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Le mouvement des enseignants (1)

jeudi 13 décembre 2007

Sa dynamique propre extra-syndicale qui finit par se diluer dans le mouvement syndical
contre la réforme des retraites. Stratégies et tactiques ; grèves et manifestations ;
actions parallèles.

Voir les autres chapitres :

La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les organismes de lutte

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne

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On trouvera ici beaucoup de témoignages des acteurs du conflit, enseignants de diverses régions. Nous avons tenté de restituer ce qui appartenait à l’initiative de ces acteurs ; chacun pourra voir comment cet élan de base aura du mal à se dégager de l’invraisemblable enchevêtrement des interventions diverses et contradictoires des organismes constitués préexistants, les « reconnus » comme les « non reconnus », des groupes politiques grands ou petits et des regroupements plus ou moins bien intentionnés surgis dans la lutte elle-même.

LES GRÈVES

« Un spectre aura hanté le mouvement social : le spectre de la grève générale » (A contre courant n° 145, juin 2003). « Grève générale » : que de fois a-t-on entendu ou vu brandir ce mot d’ordre dans les manifestations ! Ce n’était souvent que la voix de groupes gauchistes ou de leurs suiveurs, parfois ce fut aussi la voix des grévistes les plus déterminés, conscients des perspectives d’échec de leur lutte si elle ne s’étendait pas. Quoi qu’il en fût, un tel projet fut plus ou moins ouvertement rejeté par les syndicats, et les velléités d’extension parties de la base plus ou moins combattues souterrainement. Même s’il a pu être rêvé par nombre des protagonistes de base du mouvement, il n’apparaît pas qu’il fut, même aux moments de forte mobilisation, une perspective réelle, qui aurait porté cette lutte à un niveau beaucoup plus global d’affrontement direct avec le pouvoir d’Etat. Qui souhaitait vraiment un tel affrontement au-delà d’une simple et forte pression politique ?

A ce sujet, peut-on entériner ce propos - bien syndical - d’un secrétaire du SNES-FSU selon lequel « les formes policées du syndicalisme ont tendance à céder à des formes plus radicales » ? Un témoin-participant apporte un début de réponse :

« La mobilisation, comme ailleurs, a principalement tourné autour de l’éducation nationale. C’est le seul secteur qui a été en grève de manière permanente du début à la fin, à la fois sur la question des retraites et sur celle de la décentralisation. La grève a été essentiellement portée par le personnel enseignant ; les personnels techniques aux faibles revenus ont fait grève surtout au début et lors des “temps forts”, mais ils n’ont pas pu se permettre une grève prolongée. Par ailleurs, ils sont assez isolés dans le monde très cloisonné et hiérarchisé de l’éducation nationale. Je ne suis pas sûr que leur participation à la lutte ait été massive et l’aspect financier n’explique pas tout. Les conseillers d’orientation ont été fortement mobilisés et ont mis en place un comité de grève qui leur était propre. Leur mobilisation date d’avant le mouvement de lutte. Il semble que ce comité de grève ait été mis en place au minimum avec la bénédiction des syndicats. Un responsable académique FO (Parti du travail) en faisait partie ? Difficile d’évaluer le degré d’autonomie qui s’exprimait (ou pas) à travers ce comité de grève... » (Récit d’un camarade de Caen.)

Ce que souligne cet acteur du mouvement local, on peut le retrouver partout dans le secteur enseignant. On ne se trouve pas en présence d’un mouvement unitaire qui aurait pu engendrer la menace globale d’un front commun. Le mouvement enseignant comporte en lui-même de nombreux clivages :

- entre les quatre niveaux de l’enseignement : écoles primaires, collèges, lycées, universités. Plusieurs témoignages remarqueront que la mobilisation fut en général plus forte dans les échelons inférieurs de cette hiérarchie d’établissements, le primaire et les collèges ;
- entre les différentes catégories professionnelles d’un monde très cloisonné : personnel enseignant (lui-même même divisé en titulaires, remplaçants, vacataires et auxiliaires), personnel de surveillance et/ou soutien enseignant(lui-même même divisé entre pions et emplois-jeunes), personnel de soutien médical ou psychologique et personnel de soutien technique, d’entretien des locaux et du matériel... ;
- entre usagers, élèves et parents d’élèves. (eux-mêmes se référant éventuellement à deux associations distinctes de parents d’élèves) ;
- on doit ajouter à ces nombreuses divisions l’appartenance éventuelle à des syndicats distincts, chaque catégorie étant souvent « représentée par « plusieurs syndicats.

Ce qui aurait pu être un prologue ne fut qu’un enterrement
Fin 2002, surveillants et assistants divers (maîtres d’internat et de surveillants d’éducation [MISE]) et emplois-jeunes sont engagés dans une lutte aux diverses facettes. D’une part contre une restructuration visant le personnel de soutien éducatif et de surveillance (MISE). D’autre part contre la suppression des emplois-jeunes (élimination des jeunes sous contrat temporaire). Cette lutte aurait pu être un des éléments moteurs du mouvement enseignant notamment par ses formes autonomes d’organisation (collectifs). Mais, déjà, tous les témoignages montrent une cassure avec les enseignants « en place » et bien peu de solidarité de leur part.

Un jeune Britannique, assistant dans un collège de Marseille, participant à un collectif MISE/emplois-jeunes, décrira ainsi cette cassure et comment le collectif, très actif fin 2003 sera rejeté, noyé et pratiquement détruit dans le mouvement général : « Les pions ne sont pas apparus en tant que tels dans la lutte. On sentait de leur côté un certain épuisement financier et pas mal de rancœur vis à vis des profs qui les avaient si peu soutenus les mois précédents malgré de nombreux appels. Leur collectif de lutte a été officiellement dissous par une mini-AG en début de mouvement... Le jour suivant, le collectif se trouvera complètement isolé dans l’énorme manifestation du secteur public contre la réforme des retraites. D’abord nous dûmes affronter les gros bras de la CGT. Nous devions intégrer les manifestants de l’Education. Alors nous fûmes obligés de faire retraite pour tomber sur l’animosité de la FSU qui refusa d’accepter notre présence sous ses bannières, car nos propres calicots demandaient la titularisation de tous les travailleurs occasionnels de l’éducation et nous les harcelions sur ce sujet dans leurs meetings. Nous nous trouvâmes ainsi rejetés à plus de 20 mètres soit devant soit en arrière de la manifestation.
 » Dans les jours qui suivirent, comme de plus en plus d’écoles séparément rejoignaient la grève, nous vîmes notre mouvement plus ou moins marginal totalement submergé par les enseignants et, dans la semaine qui suivit, le collectif se dissout, reconnaissant qu’il n’y avait plus de place dans un tel mouvement pour une lutte indépendante de travailleurs occasionnels. Naturellement la fin du collectif ne signifiait pas la fin de la grève. La plupart des travailleurs occasionnels ont suivi les grèves, parfois pendant des mois... Pourtant bien des membres du collectif dissous ont exprimé leur regret que les travailleurs occasionnels ne se soient pas regroupés dans les manifestations et le manque total de soutien pour notre lutte de la part de ceux avec qui nous faisions grève. C’est facile à comprendre, la plupart d’entre nous ne se souciait guère de ce que serait le système de retraite quand ils auraient 60 ans.

 » Plus significatives que notre séparation du large courant du mouvement furent les divisions qui surgirent au coeur cœur de notre propre mouvement, pas seulement avec les enseignants mais aussi avec la majorité des travailleurs occasionnels... Il y avait une réelle hiérarchie entre les “CES”, les aides-éducateurs, les surveillants avec des privilèges significatifs entre ces catégories... »
(Témoignage extrait d’un texte [en anglais] sur la lutte de ces marginaux de l’éducation nationale, disponible à Echanges — echanges.mouvement@laposte.net.)

Un autre dossier sur la « lutte des pions » montre bien aussi comment elle s’est concrétisée fin 2002, début 2003 sans se fondre vraiment avec le mouvement enseignant ou celui contre la réforme des retraites, qui débutent alors.. Le texte conclut que, début avril 2003, « le mouvement des pions s’essouffle. L’usure des pions en lutte se fait sentir au bout de six mois... Le mouvement paie cher son autonomie. Les syndicats sont ouvertement hostiles et nous tirent systématiquement dans les pattes ». (Texte publié dans Solidarité (Caen) n° 12, mai 2003.)

Cette lutte des pions semble avoir eu en Corse, sans doute en raison de circonstances locales, une vigueur et une efficacité plus grande que sur le continent. Fin décembre 2002 et début 2003, bien des établissements du secondaire ont dû fermer à cause de l’impossibilité d’assurer la surveillance notamment des internats importants dans l’île. Le mouvement aurait été particulièrement suivi jusqu’en mai-juin, regroupant jusqu’à 75 % des MISE et contraignant à cette époque à la fermeture de tous les internats de collèges et lycées de l’île. Mais là aussi, on ne sait pas trop ce qui se passe, à ce moment avec les enseignants, ultérieurement avec le mouvement des enseignants ou celui des retraites ; plus rien ne viendra défrayer spécialement la chronique des luttes dans l’île. (Informations envoyées par courriel par un enseignant de l’île.)

Outre les clivages entre les différents catégories professionnelles du secteur enseignant qui apparaissent dans ce récit sur les auxiliaires de l’éducation nationale, on ne peut que souligner les inégalités dans la participation des usagers au mouvement de base, mis à part peut-être la participation aux manifestations ou quelques exemples dispersés de présences de parents dans les occupations d’établissements. En général, on peut reprendre ce témoignage :

« Quant aux “usagers”, ils ont été très peu mobilisés. Les étudiants ont été très peu nombreux aux manifestations comme aux actions et il n’y a pas eu de mobilisation à la fac. Les lycéens ont parfois manifesté en petit nombre avec les profs de leurs établissements mais cette participation a été très marginale et ponctuelle et n’a pas débouché sur des tentatives d’organisation... » (D’un camarade de Caen.)

Une seule information sur une action originale qui ne se répandit guère : les parents d’élèves d’un collège de l’Essonne occupèrent l’établissement, laissant dehors les enseignants qui s’occupaient de la garde des élèves, et faisait en quelque sorte grève tout en étant payés, puisqu’ils s’ils ne travaillaient pas ce n’était pas de leur fait - ils ne pouvaient avoir accès aux bâtiments. (Information d’agence de presse.)

Les raisons du mouvement

Témoignage d’une enseignante du Vaucluse :

« Ce n’est qu’après plusieurs semaines de grève que les médias nationaux se sont fait l’écho des raisons premières de mobilisation dans l’éducation nationale ; auparavant on ne parlait que de la réforme des retraites. Si les deux sont liés, il faut quand même expliquer ce que représentera réellement la réforme de décentralisation de l’éducation nationale.

 » Essentiellement, ce sera une dégradation des conditions de travail des personnels concernés par ces mesures à la rentrée prochaine [2004] et le début de l’ouverture à la privatisation de l’éducation nationale, par des voies détournées. Privatisation qui signifie à terme contractualisation, flexibilité des personnels de l’éducation, donc encore dégradation des conditions de travail et accentuation des inégalités suivant les régions.

 » Cette réforme se traduit dès l’an prochain par :
-  » a) suppression du statut de surveillant et disparition de 5 600 postes dès 2004 (ceux qui sont en fin de droit). Les aides éducateurs sont supprimés : départ de 20 000 d’entre eux à la rentrée prochaine. L’ensemble (25 600 suppressions) est remplacé par 16 000 “assistants d’éducation”, au statut précaire, moins payés que les surveillants, et pouvant être appelés à d’autres tâches que dans les établissements scolaires.
-  » b) Les personnels techniciens, ouvriers et de services (TOS) passent à la fonction publique territoriale, c’est-à-dire qu’ils effectueront des tâches à la fois dans les établissements scolaires et en dehors : ils deviendront corvéables à merci.
-  » c) Les conseillères d’orientation, les assistantes sociales, les médecins scolaires passent à la fonction publique territoriale. Ils ne seront donc plus rattachés à un établissement, mais effectueront d’autres tâches en plus. Leur aide dans les équipes enseignantes sera très réduite au vu de leur surcharge de travail probable.
-  » d) Les crèches, payantes, se voient changer de nom et sont baptisées “centres d’accueil de la petite enfance”, annonçant la disparition des sections d’école maternelle (déjà prévue dans la région du Havre).
-  » e) Augmentation de l’autonomie des établissements scolaires et universitaires avec régionalisation du financement et entrée des entreprises dans l’élaboration des projets de ces établissements.

 » Beaucoup de jeunes professeurs (et de moins jeunes) découvrent le jeu du libéralisme international et se familiarisent avec la lecture des textes de l’OMC, de l’ERT et de l’AGCS, textes qui prônent la destruction des services publics dans le monde. Ces textes décrivent avec cynisme comment les dirigeants des pays doivent s’y prendre pour détruire ces services et laisser sur le tapis une partie de la jeunesse qui n’a pas besoin de formation ni de culture approfondie. Ils se radicalisent rapidement au cours de la lutte et se rendent compte que cette lutte n’est rien d’autre qu’une lutte contre le capitalisme et contre tous les aspects de la société qui en découlent. »

Les réalités du mouvement

C’est la première fois qu’un mouvement d’une telle ampleur, d’une telle durée se produit dans l’éducation nationale depuis 1968. Tous (ou presque) les établissements primaires et secondaires sont entrés en grève reconductible, dans toutes les académies de France.
Tout a commencé, le 18 mars, dans l’académie de Bordeaux, car celle-ci a été choisie comme académie pilote pour l’application de la réforme, avec semble-t-il le souci, de la part du gouvernement, d’éviter les réactions d’une attaque frontale trop brutale.

Il est ainsi prévu dans les Pyrénées-Atlantiques la fermeture dans le primaire de 7,5 postes alors qu’il y aura 264 élèves en plus, dans le secondaire la suppression de 500 postes (300 heures d’enseignement dans les lycées,1 000 dans les lycées professionnels, 1 000 dans la préparation des BTS) ; 12 lycées pilotes voient entrer dans leur conseil d’administration des représentants des entreprises et se voient dévolue une autonomie de gestion avec une voix dans le recrutement des enseignants.

Le schéma de fonctionnement est inspiré de celui des lycées agricoles. Introduction de représentants des chambres consulaires et des entreprises dans les conseils d’administration, extension des pouvoirs de l’établissement en matière de gestion des personnels, mais aussi en matière de recrutement et de pédagogie. Ces établissements recevront une dotation emploi, ces emplois seront “étiquetés” et “profilés” par le nouveau conseil d’administration présidé par une personnalité extérieure à l’établissement. Le chef d’établissement sera chargé du recrutement des personnels répondant au profil des emplois. Le CA déterminera la pédagogie enseignée, le nombre d’ATOS, de profs, auxquels servira la dotation. » (Témoignage d’un enseignant de cette académie.)
La réaction immédiate, début mars, sera pourtant inégale dans cette académie pilote. Le mouvement est plus fort dans le Lot-et-Garonne et les Pyrénées-Atlantique que dans la Gironde et les Landes (on retrouvera de telles différences géographiques dans toute la France tout au long du conflit).

L’expérience tentée en Aquitaine devait être aussi mise en place dans la région du Havre ; mais elle ne semble pas avoir été poussée aussi loin et par suite ne pas avoir provoqué de réactions aussi vives. C’est là cependant que des appels à la lutte commencent à être lancés dès le 18 mars sur un site, l’Observatoire antilibéral de l’éducation, qui préfigure le site Le Réseau des bahuts.
Peu de temps après, La Réunion est entrée en grève reconductible massivement (80% de grévistes en continu) ainsi que la région parisienne, surtout le 93 (Seine-Saint-Denis. Le mouvement s’étend dans les autres départements au fur et à mesure que les académies rentrent des vacances de Pâques.

L’autonomie du mouvement est à l’image de la colère immense de l’ensemble des personnels de l’éducation.
Des assemblées générales se tiennent quotidiennement dans les établissements pour reconduire la grève chaque jour et décider des actions locales, puis des assemblées de secteurs et des assemblées départementales. Les collèges et les écoles primaires en grève font le tour des établissements qui ne sont pas encore dans le mouvement. Il y a une assemblée de secteur par semaine plus une assemblée départementale. Des réunions d’explication du mouvement ont lieu avec les parents, dans les villages, partout. Des pique-niques, des fêtes... chaque inauguration ou réunion officielle est l’occasion de se faire entendre en fanfare, en invitant si possible les médias. Chaque gréviste est actif. C’est une grève qui vient de la base, et qui s’est étendue rapidement. Dans certains établissements, les parents occupent l’école ou le collège.

On assiste alors à un double phénomène que l’on retrouvera tout au long des mois qui vont suivre jusqu’à la fin du mouvement à l’orée des grandes vacances scolaires début juillet. D’un côté le mouvement de grèves de l’académie parti spontanément le 18 mars va être rapidement repris par une intersyndicale des syndicats de l’éducation qui dès le 24 mars, dans les Pyrénées-Atlantiques, vont commencer à lancer ces manifestations récurrentes qui vont devenir un des traits principaux du mouvement national. L’intersyndicale « lance » ce 24 mars la grève qui existe déjà et les 25, 26 et 29 organise des manifestations à Pau et à Bayonne. (dans cette région, les grèves vont durer jusqu’à la mi-juin avec une moyenne de participation de 30 % des enseignants et jusqu’à 70 % lors des « points forts ». D’un autre côté, le mouvement va faire tache d’huile mais de manière dispersée, en Seine-Saint-Denis, dans le Vaucluse, à Montpellier, Aix, Marseille et dans l’île de La Réunion.

Les syndicats (FSU, UNSA,FO,CFDT, SUD) organisent les assemblées générales de secteurs, mais surtout les assemblées départementales. Une intersyndicale est mise en place dans les différents départements, pour contrôler et freiner le mouvement, mais dans les départements où une coordination s’est tout de suite mise en place, les syndicats y sont présents au même titre que les autres participants.

Après plusieurs semaines de grève, devant le blocage de la situation, les personnels de l’éducation nationale sont de plus en plus nombreux à ne voir l’issue du conflit que dans une grève générale. Et ce n’est pas sous influence de FO, qui bien sûr a lancé ce mot d’ordre rapidement, mais qui est très minoritaire. S’il a été repris, c’est qu’il correspondait à la nécessité du moment. Des équipes de grévistes sont allées dans les différentes entreprises de leur région pour établir des contacts et discuter d’une généralisation du mouvement. (Tous les paragraphes ci-dessus sont extraits de témoignages d’enseignants que nous avons regroupés pour donner une idée d’ensemble du développement du mouvement de lutte.)
Le mieux est de laisser la parole à des participants pour faire ressortir comment se sont développés ces diverses actions.

LES PARTICIPANTS TEMOIGNENT

Ces quelques témoignages sont représentatifs de ce qui se passe, inégalement et avec des divergences locales, dans toute la France. Nous les livrons tels que les intéressés les ont écrits. Bien sûr, il faut tenir compte de l’engagement politique et/ou syndical personnel dans l’éclairage donné à ce vécu. Précisons toutefois, ce que chacun pourra évaluer, que ces témoins/participants ont eu une attitude commune : celle de tenter de dépasser, avec leurs collègues, l’impasse d’une situation complexe, pour donner à leur lutte toute l’ampleur qu’ils souhaitaient lui faire avoir.

A Nantes (Loire-Atlantique)

(Extrait de Courant alternatif n° 130, mai 2003.)

« Dans l’académie de Nantes, les journées de grèves successives depuis la rentrée scolaire ont été inégalement suivies. Rappelons-nous que le département de Loire-Atlantique est encore marqué par le mouvement du premier degré de l’année passée qui réclamait “500 postes” pour un département qui était très déficitaire. Ce mouvement qui s’est traduit par une grève reconductible a conduit pas mal d’enseignants à faire jusqu’à sept semaines de grève. Certains étaient donc réticents à repartir cette année, mais en même temps la mouvement des 500 postes a contribué à radicaliser le milieu enseignant notamment concernant les pratiques, vu le niveau de répression qu’il a rencontré l’année passée. De ce fait, les grèves ponctuelles ne rencontrent qu’un succès mitigé. Dans les réunions syndicales de la FSU notamment les militants les remettaient très fortement en cause. Si bien qu’un mor d’ordre de grève reconductible est lancé pour la rentrée de nos vacances de printemps c’est à dire à la suite de la journée d’action du 6 mai. Entre temps, le national décide d’appeler à une journée d’action le 13 mai ce qui fait que, lors de l’AG du 6 mai, ceux qui veulent partir en grève reconductible sont minoritaires, la plupart des enseignants préfèrent repousser au 13 mai. Le résultat, c’est que certains partent en grève dès le 6 et d’autres le 13. Dès lors, on peut dire que la mobilisation est massive. Environ 40% du milieu enseignant est en grève reconduite chaque jour et lors des journées d’action nationales, le taux des grévistes (1er et 2ème degrés confondu) varie entre 70% et 80%. Il faut noter que sont bien mobilisés tous les personnels non enseignants.

 » L’organisation. La mobilisation est orchestrée par une intersyndicale (CGT, FNEC-FO, FSU, UNSA, SUD-Education) qui veille au grain et qui présente une image remarquablement unie et solidaire face à des AG départementales qui peuvent rassembler jusqu’à 1 500 personnes. Dans des AG de cette ampleur, le débat démocratique est impossible et elles ne sont que l’occasion pour les syndicats d’affirmer leurs positions et de voter la reconduction de la grève (et quelquefois des actions). Pour le débat, le mouvement s’est donc organisé en secteurs avec élection de délégués qui rencontrent l’intersyndicale en un comité de liaison pour participer à la préparation des AG, faire remonter les infos et propositions des secteurs et l’état de la mobilisation. Cette modalité d’organisation n’a pas été facile à obtenir, les syndicats étant sur la défensive dès que l’on touche à leur pré carré. En même temps il faut reconnaître que la majorité des grévistes ne veut pas de conflit sur le thème de la représentativité syndicale par crainte que cela affaiblisse le mouvement.

 » Les perspectives. Le manque de cohérence entre les mots d’ordre départementaux et nationaux ne facilite pas la mise en action. Ainsi, puisque le national continue des appels à une journée d’action plutôt que d’appeler clairement à la grève reconductible, celle-ci risque de s’affaiblir et le mouvement de s’émietter. De la même façon, les enseignants n’apprécient guère le fait que les syndicats n’aient pas appelé plus tôt les autres secteurs et si ces secteurs tardent trop cela risque d’en décourager plus d’un. Ainsi, la CGT est fortement critiquée pour sa mollesse et le doute est présent chez les enseignants sur la réalité de la volonté des syndicats à voir émerger un mouvement de masse... »

Au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis)

(Témoignage de C., enseignante dans ce département de la banlieue nord de Paris réputé pour ses quartiers chauds.)

« Collège Nelson-Mandela du Blanc-Mesnil : il se trouve dans le 93, collège ZEP, environ 630 élèves, 50 profs, beaucoup à temps partiel, un noyau de profs assez stables et beaucoup de jeunes profs.

 » Les syndicats : collège peu syndiqué, peu politisé, FSU et FO présents, deux à FO, mais pas très bien perçues par les profs, le délégué FSU est investi dans les instances supérieures de la FSU, donc pas très présent ni moteur sur le collège, ni très motivant.

 » Avant la grève, il y avait eu quelques petites grèves de la FSU en début d’année, peu suivies.

- Le démarrage de la grève. Le 24 avril, au retour des vacances de Pâques, une délégation de profs des trois collèges voisins vient nous voir, et nous dire qu’ils étaient en grève et nous expliquer les enjeux des réformes ; tout le monde écoutait et avait envie qu’il se passe quelque chose.

 » A deux, nous allons demander à la principale l’heure d’information syndicale pour discuter de ce que nous allions faire ; elle nous la refuse. A la sonnerie, à l’heure de prendre les élèves, tout les profs ont débrayé d’un coup.

 » On s’est mis en grève un jeudi, on a voté à main levée à 80 %, ce pourcentage est resté à peu près constant pendant quatre semaines. On a été un des collèges les plus mobilisés du secteur, peut-être parce qu l’an dernier [en 2002] on avait eu une expérience de grève à l’encontre de notre ancien chef d’établissement.

- Pendant la grève. La grève a été votée chaque jour, on a rédigé des tracts pour informer les parents. On a eu des AG de secteurs avec les autres collèges voisins.

 » Au début il y avait des AG tous les jours, après on avait des AG seulement après les grosses manifs, pour savoir si on continuait.

 » Les AG du collège avaient lieu à la mi journée, pour que tout le monde soit là. Les AG de secteur avaient lieu tôt le matin.

 » On est allé beaucoup dans les autres collèges et lycées en se présentant comme non syndiqués, car pendant longtemps les syndicats étaient absents ; les profs du collège comme les autres du secteur sont assez méfiants vis-à-vis des syndicats. On est parti en grève en se disant “On fait une grève dure, on bloque le système et on aboutit vite à un résultat”.

 » Dans l’ensemble les profs étaient assez méfiants vis-à-vis des syndicats. Fallait surtout pas aller avec une étiquette FSU ou FO, ça passait pas.

 » Il y avait environ trois manifs par semaine, on y était très nombreux du collège à y aller.

 » On a fait de grandes banderoles qu’on a accrochées au dessus de l’autoroute, on a essayé de bloquer le péage, mais les flics sont arrivés très vite. Tentative de s’incruster au “13-14” de France Inter, mais on n’a pas pu prendre la parole. On a fait beaucoup de diffusions de tracts pour les parents. On a même fait une manif au Blanc-Mesnil (tract “La dure journée de ...”).

 » On a rencontré la député et maire, Marie-Georges Buffet, un représentant par établissement. On a contacté tous les médias possibles, mais très peu sont venus.

 » Ce qui a mobilisé les profs, les a mis en grève, c’est la décentralisation. Le problème des retraites fâchait les gens entre eux. La base du mouvement sur le secteur, c’était la décentralisation.

- Rapports avec la coordination. Des représentants, plus sur la base de motivation personnelle, y sont allés. Le mouvement est resté assez local, et on ne s’est pas trop impliqué dans les AG plus larges. Pour de nombreuses raisons, difficultés de s’organiser, éloignement (beaucoup de profs habitent à Paris), on n’a pas trop participé à la coordination. On s’est surtout centrés sur l’organisation au collège.

 » Les réunions avec les parents ont été plus ou moins un échec, très peu de parents, les représentants de parents soutenaient, mais les autres parents ne se déplaçaient pas.

 » On a organisé des cours pour les élèves de 3e, pour le brevet, mais les élèves ne venaient pas. Le collège était désert.

 » L’an dernier [2002], lors de notre grève contre le principal qu’on a réussi à faire sauter, on a acquis sur le secteur une certaine réputation. Peut-être que les gens se sont rendus compte qu’ensemble et soudés on réussissait à faire quelque chose, l’habitude de prendre la parole explique peut-être cela. Nous, pendant quatre semaines pleines, on est resté à 80 % de grévistes. Les premiers ont repris le travail début juin. Les lycées étaient peu en grève, surtout les collèges.

- Déroulement des AG au collège. Au début les AG étaient quotidiennes ou tous les deux jours. Au début, on était deux surtout à prendre la parole, on a beaucoup lu, on s’est beaucoup informés, la peur de se faire manipuler nous incitait à confronter tous les points de vue.

 » La syndicaliste FO voulait une organisation formelle, mais on n’en voulait pas, c’était un peu le foutoir, mais il y avait toujours quelqu’un qui faisait le point sur où on en était. Chacun prenait ensuite la parole, presque tout le monde s’exprimait.

 » Le problème de ce qu’on faisait des gamins était respecté, chacun écoutait l’autre.

 » Les gens qui étaient présents aux AG, c’était environ une quinzaine. Il y a des gens qu’on n’a pas vus pendant deux mois. Après, on votait la reconduction de la grève pour une semaine et on ne se voyait plus au collège, c’était assez démotivant.

 » Les gens les plus moteurs, c’étaient des gens “conscients” mais pas organisés dans un syndicat ou un parti.

 » Il y avait quand même beaucoup de gens très indécis qui ont été convaincus par nos arguments, mais sur le long terme, qui ne voyaient pas trop.

- Démarches vers les autres secteurs. Tout à la fin de la grève, il y a eu quelques tentatives de rencontre avec d’autres secteurs. Pas du tout au début, à cause de l’attitude divisée des profs sur le problème des retraites. Ce fut surtout en fait à la fin des tentatives de profs soit de LO soit du PC.

- La reprise du travail. Au bout d’un certain temps, on votait la grève pour plusieurs jours et on ne se voyait qu’aux manifs, c’était assez démotivant.

 » Souvent, à la fin, les heures d’AG qu’on donnait n’avaient lieu que deux heures après, donc les gens se sont lassés.

 » Le collège était assez désert. La fin de la grève s’est gérée ainsi. On n’a pas eu vraiment de vote de fin de grève. A la dernière AG, des profs ont dit que si rien ne bougeait ils reprenaient le travail, ça s’est passé à peu près ainsi.

 » Je pense qu’on a mal géré le mouvement sur sa durée. On s’est tous épuisés, on a eu mauvaise conscience vis-à-vis des enfants. A partir du moment où un a repris, d’autres ont suivi.

 » Le retour au travail s’est échelonné sur quatre à cinq jours. Certains voulaient continuer, mais quatre ou cinq seulement, car on avait rien obtenu.

 » On a vécu assez mal de voir réapparaître des profs deux mois après le début de la grève.

 » La majorité des profs du collège n’était pas pour bloquer les examens. On a tous pensé que si on bloquait les examens, on perdait le soutien des parents.

- Les autres catégories. Les ATOS n’étaient pas du tout en grève, un seul surveillant en grève.

A Argenteuil (Val-d’Oise)

(Témoignage de R., enseignant.)

« Le collège Evariste-Galois à Argenteuil est un des plus gros collèges du département, à peu près 1 000 élèves, entre 70 et 80 profs, plus une vingtaine de personnels d’autres catégories, 2 assistantes sociales, 1 médecin et une infirmière. C’est un établissement difficile, classé ZEP. Il est situé dans des zones HLM.

- Les syndicats. Il y a deux syndicats, la FSU et SUD dont je fais partie - nous sommes deux. La FSU est animée pour moitié par des gens implantés localement, autour du PC, qui ont la cinquantaine, les autres sont PS, trentenaires. A SUD, il y a moi et un ancien militant FSU et PC. La section FO a disparu.

 » Pour les élections au CA, SUD a toujours fait autant ou plus que la liste du SNES, pour donner une idée de la représentativité.

 » Au collège, la présence “militante” est reconnue et réelle (SUD surtout), les gens viennent nous voir quand ils ont une question et nous reconnaissent. On fait un gros travail d’information. La FSU fait du suivisme.

 » Il y a six ans, le collège avait fait six semaines de grève pour exiger le départ de la principale (c’était juste avant que j’arrive), lutte victorieuse. Il y a trois ans, il y a eu pratiquement trois semaines de grève reconductible contre Allègre.

 » Donc c’est un collège qui a l’habitude de bouger, soit pour des revendications locales, soit nationales, assez combatif, les gens viennent aux AG, participent aux débats, même s’ils sont peu syndiqués.

- Le démarrage de la grève. La grève au collège a été suivie plus massivement que dans les autres collèges de la région. (Dans d’autres collèges du secteur, moins grévistes, la FSU est plus présente et a fait de l’obstruction passive.) Dans les collèges que je connais bien où la grève reconductible s’est mise en place, c’est sur l’intervention de militants ou ex-militants.

 » Dès le début de l’année il y a eu les journées d’action de la FSU, les manifs, les journées d’information sur les retraites.

 » A la rentrée des vacances de Pâques, le 2 mai, une AG au collège décide de la grève reconductible à partir du lundi 5 mai : plus de la moitié des personnels étaient présents et les gens sont très remontés sur la question des retraites.

 » Les journées du 6 mai et du 13 mai étaient déjà posées par les syndicats.

 » Beaucoup de profs sont allés manifester le 1er mai et dans cette manif, tous les bahuts du 93 déjà en grève étaient présents avec leurs banderoles d’établissements. Les profs ont vu cette détermination du 93 et ça les a influencés. Cela a joué.
 » Des AG se tenaient déjà dans la région d’Argenteuil.

 » La FSU locale était assez déterminée, SUD apportait toutes les informations sur les autres bahuts en grève. On avait organisé avant les vacances une après-midi entière d’information sur les retraites et les personnels directement touchés par la décentralisation étaient déjà en grève avant les vacances. Le problème des surveillants qui diminuent aussi a joué.

- Le déroulement de la grève. Dès le vendredi 2 mai, on s’engage à ce que chaque matin une AG décide de la reconduction de la grève pour le lendemain. Cela a duré pendant six ou sept semaines (17 juin compris). Dès le début on a fait le tour des autres bahuts du secteur pour expliquer le mouvement.

 » Les AG du collège avaient lieu vers 9 heures. Cela permettait d’aller ensuite à l’AG de secteur à Argenteuil à 11 heures. On avait donc deux AG quotidiennes.
 » Sur les 80 profs, 40 en grève reconductible et presque 100 % en grève pendant les “temps forts”.

 » Aux AG, on était entre 20 et 30 sur le collège. Les profs qui habitaient Paris, déléguaient d’autres. Au début, les cinq ou six militants syndicaux organisaient les tours de parole. Mais ensuite, ce sont des non-syndiqués qui l’ont fait. Tout le monde prenait la parole.

 » L’AG se déroulait en deux temps : temps d’information, fait plutôt par les militants, sur la coordination, sur la délégation reçue par le rectorat... Puis le débat où tout le monde intervenait.

 » Une fois il y a eu une AG sur tout Argenteuil, après l’arrestation d’un instit lors de la manif place de la Concorde.

 » Cette AG systématique quotidienne où tout le monde attend son tour de parole, ça se passait bien, il n’y a pas eu de règlement de compte entre syndicats...C’était pas comme ça partout.

- La fin du mouvement. Il avait été décidé que la fin du mouvement pour ceux qui étaient en grève reconductible se ferait suite à une décision d’AG et pas par des décisions individuelles. Le 13 juin, le lendemain de la manifestation à la Concorde où il y a eu des incidents, le lendemain de la manif à Marseille où Thibaut annonce la pétition contre la réforme des retraites, on voit que tout est en train de s’enterrer. L’AG a lieu l’après midi de ce vendredi 13 juin, sur le problème de la reprise du travail ou de la continuation de la grève. Pour la reprise : 11 + 3 mandats = 14 ; pour la grève : 11 + 3 mandats = 14. Donc l’AG décide que chacun aura la liberté de son attitude.

 » Certains ont encore fait grève lundi ou mardi et ont repris le travail le mercredi ou jeudi.

- Les autres personnels. Ils n’ont pas participé à la grève reconductible, seulement aux “temps forts”. Pour les AG, les non grévistes ne pouvaient pas vraiment venir, mais certains ATOS sont venus parfois. Les surveillants, emplois jeunes et aides éducateurs avaient fait grève avant et avaient déjà des retraits de salaire, donc ils n’étaient pas grévistes.

- Les actions. Il y a eu des distributions de tracts, des réunions avec les parents, (entre 20 et 30 parents présents), ce sont des parents déjà militants ou impliqués dans la vie associative locale. Il y a une forte proportion d’immigrés, qui eux ne venaient pas.

 » On a organisé des manifs à Argenteuil. La première, on était 1 000 manifestants, la deuxème 1 700, ce qui est beaucoup pour la ville. Des manifestations devant l’inspection académique, devant la préfecture, des interventions par rapport au droit de grève ont eu lieu.

 » On a aussi réclamé et obtenu des interventions auprès du député-maire.

 » Des barbecues ont été organisés dans le parc de la mairie, ça a bien marché, une centaine de personnes les deux fois où on l’a fait (le maire a envoyé ses policiers municipaux mais ils n’ont pas réussi à nous faire sortir).

- Les rapports avec les AG de secteur, la coordination. Pratiquement tous les grévistes actifs du collège venaient aux AG de secteur (15 ou 20 à chaque fois).

 » Quant aux AG Ile-de-France, il n’y en a que 3 ou 4 et on y allait à tour de rôle : c’est là que se jouent les histoires d’appareil, partisanes, l’Ecole émancipée, Lutte ouvrière... Cela devient un peu obscur, et il faut être un peu militant pour comprendre ce qui se passe.

 » Mais les grévistes se sentent concernés par les décisions qui sont prises dans les AG de secteur ou Ile-de-France. Les AG du matin au collège servaient à informer de ce qui s’était décidé.

- Attitude par rapport aux syndicats. Il n’y avait pas de rejet massif des syndicats. Il y avait même une attente, toujours, à la fois une attente des propositions des syndicats et une incompréhension quand cela ne débouchait pas, mais jamais une critique du principe syndical. Quand certains syndicats ont signé comme la CFDT, ils étaient hors jeu.
 » Attente forte vis-à-vis de la CGT et de la FSU.

 » Les militants syndicaux ont eu une attitude correcte à Argenteuil : pas de mensonges ni de manipulation pour ce que j’ai pu voir.

 » Les gens se sont demandés pourquoi la CGT n’étai pas allée plus loin et pourquoi la FSU n’avait pas appelé au blocage des examens. Mais cela n’est pas allé plus loin.
 » A la dernière AG départementale, quand FO distribuait des tracts disant “FO mandate le camarade Blondel pour proposer...”, les tracts étaient jetés par terre, en engueulant les militants qui distribuaient.

 » Une fois ou deux à l’AG d’Argenteuil, quand on a débattu du problème de mandats, c’est venu de la part de la LCR qui en avait assez que LO ramène tous ses militants pour faire masse, mais c’était le type de débat qui était complètement incompréhensible pour les non-militants et sans conséquence pour la lutte (car l’AG Ilede-France n’a jamais pris des positions contraire au sens du mouvement).

 » Quand on a essayé d’expliquer aux collègues quels étaient les enjeux de ces histoires de mandats, ils ne voulaient pas en entendre parler, ça les fatiguait, ça ne les intéressait pas.

 » Donc à Argenteuil les militants de la LCR et LO ont donc vite arrêté.

 » L’AG de secteur de Goussainville s’est tout de suite construite autour de SUD et les autres syndicats ne sont pas venus en tant que tels, ils étaient dans la salle, après ils sont venus à la tribune avec SUD, mais au début, il n’y avait que SUD à la tribune, c’était un peu agaçant.

 » L’AG de secteur d’Argenteuil regroupait tous les syndicats à la tribune et des non-syndiqués, mais les syndicats n’intervenaient pas en tant que tels. Dans le primaire, par contre, c’était très tenu par les syndicats.(surtout le SNUIPP).

- Participation aux AG. A Argenteuil, les AG de secteur regroupaient une centaine de personnes (sur 20 à 25 établissements). Après le 3 juin, ça a commencé à diminuer. Il y avait beaucoup d’écoles primaires fermées.

 » Les décisions se prenaient à l’unanimité ou au nombre de personnes présentes. Il y avait une grande confiance, tout le monde finissait par se connaître.

 » Les syndicats étaient absents en tant que tels. Une intersyndicale a existé à partir du lendemain du 13 mai, avec la CFDT, la CGC, la FSU, FO, CGT... le syndicat des impôts. Cette intersyndicale a proposé des actions qui étaient parfois en contradiction avec les actions des enseignants, prévues par la coordination.

 » Je n’ai jamais vécu un tel mouvement. C’est la première fois qu’on pouvait intervenir en tant que salarié et pas simplement comme enseignant. Depuis quelques années que je travaille dans l’éducation, c’était toujours des problèmes d’éducation qui étaient posés. Dans ce mouvement, on pouvait parler de rapports de classe, de processus de production, peut-être pas dans ces termes-là, mais ça revenait à cela. On pouvait parler des problèmes du monde du travail avec un intérêt de tout le monde. On pouvait poser des questions qu’on ne se posait pas auparavant.

 » Pour moi tout cela était nouveau.

 » Il y avait une espèce d’éducation à la vie politique. On a vu une évolution de la position des gens par rapport à la représentation politique et syndicale : “Pourquoi ne sommes-nous pas entendus après tant de semaines de grève ?” Mais ça n’allait pas jusqu’à : il faut abattre l’Etat.

 » Dans les AG, il y avait une demande : les manifs, ça ne sert plus à rien, il faudrait passer à autre chose.

- Le blocage du bac. La question ne se posait pas de la même façon en collège ou en lycée. On a décidé d’être présent avec des tracts et des gâteaux le jour de l’épreuve de philo, mais sans faire de blocage. Ma position était que si on est en grève, la question ne se pose pas vraiment. Or le mouvement commençait à s’arrêter. On aurait dû être plus clair avant, en disant nous on est en grève, les examens c’est le problème de l’administration.

Dans le Vaucluse

(Témoignage de A., enseignate dans un collège.)

« Quelques informations à partir des derniers jours et des dernières actions. Pour simplifier la présentation je décrirai ce que je vis dans le Vaucluse.Ce n’est pour le moment qu’un bref aperçu de quelques aspects importants de ce mouvement.

 » Dans le Vaucluse comme dans les autres départements, l’intersyndicale appelait à des AG départementales après chaque grande manifestation hebdomadaire.(entre 300 et 400 participants). Les représentants de l’intersyndicale trônaient à la tribune devant la salle, s’attribuaient mutuellement des félicitations pour l’ampleur du mouvement puis faisaient voter une motion (en général présentée par FO) d’appel à l’extension, puis à la grève générale, motion qu’il fallait souvent rediscuter et modifier. Une heure était ainsi passée pour “occuper” le temps. La parole était ensuite donnée aux différents intervenants de la salle.

 » Aucun ordre du jour, aucun président de séance. Les actions proposées par la salle ne sont pas soumises au vote de l’AG. Des protestations de plus en plus nombreuses venant des collèges les plus mobilisés contre l’inertie et le blocage des syndicats se font entendre.

 » Je propose un fonctionnement différent et “démocratique” avec ordre du jour établi par l’assemblée, un président de séance et un tour de parole en fonction de l’ordre du jour où les syndicats parleraient au même titre que les présents dans l’AG. Ils deviennent très hargneux.

 » Au même moment, en haut de l’amphi où se tenait l’AG, tout un collège en grève, déguisés en indiens et avec leurs tambours, crient : “On veut des actions, on en a marre des manifestations qui tournent en rond.”. La responsable FO crie à la collusion, au coup monté, elle est folle de rage.

 » A partir de ce jour, à l’initiative d’un autre collège massivement en grève, un regroupement en dehors des syndicats s’organise. Il rassemble entre 20 et 30 établissements d’Avignon et du nord du Vaucluse et se baptise Collectif Vaucluse des personnels de l’éducation nationale. Ce collectif se réunit plusieurs fois par semaine et organise des actions indépendamment des syndicats. Aucun syndicat n’est présent en tant que tel. Il y a bien sûr des syndiqués, qui en ont marre de l’attitude des syndicats, et une majorité de non-syndiqués. Beaucoup de jeunes, c’est la majorité. La tonalité, c’est “on sait quel est le rôle des syndicats, qu’ils ont toujours été contre l’expression de ceux qu’ils ne contrôlent pas”. Mais on ne veut pas perdre de temps à des critiques que tout le monde partage concrètement ou conceptuellement. Ce n’est de toute évidence pas un discours de quelque organisation trotskyste ou similaire.

 » De plus, il est exprimé clairement que “nous ne voulons ni construire un nouveau syndicat, ni une organisation permanente. La durée de ce collectif sera celle du mouvement et on est appelés à disparaître quand le mouvement s’arrêtera”. Je n’invente rien.

 » Les AG se déroulent dans le respect de la parole de chacun et dans un calme étonnant. Il y a en moyenne 60 à 70 présents régulièrement.

 » Devant le blocage du gouvernement, devant l’inutilité reconnue des manifestations, des actions plus percutantes sont organisées par ce collectif. Ces actions qui vont jusqu’à bloquer les portes des lycées ou de l’université pour empêcher le passage des examens sont bien évidemment dénoncées par les syndicats. (Il faut faire une place à part à SUD, syndicat minoritaire qui est dès le début pour le mouvement des assemblées et des coordinations.)

 » Ce collectif a organisé le blocage du lycée Mistral à Avignon, le jour des épreuves de philo de bac, et toute la matinée du 12 juin, France Info annonçait que c’était le seul lycée en France à être bloqué par 200 personnels grévistes (en réalité il y en a eu au moins trois autres, à Roanne, à Belfort et à Toulouse).

 » Comme les CRS sont ensuite arrivés, les épreuves ont pu se dérouler “normalement” avec quelque retard. »

Dans l’île de La Réunion

(Témoignage de S., enseignante.)

« Je suis dans un collège ZEP, prévu pour 600 élèves et où il y en a 1000 ; environ 60 profs, beaucoup (la plupart) de PEGC (profs enseignant deux matières), entre 45 et 58 ans, pas mal d’hommes.

 » Les syndicats présents : FSU, SGEN, mais pas très actifs. Il n’y a pas vraiment de militants en tant que tels.

 » La grève a démarré le mardi 8 avril. Le principal, à chaque annonce de grève, fait passer un papier aux élèves leur disant que si les conditions d’hygiène et de sécurité ne sont pas assurées, le collège sera fermé. Par exemple quand Raffarin est venu, il y a eu une grève ; plus de la moitié des profs étaient non-grévistes, mais il n’y avait pas d’élèves : à l’entrée du collège, on leur disait de rentrer chez eux.

 » Le mardi après midi il y a eu une AG à propos des conseillers d’orientation, des ATOS et des médecins scolaires. C’est sur ce problème de décentralisation que la grève est partie, le problème des retraites ne s’est greffé que bien après. Au départ, c’était : est-ce qu’on soutient le mouvement des ATOS ou pas ? Donc il n’y a plus eu d’élèves à partir du mardi après-midi. Le principal soutenait aussi. La grève illimitée a été votée ce jour là. Je pensais que ça durerait trois jours...

 » Si on passe à la territorialité, on perd la surrémunération nationale (de 35%), donc les ATOS ici à la Réunion étaient beaucoup plus motivés qu’en métropole, car la réforme entraînerait une perte de fric importante.

 » Il y a eu de très grosses manifs, les plus grosses peut-être depuis trente ans.

 » Il y a eu comme une fuite en avant, on ne pouvait pas s’arrêter, car la métropole allait se mettre en grève. On a repris deux jours avant les vacances de Pâques et redémarré après.

 » Même en 1968, je n’avais pas fait grève pendant trois mois, c’est la première fois que je vis cela, c’est vraiment génial. Il y a des gens qui ont fait grève jusqu’en mai, d’autres ont arrêté avant. Il y avait quand même des non grévistes, mais qu’on n’a pas vu, qui sont restés chez eux.

 » On avait des AG tous les deux jours, parfois tous les jours.

 » L’établissement a été fermé pendant tout le temps. Le recteur était absent de La Réunion. Le principal pouvait donc fermer l’établissement pour des raisons de sécurité. Sinon c’est le Recteur qui décide.

 » En mai, on a cadenassé le collège, on a occupé pendant quatre jours, mais c’était très symbolique, les parents FCPE étaient d’accord avec nous et nous soutenaient. Notre collège était assez en pointe. Le principal, syndiqué au syndicat des principaux de collèges, essayait d’entraîner les autres principaux à faire comme lui, à fermer leur collège.

 » A la rentrée des vacances de Pâques, il y a eu une cassure entre grévistes et non-grévistes, des gens qui ne se parlent plus trop. Dépression aussi de ne rien avoir obtenu.

 » Il y a eu des marchandages sur combien de jours de grève on déclare ; on était quelques-unes à dire que ce n’était pas à nous à déclarer quoi que ce soit. Ça a créé un drôle d’état d’esprit. Certains ont décidé de faire un service minimum.

 » Mais l’ambiance c’était surtout la dépression, le sentiment d’avoir été roulés dans la farine.

 » L’attitude à adopter par rapport au bac et autres examens a été très partagée. Certains se sont enchaînés aux grilles des centres d’examen. Les conseils de classe et le brevet ont eu lieu à mon collège. Les pourcentages de réussite aux examens ont été meilleurs que jamais.

- L’organisation. Tout de suite la coordination s’est mise en place, son principal animateur était syndiqué FSU, il a un certain charisme, pour le collège, il était à la coordination régionale.

 » C’est la coordination qui a tout mené : Nord et Sud, deux grandes coordinations. Les responsables syndicaux étaient plus suivistes que meneurs. Ils étaient présents à titre personnel à la coordination, beaucoup de gens non syndiqués dans la coordination, les syndicats n’intervenaient pas en tant que tel.

 » Pour les ATOS c’était la CGT qui était présente en tant que tel et assez meneur.

 » Pour les retraits de salaire, un accord est passé pour vingt-cinq jours.

 » Pendant le mouvement, ambiance très sympa, mais après tout est retombé.

 » Beaucoup de profs, aux environs de 55ans, qui risquaient de rentrer dans la décote, ont pris leur retraite en jouant sur leurs trois enfants. Cette année, il y a eu beaucoup d’absentéisme.

 » Il n’y a pas eu de nouveaux liens créés après. - Je ne faisais pas non plus partie du noyau dur.

 » On avait, moi surtout, trop l’impression qu’on allait dans le mur.

 » Le collège a été un des plus mobilisés, collège ZEP, mais aussi à cause de l’attitude du principal qui nous soutenait, et qui n’a pas été hostile lors de l’occupation. On a fait des grandes bouffes avec les parents, c’était très festif, le principal est même intervenu sur son expérience en temps que directeur de CIO. Il a participé avec nous, aux AG, à titre personnel. Cela a eu sûrement une influence.

 » On était quand même conscients que c’était pas La Réunion qui allait renverser le gouvernement. Les informations passaient régulièrement à la radio locale. C’est seulement deux mois après le début de la grève qu’on en a parlé à la télé nationale.
 » Le rectorat a été occupé jour et nuit, pendant quinze jours peut-être. »

D’une autre source, on apprendra que le 5 juin les 300 grévistes qui bloquaient les entrées du rectorat depuis le 3 avril ont dû se battre avec un fort contingent de police venu les déloger, à la requête du recteur qui voulait garantir la préparation des examens (2 blessés et 8 arrestations). Le 14 avril, la totalité des établissements secondaires de l’île sont fermés et les manifestations dans la seconde quinzaine de juin regroupent jusqu’à 15 000 participants (courriel glané sur Internet).

A Nîmes (Gard)

Témoignage d’un gréviste paru dans L’Ecole émancipée du 14 avril 2003.

« Depuis avant Noël, les MI/SE et emplois-jeunes avaient lancé le mouvement de grève reconductible. D’autres personnels de l’éducation nationale lançaient à leur tour, lors de l’AG du 19 février, un appel à la grève reconductible pour le 10 mars. A l’origine soutenue par SUD et par FO et, à partir du 3 avril, rejoints par le SNUipp, le SNUAS-FSU et la CGT, le mouvement gréviste gardois se dotait d’un comité de grève, émanation de l’intersyndicale et des diverses AG de secteurs. Le SNES et la FSU adoptèrent une attitude pour le moins ambiguë : tout en appelant du bout des lèvres à la reconduction de la grève, le “syndicalisme majoritaire” refusait de se joindre au comité de grève, rejetant la souveraineté des AG hors de celles qu’il contrôle. Le témoignage qui suit est l’illustration de la “valse à contre temps” à laquelle nos spécialistes du grand écart nous ont habitués...

 » Ceci est un témoignage du mouvement à Nîmes tel que je l’ai vécu de fin janvier à la coupure des vacances (18 avril)...

u Les grévistes de Pablo-Neruda. C’est au cours d’une heure syndicale qui préparait la grève du 28 janvier que j’entends parler d’une AG de grévistes se tenant chaque semaine au centre Pablo-Neruda (ce centre est le lieu habituel où les enseignants nîmois se réunissent en AG depuis la “grande grève” de 2000. En 1995, ils se réunissaient à la Bourse du travail avant qu’elle ne disparaisse, victime de l’hygiénisme social des promoteurs et des politiques).

 » Quand je parle de mon intention d’y aller, le secrétaire de mon S1 hausse les épaules et me dit qu’il n’y a pas grand-chose à en attendre et que c’est FO qui organise ça. J’y vais tout de même et, effectivement, les organisations présentes “ès qualités” à la tribune sont FO et SUD. Le premier degré est fortement représenté, le SNES invisible.

 » Ces AG réunissent de plus en plus de monde et deviennent à peu près quotidiennes à partir de mi-mars (avec aussi des assemblées de secteur à Alès et à Bagnols pour des raisons de trajet. A côté de cette mobilisation, les “temps forts”, les 3 (interprofessionnel), 11 et 17 avril, marquent une mise en train prudente de la FSU qui “soutient” (enfin) la grève reconductible mais sans vraiment y appeler.

- Valse à contretemps. Les deux versants de ce mouvement donnent l’impression de s’ignorer superbement avec les gags habituels quand le SNES appelle “à des réunions de coordination du second degré” au même moment que les AG, ce qui se produit deux ou trois fois.

 » Autre indicateur, le refus obstiné du SNES de signer la plate-forme signée apr les AG et par SUD ; FO, FERS-CGT, UNSA et SNUipp. Un responsable académique justifie même ce non-ralliement par le caractère trop défensif de la plate-forme...

 » De façon étonnante, alors même que le catégoriel (second degré) est fortement défendu, quelques déclarations affirment qu’on ne pourra rien obtenir sans toute la fonction publique voire le privé. On ne peut qu’adhérer à cette hauteur de vue mais justement, on “saute” là la niveau qui est en lutte ; profs des écoles et des LP, MISE, Aides educ et autres auxquels on refuse de s’associer. Cette méfiance à élargir au plus proche tout en invoquant un plus lointain est un trait caractéristique du fonctionnement bureaucratique.

 » Refus également de tenir des AG après les manifs au prétexte qu’il faut revenir dans les établissements pour discuter avec les collègues (non grévistes ?) de la suite à donner et non pas “à chaud”. Malgré ça, une AG réunit plus de 600 personnes dans un gymnase à l’issue de la manif du 3 avril, quelques représentants du SNES et de la FSU y prennent la parole de façon, disons, modérée, relayés par un représentant de SNUipp qui explique à 600 personnes qu’elles ne savent pas ce qu’elles votent, que ce n’est pas le lieu, etc.

 » Autre exemple de la valse à contretemps, les grèves de 24 heures, dont on nous dit bien qu’elles ne sont pas contradictoires avec la grève reconductible, mais qui permettent à des collègues peu mobilisés de dire “on attend le 3, on attend le 11...” et qui font dire à certains que ça n’a pas de sens de démarrer une action la veille ou l’avant-veille d’un “temps fort”...

 » A partir du 24 mars, je suis en grève reconductible, ce qui me permet de discuter dans mon établissement tout en allant à un maximum d’AG. Comme la mobilisation est très faible (le 24 mars, on est deux grévistes sur 70 profs), les AG de secteur sont le lieu où on reprend du courage car il ne faut pas compter sur les AG d’établissement (qui réunissent à peine 15 à 20 collègues et exceptionnellement un ATOSS égaré). Il faut dire que ces AG d’établissement se font en fin de matinée, à 11 heures ou même en début d’après-midi...De plus, les AG de secteur étant aussi à 11 heures, il y a problème. Je ne prétends pas que c’est volontaire, mais c’est ainsi.

- T’as voté quoi, toi ? On comprend que cette dualité structurelle pose quelques problèmes pour l’action et en particulier pour les décisions. Il convient de savoir ce que voter veut dire.

Dans les AG de secteur, les syndicalistes “majoritaires” refusent de voter ou votent “à titre individuel” ce qui n’a aucun sens puisque leur organisation peut décider autre chose (et qu’ils sont disciplinés). Dans les établissements, les votes sont censés mesurer la mobilisation mais ils n’engagent pas individuellement celui qui a voté la grève.

 » Par exemple, le 4 avril, lendemain de “point fort”, nous sommes 8 ou 10 en grève, dont deux responsables du SNES et à 10 heures, à l’AG plus ou moins improvisée, est posée la question “Qui fait grève lundi ?” : une petite dizaine sur 25 collègues présents lève la main dont les deux responsables, et le lundi... deux grévistes, une collègue de SUD et moi-même. Quand je leur demande pourquoi, ils me disent qu’ils ont jugé qu’on était trop peu pour démarrer... Localement c’est très démobilisateur, des collègues viennent me dire qu’ils n’ont pas compris que ceux qui avaient voté vendredi aient pu reprendre leurs classes lundi.

 » En tout cas, je reprends les miennes, pas content, mais pas héroïque non plus. Les 11 et 17 avril (manif académique, 8 000 à Montpellier) la mobilisation n’a pas faibli, mas on attend le retour de Bordeaux et de Paris et le premier mai qui, pour nous, tombe pendant les vacances.

- Vous avez dit réalisme. Lors d’une réunion du 17 avril au siège de la FSU à Nîmes, on a pu assister à un condensé des positions. Un délégué de l’AG de secteur demandant au SNES de s’associer à la plate-forme, ce qui est refusé cette fois au nom de l’irréalisme... et ce par les mêmes qui jugeaient cette même plate-forme trop “ défensive”... »

A Boulogne-sur Mer

(Témoignage d’un camarade.)

« Le 6 mai, première action au départ d’une course cycliste régionale. Le 13 mai, première AG après un tour de ville qui comptera 4 000 personnes. L’encadrement syndical y est assurée par le SNES et le SNUipp. A noter pour la première fois l’apparition d’un représentant SUD à côté des forces locales installées pour certaines depuis dix décennies. A cette date, ce sont près de 300 personnes qui se retrouvent au sein de l’AG. Composée dans les premiers temps essentiellement de travailleurs de l’enseignement, elle s’ouvrira progressivement à d’autres secteurs, sans réellement aprvenir à prendre une dimension interprofessionnelle.

- L’AG du Boulonnais au fil des jours. Dans un premier temps, les échanges qui animent l’A.G sont de deux ordres : l’état de la mobilisation dans les établissements et l’organisation d’actions menées le plus souvent en direction des médias et censées répondre, d’après les partisans du “dialogue social”, à la nécessité de “gagner la bataille de l’opinion”. On peut estimer à cette période qu’ entre 20 % et 30 % d’enseignants, profs et instits confondus, reconduisent quotidiennement la grève. La popularisation du mouvement au sein des équipes pédagogiques donne lieu à une comptabilité journalière qui aura pour conséquence de remettre systématiquement à plus tard les débats de fond.

 » Très tôt les non-syndiqués ont reconnu l’A.G comme seul espace de prise de décision. Les organisations syndicales accompagnent alors le mouvement plus qu’ils ne parviennent à le contrôler. Pourtant, le souci existe de maintenir une unité tout en se livrant à une concurence entre partisans de l’ouverture de “réelles négociations” et ceux qui réclament le retrait pur et simple des plans gouvernementaux.

 » Progressivement, la participation de travailleurs des Télécom, de la DDE, de cheminots relativement déterminés, vient redonner du souffle aux discussions que les enseignants plombent par d’interminables palabres sur la nécessité ou non de bloquer les examens. Nombreux furent également les questionnements pour caractériser la grève à un moment où l’on attend l’entrée des cheminots dans le mouvement. Doit-elle être : “reconductible”, “illimitée”...? Les syndicats argumentent sur l’inopportunité de la déclarer “générale”, le débat n’aura pas lieu.

 » Une communauté de lutte se dessine progressivement au gré des actions menées. La nécessité de donner du contenu aux revendications fait la part belle aux positions d’ATTAC sur la taxation, à celles de Bourdieu contre la “babarie néo-libérale”. La tonalité des échanges reflète assez bien l’esprit “citoyenniste” qui désigne cette gauche opposée à la “mondialisation libérale”. Il est souvent question de lutter contre la marchandisation des services publics, de dénoncer l’AGCS et l’OMC. Cette limite semble difficilement dépassable, nous y reviendrons plus largement par la suite.

 » La question de la précarité trouvera un prolongement dans l’intervention d’une délégation de l’AG à l’ANPE et dans une boîte privée de formation, le Greta. Une volonté d’élargissement qui resta dans une certaine mesure le fait de quelques personnes.
 » Des contacts s’établiront avec l’AG de Calais, de même qu’un site web rendra compte au jour le jour de l’état de la mobilisation (1). Au fil des semaines, apparaît avec plus d’acuité la nécessité d’un fonctionnement interprofessionnel ainsi que le choix de cibler les actions, de sortir de la logique des manifs traîne-savates du mardi en centre ville, qui, si elles permettent effectivement de se compter, n’entament pas la détermination de l’Etat.

 » Progressivement le débat se déplace de la “bataille de l’opinion” qui pour une partie des gens en lutte n’a bientôt plus de fondements, à la nécessité d’établir un réel rapport de force sur le terrain. C’est la traduction d’une prise de conscience. “Frapper là où il y a du fric !”, c’est prendre la réelle mesure de l’offensive lancée par le Medef par Etat interposé. Une évolution qui intervient tardivement dans la mobilisation mais qui laissera à n’en pas douter des traces dans les consciences et, espérons-le, portera ses fruits lors de prochaines mobilisations.

 » Dans l’attente de la rentrée, l’AG se transforme début juillet en “collectif de vigilance” et poursuit son activité durant l’été.

- Sur le terrain. Réunions dans les établissements avec les parents d’élèves afin d’expliquer le mouvement et le projet de décentralisation. Blocage d’école à l’initiative de parents dans les quartiers populaires. Théâtre de rue, opération sur l’autoroute A 16 avec levée des barrières aux péages, diffusion de tracts dans les centres commerciaux, intervention à un meeting de Douste-Blazy au Touquet, il quittera rapidement la salle sous les quolibets. Intervention devant un lycée contre les réquisitions de personnel, tournée de l’ensemble des bahuts et de la fac. Tenue de permanences animées par des enseignants et des parents chaque soir pour informer le plus largement et désamorcer la nervosité de certains face aux problèmes de garde. Barrages filtrants et distribution de tracts dans le centre ville, sur la zone industrielle de la Liane, à Saint-Martin... Pique-nique sur le rond point du “Dernier-Sou”...

 » La manifestation du 19 mai réunira 7 000 personnes, ce qui est exceptionnel. Elle traversera les quais du port où sont localisées l’ensemble des usines de transformation de poissons. Participation à cette occasion de 400 ouvriers de la Continentale de nutrition. Le lendemain, l’ensemble du personnel de cette boîte recevra un rappel à l’ordre sous forme de courrier. Le 22 mai, 4 000 personnes, bonne mobilisation des lycéens, et organisation de départs groupés pour rejoindre la manifestation régionale de Lille. Le 3 juin, des enseignants rejoindront les grévistes du Sernam, le matin à partir de 5 heures, heure à laquelle les cheminots installent leurs piquets. Danse et musique sur les quais de la gare et p’tit déj’ avec les cheminots. Vers 7 heures un patron force le piquet avec son véhicule. A partir de 10 heures, manif en ville. L’après-midi le cortège sillonne les rues de la ville et rejoint une nouvelle fois les cheminots. Petite visite dans les locaux qui abritent le Medef, nous trouvons porte close...

- Capécure : la pression commence à monter... L’intersyndicale avait mis au programme de la journée du 10 juin le blocage de Capécure où, de 5 heures à 15 heures, les camions font la navette pour alimenter en produits de la mer le marché de Rungis. Il s’agit enfin de frapper là où ça fait mal : au porte-monnaie. Les dockers sont les premiers à mettre les barrages en place vers minuit. A 6 heures, quelques enseignants arrivent sur les barrages. Sont également présents des cheminots, des ouvriers de marée (dont une partie de non grévistes : ils occupent avant ou après leurs postes). Les cinq accès au port sont bloqués. Les camions peuvent entrer mais toute sortie leur est impossible.

 » A 9 h 30, manifestation en centre-ville : 2 500 personnes selon La Voix du Nord. Peut être plus. Alors que la manif devait rejoindre le quartier de la marée et qu’un militant de la CFDT Marée réclame du renfort au rond-point de la Glacière, la tête du cortège CGT part en divaguant dans le centre-ville. Nous ne sommes qu’une poignée à venir renforcer les barrages. La détermination des ouvriers de marée est forte. La fumée des pneus indique que les barrages tiennent toujours. Premier incident, un patron de marée connu pour sa politique sociale musclée tente de forcer un barrage à bord de sa Mercédès. Il en sera pour ses frais...

 » Une rumeur court : à Capécure, les camions vont forcer le blocus à 12 heures, à 13 heures à 14 heures... Ce qui est sûr c’est que la grève n’est pas générale et qu’on travaille dans les magasins de marée. Vers 13 heures, première intervention des flics de Boulogne en tenue anti-émeute. Le commissaire lance les sommations au rond-point de la Glacière. Quelques occupants se positionnent sur une butte surplombant la position des flics. Petit à petit des renforts arrivent. Nous étions vingt à 11 heures, nous sommes maintenant une cinquantaine. Les flics avancent, repoussent les manifestants avec leurs boucliers au delà de la barricade. Il n’y a pas d’échange de coups. Les pompiers interviennent pour éteindre le brasier.

 » Dans le face-à-face qui suit le démantèlement de la barricade, les camions se préparent à partir. Des ouvrières de marée posent des planches à clous sous les roues. Les chauffeurs ont compris le message et n’insistent pas. Les hommes interpellent les flics qu’ils connaissent et à plusieurs reprises se mélangent à eux, obligeant le commissaire à faire reculer son groupe. Une nouvelle barricade est immédiatement enflammée. Les camions ne circulent toujours pas. Quelques chauffeurs participent au blocage en immobilisant leurs bahuts sous le viaduc Jean-Jaurès.

 » A 15 heures, le commissaire annonce la venue d’une compagnie de CRS de Calais. Ils sont signalés devant la poste par le groupe qui tient le barrage près de la douane. A 15 h 30, ils prennent position. Un groupe est chargé de nettoyer la colline en surplomb. Incertitude chez les 200 grévistes à présent regroupés. Un rendez-vous est donné en cas de dispersion, au rond-point du parc Montplaisir. Des dockers, des cheminots, des ouvriers de marée tentent de résister à la charge. Quelques caillasses volent. La lacrymo couvre la fumée des pneus. Une personne est frappée au sol, une autre reçoit un tir tendu. Les CRS insultent copieusement les grévistes.

 » La dispersion se fait au travers des camions arrêtés. Les camions sont de nouveau bloqués par les manifestants qui ont rejoint le nouveau rond-point. La motivation est au rendez-vous. Les CRS arrivent de nouveau, suivis de près du maire de la ville. La négociation est difficile d’autant que le temps joue en notre faveur : les camions ne peuvent toujours pas circuler. Finalement, le maire obtient un barrage filtrant contre le retrait des CRS. Il tente de négocier les délais de passage, les manifestants restent fermes. A 22 heures, cheminots, dockers et ouvriers de marée réinstallent deux barrages. De nouveau les pneus et les palettes brûlent. A 4 heures, fin de la partie.
u Et de plus belle à Auchan. Le jour du bac philo, deux actions sont menées simultanément. Une qui s’adresse une fois encore symboliquement aux médias et aux lycéens. Des enseignants déploient le matin une banderole devant l’entrée du lycée Branly. L’action menée sur l’hyper Auchan répond à une tout autre logique. A la suite d’une action péage gratuit sur l’A 16, il est décidé en AG de frapper le secteur marchand. L’initiative suscite la controverse voire la réticence chez certains qui s’empressent par ailleurs de scander que “le monde n’est pas une marchandise”...

 » Peu importe, dans la nuit, dès 3 heures, une cinquantaine de personnes bloque l’accès aux quais de déchargement de l’hypermarché. Sont réunis une nouvelle fois autour du barrage de pneus et palette enflammés : des enseignants, des ATOS, des dockers, des travailleurs de la continentale, des cheminots... Ce sont 24 camions qui ne parviendront pas à livrer leur chargement. Jusqu’à 16 heures, l’ambiance est chaleureuse, on discute, on fait le point. On réalise qu’en osant on crée un rapport de force, loin des médias mais au plus près des intérêts du système. Un peu de convivialité à opposer à la logique mortifère de la marchandise, c’est peu mais ça permet d’entrevoir des perspectives.

 » Durant la journée, les communaux de Saint-Martin organisent des barrages filtrant à proximité. Dans l’après-midi, deux cortèges de voitures au départ de Calais et Boulogne se rejoignent et coupent les moteurs au milieu de l’A 16. Le lendemain des enseignants partagent un barbecue avec les parents de l’école Louis-Blanc. Le mardi suivant dernière grande manifestation à l’issue de laquelle on brûle l’effigie de Raffarin et Seillières devant la sous-préfecture.

- Depuis... Le 27 juin, rassemblement à la fac pour attendre et chahuter l’arrivée d’un ministre qui ne viendra pas. Participation à cette occasion de profs de Dunkerque et de Calais. Quelques participants s’invitent au buffet dressé pour l’occasion.
 » Le 30 juin, entre 150 et 200 personnes organisent une fête bien méritée : la lutte oui mais la fête aussi ! Rassemblement le 1er juillet, une soixantaine de personnes se réunissent devant la sous-préfecture afin de montrer qu’en dépit des vacances les profs restent mobilisés. »

Dans la région de Marseille

Paru dans La Matérielle, 16 juin 2003. Courriel : lamaterielle@tiscali.fr
http://lamaterielle.chez-alice.fr/d...

« Cette rencontre [rencontre de la Poudrière à Marseille, le 14 juin] a réuni quelques camarades de Marseille, d’Arles et de Cavaillon plus ou moins impliqués professionnellement dans les grèves.

 » En règle générale, tout le monde s’est accordé sur la difficile lisibilité du mouvement, de la difficulté d’en avoir une approche globale au niveau le plus basique, c’est-à-dire à celui de ses pratiques : ce sont, par exemple, ces grévistes qui bloquent le TGV postal au cours de la nuit et reprennent le travail le lendemain ! Ou encore ces postiers qui votent la grève en AG le dimanche pour le lundi, or le lundi est un jour calme du point de vue de la charge de travail et la première équipe qui arrive le matin sur la plate-forme, qui le sait bien, décide de reprendre le travail ce jour-là sans autre forme de procès. Les postiers font grève les jours où il y a du travail et travaillent les jours où il n’y en a pas... C’est logique, mais c’est quand même une drôle de logique... de grève !!

 » Ce ne sont là que des exemples, au-delà de ceux-ci toutefois il apparaît que les grèves ne se sont pas déroulées selon une dynamique continue de montée en puissance (en tout cas après le 13 mai - qui, au dire des camarades actifs dans la grève, a été un tournant annonçant déjà la non-généralisation du mouvement), mais plutôt un mouvement de Yo-Yo alternant des moments des phases très dures, des moments de grande détermination et des moments d’atonie.

 » Autre constat : dans le Vaucluse, par exemple, chaque AG de secteur s’en est strictement tenue à son fonctionnement sectorisé alors qu’au même moment tout le monde se posait les mêmes questions et faisait la même chose. En outre, alors qu’il est facile de trouver des volontaires pour arrêter le TGV postal en pleine nuit (en plus il est arrivé avec une demi-heure de retard !!), on ne trouve personne pour aller représenter l’AG de secteur à l’AG départementale. Il a été dit que le motif de cette désaffection résidait dans le fait que l’AG départementale était perçue comme le lieu de toutes les magouilles syndicales, mais même si c’était vrai il reste que la volonté de mettre fin à ces magouilles et de s’emparer du niveau départemental ne s’est pas manifestée. Est-ce à dire que dès l’instant où la lutte se délocalise pour accéder à un niveau supérieur de centralité territoriale et de pouvoir, elle perd sa raison d’être, elle n’est plus elle-même ? Que les niveaux centraux sont des lieux institutionnels dont les grévistes n’ont rien à faire, par définition ? Qui leur sont un territoire étranger du fait de la nature même de ce territoire par rapport à la nature de la lutte ? Il reste que l’on pourra toujours dire de tout cela qu’il ne s’agit que d’autant de manifestations de la faiblesse du mouvement, de son ancrage dans le revendicatif, qu’il ne manifestait aucune tendance à l’insubordination pure et dure, etc.

 » Le dernier point que je voudrais rapporter ici, et qui a été le plus débattu, dans la mesure où il ouvre directement sur une problématique préexistante aux grèves, est celui de la dimension citoyenniste ou démocrate radicale du mouvement.

 » Une autre position a consisté à périodiser la dimension citoyenniste des grèves, la voyant surtout aux débuts de celles-ci et à la fin. Pour ce qui est de la fin du mouvement, il n’y a qu’à consulter le site Grève 84 pour se rendre compte de la pression citoyenniste qui s’exerce aujourd’hui : alors que les propos citoyens y étaient plutôt discrets jusqu’à présent, il y abondent depuis deux ou trois jours. Lire : Un autre monde est possible, Lettre aux parents sur le pourquoi de la grève et sa suspension, sans parler des chevènementistes radicaux d’Aelius (Que faire ? et Ripostons), qui posent simultanément que “le conflit prolétariat-bourgeoisie structure plus que jamais le cours de l’histoire” et la nécessité de “restaurer la Nation, c’est-à-dire l’espace du choix collectif, en donnant corps à une citoyenneté menacée par l’européisme, l’individualisme bourgeois et les communautarismes”.

 » Il n’en reste pas moins, aux dires de camarades actifs dans la grève, que les différentes thématiques citoyennistes ont pu être utilisées non seulement pour contrer des opposants mais encore lorsqu’il s’est agit d’étendre le mouvement hors de l’éducation nationale, par exemple, tant il est vrai que la théorie du profit est plus facilement maniable que la théorie de la plus-value pour un argumentaire militant (cela est dit sans aucune connotation péjorative).

 » Quoi qu’il en soit, il me semble - et c’est la position que j’ai défendue sur le sujet lors de la rencontre - que, du point de vue de la spécificité du mouvement, c’est son aspect “lutte du statu quo”, sa stricte polarisation de classe, qu’il est important de retenir.

 » D’autres questions ont été abordées, notamment celle des AG interprofessionnelles (absentes en décembre 1995) et celle de l’attitude des militants syndicaux apparemment plus ouverts ou plus disponibles. »

D’autres textes sur les mouvements dans la région de Marseille figurent dans N’autre école (CNT-FTE) n° 5, hiver 2004. www.cnt-f.org/fte/rubrique.php3?id_...

Dans les Alpes-de-Haute-Provence

Texte d’un enseignant des Alpes-de-Haute-Provence qui a dénoncé les tactiques manipulatrices de la CGT et de la FSU dans La Lettre du jésuite et fait circuler un autre document sur le courant autonome dans les luttes. Copies à demander à echanges.mouvement@laposte.net.

« Notre petit département est resté en marge de la coordination nationale, il est même replié sur lui-même. Cependant je pense que notre cas n’est pas isolé et que la dynamique que nous avons vécu est la même que l’on retrouve à peu près partout : un mouvement d’assemblées, une mobilité exceptionnelle des grévistes (d’autant plus impressionnante quand on connaît la difficulté de rencontre dans un contexte rural où il faut faire des kilomètres et des kilomètres pour se rencontrer.)

 » Je ne suis pas marié avec Sud Education : un syndicat peut être une arme et toute arme peut s’enrayer et même se retourner contre soi-même... Tout d’abord en ce qui concerne les syndicats qui se nomment SUD : SUD, cela n’existe pas. Il y a SUD PTT, SUD Rail, SUD Education, etc. Ces syndicats n’ont pas voulu se confédérer pour pouvoir garder leur autonomie et ne pas créer de superstructure bureaucratique dont ils n’ont pas usage... SUD PTT est fortement noyauté par les trotskistes par exemple, ce qui n’est pas le cas de SUD Education... SUD Education refuse les permanents, pas SUD PTT, SUD Education refuse l’existence d’un SUD Police, pas SUD PTT. SUD PTT recherche une alliance avec la FSU, nous ma refusons,etc. En tout état de cause, dans mon département, SUD a été le point de ralliement des éléments les plus radicaux de l’éducation nationale.

 » Depuis octobre de cette année scolaire (2003-2004), SUD Education 04 (Alpes-de-Haute-Provence) a participé à toutes les assemblées réunissant des personnes syndiquées, non syndiquées et des représentants d’organisations syndicales... Nous proposions que des assemblées générales soient convoquées dans un maximum d’établissements pour informer les personnels afin de préparer la grève. Les réponses des responsables des “grosses org” y étaient hostiles et nous stigmatisaient comme extrémistes. Par la suite, nous avons proposé des dates pour préparer les grèves du mois d’avril 2003 ; nous avons même proposé une réunion intersyndicale et interpro à une date précise au foyer Quintran (salle réservée et invitations aus autres organisations) . Aucune n’a daigné venir.

 » La réponse FSU-CGT n’était autre que les convocations aux “temps forts”. Le 1er mai étant pour eux aussi un temps fort. Nous nous sommes opposés à cette politique de grèves d’une journée, argumentant qu’elle n’était pas du tout à la hauteur des enjeux. SUD Education prend l’initiative de convoquer une assemblée interpro pendant les vacances d’avril. Nous appelons à la grève de l’éducation nationale pour la rentrée du 28 avril. Lors des deux manifestations de mai (le 1er et le 5), nous prenons l’initiative de réserver une salle à la mairie de Digne afin que les manifestants puissent se réunir en AG, ce qui n’était pas le souci des bureaucrates locaux.

 » Le 28 avril, le lycée professionnel Martin-Bret de Manosque se met seul en grève, sans attendre la convocation nationale des syndicats majoritaires, et les grévistes commencent à sillonner le département. Ils apparaîtront par la suite pour longtemps comme l’avant-garde du mouvement.

 » Le 5 mai, la grève démarre un peu partout avec des AG. SUD Education fournit à tous les grévistes un outil de communication qui se révélera primordial : la liste de diffusion Coordination 04 avec l’adresse, sous forme de tract, lors des premières AG.

 » La grève s’étend et tout de suite on appelle à créer une coordination ; nous expliquons non seulement son éventuelle structuration - une AG par établissement avec délégués et réunion des délégués localement et régionalement pour rejoindre fonalement la coordiantion nationale - mais également les enjeux d’une telle création. Ces positions ne seront pas suivies. La proposition contraire, qui rencontre le plus de succès, consiste à former une AG départementale dans laquelle tous les membre présents voteraient en leur propre nom. C’est la position des “grands” syndicats qui écartent la notion de mandat. Les discussions à ce sujet entraînent de la part de ceux-ci des acusations diverses (appartenir à SUD fait que la proposition de démocratie directe nous vaut une accusation de manœuvres et de manipulations. »

Aquitaine

Lundi 14 avril, sur Le Réseau des bahuts.
http://reseaudesbahuts.lautre.net

« Le mouvement a démarré en force dans le Lot-et-Garonne et les Pyrénées-Atlantiques et plus difficilement en Gironde et dans les Landes. Une intersyndicale de l’ensemble des fédérations de l’EN a lancé un mouvement de grève reconductible dès le 24 mars en Aquitaine, mais il semble que, dans certains endroits, une partie de l’appareil de plusieurs syndicats cherche à freiner le mouvement. La situation est la même au niveau national. Là où le mouvement a pris le plus rapidement, c’est lorsque nous avons réussi à tenir des assemblées générales d’établissements, de secteur et départementales. En Béarn (c’est aussi le cas avec plus de difficultés sur la côte basque), une AG départementale réunissant les représentants des AG d’établissement se réunit tous les soirs. Une centaine de personnes s’y rencontrent depuis quinze jours. Outre le fait que ces assemblées permettent de cnserver le pouvoir de décision à la base (du moins aux niveaux local et départemental), elles permettent aussi la gestion du mouvement et évitent que les gens se sentent isolés.

 » De plus, l’information et la mobilisation ne passent pas simplement par les appareils syndicaux mais par les gens eux-mêmes. Face à l’attaque gouvernementale, il faut rompre l’isolement à tous les niveaux. Des réunions d’information avec les parents d’élèves sont faites et il est envisagé de profiter du 3 avril pour lancer des ponts avec le reste de la fonction publique... »

UN PREMIER COMMENTAIRE

La réforme des retraites est, au début de 2003, la cerise sur le gâteau. Elle favorise la cristallisation et l’unification du mouvement des enseignants parti initialement sur des questions plus spécifiques et locales. En tout cas, elle fournira aux centrales syndicales les tentatives basistes d’unification du mouvement par les coordinations. Les centrales seront aidées dans ce travail de récupération par les gauchistes qui, chaque fois qu’ils le pourront, prendront la direction de ces coordinations et voudront qu’elle servent à faire pression sur les syndicats pour qu’ils « luttent vraiment ».

En instaurant des journées de « temps fort » (grève « reconductible » mais jamais reconduite + manifestation qui, une fois finie, est désamorcée par l’annonce d’une autre proche), les syndicats parviennent à canaliser et à épuiser progressivement le mouvement qui, malgré son auto-organisation et ses tentatives d’approches d’autres secteurs, ne s’étend pas et, surtout, n’innove pas dans une dynamique d’actions indépendantes.

Notamment pour ce qui concerne les enseignants, on a vu dans ce même chapitre de quel grouillement local le mouvement se compose. De multiples initiatives de coordinations, de contacts interprofessionels, de manifestations, naissent dans les plus petites villes de province. Face à ce mouvement moléculaire, les grands rassemblements appelés et « animés » par les gentils organisateurs syndicaux contribuent à casser la dynamique locale en incitant à attendre le « temps fort » qui aura lieu quelques jours plus tard. Cette logique ne s’imposera vraiment que progressivement. Car le mouvement de base reste longtemps vivace et les centrales syndicales doivent enchaîner les « temps forts » à des dates rapprochées (parfois moins d’une semaine).
Pendant un moment, cette politique fait illusion et il faudra une période assez longue de stagnation du mouvement pour qu’une partie au moins des grévistes commence tà protester contre les manifs-promenades. A ce moment, il sera trop tard pour qu’une ébauche de radicalisation puisse infléchir le mouvement. Car le calendrier a été bien calculé par le gouvernement (les syndicats complices ?) : le bac (pour les enseignants) et les périodes des vacances d’été (pour tout le monde).

En ce qui concerne le bac, la masse des enseignants a été d’une telle pusillanimité que l’on peut dire que le 12 juin (date des premières épreuves) signe la fin du mouvement. Il est vrai que si le bac sanctionne les études des élèves, il sacralise aussi le pouvoir (réel et symbolique) des professeurs qui auraient eu l’impression de se tirer dans le pied en le sabotant. Tel est bien le problème des enseignants : ils n’ont pas rien à perdre et ils n’ont pas le pouvoir qu’ont les cheminots ou les agents EDF pour défendre leurs acquis.
De la chronologie des luttes qui constituent le contexte des manifestations que nous évoquons plus en détail ci-dessous, il ressort que le secteur privé n’a pratiquement pas bougé et que, dans le secteur public, c’est l’éducation nationale qui a constitué l’ossature du mouvement. Ainsi que nous le précisons par ailleurs, les professeurs ne sont pas partis en grève sur la question des retraites. Ils avaient au départ des sujets de grève locaux, dispersés et relevant en termes généraux du malaise enseignant (si l’on excepte les deux académies où la décentralisation était mise à l’essai [Bordeaux et Le Havre], les établissements qui ont démarré les premiers furent souvent ceux qui avaient connu antérieurement des actions sur des problèmes locaux spécifiques).

Ainsi qu’il sera développé ultérieurement, dans la phase actuelle de l’accumulation du capital il convient de réduire les frais de la formation des prolétaires et
de faire payer leur formation par ceux qui en ont les moyens. D’où la privatisation des formations qualifiantes nécessaires au capital et ghettoïsation du reste de l’éducation nationale. En France, on n’en est qu’au début de cette évolution qui, forcément, ne valorise guère un corps professoral recruté à vie par des concours prestigieux.

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Voir les autres chapitres :

La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les organismes de lutte

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne

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