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La réforme des retraites. Chronologie des luttes de 2002 et 2003

mardi 11 décembre 2007

Voir les autres chapitres :

Le mouvement des enseignants (1)

Le mouvement des enseignants (2 : chronologie)

L’extension de la grève des enseignants et son intégration dans la lutte pour la défense des retraites

Les organismes de lutte

Les enjeux : décentralisations, privatisations, retraites...

Le cadre économique et politique

De la grève des enseignants aux manifestations contre la réforme des retraites. Conclusion

La place de l’enseignement dans le capitalisme moderne

La lutte plus spécifique et plus centrale des enseignants est traitée dans Le mouvement des enseignants (2 : chronologie).

Voir aussi : Retraites : l’Etat organise la misère sociale, et le capital, la paupérisation


- Janvier 2002 - Les luttes n’ont pas surgi brusquement par la mise en œuvre de réformes gouvernementales : le programme de l’UMP affirme la nécessité de promouvoir ce qui a fait partie du « programme » de Chirac lors de l’élection présidentielle. Notamment, sur la réforme des retraites, le ministre du travail Fillon déclare : « Nous devons le faire dès la première année. »

- Mars - Le Conseil européen préconise, pour résoudre notamment le « problème des retraites », identique dans tous les pays d’Europe, « l’allongement de la durée du travail ».

- Au cours de l’été, des équipes de la CGT et de la CFDT travaillent en commun sur les projets de réforme. dont les médias ne donnent que de grandes lignes très vagues.

- 25 septembre - Le gouvernement annonce la fin de 52 000 « emplois-jeunes ». Il s’agit des emplois précaires créés par le précédent gouvernement social-démocrate pour les jeunes de moins de 25 ans, dans le but de résorber le chômage.

- 6 janvier 2003 - Chirac lance la réforme en en précisant les principes et le calendrier, soulignant « l’urgence de la réforme des retraites ». Mais rien de précis n’est communiqué.

- 7 janvier - Tous les syndicats réunis - CFDT, CFTC, CGC, FSU, FO et CGT - élaborent une « plate-forme syndicale de référence sur les retraites » qui affirme le « droit à la retraite à taux plein à 60 ans » mais ne dit rien sur le nombre d’années requis pour y avoir droit et notamment ne revient pas du tout sur le passage de 37,5 années à 40 années de cotisations (réforme Balladur de 1993).

- 9 janvier - Le référendum organisé par la direction d’EDF-GDF sur un projet de réforme du régime particulier des retraites, projet élaboré de concert avec la CGT et soutenu par cette organisation, aboutit à un rejet par 59% des votants (FO et SUD étaient contre la réforme).
L’approche législative
et des oppositions

- 1er février - manifestations (dont une des retraités) organisées par les syndicats dans toute la France sur la base de la plate-forme élaborée le 7 janvie.

- 3 février - Le premier ministre Raffarin fait état du projet gouvernemental de réforme des retraites devant le Conseil économique et social. Il ne donne guère de précisions sauf l’idée centrale d’une harmonisation progressive du statut des retraites entre le public et le privé.

- 5 février - Début des concertations entre le patronat et les syndicats sur cette réforme.

- Mi-mars - Les premiers projets publiés insistent sur les carrières longues. Chérèque (leader CFDT) et Juppé (président de l’UMP, parti gouvernemental) se rencontrent. 7 confédérations syndicales font une déclaration commune et projettent une première journée d’action.

- 24 mars - Des mouvements de grève plus ou moins autonomes dans la Seine-Saint-Denis, l’Hérault, la région du Havre certains depuis une semaine.

Le ministre Fillon donne les grandes lignes du projet de réforme : alignement public privé à 40 ans de cotisation en 2008 et montée progressive à 41 en 2012 puis 42 en 2020 pour tous ; pour les fonctionnaires, un salaire de référence à la moyenne des trois dernières années au lieu des six derniers mois et décote de 5 % par année manquante.

- 24 au 28 mars - Congrès annuel de la CGT qui réaffirme le principe de la « retraite à 60 ans à taux plein » mais n’évoque pas plus la question de la durée de cotisation.

LES PREMIERS JOURS DE MOBILISATION.

LES TEMPS FORTS

- 3 avril - Une première journée de mobilisation syndicale, sans la CFDT : des centaines de milliers de personnes (800 000 ?) dans la rue dans toute la France.

- 18 au 22 avril - Nouvelles entrevues confédérations-gouvernement, dont pas grand chose ne transpire.

- 24 avril - Le ministre des Affaires sociales Fillon donne à nouveau, après ces consultations, des détails concernant la retraite des fonctionnaires. Il reprend à l’identique l’idée de l’alignement de la durée des cotisations pour avoir la retraite pleine : à 40 ans en 2008 et, à partir de cette durée commune public-privé, montée progressive à 41 ans en 2012 et 42 en 2020 (avec réduction en cas d’anticipation et augmentation en cas de prorogation) ; salaire de référence : trois dernières années au lieu des six derniers mois ; il ajoute un point sur la garantie, pour le privé, de 67 % du salaire de référence (contre 78 % actuellement) avec plancher à 75 % du SMIC. L’ensemble aboutit à terme à une baisse globale du niveau des pensions de 20 % pour le public et 30 % pour le privé.

LA ROUTE DES FORMES D’ACTION.

LES MENACES D’EXTENSION

- 1er mai - Les manifestations syndicales traditionnelles sont beaucoup plus importantes qu’habituellement. Plus de 400 000 manifestants. Forte participation des enseignants. A Paris et en Seine-Saint-Denis, les mots « grève générale » commencent à fuser.

- 7 mai - Le projet de réforme des retraites est présenté au conseil des ministres.

- En mai et juin, les journées d’action se multiplient avec des « temps forts », c’est-à-dire à chaque fois une recrudescence de débrayages qui parfois se prolongent au-delà de ladite journée mais qui, sauf dans l’enseignement et encore d’une manière très inégale, ne se limitent qu’à quelques jours.

- 13 mai - Une nouvelle journée syndicale d’action et de manifestations regroupe entre 1 et 2 millions de salariés dans toute la France, mais essentiellement du secteur public. Chez Renault-Flins, 2 000 salariés sur 5 700 débraient deux heures. A l’usine Toyota de Valenciennes, 48 grévistes sur 2 600 travailleurs. Par contre dans certaines villes de province, la participation du privé peut être plus importante. Par exemple, 25 000 personnes manifestent à Tours ; à Marseille seraient apparues dans les manifs de 160 à 180 boîtes du privé, selon FO - mais qui ?

- 14 mai - Tentatives dans des AG de donner une suite à la journée du 13, et ce malgré des préavis de grève non reconductible. Atermoiements syndicaux, notamment de la CGT. Mais localement et sporadiquement cela donne lieu à des prolongations de grève. Des débrayages se poursuivent à la SNCF, à La Poste. A la RATP, les conducteurs prolongent le mouvement, mais celui-ci s’essouffle au bout de deux jours devant les menaces de la direction et la faiblesse du soutien des syndicats. La CGT en particulier, défend son plan : manifestation le 25 mai, et grève reconductible le 2 juin. Ces velléités de reconduction de la grève restent donc isolées et sont facilement bloquées par les syndicats.

- Ce même jour, alors que le gouvernement peut se réjouir qu’il n’y ait pas de grève illimitée, les leaders syndicaux CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC sont reçus par le ministre du travail Fillon sans que l’on sache exactement de quoi ils ont pu discuter pendant plusieurs heures d’affilée.

- 15 mai - A la gare d’Austerlitz (Paris Sud-Ouest), une centaine de cheminots, en grève depuis le mardi 13, se réunissent en AG et votent par 99 voix la poursuite du mouvement. Ils lancent un appel sur Internet. Apparemment, seuls quelques trains sont supprimés et tout rentrera rapidement dans l’ordre.

- La CFDT puis la CGC, après des discussions séparées avec le premier ministre, déclarent que les propositions gouvernementales constituent un « compromis acceptable ». Il est difficile de dire quelles sont les concessions et les promesses faites à la CFDT. Les premières touchent des points de détail sur la décote de la retraite en cas d’anticipation (abaissée de 10 % à 5 %), un bonus de 3 % par année en cas de prorogation au-delà des 40 années de cotisation, la retraite avant 60 ans pour ceux qui auraient commencé à travailler entre 14 et 16 ans et le plancher de la retraite sécu à 85 % du SMIC et une augmentation des cotisations patronales vieillesse de 0,2% en 2006. D’autres aménagements touchent les projets concernant les fonctionnaires.

- Quoi qu’il en soit, il faut se demander quel est l’intérêt pour le gouvernement d’avoir obtenu cette signature qui rompt le front syndical et cautionne en quelque sorte le projet gouvernemental. La réforme du système de retraite pour les secteurs public et privé (sauf pour les retraites complémentaires) ne dépend nullement d’accords paritaires mais du vote d’une loi par le parlement. La proclamation que la CFDT « a signé » fait de toute évidence référence à la procédure habituelle dans les accords collectifs (valable pour les retraites complémentaires comme pour toute convention collective), où la signature d’un seul syndicat représentatif, même totalement minoritaire, donne force légale à l’accord . Chaque travailleur sait cela et l’opération présente procède d’une identification mystificatrice. Il s’agit de donner l’impression que le vote du Parlement n’est dès lors plus qu’une formalité et que l’essentiel est fait. Difficile de dire quelle incidence cette manoeuvre a eu sur le cours du mouvement dont le but paraît avoir été d’entraîner une démobilisation. Curieusement, les syndicats non signataires ne reprochent pas vraiment à la CFDT d’avoir signé. Ils soutiennent plutôt que « comme Fillon avait absolument besoin de la signature de la CFDT, il fallait la vendre plus chère ». Le leader de la CGT, Bernard Thibault, déclare que « la CFDT n’a pas une attitude convenable ». Les syndicats non « signataires » appellent à d’autres manifestations : pour le 19 mai dans toute la France et le dimanche 25 mai une manifestation centrale à Paris.

- 19 mai - C’est la « journée d’action des fédérations de fonctionnaires » (sauf la CFDT). Des manifestations se déroulent dans 70 villes : comme d’habitude, les chiffres diffèrent, de 40 % à 65 % de grévistes dans l’éducation nationale, 800 000 manifestants dont 100 000 à Marseille. La participation est forte dans l’enseignement, mais très mitigée dans les autres services publics. Les minorités politiques et syndicales tentent de coller des mots d’ordre « mobilisateurs », comme « 37,5 années de cotisations », « grève générale ».

- Durant la dernière semaine de mai et début juin, on pourrait presque dire que c’est la confusion organisée.

Manifestement, la CGT et FO tentent de diviser le mouvement en organisant la dispersion.
Il s’agit sans doute à la fois de sonder les tendances vers un mouvement généralisé et, plus vraisemblablement, de montrer qu’il n’y a rien
à espérer du déclenchement
d’une grève générale (il ne semble pas qu’ils craignent à ce moment
des débordements
quelconques).

LA DISPERSION

Voici comment se mettent en place les conditions de la dispersion :

- 22 mai - Action nationale syndicale dans l’éducation.

- 25 mai - Il est question de préparer une journée « d’arrêt national »
de 24 heures qui se déroulerait le 25 mai... un dimanche.

- Du 26 au 28 mai - Préavis de grève de FO dans les hôpitaux

- 27 mai - Préavis de FO à La Poste.

La CGT lance pour le 3 juin des préavis de grèves reconductibles à la SNCF (avec cinq autres fédérations syndicales) et à la RATP.

- Il paraît que cette floraison de mots d’ordre dispersés « s’inscrit dans une démarche de grève générale », ce qui contredit des déclarations publiques de leaders selon lesquelles « la grève générale ne se déclenche pas comme ça ». En tout cas, on remarque que les médias jouent le jeu, et n’omettent pas d’annoncer des « journées noires » qui doivent prouver la violence de la lutte et la détermination des syndicats. Quelques exemples :

- 28 mai - Le quotidien économique et financier Les Echos considère que « la mobilisation a été très forte chez les personnels de l’Education nationale - 26 % à 43 % de grévistes selon le ministère ». Que, le jour d’un temps fort, deux ou trois enseignants sur quatre travaillent doit cependant être plutôt rassurant pour le ministre ! De la même façon, la presse indiquent continuellement que « les transports vont être paralysés » (le préavis du 20 mai pour le 3 juin a de ce point de vue beaucoup servi). Même remarque pour les menaces de boycott du bac.

- 25 mai - Manifestation « nationale » à Paris . A Renault-Flins, 50 ouvriers se retrouvent devant les grilles de l’usine pour aller manifester dans la capitale.

- Fin mai - Manifestations locales innombrables mais dont on se demande si, organisées par les syndicats locaux, elles ne visent pas à créer une dispersion autant qu’un découragement en faisant la preuve de leur inefficacité.

Exemple : à Tours, le 29, manifestation à vélo de 250 personnes ; le 30 mai, AG locales puis AG générale ; le lundi 2 juin, pique-nique à Saint-Pierre-des-Corps et retraite aux flambeaux ; le 3 juin, sur appel syndical rassemblement des travailleurs du secteur privé... etc.
Autre exemple, à Roanne (Loire) : depuis le 13 mai, la situation économique et sociale de la région (notamment les licenciements au GIAT) provoque des actions quasi quotidiennes.

Exemple de surenchère gratuite : FO Finances appelle à une grève illimitée dans les services fiscaux. Sans grand résultat.

A l’ANPE, les 26-28 mai, 5 200 grévistes dans 144 agences fermées.

Dans un certain nombre de villes, notamment à Paris, les éboueurs sont en grève (pendant quinze jours à Marseille), avec une participation inégale, parfois avec l’appui d’autres employés municipaux. Pour les éboueurs de Paris, la grève ne vise pas les retraites, mais leur plan de carrière et la grille des salaires.

- 27 mai - Les syndicats, sauf la CGT, sont reçus par le ministre des Transports et se voient confirmer que le régime spécial RATP ne sera pas affecté par la réforme. Ils renoncent à leur préavis de grève, sauf la CGT.

De même, les Autonomes de la SNCF (principal syndicat des conducteurs de trains) obtiennent du ministre que leur régime de retraite ne sera pas touché pendant « au moins deux ans ». Ils retirent leur ordre de grève.

- 28 mai - Le projet de loi Fillon présenté au conseil des ministres.

- 29 mai - Le dépôt du projet de loi devant l’Assemblée nationale donne dans 81 articles le contenu concret et détaillé de la réforme :

alignement de la durée de cotisation privé-public de 37,5 années jusqu’à 40 années progressivement jusqu’à 2008. Pour le privé, hausse des cotisation de 0,2% en 2006 ;

base : privé, pas de modification, public, traitement des 6 derniers mois ;

décote en cas d’anticipation sans le nombre d’années requis pour la retraite pleine : dans le privé, 10% par année en 2004 réduite progressivement à 5% jusqu’en 2008 ; dans le public, progressive jusqu’à 5% en 2015 ;

surcote en cas de différé dans l’entrée en retraite au delà de l’âge requis : privé 3% par année ;

rachat de cotisations : public et privé : trois années d’études ;

âge de départ : possibilité d’anticipation sans abattement si les 40 années cotisées ont débuté entre 14 et 16 ans ;

minimum de retraite en 2008 : 85% du SMIC ;

indexation de retraite sur les prix et non plus sur les salaires pour le public aussi (le privé est à ce régime depuis 1997) ;

d’autres mesures concernent les avantages familiaux, les pensions de réversion, l’épargne retraite et les régimes complémentaires obligatoires pour les non salariés.

La chute.

Le vote de la loi

- On voit donc que la réforme des retraites concerne aussi le secteur privé. Le fait que ce dernier ne bouge pas explique la tranquillité avec laquelle le gouvernement avance dans son calendrier sans se laisser impressionner par les manifestations. Il sait, comme les syndicats, que les grèves sont très partielles, même dans l’enseignement, et que les temps forts ont une fonction plus démobilisatrice qu’autre chose.

- 3 juin - La grève annoncée de longue date par la CGT, FO, FSU, UNSA dans le secteur public est refusée par les autres confédérations, y compris à la SNCF par le syndicat des agents de conduite (sauf parfois sur le plan local). Du coup, le « rendez-vous majeur de grèves et de manifestations » (Bernard Thibault) masque mal les « premiers signes d’essoufflement » (Les Echos). Des secteurs essentiels - EDF, SNCF, RATP - restent pratiquement en dehors de la grève.

Pour l’éducation nationale, c’est la dixième journée d’action. Ailleurs, les effets sont très inégaux — depuis 80 % des vols annulés dans les aéroports jusqu’à 2 heures de grève des dockers et des perturbations sérieuses dans les transporte publics locaux, avec des participations entre 20 % et 50 % de grévistes.

Hors de l’éducation nationale, c’est dans des secteurs spécifiques de services locaux que la grève est la plus dure, notamment dans le ramassage des ordures à Cahors, Brest, Lyon, Seine-Saint-Denis, Bordeaux, Nantes. Les grèves durent parfois depuis plusieurs semaines, ce qui entraîne des réquisitions, des interventions de flics contre les piquets de grève, des arrestations comme à Bobigny où les CRS interviennent pour « libérer » le dépôt de voitures bennes (souvent la grève « pour la retraite » est plus motivée par les conditions de travail et les salaires).

A Marseille, plus de 250 000 manifestants témoignent de nouveau que le conflit y est plus aigu qu’ailleurs, alors que partout dans le privé une multiplicité de débrayages prennent souvent une allure plus que symbolique.

- De nouveau, les syndicats (sauf la CFDT) se retrouvent pour appeler à une journée d’action pour le 10 juin, jour de la présentation du projet sur les retraites à l’Assemblée nationale, ce qui continue d’accréditer le glissement politique de l’action et son inutilité puisque, de toute façon, une écrasante majorité soutient le gouvernement. Ce que confirme Hollande, secrétaire du PS : « Politiser n’est pas récupérer. » Cela rejoint une déclaration antérieure de Blondel, le leader de FO : « Nous sommes dans la dernière semaine de l’expression syndicale. Après le 25 mai, le problème va devenir un combat entre la majorité et l’opposition, ce qui change sa nature. »

- 4 juin - Des réactions commencent à se manifester qui peuvent se révéler délicates pour les syndicats : « On en a marre de ces journées de grève qui ne servent à rien... Il faut aller jusqu’au bout maintenant. Après, on demandera des comptes aux syndicats qui nous ont lâché cette fois... »

Pour éviter les débordements, la CGT choisit de multiplier les réunions à la base, ce qui permet de marginaliser les minoritaires plus radicaux. La police complète ce travail à la base en faisant évacuer des tentatives de rassemblements interprofessionnels dans quelques dépôts de bus de la banlieue parisienne.

Sur le nombre de grévistes, c’est la bataille des pourcentages et il est difficile de dire où se situent les 10 à 20 % de grévistes annoncés par les médias. On peut donner un aperçu avec ce qui se passe à Tours où un noyau dur Education-SNCF-EDF semble faiblir avec entre 15 % à 25 % de grévistes ; une manifestation du secteur public regroupe 2 000 participants mais elle a lieu le soir. La SNCF clame une reprise du trafic, ce que semble confirmer cette déclaration d’un responsable syndical de Toulouse le 6 juin : « On lâche la soupape quand ça menace de déborder. » Mais ailleurs des actions de commandos semblent indiquer une radicalisation, tout au moins de minorités axées sur l’enseignement ; les occupations des voies de la SNCF avec blocage des trains se multiplient ; des sièges du Medef sont attaqués de différentes façons (l’un d’eux brûlera à La Rochelle).

- 10 juin - Alors que les députés commencent l’examen du projet de loi, journée de grève nationale et de manifestations. Dans l’esprit des centrales syndicales, cette journée devait à la fois coiffer un mouvement de base qui n’arrivait pas à s’éteindre et, en même temps, démontrer que les soutiens qu’il attendait toujours des autres secteurs commençait à faiblir. De fait, si la participation est moins importante globalement en province, elle l’est plus dans les grandes villes comme Lyon, Marseille ou Paris. Pourtant, on peut comparer les chiffres de grévistes avec les autres « journées d’action » dans les principaux secteurs. On compte 500 000 à 1 million de manifestants.

A la fin de la manifestation du 10 juin (pendant laquelle la CGT empêche les débordements), les syndicats appellent à une nouvelle journée d’action pour le 12. Selon Le Monde, cet appel procède de leur « principale hantise », qui est de « perdre la confiance des AG » - ce qui donne un éclairage intéressant sur la fonction des AG et de leurs animateurs gauchistes.

- L’après-10 juin n’est pas aussi calme que les différents pouvoirs pouvaient l’espérer. La reconduction de la grève à la SNCF est très inégale, depuis une reprise totale (Lyon, Lille, Reims) à près de 50 % de grévistes (Toulouse, Marseille, Montpellier). Dans de nombreuses villes de province, enseignants et fonctionnaires (principalement) tentent de relancer ce qu’ils sentent leur échapper : Limoges, Lille, La Rochelle, Le Mans, La Réunion, Abbeville, Amiens, Rennes, Rouen, Le Havre, Perpignan, Nantes, Bordeaux, Brest, Calais.

A Marseille, une grève sur les retraites est déclenchée par la CGT le 10 juin. Elle bloque 5 des 7 navires de la SNCM, et prend fin deux jours plus tard.

- 11 et 12 juin - A Pau, les manifestants se retrouvent, par centaines ou par milliers, pas seulement à occuper la rue mais envahir et occuper des locaux publics.

- 12 juin - C’est le jour du baccalauréat. Il y a dans certaines villes plus de manifestants que le 10. A Marseille, qui semble être au centre d’une dynamique régionale, la CGT et FO se croient contraints d’organiser une manifestation commune qui fait déferler 200 000 manifestants. Thibault s’y fait huer lorsqu’il dénonce le mythe de la grève générale. Au parlement, la bataille parlementaire commence autour du projet de loi sur les retraites : 8 500 amendements sont déposés, mais chacun sait bien que de ce côté, les jeux sont faits à cause de l’énorme majorité conservatrice. Bien sûr, les journaux sont dans leur rôle en présentant le débat à la Chambre comme un combat de titans.

Alors que Le Monde du 12 juin titre que « gouvernement et syndicats s’efforcent de sauver le bac », ces mêmes syndicats organisent pour le 19 une nouvelle journée d’action, journée interprofessionnelle d’action et de grèves. La manifestation parisienne est dirigée vers le siège du Medef pour montrer que l’enjeu est désormais les retraites complémentaires.

- Il faut croire que le pouvoir perçoit le ralentissement du mouvement car ce même jour, le 12, la SNCF dépose des plaintes contre le « blocage de la circulation des trains » et la « dégradation de l’outil de travail » visant notamment une soixantaine de grévistes qui avaient occupé un poste d’aiguillage à Paris-Nord.

Toujours le 12 juin, grève de 48 heures reconductible au dépôt de Shell-Pétrochimie-Méditerranée de Berre-Lavera (près de Marseille) : le trafic d’entrée et de sortie est bloqué, mais la raffinerie fonctionne ; cependant, les grévistes menacent de la stopper si les flics interviennent contre les piquets.

A Clermont-Ferrand, une manifestation organisée par la CGT et la FSU regroupe 15 000 manifestants derrière 24 bus en grève ; des œufs sont lancés contre la voiture sono de la CGT qui annonce la dispersion.

- 14 juin - Une contre-manifestation (entre 10 000 et 20 000 personnes) réclame des mesures énergiques contre les perturbateurs qui troublent la marche de l’économie.

- 15 juin - La CGT organise un pique-nique à Paris, sur la place du Trocadéro, pour lancer une pétition. Le but est de réunir des millions de signatures contre la réforme des retraites.

- 19 juin - La journée montre bien, après la victoire gouvernementale du bac, que tout est en train de rentrer dans l’ordre. Les compères syndicaux déclarent benoîtement qu’« il s’agit de conforter l’acquis des mobilisations des dernières semaines ». En fait, ils sont réunis pour préparer la discussion sur les retraites complémentaires AGIRC et ARRCO, ce qui montre qu’ils entérinent l’essentiel des autres réformes et qu’ils considèrent la lutte comme close. Ce qui vaudra à la CGT, quelque temps plus tard, les félicitations de Fillon.

- 24 juillet - La loi portant réforme des retraites est définitivement votée par le Parlement, avec seulement quelques aménagements mineurs par rapport au projet initial.