte facilite évidemment la récupération par les centrales syndicales, de même d’ailleurs que le travail de pompier des gauchistes.

(Ces questions sont abordées dans un document, « Luttes et autonomie, exposé , débat et références bibliographiques », publié dans les Alpes-de-Haute-Provence ; copie sur demande auprès de echanges.mouvement@laposte.net).

Note

Un texte glané sur Internet : Grève générale et "trahisons " (1). Vrais débats, illusions et fausses polémiques et Grève générale et "trahisons" (2)), critique les groupes trotskystes LO, LCR et PT (Parti des travailleurs)dans le mouvement du printemps 2003 et en général par rapport aux luttes. Mais l’auteur laisse passer le bout de son oreille quand il déclare : « Comment lutter contre une organisation dont la politique est néfaste si soi-même on dispose d’une organisation fortement implantée dans la classe ouvrière et centralisée ?... Un mouvement a besoin d’objectifs concrets, donc de mots d’ordre et de revendications... » Toujours le même débat sur la nécessité d’une organisation préexistante sans laquelle le prolétariat ne pourrait se libérer de ses chaînes. Faux mais vieux débat (voir par exemple Correspondance de Pierre Chaulieu (Castoriadis) et Anton Pannekoek.

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La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mouvement des enseignants (1)

Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

Annexe : La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne