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Les organismes de lutte

publié le vendredi 14 décembre 2007

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La réf­orme des retrai­tes. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (1)

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (2 : chro­no­lo­gie)

L’exten­sion de la grève des ensei­gnants et son intég­ration dans la lutte pour la déf­ense des retrai­tes

Les enjeux : déc­ent­ra­li­sations, pri­va­ti­sa­tions, retrai­tes...

Le cadre éco­no­mique et poli­ti­que

De la grève des ensei­gnants aux mani­fes­ta­tions contre la réf­orme des retrai­tes. Conclusion

Annexe : La place de l’ensei­gne­ment dans le capi­ta­lisme moderne


LES ASSEMBLEES

Il est bien dif­fi­cile de démêler les véri­tables assem­blées, regrou­pant la majo­rité des mem­bres d’une unité de tra­vail (ce fut semble-t-il le cas pour une partie des établ­is­sements sco­lai­res) des ras­sem­ble­ments limités ne regrou­pant qu’une petite frac­tion des tra­vailleurs concernés. Bien dif­fi­cile de connaître, sauf par quel­ques tém­oig­nages forcément dis­persés, com­ment ces assem­blées fonc­tion­naient, ce qu’elles décidaient et ce qu’elles déléguaient. Difficile aussi de savoir quel­les y étaient la part d’auto­no­mie et la part de sou­mis­sion sans débats aux mots d’ordre des syn­di­cats ou d’autres grou­pes poli­ti­ques. Dans ce qui suit, ce ne sont que des référ­ences à des tém­oig­nages que chacun pourra com­pa­rer avec ce qu’il a connu ou vécu et en tirer réflexion et conclu­sions.

Cette cons­ta­ta­tion d’un ensei­gnant du Béarn pour­rait être la règle d’or des assem­blées : « Outre le fait que ces assem­blées per­met­tent de conser­ver le pou­voir de décision à la base (du moins au niveau local ou dép­ar­tem­ental) elles per­met­tent aussi la ges­tion du mou­ve­ment et éviter que les gens se sen­tent isolés. De plus, l’info et la mobi­li­sa­tion ne pas­sent pas sim­ple­ment par les appa­reils syn­di­caux. »

Voeu pieux ou réalité mitigée. Qu’en fut-il exac­te­ment ?

. Sur le lieu de tra­vail

(Pour com­pléter ce qui suit, se repor­ter aux tém­oig­nages sur les luttes dans l’ensei­gne­ment.)

- « A Marseille, comme dans pas mal de villes, cer­tains ensei­gnants, pre­nant acte de l’obso­les­cence des gros­ses cen­tra­les syn­di­ca­les et de leur fonc­tion­ne­ment fon­ciè­rement anti-démoc­ra­tique, ont mis en place des coor­di­na­tions. Ces struc­tu­res ont fonc­tionné en AG régulières (une à deux fois par semaine dans un amphi de la fac Saint-Charles) et sou­ve­rai­nes. Dans ces AG étaient décidées avant tout les actions de la semaine à venir ainsi que l’orga­ni­sa­tion du mou­ve­ment, avec l’agit-prop dans les autres établ­is­sements dans d’autres boîtes de la fonc­tion publi­que voire du privé. D’autre part, des AG de sec­teur per­met­taient à une mul­ti­tude d’ini­tia­ti­ves de voir le jour, en accord et avec la par­ti­ci­pa­tion des parents (mais c’est aussi dans ces AG de sec­teur que les syn­di­cats, notam­ment le SNES et la CFT, arri­vaient le mieux à contrôler les choses)

 » Ces AG géné­rales comp­taient entre 50 et 200 per­son­nes dans les gros­ses journées et leur dér­ou­lement était soumis à des règles qui ne furent jamais vrai­ment dis­cutées. Elles sem­blaient pro­ve­nir des habi­tu­des mili­tan­tes des deux orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les qui géraient plus ou moins ouver­te­ment cette coor­di­na­tion : SUD et la CNT-Vignoles. En effet les mem­bres de ces deux syn­di­cats étaient déjà fort présents au début de ce mou­ve­ment... Aussi des procé­dures comme les tours de parole furent-elles mises en place, prés­entant l’avan­tage d’une cer­taine égalité de parole, mais aussi le désav­an­tage pro­fond de hachu­rer le propos, de casser toute spon­tanéité, d’avan­ta­ger les pro­fes­sion­nels de la parole (donc les orga­ni­sa­tions prés­entes plus ou moins ouver­te­ment dans ces assem­blées et pour­sui­vant par­fois des buts différents de ce qui se dis­cu­tait là) qui s’ins­cri­vaient ainsi systé­ma­tiq­uement à tous les points de l’ordre du jour et d’inter­dire au final, à un vrai débat de s’établir. Cette forme a donc aussi joué un rôle dans l’auto-limi­ta­tion de ce mou­ve­ment et les AG en restèrent prin­ci­pa­le­ment à des ques­tions tac­ti­ques, sans jamais réfléchir ensem­ble aux pro­blèmes généraux d’orga­ni­sa­tion sociale induits par les ques­tions en jeu (l’édu­cation, le tra­vail et l’acti­vité, le temps libre, le rap­port à l’Etat, etc.). »

- Un par­ti­ci­pant des mou­ve­ments en Aquitaine décrit pour sa part le rôle des ces assem­blées : « (...) le mou­ve­ment a pris le plus rapi­de­ment lors­que nous avons réussi à tenir des assem­blées géné­rales d’établ­is­sement, de sec­teur et dép­ar­tem­en­tales. En Béarn c’est le cas (avec plus de dif­fi­cultés sur la côte basque), et une AG dép­ar­tem­en­tale réunit tous les soirs des représ­entants des AG d’établ­is­sements. Une cen­taine de per­son­nes s’y ren­contrent depuis quinze jours. »

- Ce tém­oig­nage de Normandie (d’un cama­rade de Caen) recoupe en partie ce qui se passe ailleurs : « Au niveau des académies, la lutte a reposé sur les AG de bahuts, les AG de sec­teurs et les AG dép­ar­tem­en­tales. Les syn­di­cats sem­blent avoir été peu présents dans les AG d’établ­is­sements. Leur influence semble avoir été rela­ti­ve­ment limitée dans les AG de sec­teur (réun­issant les grév­istes d’une même zone géog­rap­hique).Ils se sont concen­trés sur l’enca­dre­ment des AG dép­ar­tem­en­tales et des plus gros­ses AG de sec­teurs (Caen et Cherbourg en par­ti­cu­lier où avaient aussi lieu des AG dép­ar­tem­en­tales) considérées à juste titre comme étant les plus straté­giques. »

- Après les impo­san­tes mani­fes­ta­tions du 13 mai (troi­sième journée d’action syn­di­cale pour les retrai­tes), différents sec­teurs du public et semi-public se posent la ques­tion de la « reconduc­tion » du mou­ve­ment. Des AG se dér­oulent alors dans les établ­is­sement de ces sec­teurs le 15 mai, dans les hôpitaux, à la RATP, à la SNCF ; mais on sait peu de chose à leur sujet, notam­ment le nombre des par­ti­ci­pants et le rôle des syn­di­ca­lis­tes de base (SUD ? FO et même CGT) ; le contre-feu de la cen­trale CGT est d’appe­ler alors à une nou­velle journée d’action des fonc­tion­nai­res pour le 19 puis, le diman­che 25 mai, à une « grande marche sur Paris en famille » (sic, propos de Thibault secrét­aire général de la CGT) ; pro­po­si­tion que s’empres­sent d’épouser le FSU et l’UNSA. Cela pren­dra pour­tant plu­sieurs jours à éte­indre ce mou­ve­ment et là aussi, on ne possède rien sur le sort de ces assem­blées et leur rôle. Un remake, mais beau­coup moins pro­noncé, suivra la mani­fes­ta­tion du 10 juin.

. Assemblées inter­pro­fes­sion­nel­les

S’il y eut effec­ti­ve­ment à différents niveaux des AG d’ensei­gnants, peut-on dire qu’il y eut de même façon une struc­ture d’assem­blées inter­pro­fes­sion­nelle ? Certainement pas sous la forme d’AG d’unités de tra­vail, public ou privés regrou­pant une partie impor­tante des tra­vailleurs de cette unité. Les ten­ta­ti­ves d’en cons­ti­tuer furent limitées à cer­tains sec­teurs du public (Poste, SNCF, RATP) ; il n’y en eut dans le privé que dans quel­ques entre­pri­ses en lutte pour des objec­tifs spé­ci­fiques. Quant au nombre des par­ti­ci­pants (voir par exem­ple les gares pari­sien­nes), quant à la per­ma­nence d’AG qui n’appa­ru­rent pra­ti­que­ment que dans le pro­lon­ge­ment des « temps forts », on ne peut que cons­ta­ter leurs limi­tes. Le dépôt lors de ces « temps forts » de préavis de grève reconduc­ti­bles ne doit pas faire illu­sion. Les préavis sem­blent avoir été des­tinés plus à éviter une géné­ra­li­sation du mou­ve­ment et une réelle pro­lon­ga­tion de la grève. En effet, sou­vent était annoncé un autre « temps fort » pour les jours sui­vants. Le seul élément posi­tif de ces contacts inter­pro­fes­sion­nels appa­rut à tra­vers des rela­tions indi­vi­duel­les (sou­vent poli­ti­ques),ou des canaux syn­di­caux, ou encore des dém­arches de col­lec­tifs ensei­gnants orga­nisées vers d’autres lieux de tra­vail (gares, dépôts de bus, etc.). Si ces dém­archent abou­ti­rent par­fois à des actions com­mu­nes, on ne peut parler d’AG ni d’aucune forme d’orga­ni­sa­tion inter­pro­fes­sion­nelle simi­lai­res aux AG de l’ensei­gne­ment.

Un cama­rade de Caen est plus précis : « A signa­ler l’absence aussi de dém­arches inter­pro­fes­sion­nel­les, celle-ci se limi­tant à des inter­syn­di­ca­les d’UD. Ce n’est que lors­que le mou­ve­ment amorçait clai­re­ment son reflux que furent lancés quel­ques appels à des AG inter­pro... sans cher­cher évid­emment à se donner les moyens de les concré­tiser... »

Le n° 5 (mars 2004) de N’autre école (organe de la CNT), sous le titre « L’action inter­pro : une pra­ti­que qui vient de loin », cite en exem­ple ce qui s’est cons­truit en mai 2003 dans le 20e arron­dis­se­ment de Paris entre des tra­vailleurs de base des syn­di­cats et qui orga­ni­sent différ­entes actions dans le but d’étendre la grève. Mais de tels efforts, à Paris comme dans d’autres villes, res­tent très mino­ri­tai­res. Le même bul­le­tin évoque les dif­fi­cultés à réa­liser quel­que chose de sem­bla­ble à Mantes-la-Jolie, loin­taine ban­lieue ouest de Paris, en raison des blo­ca­ges syn­di­caux.

Quoi qu’il en soit, quels que furent les ini­tia­teurs de ces contacts inter­pro­fes­sion­nels et quels que furent les déto­ur­nements des inten­tions d’ori­gine, ils méritent d’être évoqués ici pour ce qu’ils pou­vaient représ­enter comme pers­pec­tive de lutte. Pour chao­ti­ques, limités et/ou velléit­aires ou récupérés qu’ils aient été, ils représ­entent une rup­ture avec les « cor­po­ra­tis­mes » par­ti­cu­liè­rement présents dans le milieu ensei­gnant. On peut relier des ten­ta­ti­ves avec la per­cep­tion pas tou­jours cons­ciente chez les ensei­gnants d’une indus­tria­li­sa­tion de leur acti­vité, qui abou­tit à amor­cer l’ali­gne­ment de leur condi­tion sur celle des autres tra­vailleurs ; situa­tion qu’ils par­ta­gent d’ailleurs avec d’autres caté­gories des clas­ses moyen­nes, sala­riées ou non, subis­sant la même pres­sion du capi­tal.

Eu égard à cette ques­tion, on peut remar­quer le défaut de réaction des ensei­gnants (crai­gnant pour eux-mêmes les effets de la rég­io­na­li­sation) lors­que les conces­sions ministéri­elles ne l’imposèrent fina­le­ment qu’aux 90 000 TOSS : le mou­ve­ment inter­pro ne se signa­lait même pas pour des « collègues » du système édu­catif.

. Qui contrôle ?

Les tém­oig­nages que nous venons de citer mon­trent que, si les par­ti­ci­pants contrôlaient effec­ti­ve­ment les assem­blées de base, ce contrôle était de plus en plus ténu lors­que l’on mon­tait dans la hiér­archie de la « démoc­ratie directe ». On a pu assis­ter assez sou­vent, aux niveaux intermédi­aires ou supérieurs de ces orga­nis­mes de lutte, à un dua­lisme : coor­di­na­tions (éma­nations théo­riques des assem­blées ou de coor­di­na­tions loca­les) d’un côté, inter­syn­di­ca­les de l’autre. Ces inter­syn­di­ca­les pre­nant la plu­part du temps le pas sur les coor­di­na­tions, notam­ment quant aux objec­tifs et quant à l’orga­ni­sa­tion des mani­fes­ta­tions (tout au moins celles œuvrant sur le plan natio­nal, aux­quel­les les inter­syn­di­ca­les impri­me­ront leur caractère et leur fonc­tion).

Pouvait-il en être autre­ment ? Un cama­rade du Midi a pu rele­ver chez les ensei­gnants une grande méfi­ance de la délé­gation se tra­dui­sant par l’impos­si­bi­lité, pour une assem­blée-coor­di­na­tion locale, de trou­ver des volon­tai­res pour être délégués à une coor­di­na­tion dép­ar­tem­en­tale, alors que plus de cin­quante d’entre eux étaient volon­tai­res pour aller dans la nuit blo­quer un TGV. Certains ont sou­li­gné (nous en par­lons ci-après), eu égard à cette « prise en mains par la base », une cer­taine pas­si­vité - ou la per­sis­tance d’illu­sions sur le syn­di­cat ?

Cela lais­sait le champ libre à toutes les dév­iations et mani­pu­la­tions de ces orga­ni­sa­tions de base par les syn­di­cats et les partis de gauche ou gau­chis­tes. La direc­tion de cer­tai­nes coor­di­na­tions put ainsi être conquise par des grou­pes poli­ti­ques orga­nisés (nous y reve­nons aussi plus loin) qui pou­vaient, sans trop de dif­fi­cultés, impo­ser leur ligne et la faire adop­ter en toute « démoc­ratie ». Il est trop facile dans cette ques­tion de « contrôle de la lutte » d’incri­mi­ner ou les syn­di­cats ou les grou­pes en ques­tion : il ne sont ni « traîtres », ni « vendus au patro­nat » : ils accom­plis­sent seu­le­ment leur fonc­tion dans le système. Cette fonc­tion leur impose des tâches bien pré­cises en tant qu’appa­reils engagés dans un rap­port dia­lec­ti­que avec une base qui, dans cette pér­iode, ten­tait de trou­ver une voie et des formes d’action alors que, comme bien des tém­oig­nages le sou­li­gne­ront, les « représ­entants « syn­di­caux étaient notoi­re­ment absents au dém­ar­rage du mou­ve­ment dans tel ou tel établ­is­sement.

LES COMITES DE GREVE

On peut se poser la ques­tion de savoir si la forme clas­si­que du comité de grève n’est pas deve­nue obsolète ; elle ne rép­ondrait plus à la situa­tion du mou­ve­ment social. Traditionnellement, le comité de grève « représ­entait » les tra­vailleurs de l’entre­prise et « gérait » la grève. Il pou­vait être, soit seu­le­ment l’éma­nation auto-désignée des sec­tions syn­di­ca­les de l’entre­prise, soit, à l’opposé, un comité élu par l’assem­blée géné­rale des tra­vailleurs de l’entre­prise. Entre ces deux formes extrêmes, toutes les varia­tions pos­si­bles ont existé, l’assem­blée géné­rale étant deve­nue au fil des ans un orga­nisme de pou­voir à laquelle le comité fait approu­ver actions et accords, et non plus, comme autre­fois, une simple cham­bre d’enre­gis­tre­ment des décisions syn­di­ca­les.

Tout est une ques­tion de dimen­sion de l’entre­prise et de sa struc­ture en une seule ou plu­sieurs gran­des unités de tra­vail ou en un émi­et­tement de peti­tes unités rép­arties sur un ter­ri­toire plus ou moins étendu. Le nou­veau voca­bu­laire (dont nous avons parlé ci-dessus) apparu réc­emment dans l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale des luttes (grève reconduc­ti­ble, temps forts, numé­ro­tage des journées d’action, mani­fes­ta­tions pique-nique, etc.) semble rép­ondre au nou­veau rôle de l’assem­blée géné­rale et au dével­op­pement des coor­di­na­tions. Les syn­di­cats ont dû concéder un rôle plus impor­tant aux assem­blées (par exem­ple en 1995), en cla­mant leur préé­min­ence. Mais alors, ils veillent au grain dans la cou­lisse, afin de mieux pré­venir le dével­op­pement d’une éma­nation directe de l’assem­blée qui se sub­sti­tue­rait au syn­di­cat. Le comité de grève a ainsi qua­si­ment dis­paru dans une rela­tion - autour d’un cer­tain rap­port de force dia­lec­ti­que - entre l’assem­blée et l’inter­syn­di­cale.

Une telle situa­tion semble avoir existé en Aquitaine où un cama­rade note que « le mou­ve­ment a démarré en force le 18 mars dans le Lot-et-Garonne et les Pyrénées-Atlantiques, et plus dif­fi­ci­le­ment en Gironde et dans les Landes. Une inter­syn­di­cale de l’ensem­ble des fédé­rations de l’édu­cation natio­nale lance le mou­ve­ment de grève reconduc­ti­ble dès le 24 mars en Aquitaine, mais il semble que dans cer­tains endroits, une partie de l’appa­reil de plu­sieurs syn­di­cats cher­che à frei­ner le mou­ve­ment. » Un autre tém­oig­nage parle d’une situa­tion hybride : « Lors d’une AG, le 19 février, est lancé un appel à une grève reconduc­ti­ble pour le 10 mars ; cet appel est sou­tenu par SUD et FO, qui sont rejoints le 4 mars par les autres syn­di­cats de l’ensei­gne­ment. L’AG se dote d’un comité de grève, éma­nation de l’inter­syn­di­cale et de diver­ses AG de sec­teur. SNES et FSU appel­lent mol­le­ment à la reconduc­tion de la grève et les syn­di­cats majo­ri­tai­res refu­sent de se join­dre au comité de grève en s’appuyant uni­que­ment sur les AG qu’ils contrôlent. »

- Pragmatisme. Finalement, on peut conclure que sui­vant les situa­tions et la force de l’affir­ma­tion auto­nome, les « grands » syn­di­cats trou­vaient la forme de rela­tion prag­ma­ti­que qui leur per­met­tait d’assu­rer leur pou­voir sans qu’appa­raisse un conflit trop ouvert avec ce cou­rant de base. Ce qui expli­que l’extrême confu­sion et diver­sité des formes d’orga­ni­sa­tion de la lutte. Dans ce rôle de « chiens de garde », à l’échelon dép­ar­tem­ental et au-dessus, ce sont les inter­syn­di­ca­les qui tien­dront une place essen­tielle, modu­lant leur inter­ven­tion sui­vant les situa­tions. Et quand cela se mon­trera néc­ess­aire, les gros­ses poin­tu­res syn­di­ca­les des­cen­dront col­ma­ter les brèches - on verra par exem­ple à Marseille Thibault, secrét­aire général de la CGT, et Blondel, secrét­aire général de FO.

Cette cons­ta­ta­tion d’un ensei­gnant de Marseille résume bien les « rela­tions » entre coor­di­na­tions et syn­di­cats : « Les limi­tes étaient nom­breu­ses, dès l’ori­gine du mou­ve­ment et ne furent jamais dépassées, ni au moins déplacées. Ainsi, tout au long de ce mou­ve­ment, la ques­tion d’une col­la­bo­ra­tion avec l’inter­syn­di­cale fut dis­cutée ; l’atten­tisme et une rete­nue cer­taine envers la CGT furent observées : il s’agis­sait d’être “l’aiguillon de la CGT” pour la pous­ser, à l’aide de la base cégét­iste contes­ta­taire, à déb­order Thibault pour appe­ler à la grève géné­rale, ce qui n’arriva jamais, bien entendu. »

LES COLLECTIFS ET COORDINATIONS

Ces deux termes, « col­lec­tif » et « coor­di­na­tion », se recou­vrent-ils exac­te­ment ? Le pre­mier est apparu réc­emment dans différ­entes luttes, alors que le second est apparu lors de la grève de la SNCF de 1986-1987, ce qui remonte à près de vingt ans, et a connu pas mal de succès depuis. « Collectif », bien que défin­issant une orga­ni­sa­tion de lutte, concerne plus des indi­vi­dus dis­tincts placés par le système dans une situa­tion simi­laire(chômeurs, sans-papiers, inter­mit­tents, emplois-jeunes...), alors que « coor­di­na­tion » s’appli­que à des liens que cher­chent à établir des tra­vailleurs en lutte dans une unité de tra­vail avec des tra­vailleurs d’unités simi­lai­res placés dans la même situa­tion. Parfois, pour­tant, les deux termes ten­dent à se che­vau­cher autour d’une lutte sociale glo­bale. On verra ainsi dans le sec­teur hos­pi­ta­lier un « col­lec­tif SAMU » (juin), un col­lec­tif de l’édu­cation natio­nale à Brest regrou­pant ensei­gnants et ATOS (juin), un col­lec­tif lycéen d’action et de réflexion à Lyon (juin) et aussi (début juillet) une asso­cia­tion de sou­tien aux luttes d’Alstom dans le ter­ri­toire de Belfort.

Plusieurs com­men­tai­res ont sou­li­gné que l’impul­sion donnée aux coor­di­na­tions dans l’ensei­gne­ment venaient essen­tiel­le­ment de jeunes géné­rations (obser­va­tion éga­lement faite à propos de la par­ti­ci­pa­tion aux mani­fes­ta­tions) :

« Les coor­di­na­tions se nour­ris­sent des jeunes ensei­gnants qui four­nis­sent le gros des trou­pes. Les actions par­tent d’un noyau dur de deux ou trois meneurs qui essai­ment ensuite dans d’autres établ­is­sements » (déc­la­ration d’un ins­pec­teur d’académie dans Le Monde du 17 juin 2003).

C’est aussi ce que regrette un conseiller du ministère de l’édu­cation natio­nale (dans cette recher­che obses­sion­nelle du « meneur ») : « Les nou­veaux ensei­gnants n’ont pas la culture du syn­di­ca­lisme type école nor­male où les mobi­li­sa­tions étaient très enca­drées, très cons­trui­tes. Là, on se trouve face à des ensei­gnants qui sont anti-système » (Le Monde du 11 juin).

La for­ma­tion, l’acti­vité des coor­di­na­tions et leurs ten­ta­ti­ves de cons­ti­tuer des orga­nis­mes fédé­rateurs à différents échelons géog­rap­hiques res­sor­tent suf­fi­sam­ment des tém­oig­nages et dével­op­pements ci-dessus sans qu’il soit néc­ess­aire d’y reve­nir ici. Nous dével­op­perons par contre, à propos de l’acti­vité des partis et grou­pes dans le mou­ve­ment, la manière dont ces grou­pes ont pu conquérir les places à la tête des coor­di­na­tions pour leur faire adop­ter des orien­ta­tions confor­mes à leur orien­ta­tion poli­ti­que.

Un texte de N’autre école (CNT-FTE) n° 5 (hiver 2004) décrit dans le détail, sous le titre « Printemps 2003, la Commune mar­seillaise », le fonc­tion­ne­ment d’une « coor­di­na­tion des établ­is­sements en lutte de Marseille » et, tout en sou­li­gnant que « pour ceux et celles qui l’ont vécue, la coor­di­na­tion mar­seillaise a été une for­mi­da­ble expéri­ence d’auto-orga­ni­sa­tion des tra­vailleurs et tra­vailleu­ses en lutte », ajoute que « la coor­di­na­tion a raté l’inter­pro » et sou­li­gne « ce que nous n’avons pas réussi, non pas forcément de notre faute mais aussi à cause de notre faible nombre et des habi­tu­des dues aux pra­ti­ques des syn­di­cats bureau­cra­ti­ques ».

LES CENTRALES SYNDICALES

Comme nous l’avons déjà sou­li­gné, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les « reconnues » ne le sont que parce qu’elles sont jugées aptes à accom­plir leur fonc­tion prés­ente, qui est celle d’orga­nes de méd­iation dans les rela­tions tra­vail -capi­tal. Cet accom­plis­se­ment ne peut bien se faire que si elles gar­dent une cer­taine confiance de la base qu’elles sont censées « représ­enter », et en même temps être capa­bles de main­te­nir les actions de cette base dans le cadre légal.

Cette capa­cité leur garan­tit la confiance néc­ess­aire des représ­entants du capi­tal. En face d’une lutte hors-normes comme celle de Cellatex à Givet (Ardennes) en juillet 2000 (voir A Givet, une nou­velle forme de la lutte de classe ?,Echanges n° 94 (été 2000), Cellatex : quel­ques pré­cisions. Des tra­vailleurs devant les tri­bu­naux “révo­luti­onn­aires”, Echanges n° 95, automne-hiver 2000) et De Cellatex à Moulinex, une explo­sion de vio­lence sociale ? (Echanges n° 99 (hiver 2001-2002), la CGT a déployé tous ses ins­tru­ments de contrôle et même innové (stratégie par­fai­te­ment expli­quée dans l’ouvrage de la CGT Quand l’acide a coulé ((VO Editions — voir “Cellatex, quand l’acide a coulé” : un chef-d’œuvre de récu­pération, Echanges n° 97, 2001). Ce fai­sant, ces orga­ni­sa­tions ne tra­his­sent nul­le­ment leur fonc­tion réelle, mais seu­le­ment elles ne cor­res­pon­dent pas du tout à l’image qu’elles ten­tent de conser­ver. Elles peu­vent encore par­fois appa­raître confor­mes à cette image pour un cer­tain nombre de tra­vailleurs qui croient encore dans les mythes his­to­ri­ques ou les espoirs qui avaient été mis en elles. Mais d’autres croient encore en la capa­cité des syn­di­cats d’obte­nir plus dans le quo­ti­dien du tra­vail, dans les négoc­iations avec les direc­tions d’entre­prise dont ils sont les intermédi­aires iné­vi­tables.

Début juin, se féli­citant des déc­la­rations ras­su­ran­tes des lea­ders de la CGT, le quo­ti­dien La Tribune écrit fort per­ti­nem­ment que « tolérer les déb­or­dements des agités condui­rait à se priver, pour l’avenir, du droit de se prés­enter comme inter­lo­cu­teurs dignes de foi », ajou­tant que « le risque est par­ti­cu­liè­rement grand pour la CGT tentée par un recen­trage par­ti­ci­pa­tif « (effec­ti­ve­ment, depuis des mois se pour­sui­vent des ten­ta­ti­ves d’ali­gner les posi­tions de la CGT sur celles de la CFDT, en même temps que d’autres débats exis­tent autour de pro­jets d’un syn­di­cat unique d’entre­prise visant à éli­miner les out­si­ders syn­di­caux).

Dans le contexte français du plu­ra­lisme syn­di­cal reconnu et des syn­di­cats out­si­ders qui ten­tent de se ménager une place auprès des grands, on peut voir fréqu­emment une stratégie de suren­chère plus ou moins jusqu’aubou­tiste pra­ti­quée par ceux des orga­ni­sa­tions qui sont à peu près sûrs de ne pas être sui­vies. Au contraire, celui ou ceux des syn­di­cats qui dis­pose d’une influence dans un conflit joue sou­vent la carte du « rai­son­na­ble », s’oppo­sant plus ou moins habi­le­ment aux radi­ca­lités en germe dans tout conflit de classe.

C’est ainsi que l’on a pu voir, dans ces grèves du prin­temps 2003 :
- le syn­di­cat FO (porté par ses mino­rités trots­kis­tes ) pré­co­niser dans l’impuis­sance la grève géné­rale et le retour aux 37ans et demi de coti­sa­tions pour une retraite pleine à 60 ans (tout en déc­larant par la voix de son secrét­aire général que « la grève géné­rale ne se décrète pas ») ;
- la CFDT jouer le rôle du che­va­lier blanc et se mouiller pour les autres dans une manœuvre utile au pou­voir,pen­dant que la CGT jouait le pom­pier volant sur le ter­rain ;
- La « tra­hi­son » de la CFDT lors de son « accord » avec le gou­ver­ne­ment évoqué au début de cet arti­cle, situa­tion bien dans la ligne de « par­ti­ci­pa­tion rai­son­na­ble affi­chée » dans la ges­tion capi­ta­liste déjà en cause en 1995.

C’est donc la CGT qui va se trou­ver au centre des cri­ti­ques pour ses paro­les et son com­por­te­ment pour le moins ambigu tout au long du conflit. Et qui va in fine, comme nous l’avons sou­li­gné, se faire déc­erner des lau­riers pour bonne conduite par le gou­ver­ne­ment. La pre­mière chose impor­tante qui soucie les diri­geants syn­di­caux, et qui est par­tagée par l’ensem­ble, est celle de l’exis­tence de coor­di­na­tions. Non seu­le­ment leur exis­tence même exprime la spon­tanéité du mou­ve­ment mais, et sur­tout, leur mode d’orga­ni­sa­tion tend, même si elle ne se concré­tise pas vrai­ment, à se sub­sti­tuer au syn­di­cat et d’une cer­taine façon à nier son exis­tence. Bien sûr, ce der­nier est protégé par des bar­rières légales, le pou­voir capi­ta­liste déniant aux coor­di­na­tions toute exis­tence de droit, même si elles ont une exis­tence de fait. Toute inter­ven­tion dans les rap­ports avec les représ­entants de ce pou­voir pour une solu­tion du conflit est refusée à toute création de base, quel que soit son titre. Seul le rap­port de forces affirmé par ces orga­nis­mes « illégaux » surgis de la lutte pour­rait modi­fier ce rejet. Mais alors il ne faut pas se faire trop d’illu­sion : sauf une pers­pec­tive révo­luti­onn­aire et tant que le pou­voir capi­ta­liste reste en place, tôt ou tard, par tous moyens depuis la force bru­tale jusqu’à l’intég­ration et la com­pro­mis­sion ces orga­nis­mes de pou­voir auto­nome seront éliminés ou absorbés. Dans les luttes du prin­temps 2003, on n’appro­cha jamais à un tel niveau de conflit, même avec le pre­mier bar­rage sur le chemin de l’auto­no­mie, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les.

On pour­rait attri­buer à pas mal de grév­istes ensei­gnants la parole d’un inter­mit­tent du spec­ta­cle à propos de la coor­di­na­tion de ce sec­teur, suite à une mani­fes­ta­tion orga­nisée par la CGT (le 3 octo­bre 2003) : « J’accuse la CGT d’avoir fomenté un tra­que­nard syn­di­cal, je le sup­pu­tais depuis long­temps mais hier, c’était une évid­ence. La CGT a peur des coor­di­na­tions parce qu’elle ne les contrôle pas, elle en a peur parce qu’elles représ­entent un gri­gno­tage pro­gres­sif de son pou­voir de syn­di­cat ins­tallé. »

Chacun a sans doute en mém­oire cette déc­la­ration, après l’orage, du minis­tre Fillon chargé du dos­sier des retrai­tes, ren­dant hom­mage à la CGT et à son secrét­aire général Thibault pour leur « atti­tude res­pon­sa­ble », sou­li­gnant « l’oppo­si­tion rai­son­na­ble » de la CGT « même dans les moments de ten­sion », sachant gré à la cen­trale de s’être « évertuée à empêcher la géné­ra­li­sation d’un mou­ve­ment qui ris­quait d’éch­apper à son contrôle ». Dans la pre­mière semaine de juin on peut noter, en raison de l’exaspé­ration née des blo­ca­ges divers dans des actions inef­fi­ca­ces répétées et de la réc­urr­ence des mani­fes­ta­tions pro­me­na­des, toute une série d’actions de com­man­dos, notam­ment à la SNCF. Un diri­geant de la CGT, Didier Le Reste, dén­once (Le Monde du 7 juin 2003) : « Jamais on ne cau­tion­nera à la CGT qu’il y ait des exac­tions et des dép­rédations à l’intérieur et à l’extérieur de l’entre­prise. » Cette déc­la­ration s’accom­pa­gne d’une mise en garde contre ceux « qui appel­lent tous les matins à la grève géné­rale et à la révo­lution per­ma­nente ». Il confirme en même temps, ce qui peut paraître une consi­gne pour les mili­tants, « qu’il y aurait une ten­dance dans les AG à vou­loir sus­pen­dre le mou­ve­ment en cours pour mieux rebon­dir à partir du mardi 10 juin ». Dans l’ensei­gne­ment, c’est le même cou­plet ; devant les mena­ces de blo­cage du bac, le SNES-FSU invite à pour­sui­vre la grève sans blo­quer le bac, cette action « n’étant pas l’objec­tif pour­suivi ». Un ensei­gnant de Tours cons­tate pour sa part que « la CGT casse tout sauf excep­tion (com­mu­naux de Tours et sec­teur privé). Les SUD et la FSU font du sym­bo­lisme avec un vernis gau­chi­sant. Bref, la situa­tion actuelle, à la veille du 25 juin, donne l’impres­sion d’être impuis­sants... »

Finalement, les syn­di­cats reconnus, tout en endi­guant sans beau­coup de mal la ten­dance auto­nome, orien­tent toutes les actions, en leur fai­sant perdre leur poten­tiel, vers la solu­tion poli­ti­que, le débat par­le­men­taire dont l’issue ne fait pour­tant aucun doute vu la majo­rité par­le­men­taire actuelle. Mais, cons­ta­tant cela, on doit ajou­ter qu’une bonne partie des grév­istes et/ou mani­fes­tants ne sou­hai­tent pas au fond aller au-delà d’une action poli­ti­que.

Dilemme : d’autres mét­hodes de lutte sup­po­se­raient un conflit social ouvert que la plu­part ne sont guère prêts à envi­sa­ger, encore moins à assu­mer.

LES PARTIS ET GROUPES POLITIQUES

Les « grands » partis poli­ti­ques pren­dront leurs posi­tions rituel­les à l’égard d’un conflit dont le dér­ou­lement, d’une cer­taine façon, les dér­oute. D’un côté on trouve l’hos­ti­lité des partis au pou­voir (qui orga­ni­se­ront en différents endroits des contre-mani­fes­ta­tions d’« usa­gers ». De l’autre s’exprime la sym­pa­thie du bout des lèvres des partis de gauche sou­te­nant les posi­tions des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Tous orien­tent tout vers la solu­tion poli­ti­que par­le­men­taire dont ils connais­sent fort bien l’issue, fai­sant croire que la tac­ti­que habi­tuelle et déris­oire d’obs­truc­tion des débats pourra relayer le mou­ve­ment de lutte et chan­ger la donne acquise d’avance. Différente, mais beau­coup plus insi­dieuse à l’égar du mou­ve­ment des coor­di­na­tions et de cette ten­dance auto­nome, fut l’action des grou­pes gau­chis­tes, essen­tiel­le­ment la LCR et LO.

Un ensei­gnant de Paris résume bien la ligne de ces orga­ni­sa­tions : « D’une manière géné­rale, la stratégie gau­chiste exprime la volonté d’élargir la lutte, de ne pas la res­trein­dre à l’édu­cation... cela signi­fie un élarg­is­sement, mais sous le contrôle strict des appa­reils syn­di­caux... Objectif : peser sur les struc­tu­res syn­di­ca­les... par le biais de l’appa­reil qu’ils contrôlent direc­te­ment... » (docu­ment Oiseau-tempête).

Ce que ne man­quent pas de rele­ver les médias : « Quant aux grou­pes d’extrême gauche trots­kis­tes, LO, LCR, PT, ils savent aussi à quoi s’en tenir... Ils ont choisi de pren­dre les devants et de rame­ner dans le jeu les syn­di­cats alors que les per­son­nels com­men­cent à s’orga­ni­ser concrè­tement en dehors de ces struc­tu­res » (un ensei­gnant de Paris).

Ce fai­sant, les­dits mili­tants et leurs orga­ni­sa­tions font coup double : ils prés­ervent (et gagnent en audience) les places que le désert syn­di­cal leur a permis de conquérir dans des appa­reils qui les reje­taient autre­fois (ce qui a tou­jours fait partie des stratégies de leurs orga­ni­sa­tions) et en même temps ils orien­tent le mou­ve­ment vers un canal syn­di­cal auquel il ten­drait à éch­apper. On peut se deman­der si cette atti­tude ne com­por­tait pas une cer­taine dupli­cité, car il était évident que les direc­tions confé­dé­rales ne lan­ce­rait jamais un mot d’ordre de grève géné­rale.

Alors que la LCR agis­sait par le canal des syn­di­cats SUD, LO pre­nait pra­ti­que­ment le contrôle d’au moins deux coor­di­na­tions impor­tan­tes, celle du 93 (Seine Saint-Denis) et celle qui fut bap­tisée coor­di­na­tion natio­nale des ensei­gnants. Un arti­cle du Monde fait état d’affron­te­ments autour de ques­tions de procé­dures de fonc­tion­ne­ment de la coor­di­na­tion qui per­mi­rent fina­le­ment d’en assu­rer à LO le contrôle.

Un pro­fes­seur en grève décrit ainsi ces manœuvres : « Quand le mou­ve­ment a pris, les mili­tants de LO se sont pro­posés au niveau de la coor­di­na­tion Ile-de-France pour faire le boulot, orga­ni­ser les assem­blées géné­rales. Au début, tout se pas­sait bien... Le soir du 13 mai, on s’est réuni et on a été plu­sieurs à suggérer une assem­blée géné­rale inter­pro­fes­sion­nelle c’est à dire élargie à d’autres sec­teurs. Et là, on a vu les mili­tants de LO com­bat­tre en groupe la pro­po­si­tion. On en a déduit qu’il y avait un enjeu pour eux et qu’ils avaient peur d’être dilués. » Lorsqu’il s’est agi de tenter de créer une coor­di­na­tion natio­nale, d’autres affron­te­ments sont appa­rus : « On est un cer­tain nombre à déf­endre l’idée que les assem­blées géné­rales de grév­istes de toute la France envoient à la coor­di­na­tion natio­nale des représ­entants élus dûment man­datés. LO s’arc-boute sur le prin­cipe sui­vant : votent ceux qui sont présents selon le mode “un présent, un vote”... »On arrive ainsi (à la coor­di­na­tion natio­nale qui se met alors en place) « à des aber­ra­tions, le vote de 50 mili­tants LO d’Ile-de-France qui assis­tent à toutes les réunions ayant plus de valeur que celui de 4 représ­entants de Toulouse qui représ­entent pour­tant 500 à 600 per­son­nes en grève ».

Les dis­cus­sions sur cette ques­tion du man­da­te­ment dure­ront tout le temps d’exis­tence de cette coor­di­na­tion natio­nale et pra­ti­que­ment, lors des votes impor­tants, les mili­tants de LO Ile-de-France sub­mer­gent les autres par­ti­ci­pants et impo­sent leur orien­ta­tion du mou­ve­ment (1).

De fait, on peut considérer la pro­cla­ma­tion affi­chée au nom de cette coor­di­na­tion lors de l’impo­sante mani­fes­ta­tion du 10 juin. Il s’agit d’un « Appel aux confé­dé­rations, aux fédé­rations et aux syn­di­cats ». Cet appel était signé, sans autre men­tion, « Coordination des établ­is­sements et des écoles en lutte ». Nombre de ces affi­ches étaient déchirées, selon toute vrai­sem­blance par ceux qui voyaient d’un drôle d’œil le dével­op­pement d’orga­nis­mes de lutte orga­nisés par les tra­vailleurs eux-mêmes.

A pre­mière vue, le texte de cet appel pou­vait paraître recou­per l’ensem­ble du mou­ve­ment de base chez les ensei­gnants qui, dans cer­tai­nes régions, avait cons­ti­tué de telles coor­di­na­tions ou col­lec­tifs pour que les tra­vailleurs impli­qués puis­sent décider eux-mêmes de la forme de leur lutte et des moyens d’action. Voici seu­le­ment les pas­sa­ges qui parais­sent les plus signi­fi­ca­tifs :

« (...) C’est au moment où les tra­vailleurs sont mobi­lisés à un niveau jamais atteint depuis long­temps et où le pou­voir est en dif­fi­culté, que les syn­di­cats doi­vent pren­dre l’ini­tia­tive de façon déci­sive, par un appel sans ambi­guïté à la grève géné­rale inter­pro­fes­sion­nelle reconduc­ti­ble (...) » (pas­sage imprimé en rouge pour qu’il soit lu et retenu avant tout) ;

« (...) La Coordination natio­nale... appelle solen­nel­le­ment les confé­dé­rations, fédé­rations, syn­di­cats, à lancer, à partir du 10 juin, une mobi­li­sa­tion de tous les sala­riés qui prenne la forme d’une grève géné­rale (...) » Suit une énu­mération des pro­jets (retraite, déc­ent­ra­li­sation) qui doi­vent être retirés pure­ment et sim­ple­ment. « Ces retraits et abro­ga­tions cons­ti­tuent des préa­lables indis­pen­sa­bles à toute réelle négoc­iation (...) »

Suit tout un ensem­ble de recom­man­da­tions dont la plus intér­ess­ante est que les orga­ni­sa­tions ainsi sol­li­citées : « (...) s’enga­gent à ne rien signer qui ne soit préa­lab­lement soumis au per­son­nel grév­iste réuni en AG, à tous les niveaux (...). »

La fin est un appel à la « res­pon­sa­bi­lité » des orga­ni­sa­tions visées, les culpa­bi­li­sant en quel­que sorte d’avance si elles n’obtempéraient pas à cet appel.

Ainsi, la coor­di­na­tion en appe­lait aux syn­di­cats. Ce fai­sant, elle abdi­quait en quel­que sorte son propre rôle, le réd­uisant à une sorte d’organe de liai­son de la base vers les syn­di­cats. Si un appel devait être lancé ainsi au cours d’une mani­fes­ta­tion, ç’aurait dû être d’appe­ler précisément les tra­vailleurs à s’orga­ni­ser eux-mêmes, à sur­mon­ter toutes leurs divi­sions, à créer eux-mêmes leurs pro­pres orga­ni­sa­tions de lutte, à les coor­don­ner en fixant les règles de ces coor­di­na­tions et les buts de la lutte, à décider de tout eux-mêmes. On se trouve ici dans un rap­port dia­lec­ti­que entre le cou­rant de base qui bal­bu­tie pour se struc­tu­rer par lui-même et ceux qui vien­nent, dans l’intérêt de leur orga­ni­sa­tion, leur appor­ter le plat tout préparé de leurs concep­tions de l’action pri­vilégiant le rôle des « mili­tants cons­cients », en quel­que sorte de la hiér­archie des lea­ders.

C’est ce qu’exprime un des lea­ders de la coor­di­na­tion ensei­gnante Ile-de-France : « C’est la force du mou­ve­ment que d’avoir à la fois des anciens qui ont une expéri­ence poli­ti­que et syn­di­cale et des jeunes très dyna­mi­ques qui ne sont pas résignés et four­millent d’idées. » Citation du Monde du 11 juin, qui ajoute : « Les pre­miers orga­ni­sent les assem­blées, struc­tu­rent les dis­cours et ani­ment les défilés. Les seconds appor­tent leur énergie et leur nombre... » Faut-il com­men­ter ?

On retrou­vera la même influence et le même mél­ange entre une ten­dance auto­nome déviée vers une sou­mis­sion aux syn­di­cats, dans un rap­port trans­mis sur le Réseau des bahuts le 30 avril et où il est ques­tion d’une « réunion des per­son­nels de l’édu­cation natio­nale (ensei­gnants et autres) tenue au lycée Romain-Rolland de Goussainville (Val-d’Oise) le mardi 29 avril et ras­sem­blant les représ­entants de 68 collèges, 22 lycées et 10 écoles pri­mai­res, alors qu’une quin­zaine d’établ­is­sements sont déjà en grève reconduc­ti­ble pour des reven­di­ca­tions simi­lai­res. La coor­di­na­tion dép­ar­tem­en­tale reprend l’appel de l’inter­syn­di­cale de l’Essonne et demande aux fédé­rations et confé­dé­rations d’orga­ni­ser la grève géné­rale... et de cons­ti­tuer une comité pro­vi­soire de grève... » Sans doute pour­rait-on mul­ti­plier les exem­ples concer­nant ces coor­di­na­tions dont les mem­bres ne sont même pas cons­cients de la force qui réside dans leur propre exis­tence.

LA DIALECTIQUE DES COORDINATIONS ET DES SYNDICATS

La dés­aff­ection vis-à-vis des syn­di­cats ne date pas d’aujourd’hui. Elle se voit au faible nombre d’adhérents, au manque de mili­tants et à leur insuf­fi­sante for­ma­tion. En temps calme, cette dés­aff­ection est mas­quée par les pro­tec­tions légales et les finan­ce­ments ins­ti­tu­tion­nels dont béné­ficient les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. C’est ce qui fait que les syn­di­cats peu­vent à peu près assu­mer leur fonc­tion de méd­iation dans les rap­ports de pro­duc­tion. Dans l’édu­cation natio­nale, ce phénomène est ren­forcé par la bureau­cra­ti­sa­tion avancée des prin­ci­paux syn­di­cats, au point qu’ils sont pres­que deve­nus un ser­vice-bis du per­son­nel.

Mais dès qu’un conflit social impor­tant éclate, le relais syn­di­cal devient trop faible. On connaît par exem­ple le cas d’un collège de la ban­lieue de Grenoble où la grève dém­arre dans la salle des pro­fes­seurs un jour de grève natio­nale. Il y a deux ou trois syn­di­qués parmi les 60 pro­fes­seurs du collège, mais ils n’ont aucun rap­port avec leur cen­trale. Les pro­fes­seurs décident la grève et envoient une délé­gation à la Bourse du tra­vail pour deman­der de l’aide aux syn­di­cats. Ils ne trou­vent qu’un per­ma­nent effaré de ce qui lui arrive, qui leur tient des propos lénifiants et les ren­voie dans leur collège. (Témoignage verbal d’un cama­rade.) A l’autre bout de la hiér­archie syn­di­cale, les diri­geants des cen­tra­les décident des « temps forts » et des gran­des mani­fes­ta­tions, dont ils dis­cu­tent le trajet avec la police et l’ani­ma­tion avec les mar­chands de mer­guez. Ils ren­dent visite aux minis­tres et dis­cu­tent des pro­jets de lois. Ils par­lent à la télé comme des poli­ti­ciens. De quel droit et avec quelle représ­en­ta­tivité ?

C’est ici que s’ins­taure la dia­lec­ti­que entre les grév­istes de base et les cen­tra­les syn­di­ca­les. Cette dia­lec­ti­que a des relais très concrets : les AG, les coor­di­na­tions et leurs ani­ma­teurs gau­chis­tes. Outre le cas que nous venons d’indi­quer, les tém­oig­nages que nous don­nons par ailleurs mon­trent en général une grande fai­blesse des syn­di­cats à la base de l’édu­cation natio­nale. Des AG d’établ­is­sements pren­nent alors natu­rel­le­ment le relais pour pren­dre en charge les tâches élém­ent­aires de la grève : rap­port avec la hiér­archie, mobi­li­sa­tion des grév­istes, pre­mier niveau d’infor­ma­tion. Le regrou­pe­ment avec les autres établ­is­sements du sec­teur sont ensuite gérés par des coor­di­na­tions où, selon les cir­cons­tan­ces loca­les, les syn­di­cats sont plus ou moins influents. Ainsi dans le cas du sec­teur d’Argenteuil : tous les syn­di­cats sont à la tri­bune des AG de sec­teur, et quand on passe au niveau de la région, on tombe dans la poli­ti­que grou­pus­cu­laire où le grév­iste de base ne com­prend plus rien. Dans le Vaucluse, le contrôle syn­di­cal sur l’AG dép­ar­tem­en­tale entraîne la for­ma­tion d’un col­lec­tif plus mili­tant qui, en quel­que sorte, contourne l’obs­ta­cle syn­di­cal au niveau de la coor­di­na­tion dép­ar­tem­en­tale. A la Réunion, où il ne semble pas y avoir beau­coup de syn­di­ca­lis­tes, la grève est menée par deux coor­di­na­tions rég­io­nales.

De nom­breux cas de figure sont donc pos­si­bles dans les rap­ports entre les différents niveaux du mou­ve­ment. Il y a un aller-retour conti­nuel entre la base, qui fait monter ses exi­gen­ces vers les bureau­cra­tes supérieurs, tandis que ces der­niers essaient d’impo­ser des limi­tes à un mou­ve­ment qu’ils n’ont pas lancé et qu’ils contrôlent mal. Quoi qu’il en soit, la rés­ult­ante de ces allers-retours est que, au final, les syn­di­cats ont obtenu que les per­son­nels de l’édu­cation natio­nale défilent pér­io­diq­uement, et en bon ordre, der­rière les ban­de­ro­les fédé­rales et, sur­tout, qu’ils fas­sent passer les exa­mens. Pour ce qui est des mani­fes­ta­tions, la limite était proche au-delà de laquelle, le procédé s’usant, les grév­istes se seraient carrément détournés des syn­di­cats. Disons qu’ils ont été sauvés par le gong du bac, et puis des vacan­ces.

Depuis la fin des années 1980, les coor­di­na­tions sont appa­rues à la SNCF (grande grève de 1986-1987) et chez les infir­mières. Elles ont alors été com­bat­tues par les cen­tra­les tra­di­tion­nel­les, tandis qu’elles étaient uti­lisées par les nou­veaux syn­di­cats (SUD, CNT), plus com­ba­tifs, pour se faire une place. En 1995, les syn­di­cats se déclarèrent favo­ra­bles aux assem­blées géné­rales ouver­tes à tous, rom­pant avec les limi­tes stric­tes du pro­fes­sion­na­lisme. La démoc­ratie directe, cette fois, ser­vait leurs intérêts dès lors qu’il ne leur res­tait que juste assez de mili­tants pour occu­per les tri­bu­nes de ces AG et surfer ainsi sur la vague d’une grève beau­coup plus active qu’en 2003. Car en 2003, il a fallu la surac­ti­vité des mili­tants gau­chis­tes dans les coor­di­na­tions intermédi­aires pour rabat­tre la grève vers les syn­di­cats et dével­opper la pres­sion des syn­di­ca­lis­tes gau­chis­tes sur les bureau­cra­tes leurs ainés, dont ils gui­gnent la place. Pour reve­nir à la ban­lieue de Grenoble, la coor­di­na­tion qui s’était mise en place au niveau du sec­teur (quel­ques collèges) se tenait sans syn­di­ca­lis­tes. Mais une AG ins­ti­tuée au niveau de l’agglomé­ration se tenait sous pré­sid­ence « tour­nante » : un jour tel syn­di­cat, un jour un autre, un troi­sième jour les trots­kys­tes. Ce système non déclaré de rackett par­tagé pro­vo­qua d’ailleurs de fortes pro­tes­ta­tions. Dans de nom­breux endroits, les coor­di­na­tions dép­ar­tem­en­tales ou d’un rang plus élevé votaient des motions pour exiger des cen­tra­les qu’elles pren­nent la direc­tion d’une grève « vrai­ment active », voire géné­rale. En réalité, ces motions avaient sur­tout pour fonc­tion de mettre leurs auteurs en posi­tion de deman­der des comp­tes aux bureau­cra­tes supérieurs après l’échec pré­vi­sible de la grève.

On a de nom­breux exem­ples de l’exaspé­ration des grév­istes de base devant ces trac­ta­tions et mani­pu­la­tions. Il n’empêche que les ensei­gnants ne sont guère sortis de limi­tes assez sages, ainsi qu’on l’a vu dans les mani­fes­ta­tions et au moment du bac. Les syn­di­cats n’ont donc pas eu la partie trop dif­fi­cile. En ce qui concerne les autres fonc­tion­nai­res, leur mili­tance a été en général encore moin­dre que celle des ensei­gnants. Un tel contexte faci­lite évid­emment la récu­pération par les cen­tra­les syn­di­ca­les, de même d’ailleurs que le tra­vail de pom­pier des gau­chis­tes.

(Ces ques­tions sont abordées dans un docu­ment, « Luttes et auto­no­mie, exposé , débat et référ­ences biblio­gra­phi­ques », publié dans les Alpes-de-Haute-Provence ; copie sur demande auprès de echan­ges.mou­ve­ment laposte.net).

Note

Un texte glané sur Internet : Grève géné­rale et « tra­hi­sons » (1). Vrais débats, illu­sions et faus­ses polé­miques et Grève géné­rale et « tra­hi­sons » (2)), cri­ti­que les grou­pes trots­kys­tes LO, LCR et PT (Parti des tra­vailleurs)dans le mou­ve­ment du prin­temps 2003 et en général par rap­port aux luttes. Mais l’auteur laisse passer le bout de son oreille quand il déc­lare : « Comment lutter contre une orga­ni­sa­tion dont la poli­ti­que est néf­aste si soi-même on dis­pose d’une orga­ni­sa­tion for­te­ment implantée dans la classe ouvrière et cen­tra­lisée ?... Un mou­ve­ment a besoin d’objec­tifs concrets, donc de mots d’ordre et de reven­di­ca­tions... » Toujours le même débat sur la néc­essité d’une orga­ni­sa­tion préex­ist­ante sans laquelle le prolé­tariat ne pour­rait se libérer de ses chaînes. Faux mais vieux débat (voir par exem­ple Correspondance de Pierre Chaulieu (Castoriadis) et Anton Pannekoek.

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La réf­orme des retrai­tes. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (1)

Le mou­ve­ment des ensei­gnants (2 : chro­no­lo­gie)

L’exten­sion de la grève des ensei­gnants et son intég­ration dans la lutte pour la déf­ense des retrai­tes

Les enjeux : déc­ent­ra­li­sations, pri­va­ti­sa­tions, retrai­tes...

Le cadre éco­no­mique et poli­ti­que

De la grève des ensei­gnants aux mani­fes­ta­tions contre la réf­orme des retrai­tes. Conclusion

Annexe : La place de l’ensei­gne­ment dans le capi­ta­lisme moderne

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