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Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

mercredi 12 décembre 2007

Voir les autres chapitres :

La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mouvement des enseignants (1)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les organismes de lutte

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

Annexe : La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne


Le mouvement de mai-juin 2003 dans l’enseignement vient de loin. Il est l’aboutissement d’une longue dégradation du secteur sur laquelle l’abondante littérature concernant le « malaise enseignant » est disponible. Nous retraçons
ci-dessous quelques épisodes moins documentés de l’attaque du gouvernement contre le « mammouth » de l’éducation nationale.

L’ACCUMULATION DU MALAISE

- Courant 2002, un mouvement de grève se développe dans la région nantaise pour la création de 500 postes d’enseignants dans le primaire, mouvement qui finalement dure jusqu’à sept semaines. 40 % des enseignants de ce département de Loire-Atlantique sont en grève reconductible ; près de 80 % sont impliqués dans des journées d’action. Les actions seront orchestrées par une intersyndicale. Les assemblées générales réunissent jusqu’à 1 500 délégués mais ne sont que des chambres d’enregistrement des décisions de l’intersyndicale. Parallèlement, des élections de délégués par secteur conduisent à la formation d’un comité de liaison auquel l’intersyndicale doit participer pour l’organisation des AG et des manifestations. Il est intéressant d’observer que ce dualisme d’organisations, officielle d’un côté, de base de l’autre préfigure en quelque sorte ce qu’on va retrouver dans les luttes de l’année suivante. L’ensemble de ces actions se terminera par un échec.

- Le 25 septembre 2002, le gouvernement annonce la suppression de 52 000 « emplois-jeunes ». Il s’agit des emplois précaires créés par le précédent gouvernement social-démocrate pour les jeunes de moins de 25 ans dans le but de résorber le chômage, avec un vague projet de formation ; ils furent utilisés essentiellement dans les services publics, particulièrement dans l’enseignement primaire et secondaire.

Dans l’enseignement, ces emplois qui concernaient souvent de jeunes en cours d’études supérieures furent appréciés par le corps enseignant, car ils permettaient de compléter utilement l’enseignement normal, notamment dans les secteurs difficiles des banlieues des grandes villes.
La suppression des emplois-jeunes entraîne des réactions diverses mais souvent assez vives pendant le dernier trimestre 2002 :

- le 15 octobre, 120 « emplois jeunes » occupent des bureaux de l’ANPE ;

- le 17 octobre, 400 d’entre eux s’imposent à la tête d’une manifestations syndicale ;

- le 30 octobre, une annexe du rectorat de Paris est occupée.

Ce ne sont là que des exemples d’un mouvement plus ou moins autonome, animé par des collectifs locaux dont les actions se mêleront plus tard au mouvement général des enseignants.

- Fin 2002, le gouvernement annonce une refonte totale
du système de surveillance
des élèves dans le secondaire avec une diminution importante du nombre de postes :

5 600 postes de maîtres d’internat et de surveillants d’éducation (MISE) ne seront
pas renouvelés. Les protestations des travailleurs visés par cette « réforme » rejoindront celles des « emplois jeunes ».

A partir de début décembre par exemple, les établissements de Corse ne fonctionnent plus normalement. 75% des aides éducateurs et les MISE sont
en grève illimitée.

- A la rentrée de janvier 2003, ils sont rejoints par les conseillers principaux d’éducation (CPE), ce qui impose la fermeture de certains établissements.

- 28 janvier. - Grèves syndicales dans l’éducation nationale.

- 3 février. - Journée d’action avec manifestations des syndicats de l’éducation nationale.

- 6 février. - Début des concertations entre le patronat et les syndicats sur la réforme des retraites. Ce dossier, bien entendu, concerne aussi le personnel de l’éducation nationale. Mais, depuis le début de l’année, d’autres questions agitent plus spécifiquement le milieu enseignant :

outre ce qu’on a mentionné ci-dessus sur les emplois jeunes, le gouvernement parle de ne remplacer qu’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Cela vient s’ajouter à la suppression des 25 600 emplois jeunes et surveillants, qui ne seraient remplacés que par 16 000 « assistants d’éducation » ;

imposer aux enseignants la présence dans les établissements d’un minimum de 30 heures par semaine ;

suppression du cycle 1 de l’école maternelle (enfants de moins de 3 ans) absence de structures de remplacement ; le but : faire des économies ;

la décentralisation administrative, déjà amorcée dans d’autres secteurs des services publics, est envisagée pour toute l’éducation nationale : elle consisterait à faire passer par étapes tout le personnel du service de l’Etat à celui de collectivités locales (dans le discours du gouvernement sur la décentralisation, le transfert des charges de l’Etat aux collectivités locales est entièrement compensé par une dotation de l’Etat à celle-ci. En réalité, les calculs complexes qui établissent cette dotation reviennent à diminuer la charge de l’Etat), c’est-à-dire avec un statut sensiblement différent et des relations différentes.

Cette décentralisation, qui devrait se faire par étapes, concernerait dans l’immédiat tout le personnel non enseignant : 1 500 médecins scolaires, 2 700 assistantes sociales, 4 800 conseillers d’orientation et psychologues, 91 000 agents techniques.
Les enseignants savent qu’ils seront dans la seconde fournée.

De plus, il est question de privatisation des services secondaires (restauration, médecine, entretien). Les établissements du secondaire seraient dotés d’une certaine autonomie sous la tutelle de la région ; l’apprentissage et la formation professionnelle leur seraient aussi transférés ;

. création d’un conseil territorial de l’éducation ;

. un autre projet touche les universités, où l’autonomie qui leur serait accordée cache une mise en concurrence des établissements et, peut-être une extension aux établissements du secondaire.

- Début mars. - Cette décentralisation du secondaire est expérimentée dans la région de Bordeaux, ce qui entraîne aussitôt des actions diverses avec des débrayages qui, dans les collèges, touchent entre 30 % et 70 % des effectifs.

- 18 mars. - Dans les Pyrénées-Atlantiques, grève reconductible, en protestation contre les pénuries multiples et le projet de décentralisation.

- 25, 26 et 29 mars. - Manifestations. Dans le Béarn, une AG quotidienne réunit tous les soirs des représentants des AG d’établissements. Une centaine de personnes s’y retrouvent, selon un militant de la CNT.

DEMARRAGES LOCAUX

Il est difficile de cerner les circonstances de la naissance, puis du développement des mouvements de base qui, dans tout le mois de mars, touchent, outre l’académie de Bordeaux, les départements de la Seine Saint-Denis, de l’Hérault, de la Seine-Maritime, des Bouches-du-Rhône, du Vaucluse, et de l’île de la Réunion.

Des coordinations apparaissent un peu partout. Répit lors des vacances de Pâques.

On doit souligner que, par rapport à l’ensemble de ses projets, le gouvernement a comme stratégie de ne laisser percer que de vagues propositions, en lançant de temps à autre des ballons d’essai pour tester les réactions - tout en pratiquant avec les différentes organisations intéressées une « concertation » qui reste également dans une zone d’ombre. Cette stratégie tire sans aucun doute la leçon des grèves de l’automne 1995 : des mesures trop précises avaient alors provoqué une brusque et violente réaction des travailleurs concernés. D’une certaine façon, et avec le concours des fédérations syndicales, cette stratégie explique les caractères du mouvement de lutte qui démarre. En l’absence de propositions concrètes et précises annoncées au niveau national, l’opposition des profs ne peut se définir d’objectifs précis et partant d’actions nettes.

Il semble que les tentatives d’auto-organisation hors des structures syndicales habituelles commencent dans cette période avec des tentatives de liaisons d’établissement à établissement de la même ville puis du département.

- 5 avril. - L’utilisation d’Internet pour assurer ces liaisons horizontales se matérialisent avec la création du Réseau des bahuts, qui semble partir du 93 (Seine-Saint-Denis). Ce site compte rapidement plus de 600 inscrits, 7 000 visiteurs et 300 courriels quotidiens ; il occupe six volontaires à plein temps).

- L’utilisation du Net permet aussi de faire circuler et de dénoncer les propositions de réforme ultra-libérales de l’éducation, formulées notamment par l’OCDE. Il y a une conjonction assez remarquable, et très moderne, entre l’absence de communication du gouvernement, le silence des syndicats, le recours aux sites Internet de grandes organisations internationales et les coordinations basistes au niveau des réseaux de bahuts. Les conflits locaux ne sont pas relayés au niveau national, et le prof de base doit se référer à l’OCDE pour comprendre ce qu’il lui arrive.

En l’occurrence : « Tous les services d’intérêt collectif, notamment l’enseignement... sont transférés à la sphère marchande du secteur privé... Les secteurs en plein essor de la santé, de l’enseignement et de l’assurance étant aux mains d’entreprises privées, les contraintes budgétaires du secteur public devraient diminuer, d’où une baisse des taux d’intérêts et, de ce fait, des charges moindres pour les investisseurs privés. » Quant à la façon d’opérer, l’OCDE recommande : « Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de services, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire par exemple les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités... ; les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement, et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle ou telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte qu’on évite un mécontentement général de la population »

(cité par Nico Hirtt — L’École prostituée, l’offensive des entreprises sur l’enseignement, éditions LABOR, Collection « Espaces de Liberté » (Bruxelles), 2001, p. 66. — Les protestations des enseignants découvrant le cynisme des organisations internationales se drapent dans les vertus du service public et de l’école républicaine (Nico Hirtt est un des animateurs du mouvement L’Ecole démocratique voir www.ecoledemocratique.org.) Comme si l’école publique et obligatoire avait jamais eu d’autre fonction que de formater les jeunes prolétaires en vue de leur exploitation. Naïveté ou hypocrisie ? les enseignants ne servent pas leur cause en oubliant cette donnée de base, puisqu’aussi bien la destruction de l’école républicaine est l’objectif avoué du capital. Cynisme pour cynisme, la défense revendiquée de leurs emplois, salaires et vacances aurait au moins eu l’avantage de bousculer le débat !)

- 8 avril. - A Marseille, une manifestation réunit 4 000 professeurs sur la Canebière. Cette manif est l’aboutissement d’un mouvement commencé en mars dans les collèges des quartiers nord et du centre-ville, en protestation contre des violences ou des suppressions de postes. Le mouvement est organisé localement en coordination. C’est là un bon exemple de la façon dont le mouvement est parti localement.

LA PRISE EN CHARGE SYNDICALE / NATIONALE DU MOUVEMENT

Dans la période qui va suivre et qui couvre pratiquement les mois de mai et juin, les journées d’actions vont succéder aux journées d’action dans l’ensemble de la fonction publique pour protester contre la réforme des retraites. Il y a des soi-disant « temps forts », c’est à dire des débrayages-manifestations qui parfois se prolongent au-delà de ladite journée mais qui, sauf dans l’enseignement et encore d’une manière très inégale, ne se limiteront qu’à quelques jours.

Mais le mouvement a la vie dure. S’il ne s’étend pas dans le secteur privé, il perdure et s’amplifie dans l’enseignement, qui constamment tente des actions indépendantes marginales et ponctuelles en particulier pour essayer de mobiliser, ou au moins de perturber, le secteur privé.

Dans l’enseignement, les syndicats paraissent particulièrement peu influents. Les actions paraissant être plus le fait de coordinations, que ce soit au niveau des établissement, des villes ou des départements (plus rarement nationales). De fait, de nombreux incidents, particulièrement en province, témoignent de ces tendances vers des actions autonomes.

- 15 mai. - Les ministres Luc Ferry (éducation nationale) et Xavier Darcos (ministre délégué à l’enseignement scolaire) se risquent à Rodez pour une « table ronde de l’éducation ». Ils sont accueillis par une journée « écoles mortes », apparemment syndicale, qui accompagne une grève reconductible commencée le 13. 3 000 enseignants huent les ministres qui doivent repartir bredouilles ; à la suite de cet exploit tous les déplacements ministériels en province sont annulés.

- Grèves et manifestations se poursuivent un peu partout en France alors que la CGT parle d’une reprise du travail pour préparer les journées d’action des 25 mai et 3 juin. Cependant cette constatation doit être tempérée par les interventions syndicales, soit de militants de base que les options personnelles conduisent dans les coordinations, soit de manipulations diverses ; l’action des groupes gauchistes ne peut non plus être sous-estimée car, actifs dans les coordinations, ils peuvent tenter de les infléchir vers des canalisations syndicales.

Témoin cet appel de la coordination nationale enseignante qui, noyautée par Lutte Ouvrière, appelle non à des actions autonomes mais à « faire pression sur les syndicats » pour qu’ils organisant la grève générale (alors qu’il est déjà évident qu’ils ne l’organiseront pas et qu’ils dressent des batteries au cas où...). Pendant tout le mois de mai, une sorte de chassé-croisé s’institue entre les « temps forts » des manifestations syndicales dans lesquelles se mêlent ceux qui agissent indépendamment dans les coordinations, ceux qui pour quelques heures répondent aux appels de leurs centrales et tous ceux, jeunes pour la plupart, qui appellent de tous leurs vœux et de leurs éventuels efforts à quelque chose d’autre pour changer la société, en pensant que la grève générale pourrait y faire quelque chose.

On reviendra par ailleurs sur la fonction de ces manifestations kermesses : affirmer l’existence des syndicats, leur rôle d’interlocuteur face à l’Etat ; rassembler les grévistes dans une affirmation identitaire démocratique ; épuiser le mouvement par des marches qui ne servent à rien d’autre qu’à se compter ; tous ces facteurs se mêlent de façon inextricable pour pousser le mouvement dans une impasse.

- Mais les « journées d’action « ne réussissent pourtant pas à modifier fondamentalement la situation, surtout dans l’enseignement, où le mouvement s’amplifie. Car là, le problème des retraites n’est pas seul en cause. Plus de 500 établissements sont en grève dans la région parisienne (40% des effectifs), 150 dans l’académie de Lyon ; d’autres actions ponctuelles à Avignon, à Toulouse. Des manifestants occupent le Palais de Tokyo à Paris, d’autres le siège de l’UMP à Toulouse ; des manifestations « hors programme » dans bien des villes dont à Toulouse, Marseille, Nice. On commence à parler de blocage des examens qui est effectif dans des sessions du BTS à Toulon, La Seyne et à la Réunion. L’action des coordinations et/ou collectifs s’amplifie avec des manifestations à Toulouse, Marseille, Nice. En beaucoup d’endroits, les parents d’élèves s’associent au mouvement.

- 22 mai - Luc Ferry rétorque à ce mouvement, à l’Assemblée nationale : « On n’a pas le droit de prendre les élèves en otages, et je ne l’accepterai pas ! ».

- 16 mai. - Le premier ministre Raffarin doit annuler un déplacement à Périgueux qui fait partie d’une sorte de tournée des popotes. Il fustige « toutes les minorités qui aujourd’hui ne respectent pas les pratiques républicaines et se mettent en faute ».

- 16 mai. - Réunis à Montreuil au siège de la CGT, les « non-signataires » : CGT, FO, UNSA et FSU, prétendent organiser un « front syndical » dont l’expérience ultérieure montrera qu’il vise plus à canaliser et épuiser le mouvement plutôt que de chercher à l’étendre.

- Nombreux mouvements dans tout le pays lancés tant par les collectifs locaux que par les intersyndicales qui ne semblent pas contrôler spécialement l’ensemble. En Ile-de-France, 40 % des enseignants sont en grève, dans 5 000 établissements ; dans l’académie de Lyon, 150 établissements sont en grève, de même à Nice.

A Paris, des manifestants occupent le Palais de Tokyo à Paris, d’autres le siège de l’UMP à Toulouse ; des manifestations « hors programme » dans bien des villes dont à Toulouse, Marseille, Nice. Des parents s’associent à ces occupations et manifestations.

- 19 mai. - C’est la « journée d’action des fédérations de fonctionnaires » (sauf la CFDT). Dans quatre lycées de Toulouse, les profs bloquent les portes pour empêcher la tenue des examens du CAP, BEP, BTS et options du bac.

- A partir du 20 mai, une autre menace semble se préciser : des universités se mettent en grève à Perpignan, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Tours contre un projet d’autonomie des universités qui ferait entrer le secteur privé dans leur gestion et créerait une compétition entre elles.

- Le gouvernement insiste pesamment sur le fait que les régimes spéciaux (EDF-GDF, SNCF, RATP) ne seront pas touchés par la réforme. Pour l’instant... mais cela suffit pour ne pas recréer la poussée de 1995 et désolidarise ces secteurs clés du pouvoir ouvrier du secteur faible des enseignants. On a entendu, dans le mouvement de 2003, des enseignants dire qu’il tenaient cette année le rôle central qu’avaient joué les cheminots en 1995. C’est évidemment une illusion de ces professeurs sur leur propre importance. La grève de la SNCF en 1995 avait immobilisé une grande partie de l’économie nationale. Les cheminots, et plus précisément encore les conducteurs de trains, disposent d’un pouvoir de nuire que les enseignants n’ont jamais eu, et aujourd’hui moins que jamais. C’est peut-être pourquoi, plus encore que les cheminots, les profs sont obligés d’invoquer les valeurs de la République pour mettre en avant la légitimité de leur mouvement. En réalité, on sait bien que la seule légitimité d’une revendication, c’est le rapport de force qui la sous-tend. Et l’invocation des valeurs républicaines masque mal le fait que la dégradation du climat scolaire est la marque indiscutable du peu d’intérêt que le capital marque pour la formation des jeunes prolétaires.

Dispersion du mouvement

- 21 mai. - D’après le journal patronal Les Echos, « les syndicats sont soumis à une très forte pression de leur base, en proie à un profond ras-le-bol ». Du côté gouvernemental, on lance l’idée de limiter la décentralisation dans l’éducation nationale et de reporter le projet sur les universités. Il s’agit de toute évidence de débrancher certains facteurs d’action pour sauver la réforme des retraites. On retrouve ici une tactique déjà bien établie en 1995 : le gouvernement lance un programme de réformes assez vaste et disparate pour « charger la barque » et pouvoir ensuite conserver l’essentiel en faisant mine de reculer.

- 22 mai. - La grève s’étend dans au moins dix universités regroupant souvent étudiants, enseignants, techniciens et administratifs ; des examens sont reportés.
Pour citer un exemple de l’effervescence à la base, à Tours, le 22, une chaîne de 2 000 enseignants, partie de 5 000 manifestants, bloque le centre-ville. Les tentatives de liaisons interprofessionnelles en vue d’actions ne mobilisent guère (une centaine de présents à une assemblée avec les cheminots de Saint-Pierre-des-Corps).

Autre exemple : à Roanne (Loire), depuis le 13 mai, manifestations quasi quotidiennes, association public et privé (dégradation économique locale).

- 25 mai. - Manifestation « nationale » à Paris. Un dimanche, pour faire nombre et escamoter la grève. Des tensions sont apparues en province autour du coût de telles concentrations dans la capitale. D’autant que le service commercial de la SNCF n’aide pas. A Besançon, la CGT aurait voulu affréter un train Corail, qui peut transporter 1 500 personnes pour un coût de 43 euros par personnes (la CGT cède les places aux manifestants au prix de 15 euros). Mais la SNCF impose l’utilisation d’un TGV, qui ne transporte que 700 personnes au prix de 78 euros. A Dôle, dans la même situation, la FSU a dû occuper les voies pour obtenir un train Corail.

La manif de Paris rassemble entre 300 000 et 600 000 personnes (1 million dans toute la France ?) essentiellement des enseignants.

A Renault-Flins, 50 ouvriers se retrouvent devant les grilles de l’usine pour aller manifester à Paris. Une intersyndicale CGT et FO demande de nouvelles négociations et une « révision du calendrier ». On peut penser que ceci constitue une sorte d’appel du pied au gouvernement pour qu’il fasse quelque chose pour calmer le jeu. De fait, alors qu’il annonce que son projet est arrêté et qu’il sera soumis au Parlement à partir du 10 juin, le gouvernement laisse percer qu’il pourrait reporter la décentralisation dans l’éducation et également le projet de réforme des universités.

Ce qui sera effectivement annoncé le 30 mai.

- Fin mai commencent les discussions au sujet du bac qui entre les menaces du gouvernement, les désaveux des syndicats de l’enseignement, la diffusion de papiers syndicaux étalant tout l’arsenal des sanctions possibles, la mobilisation des flics aboutiront en fait à ne faire des interventions locales que des actions toutes symboliques et une démonstration de la faiblesse du rapport de forces et du pouvoir de nuisance du mouvement autonome des enseignants. Des tentatives sporadiques ont bien eu lieu antérieurement (blocage des épreuves du BTS à Toulouse, à La Seyne, à La Réunion, etc.).

- Des coordinations se créent dans de nombreux endroits, sous des formes diverses, certaines sous forme d’intersyndicales, d’autres précisant que les « syndicats sont admis mais sous surveillance ». Mais il est difficile de dire quelle influence y ont non seulement les syndicats, mais aussi les groupes gauchistes qui semblent n’avoir qu’une idée : faire pression sur les syndicats. On note pourtant une demande de participer aux négociations aux côtés des syndicats. La méfiance de la base apparaît dans pas mal d’incidents locaux, illustrant ce propos : « Pour tout, on les aime bien les cocos. On vote pour eux. Mais on veut s’organiser nous-mêmes... Même pour les tracts, on refuse qu’ils nous aident. Pourtant, on a du mal... » De même la coordination du 95 « demande aux fédérations et confédérations d’organiser la grève... »

- 4 juin. - On apprend le report partiel de la décentralisation des personnels non enseignants de l’éducation. Seuls les agents techniques divers resteront décentralisés.

- 6 juin - Une coordination nationale se met en place, regroupant des délégués de 50 départements. L’ambiguïté des positions de la coordination nationale apparaît dans cette déclaration : « Notre but n’est pas de cogérer ou même de négocier ce dossier avec le gouvernement, c’est le boulot des syndicats. »

- 27 mai. - Quelques concessions gouvernementales sur la décentralisation ne calment guère le jeu. Des exemples locaux (La Réunion, Perpignan, etc.) de blocage des examens. A cette date, 2 500 collèges et lycées sont encore en grève reconductible, ainsi que de nombreuses écoles primaires.

Le 27 mai est la huitième journée de grève intersyndicale, avec des participations inégales (200 000 personnes à Marseille) et toujours, partout, une présence des enseignants massive, mais du privé beaucoup plus sporadique et parcellaire. En Seine-Saint-Denis (93), 377 écoles dont 96 collèges sur 116 et 40 lycées sur 62 sont fermés, certains établissements depuis plus d’une semaine comme à Clichy, où les parents occupent avec les instituteurs.

- 28 mai. - Le projet de loi Fillon (réforme des retraites) est présenté au conseil des ministres.

- 29 mai. - Dépôt du projet de loi devant l’Assemblée nationale : 81 articles qui livrent le contenu concret et détaillé de la réforme.

- 30 mai. - L’application du texte sur les universités est reportée.

- 3 juin. - Un mot d’ordre de grève avait été lancé pour ce jour par la CGT, FO, FSU, UNSA dans le secteur public. Mais il est refusé par les autres confédérations, y compris à la SNCF par le syndicat des agents de conduite (sauf parfois sur le plan local). Des secteurs essentiels (EDF, SNCF, RATP) restent pratiquement en dehors de la grève. Pour l’éducation nationale, c’est la dixième journée d’action.

- De nouveau, les syndicats (sauf la CFDT) se retrouvent pour appeler à une nouvelle journée d’action pour le 10 juin, jour de la présentation du projet sur les retraites à l’Assemblée nationale. Cela continue d’accréditer le glissement politique de l’action et son inutilité puisque, de toute façon, une écrasante majorité soutient le gouvernement. Ce que confirme François Hollande, premier secrétaire du PS : « Politiser n’est pas récupérer. » Propos qui rejoint une déclaration antérieure de Blondel, le leader de FO : « Nous sommes dans la dernière semaine de l’expression syndicale. Après le 25 mai, le problème va devenir un combat entre la majorité et l’opposition, ce qui change sa nature. »

- 5 juin. - Les syndicats de l’éducation nationale sont reçus par les ministres : pour rien ? Car rien ne transpire ; discussions « informelles » qui se renouvelleront durant le week-end des 7 et 8 juin, associant même le ministre de l’Intérieur Sarkozy ; il est question du déroulement du baccalauréat ; un projet de grève pour bloquer les premières épreuves du 12 juin est désavoué avec une touchante unanimité par les syndicats officiels et les associations de parents d’élèves. Ces menaces du pouvoir et ces positions sèment la confusion chez les enseignants, qui ne se sentent ni assez forts ni assez soutenus pour se lancer dans un choc frontal ; ce que résume l’un d’entre eux qui voudrait bien « une stratégie qui tienne la route... des moyens plus subtils, mais on ne les a pas trouvés ... ».

Les rares tentatives de blocage des centres d’examen du bac, non seulement trouvent devant elles une énorme mobilisation policière mais révèlent également la faiblesse du mouvement et le rapport de forces au profit du pouvoir. En fait, aucune des « solutions » qui avaient pu être envisagées (blocage, refus de notation, notation uniforme, rétention des notes) n’a trouvé vraiment un écho ou a cédé devant les menaces de sanctions.

- 10 juin - Dans l’esprit des secteurs en pointe, essentiellement l’enseignement, cette journée devait au contraire montrer la force du mouvement et que la lutte pouvait continuer. Mais la grève est en recul dans tous les types d’établissements :

Etablissements% grévistes
3 juin
Ecole 48 32
Collèges 44 34
Lycée prof. 26 Nd
Lycée 36 17
Non-enseignants 22 Nd

De fait, si la participation est moins importante en province, elle l’est plus dans les grandes villes comme Lyon, Marseille ou Paris. Au total 500 000 à 600 000 manifestants dans toute la France. A Paris, la détermination de quelques milliers de manifestants entraîne une intervention d’abord du service d’ordre CGT puis, plus brutale, des CRS. Cela se passe place de la Concorde, à l’entrée du pont menant vers l’Assemblée nationale gardée par les flics, où, rappelons-le, le projet de loi sur les retraites est présenté ce jour-là. Les manifestants quittent la place de la Concorde et finissent dans l’Opéra, où la police les encerclent.
Le même soir, le SNES se fait huer lorsqu’il parle d’« avancées significatives » à l’AG de la coordination des enseignants de la région parisienne, qui se tient à la Bourse du Travail.

L’AG appelle à une mobilisation le 12 pour tenter de bloquer le bac. Mais la réunion est écourtée pour aller libérer les camarades coincés à l’Opéra. Les enseignants s’engouffrent dans le métro et se font cueillir et matraquer quand ils remontent en surface à la station Opéra. En fait d’opéra, c’est plutôt Guignol.

- Le même jour, une rencontre syndicats-gouvernement amorce une légère évolution sur la décentralisation : seuls 90 000 TOS sur 100 000 prévus seront transférés. Les autres, médecins, assistantes sociales, psychologues, resteront dans le giron de l’Etat. L’autonomie des établissements est reportée et des postes seront créés dans le primaire (80 millions d’euros y seront affectés). Il est à peu près certain que le bac a été aussi discuté car immédiatement après, le SNES et l’UNSA croient devoir rappeler qu’ils excluent toute forme de blocage des examens.

- L’après-10-juin n’est pas aussi calme que les différents pouvoirs pouvaient l’espérer. Dans de nombreuses villes, les enseignants et fonctionnaires, principalement, tentent de relancer un mouvement qu’ils sentent leur échapper. C’est le cas à Limoges, Lille, La Rochelle, Le Mans, La Réunion, Abbeville, Amiens, Rennes, Rouen, Le Havre, Perpignan, Nantes, Bordeaux, Brest, Calais. Dans certaines villes, il y aura plus de manifestants le 12 que pour la journée syndicale du 10.

- 12 juin. - Les premières épreuves du bac se déroulent dans 4 000 centres d’examen.

Le Monde titre : « Gouvernement et syndicats s’efforcent de sauver le bac. » C’est là une façon habituelle de dramatiser la situation de la part des médias.
Les tentatives de blocage du bac ont fait long feu : elles n’ont tenu guère plus d’une demi-heure avec une dizaine d’incidents. Il faut dire que les syndicats enseignants ont fait ce qu’il fallait avant pour semer la confusion et que les flics étaient là, en nombre, dans tous les centres.

Un exemple à Paris, lycée Voltaire : le matin du 12, 30 enseignants distribuent des tracts à l’entrée « gardée » par 30 flics. Les candidats passent. Une enseignante raconte sa journée du 10 juin, elle montre ses bras couverts de bleus ; c’est le service d’ordre CGT qui les a faits : « Ils ont formé un cordon pour empêcher les manifestants d’accéder place de la Concorde et quand j’ai voulu passer ils m’ont si violemment poussée et saisi les bras que quelqu’un leur a même dit d’y aller mollo. Ils ont détourné tous les manifestants CGT... Certains sont partis, d’autres ont déchiré leur carte syndicale... »

- Les syndicats organisent
pour le 19 une nouvelle journée d’action, journée « interprofessionnelle » d’action et de grèves.

- 13 juin. - Amiens : une centaine d’enseignants perturbent l’inauguration de la rocade de la ville par le ministre des transports.

- 27 juin. - Alors que l’approche des vacances déconnecte ce qui reste encore actif dans l’éducation nationale et que subsistent seuls les conflits locaux, les dirigeants politiques, administratifs et syndicaux repensent ce qui avait été pendant ces six mois, la crainte de devoir affronter des situations inconnues jusqu’alors : « Les cadres de l’éducation nationale sont inquiets et bousculés par l’évolution des formes d’action choisies par les jeunes enseignants qui sortent des pratiques syndicales anciennes. Ce n’était pas un mouvement venu d’en haut. On a repris la parole entre nous sur des problèmes complexes de société » (Le Monde du 27 juin).

« Le mouvement a permis une prise de conscience politique chez les enseignants qui, jusqu’à présent ne se sentaient pas concernés » (un militant du SNES, ibidem).

- Fin juin-début juillet débute le mouvement des intermittents du spectacle qui tente aussi de se doter de structures horizontales analogues aux coordinations enseignantes et auquel les enseignants participeront en de nombreux endroits.

- 1er juillet. - Début des vacances scolaires, tous les établissements sont fermés ; bien des plus actifs, notamment dans l’enseignement et les collectifs jurent de se retrouver à la rentrée pour « reprendre la lutte ». On sait ce qu’il en fut. On ne reprend jamais une grève qui a, pour des raisons diverses, été interrompue.