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« Lénine philosophe », de Pannekoek, note de lecture d’Henry Chazé

vendredi 2 novembre 2007

D’Henry Chazé (1904-1984, Gaston Davoust de son vrai nom), nous avons publié l’autobiographie Militantisme et responsabilité.

Henry Chazé définissait ainsi lui-même la nature de sa participation à ICO
(texte paru dans ICO n° 3, décembre 1961).

Nous faisons suivre cette rélexion de la note de lecture qu’il a consacrée à Lénine philosophe, et d’une liste de ses contributions à ICO.

NOTES DE LECTURE

Ces notes qui constituent faute de mieux la partie la plus importante de ma contribution à l’effort du groupe, posent un petit problème : dois-je me limiter, comme je l’ai fait jusqu’à ce jour, à quelques remarques, quelques critiques ou dois-je m’attacher à faire de véritables « digest » ? Je pense bien faire en m’en tenant à la première solution qui revient, en définitive, à trier parmi ce que je lis et à conseiller aux copains qui militent activement et ne disposent que de peu de temps pour la lecture, ce qui me paraît indispensable pour eux. J’ajoute bien entendu les quelques observations que je crois utiles. Ainsi, si d’autres copains font de même, il serait possible de délimiter ce qu’il est essentiel de lire, ce qu’on peut lire à la rigueur, etc.

Car lire, c’est-à-dire chercher à accumuler ses connaissances en tous domaines, c’est et ce fut toujours le propre des militants. En effet, j’ai déjà eu l’occasion de rappeler que l’aliénation des travailleurs n’était pas ressentie seulement dans la production, au travail, mais aussi dans tout ce qui fait la vie d’un homme. Chez tous les vieux militants, dont je suis, et dont plus encore mon père fut le type le plus caractéristique (sa vie correspondit à la reprise du mouvement ouvrier après que la répression de la Commune par le nabot sanglant eut donné un répit d’une génération à la bourgeoisie), la lutte contre l’ignorance dans laquelle la classe dirigeante maintenait les exploités, était, au moins autant que la lutte contre l’exploitation dans le travail, l’objet essentiel de leurs efforts.

A l’origine, deux objectifs se mélangeaient, certes. D’une part, viser l’instruction qui permettait une promotion sociale, minime peut-être pour les adultes, mais plus réelle pour les enfants, d’autre part et surtout besoin de culture, de connaissance, besoin croissant évidemment au fur et à mesure qu’il se satisfaisait. Je dis que ces deux objectifs se mélangeaient et se confondent encore pour la plupart des travailleurs car le fameux « refus de parvenir » d’Albert Thierry, ne fut, et ne reste connu, je n’ose pas dire appliqué, que par une minorité de militants.

Mais si la littérature contre l’exploitation au travail ne demande que quelques heures par mois, même par semaine, par contre l’instruction, la culture, ne s’acquière qu’au prix de beaucoup, beaucoup de temps. Or les loisirs manquaient et manquent toujours. La lutte contre l’exploitation dans le travail n’a libéré que bien peu de ses loisirs, même en l’espace d’une ou deux générations. Par surcroît, plus ça va et plus c’est difficile de se maintenir au niveau des connaissances. Et quand on doit partir de presque zéro, quel boulot !

Précisons : qu’y avait-il dans la bibliothèque de nos pères ? Darwin, Büchner, Haëckel, les grands anars tels que Kropotkine, Proudhon, Reclus, Bakounine, des brochures de Pouget et de quelques autres syndicalistes, la littérature anti-religieuse de la Libre Pensée, des romans de Zola, France, etc. J’en oublie bien sûr. Quand j’y ai ajouté Marx et Engels, pour l’époque, cela donnait une base suffisante. Mais maintenant ? Que c’est vieux ! Plus tard, il y eut Lénine, Trotsky, Kautsky, Plekhanov, Rosa Luxemburg, etc. C’est tout aussi vieux ! Il faut élaguer si sévèrement. Nous sommes à la fois devant une abondance et un manque. Que pouvons-nous par exemple conseiller à nos enfants, aux jeunes militants ? Essayez voir !

C’est pourquoi il faut que nous nous y mettions tous, à faire le tri, à rechercher le ou les bouquins essentiels, ceux qui font le point de temps en temps dans tous les domaines des connaissances.

Parce que je veux croire qu’il y a toujours autant de copains qui ressentent tout en militant, et justement parce qu’ils militent, le même et aussi pressant besoin de culture qui nous harcelait, nous, les vieux. Pourquoi me limiter aux militants ? Je l’ai constaté, chez tous les travailleurs, ce besoin existe plus ou moins aussi net.

LENINE PHILOSOPHE

Anton Pannekoek (J. Harper), éd. Spartacus

La principale contribution de Chazé à ICO consista
en des critiques d’ouvrages politiques ou économiques. Ces textes formeraient à eux seuls un volume complet. Nous avons choisi, pour donner une idée de son travail, cette critique, parue en 1970 dansle n° 100 d’
ICO, de l’ouvrage de Pannekoek qui venait d’être publié chez Spartacus dans une traduction de Daniel Saint-James et Claude Simon.

Après le livre de Serge Bricianer (Pannekoek et les Conseils ouvriers, éd. EDI) qui nous a donné une idée de l’ensemble de l’œuvre de Pannekoek, voici enfin traduit et publié un de ses principaux ouvrages ; la critique du livre de Lénine Matérialisme et empiriocriticisme (Moscou 1909 - Editions françaises de 1928 et 1962). Une étude de Paul Mattick (de 1960) précède le texte de Pannekoek, et des remarques de Karl Korsch (de 1938) le suivent. Les traducteurs ont utilisé la version allemande (1938) et tenu compte de la première traduction française revue par l’auteur (1947) ainsi que de l’édition anglaise de 1948 qui, elle, comportait quelques modifications et adjonctions.
Avant de s’en prendre à Lénine comme philosophe, Pannekoek a pris soin de définir ce qu’est le matérialisme historique, de résumer ce qu’était le « matérialisme bourgeois », de nous faire part de la contribution importante de Dietzgen concernant la relation entre la pensée et la réalité, et enfin de nous présenter ce Mach et cet Avenarius dont Lénine attaque les conceptions. Bonne précaution comme on le verra, car Lénine en prend à son aise pour les besoins de sa cause. Bonne précaution au surplus car la plupart d’entre nous ignorent tout de Dietzgen, Mach et Avenarius, et n’ont guère l’envie ni le temps de s’en infliger la lecture, pas plus du reste que celle de Matérialisme et empiriocriticisme. J’avoue n’avoir lu ce livre de Lénine, dans l’édition de 1938, que par acquis de conscience, et cette lecture pénible ne laissa rien dans ma mémoire.

C’est en critiquant et en se délimitant qu’on précise le mieux sa pensée. Nos camarades s’en rendront compte en comparant Le Matérialisme historique (1919, traduction française dans les Cahiers du communisme de conseils, 1968), qui est pourtant un texte remarquable, et ce Lénine philosophe qui illustre l’intérêt de la discussion, de toute discussion, pour éclairer tous les aspects de sa pensée. N’est-ce pas la discussion, la confrontation, auxquelles nous ne pouvons échapper, qui suscitent en nous le besoin d’approfondir, d’étayer solidement nos conceptions ?

La « philosophie » est un bien grand mot qui fait peur et sourire à la fois. « Misère de la philosophie » ! « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer. » Pannekoek nous rappelle ces paroles de Marx, qui pourraient nous inciter à laisser les philosophes à leurs spéculations.

Mais pour transformer ce monde par notre participation à la lutte des classes, il nous faut le connaître, le comprendre, analyser les forces qui s’opposent à sa transformation comme celles qui y poussent. Il faut essayer d’acquérir une vue globale de ce monde en continuelle gestation, afin de mieux y insérer notre propre lutte. C’est cela notre « philosophie ».

Bien avant nous, et généralement avec une instruction de base bien inférieure à la nôtre, des générations de révolutionnaires ont fait l’effort d’étudier tout en luttant dans des conditions plus difficiles que maintenant. Grâce à eux, nous sommes mieux armés, mais comme eux nous devons sans cesse persévérer dans cet effort de compréhension, car si le marxisme est un bon point de départ, il ne saurait être, comme le souligne Anton Pannekoek, « une doctrine immuable ou un dogme stérile qui impose ses vérités. La société se développe, le prolétariat se développe, la science se développe. De nouvelles formes, de nouveaux phénomènes surgissent dans le capitalisme, dans la politique, dans la science, que Marx et Engels n’ont pu pressentir » (p. 29).

Pannekoek revient sans cesse, comme dans tous ses écrits, sur la nécessité d’un renouvellement constant de nos formes de pensée et de lutte pour les adapter aux conditions toujours nouvelles d’un monde en évolution rapide. Le marxisme ne peut rester une théorie vivante qu’en tant que méthode de recherche, qu’outil d’analyse. Encore faut-il appliquer cette méthode à l’œuvre de Marx elle-même, dont certaines thèses et analyses, issues de conditions déterminées, ont perdu leur validité parce que les conditions ont changé, comme le rappelle Paul Mattick.

Pour étudier l’œuvre de Pannekoek, et cela vaut pour Marx, Engels et les grands maîtres à penser du marxisme, je crois nécessaire de distinguer deux aspects fondamentaux du matérialisme historique, à savoir : expliquer le monde (nature et sociétés humaines) et le transformer (engagement conscient dans la lutte révolutionnaire des travailleurs). Pourquoi ? Parce que ces deux aspects peuvent être, et même sont, à la base d’interprétations divergentes qui se font jour parmi les marxistes, y compris parmi les communistes de conseils.

Expliquer le monde. En ce qui concerne l’univers, la nature, les hommes se sont toujours efforcés d’élaborer des lois régissant tout ce qu’ils pouvaient observer. Ces lois ont toujours été et sont toujours des approximations, nous dit Pannekoek, qu’il s’agisse de la matière dite inerte (qui ne l’est d’ailleurs que dans certaines conditions de pression, chaleur, etc.), de la matière vivante dont les structures commencent à peine à être mieux connues, ou des hommes et des sociétés humaines dont l’évolution ne peut être comprise que grâce à l’apport du marxisme (la division en classes), lequel ne résout pas tous les problèmes et ne constitue pas un système de lois et règles
immuables.

Transformer le monde. Au départ, il y a eu l’outil, utilisé puis amélioré par l’homme, et dont le maniement et la conception transforment l’homme et l’aident à transformer la nature. Nous en sommes maintenant au stade d’énormes et prodigieux appareils de production dont les progrès ont imposé aux hommes, aux classes, des rapports sociaux et des structures sans cesse en évolution. Grâce à l’outil, à son utilisation vite devenue un travail, les hommes ont pu modifier leur environnement et extraire ou utiliser les richesses de la nature. C’est l’appropriation des outils, des produits fabriqués, de territoires et de fonctions qui sont à l’origine de la division des hommes en classes, antagonistes puisque concrétisant l’exploitation de l’homme par l’homme. Constater, comme l’a fait Marx, que cette lutte entre classes est le facteur primordial de l’histoire de l’humanité depuis des millénaires ne constitue pas l’énoncé d’une loi, ne serait-ce que parce que l’issue d’une lutte de cette ampleur échappe aux prévisions. Et les lois et règles que l’on s’efforce d’élaborer pour comprendre les relations humaines sont, encore beaucoup plus que les « lois de la nature », des approximations, de simples outils d’analyse qui, comme les outils primitifs, exigent d’être améliorés. C’est ce que nous dit Pannekoek.

Bien qu’il y ait un lien entre les deux aspects du marxisme que je viens de résumer, ce lien étant la lutte des classes (« la compréhension pleine et entière du marxisme n’est possible qu’en liaison avec une pratique révolutionnaire », p. 35), il faut bien constater que chacun de ces aspects peut conduire à des conceptions erronées. Voyons lesquelles.

La tendance à tout expliquer à coup de « lois » (même si elles peuvent être considérées comme « absolues » pour les fins de la pratique humaine - P. Mattick, p. 6) peut conduire à des conceptions « mécaniques », pour ne pas dire « fatalistes » et notamment mener à un « économisme » étroit. De telles conceptions nourrissent aussi « l’attentisme » pour ce qui est de la participation à la lutte de classe, ou encore conduisent à une position d’observateurs scientifiques de cette lutte, position que Pannekoek condamne en affirmant que « la position de l’homme au sein de la société n’est pas celle d’un observateur pur et simple, il constitue une force dynamique réagissant sur le milieu et le transformant » (p. 36).

Transformer le monde, cette conception dynamique qui est exposée plus longuement dans cette même page 36, peut, elle, conduire à une activité principalement politique et au volontarisme de minorités agissantes et de prétendues élites dirigeantes.
Or, à notre époque, les tendances au totalitarisme des sociétés modernes démontrent, s’il en était nécessaire, qu’économie et politique sont une seule et même chose.
Pannekoek, comme nous tous sans aucun doute au cours de nos discussions, porte l’accent tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre de ces aspects du marxisme. Et Paul Mattick dans sa préface fait de même. Parlant de L’Anthropogenèse et de Marxisme et Darwinisme, de Pannekoek, il écrit : « De même qu’il y a des mécanismes qui expliquent le développement social et l’évolution naturelle... » (p. 6). Ce qui ne l’empêche pas, à la page suivante de parler (en... « volontariste ») de « l’homme et du but qu’il veut atteindre », ou de déclarer : « Ce qui a déterminé le développement social, ce n’était pas la lutte naturelle pour l’existence, mais le combat social pour telle ou telle forme de l’organisation sociale. »

En fait, Pannekoek est fondamentalement opposé à une interprétation « mécaniste » du marxisme. Tout au long du livre, il ne cesse de répéter que les « lois » de la nature sont des créations humaines, pour faciliter l’étude des phénomènes et les prévoir, des « formulations humaines imparfaites » (p. 50), et que « les relations sociales [étant] infiniment plus complexes que celles existant dans la nature... il est encore plus difficile de dégager les “lois” de la société et de les exprimer en formules exactes ». « C’est déjà un grand pas que l’on ait pu esquisser les grandes lignes du développement social. L’importance du marxisme ne réside pas tant dans les règles qu’il énonce et les prévisions qu’il formule, que dans ce qu’on nomme sa méthode, dans cette affirmation fondamentale qu’il existe une relation entre chaque événement social et l’ensemble de l’univers, dans le principe que dans tout phénomène social, il faut rechercher les facteurs matériels auxquels il est relié » (p. 51).

Toutefois, après avoir rejeté le « déterminisme » qui « sous-entend que l’avenir est fixé à l’avance de quelque part, par quelqu’un », Pannekoek dit (p. 95) que « c’est le matérialisme historique qui a ouvert la voie au déterminisme dans le domaine social ». Mais il s’agit du fait « que les idées sont déterminées par la classe sociale » (même page), ce qui est juste et n’a rien à voir avec le déterminisme absolu dans son sens bourgeois.

Où une certaine tendance au « mécanicisme » apparaît chez Pannekoek, c’est dans les pages 103 et 104. L’auteur dit par exemple que « si l’on avait connu en Europe occidentale L’Empiriocriticisme, ouvrage conforme au matérialisme bourgeois [...], on aurait été en mesure de prévoir que la révolution russe devait aboutir de façon ou d’autre à un genre de capitalisme fondé sur la lutte ouvrière. » Toujours concernant l’ouvrage philosophique de Lénine, Pannekoek dit encore que « le marxisme [...] explique du même coup pourquoi il ne pouvait en être autrement ».

Que le marxisme permette de comprendre l’importance des idées de Lénine sur le développement de la révolution russe (commencée en février, ne l’oublions pas), c’est une chose. C’en est une autre de déclarer après coup qu’il ne pouvait pas en être autrement. C’est trop facile, même « irréfutable », puisqu’on ne peut opposer à de telles affirmations que des si..., c’est-à-dire rien, lorsqu’il s’agit d’événements historiques passés. Il n’y a rien d’inéluctable dans les entreprises humaines. N’est-ce pas d’ailleurs au marxisme que nous devons la formulation de l’alternative « socialisme ou barbarie », dont les événements survenus au cours de ce siècle ont prouvé qu’elle était une vision profonde du devenir de l’humanité ?

L’intérêt de la critique des idées philosophiques de Lénine réside surtout dans l’analyse des conséquences de ces idées sur l’évolution de la révolution russe vers le capitalisme d’Etat et point n’était besoin d’ajouter qu’il ne pouvait en être autrement. Certains penseront que c’est là reconnaître le rôle volontariste du parti bolchevik. Il n’en est rien cependant puisque Pannekoek s’acharne à montrer que les idées de Lénine tiraient leur source dans les conditions économiques, sociales et politiques de la Russie, différentes de celles d’Europe occidentale. C’est un problème qui m’est familier, car au début des années 1930, nous aussi avions été obligés de rechercher dans l’idéologie du parti bolchevik l’explication du rôle de ce parti qui nous apparut alors comme celui de l’intelligentsia radicale de Russie. Comme l’écrit Pannekoek « selon le marxisme, les idéologies et les grandes tendances spirituelles expriment les aspirations des classes » (p. 99).
Ces considérations sur l’origine et le rôle des idées des hommes m’amènent à souligner combien sont importantes les pages que Pannekoek consacre à ce sujet et que je résumerai par ces citations :

« Dans tout ce qu’il est ou dans tout ce qu’il fait, dans son corps, dans son esprit, dans sa vie, dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses expériences les plus simples, il [l’individu] est un produit de la société ; c’est la société humaine qui a forgé toutes les manifestations de sa vie » (p. 71) ;

Etre social, « l’homme est avant tout un être actif, un travailleur [...] L’action qu’il exerce ainsi sur le monde [...] détermine sa pensée et ses sentiments et constitue la partie la plus importante de ses expériences. Dès le début, ce fut une activité collective, un processus social de travail » (p. 72).
*
Avant de terminer cette présentation critique de Lénine philosophe, il est une question que je tiens à éclairer. C’est celle de la religion. Pannekoek en parle plusieurs fois dans son livre, notamment à propos de la philosophie de Lénine, mais pour l’enterrer un peu trop vite à mon avis. Il considère la religion comme la moins importante de ces idéologies héritées du passé et qui étouffent la pensée des travailleurs.

« Comme elle représente l’écorce desséchée d’un système d’idées reflétant les conditions d’un passé lointain, elle n’a plus qu’un semblant de pouvoir à l’abri duquel se réfugient tous ceux qui sont effrayés par le développement capitaliste. Sa base a été continuellement minée par le capitalisme lui-même » (p. 111).

Certes, Pannekoek a raison d’écrire que l’Etat et la nation sont des idoles plus dangereuses, ainsi que « les puissances spirituelles comme la démocratie, l’organisation, le syndicat, le parti, parce que ces dernières conceptions prennent leurs racines dans la classe ouvrière elle-même et sont nées de sa vie pratique et de sa propre lutte... » (même page).

Mais il a tort de sous-estimer le rôle toujours grand de la religion et la puissance des Eglises. Celles-ci se sont adaptées au monde moderne et savent diversifier leurs moyens d’emprise sur
les classes sociales. En ce qui concerne l’Eglise catholique, que nous connaissons mieux en France, n’a-t-elle pas son Teilhard de Chardin pour les scientifiques, ses prêtres ouvriers guérilleros comme en Amérique du Sud, ses chrétiens de gauche, ses aumôniers, ses écoles, ses œuvres de charité, ses syndicats, ses partis démo-chrétiens, etc. ?

Page 40, Pannekoek dit d’ailleurs que la bourgeoisie, après l’adoption temporaire du matérialisme, fait une rechute dans les tendances religieuses et mystiques. Il faudrait ajouter le regain de
la religion en Russie, la place accordée à l’islamisme dans les
nations arabes, l’appui du bouddhisme aux nationalistes indochinois, l’influence énorme des Eglises protestantes et catholiques
aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où se dire athée est aussi épouvantable que s’affirmer communiste, etc. La religion conserve donc son rôle et ces puissantes institutions que sont les Eglises
pareillement. « La religion disparaîtra avec le début de la révolution prolétarienne », dit Pannekoek. Certes, mais en attendant, les croyances religieuses et les Eglises sont des forces contre-révolutionnaires. Et je pense que la propagande anti-religieuse et anti-cléricale fait partie de la lutte de classe dont les aspects sont multiformes, même si les luttes principales se livrent là où les travailleurs sont exploités, là où les capitalistes sont les plus vulnérables, c’est-à-dire les lieux de production.

Dans une note de la page 27 de son livre, Serge Bricianer soulignait que sans renoncer à une propagande matérialiste éclairant les origines de la religion, il (Pannekoek) soulignait cependant « comme les sociaux-démocrates classiques, que dans notre parti, la religion demeure une affaire privée » (Religion und Sozialismus, 1906). Je ne crois pas me tromper en disant que nous sommes plus exigeants. Laissons ce libéralisme au PSU.

*

J’en arrive aux « Remarques » de Karl Korsch qui terminent le livre. Je rappelle que ce texte date de 1938. Il a gardé toute sa valeur. Et sa conclusion renforce celle de Pannekoek.

« Cette idéologie léniniste, que professent aujourd’hui les partis communistes et qui, en principe, est conforme à l’idéologie traditionnelle du vieux parti social-démocrate, n’exprime plus aucun des buts du prolétariat. Selon Harper [pseudonyme de Pannekoek], elle est plutôt une expression naturelle des buts d’une nouvelle classe : l’intelligentsia. » « Le nouveau matérialisme de Lénine est devenu l’arme principale des partis communistes dans leur tentative de détacher une fraction de la bourgeoisie de la religion traditionnelle et des philosophies idéalistes... » « Ce faisant, les partis communistes espèrent gagner cette fraction de la bourgeoisie au système de planification industrielle, à ce capitalisme d’Etat qui, pour les ouvriers, n’est qu’une autre forme d’esclavage et d’exploitation » (p. 122).

Depuis 1938, les partis communistes ont effectivement attiré dans leur orbite nombre d’intellectuels et techniciens. Mais pas seulement les partis communistes, car presque toutes les organisations qui se disent d’extrême gauche ont aussi adopté, à quelques variantes près, l’idéologie léniniste. Celle-ci, dont surtout la notion de parti dirigeant, répond aux aspirations de prétendues élites ou avant-gardes, et constitue le bréviaire de toutes les formations de nature techno-bureaucratique espérant canaliser les luttes du prolétariat en vue de l’instauration du capitalisme d’Etat.

*

Pour finir, une petite remarque s’adressant à nos traducteurs que nous devons tout d’abord remercier pour ce travail sur des textes en trois langues. Mais j’ai buté sur quelques mots plutôt difficiles. Et je ne serai certainement pas le seul. Il s’agit de : épistémologie, fidéisme, solipsisme, apodictique, apophtegme, points nodaux, gnoséologie. De tels mots auraient demandé aussi à être traduits en langage courant. Le premier l’a été par Pannekoek (p. 25), le second par Lénine (p. 94). Il n’en reste plus que cinq. Ça vaut la peine d’un post-scriptum à ce papier*. Et sachons reconnaître que c’est bien peu pour un livre traitant de philosophie.

Chazé livra dans ILO puis dans ICO 105 notes de lecture, dont voici la liste :

- ILO n° 19 (mars 1960) : La Guerre d’Algérie. L’An V de la révolution algérienne, de Franz Fanon (Maspero)

- n° 20 (avril 1960) : Le Conflit du siècle. Capitalisme et Socialisme à l’épreuve de l’Histoire, de Fritz Sternberg (Le Seuil)

- n° 22 (juin 1960) : Marx et le Bonapartisme, de Maximilien Rubel (Mouton) ; L’Homme de l’Organisation, de William Whyte (Plon)

- n° 24 (novembre 1960) : Le Déserteur, de Maurienne [Jean-Louis Hurst] (éd. de Minuit) et Notre guerre, de Francis Jeanson (éd. de Minuit) ; Où en est l’armée ?, de Jean Planchais (Corréa) ; La Révolution inconnue, de Voline (Les Amis de Voline, 1947)

- n° 25 (décembre 1960) : Et vive l’aspidistra !, de George Orwell (Gallimard) ; Histoire générale du travail, t. IV, dir. par Alain Touraine : La Civilisation industrielle, de 1914 à nos jours (Nouvelle Librairie de France)

- n° 26 (janvier 1961) : La Persuasion clandestine, de Vance Packard (Calmann-Lévy)

- n° 27 (février 1961) : des livres sur l’Algérie. Des officiers parlent, de Claude Dufresnoy (Julliard) ; Sans commentaire, du comité Maurice-Audin (Minuit) ; La Révolution algérienne par les textes, d’André Mandouze (Maspero) ; L’Afrique bascule vers l’avenir, de Germaine Tillion (Minuit) ; Histoire d’un parjure, de Michel Habart (Minuit) ; Nuremberg pour l’Algérie, Le droit à l’insoumission, du Comité des 121 ; Etude sur l’économie algérienne (services statistiques de l’Algérie).

- n° 28 (mars 1961) : L’Ouvrier d’aujourd’hui, d’Andrée Andrieux et Jean Lignon (Rivière) ; Métro place des Fêtes, de Maurice Lime (Debresse).

- ICO n° 3 (décembre 1961) : L’Ouvrier d’aujourd’hui, d’Andrée Andrieux et Jean Lignon (Rivière)

- n° 4 (janvier 1962) : L’Ere de l’opulence, de J.-K. Galbraith (Calmann-Lévy)

- n° 5 (février 1962) : Présence du syndicalisme libertaire, de Louis Mercier (Union des syndicalistes/Ciro)

- n° 6 (mars 1962) ; Terre vivante, de René Dumont (« Terre humaine », Plon)

- n° 8 (mai 1962) : La Révolution et la Guerre d’Espagne, de Pierre Broué et Emile Témime (Minuit)

- n° 13 (décembre 1962) : « Néo-capitalisme et néo-réformisme. » Critique des ouvrages suivants : L’Etat et le Citoyen, du club Jean-Moulin (Le Seuil) ; Les Cahiers de la République (juin 1962) ; La Planification démocratique, du club Jean-Moulin ; Planification française et démocratie (Economie et Humanisme), La République moderne, de Pierre Mendès-France (Gallimard) ; Plaidoyer pour l’avenir, de Louis Armand et Michel Drancourt (Calmann-Lévy)

- n° 14 (janvier 1963) : Un livre sur l’Espagne : La Mine, d’Armando López Salinas (Gallimard)

- n° 17 (avril 1963) : Le Néo-Capitalisme italien, de Scalfari (Economie et Humanisme)

- supplément au n° 17 : L’Afrique noire est mal partie, de René Dumont (Le Seuil)

- n° 19 (juin 1963) : L’Art du gaspillage, de Vance Packard (Calmann-Lévy)

- n° 24 (décembre 1963) : L’Economie des jeunes nations, de François Perroux, PUF)

- n° 25 (février 1964) : La Fin des politiques, de Jean Barets (Calmann-Lévy

- n°27 (mars 1964) : Communisme et Marxisme, d’Yvon Bourdet (éd. M. Brient)

- n° 28 (avril 1964) : Le Parti bolchevique, de Pierre Broué (Minuit)

- n° 29 (mai 1964) : La Révolte paysanne, de Jean Maynaud (Payot)

- n° 33 (novembre 1964) : La Technocratie, mythe ou réalité ?,

de Jean Maynaud

(Payot)

- n° 34 (décembre 1964) : Stratégie ouvrière et néocapitalisme, d’André Gorz (Le Seuil)

- n° 35 (janvier 1965) : Vers l’automatisme social, de Pierre Naville (Gallimard)

- n° 36 (février 1965) ; Les Clés du pouvoir (Michel Drancourt, Fayard)

- n° 37 (mars 1965) : Les Vautours de la guerre froide, de Fred J. Cook (Julliard)

- n° 38 (avril 1965) : Les Catholiques français,
de Philippe Almeras (La Table ronde)

- n° 39 (mai 1965) : réaction à un article sur Le Drame des juifs européens, de Paul Rassinier (Les Sept Couleurs) ; mise au point

- n° 40 (juin 1965) : Un village dans la Chine populaire, de Jan Myrdal (Gallimard)

- n° 45 (janvier 1966) : La Chine surpeuplée, de René Dumont (Seuil) ; Dans trente ans la Chine, de Robert Guillain (Seuil) ; La Chine familière, de Sven et Cecilia Lindqvist (Plon)

- n° 46 (février 1966) : Mythologie de notre temps, d’Alfred Sauvy (Payot)

- n° 49 (mai 1966) : Le Miracle économique japonais, d’Hubert Brochier (Calmann-Lévy)

- n° 51 (juillet 1966) : Militant chez Renault, de Daniel Mothé (Seuil)

- n° 58 (mars 1967) : Les Syndicats américains dans un tournant, de Maurice Lime (Editions syndicalistes) ; Syndicalisme en péril ? La leçon américaine, de Widick (Editions ouvrières)

- n° 61 (juin 1967) : L’Autre Amérique, la pauvreté aux Etats-Unis, de Harrington (Gallimard) ; La France pauvre, de Paul-Marie de la Gorce (Grasset)

- n° 65 (novembre 1967) : Impérialisme et bureaucratie face aux révolutions du tiers monde ; le trotskysme et l’URSS, brochure de Pouvoir ouvrier

- n° 67 (janvier 1968) : Le Défi américain, de Jean-Jacques Servan-Schreiber (Denoël)

- n° 71 (mai 1968) : Le Vertige, de E. S. Ginzbourg (Seuil)

- n° 73 (août-septembre 1968) : Cinq livres sur mai. L’Insurrection étudiante (10/18) ; Stratégie et révolution en France 1968, d’André Glucksmann (Bourgois) ; Les Idées de mai (Gallimard, coll. « Idées ») ; La Brèche, de Claude Lefort, Edgar Morin, Jean-Marc Coudray (Fayard) ; Ce n’est qu’un début, continuons le combat (Maspero)

- n° 89 (janvier 1970) : Japon, troisième grand, de Robert Guillain (Seuil)

- n° 91-92 (mars-avril 1970) : En une seule année, de Svetlana Alliluyeva (Laffont)

- n° 93 (mai 1970) : Pannekoek et les Conseils ouvriers, de Serge Bricianier (EDI)

- n° 100 (décembre 1970) : Lénine philosophe, d’Anton Pannekoek (Spartacus)

- n° 105 (mai 1971) : La Délivrance de Prométhée, d’Yvon Bourdet (Anthropos)

- n° 106-107 (juin-juillet 1971) : La Bureaucratie céleste, d’Etienne Balazs (Gallimard)

- n° 108-109 (août-septembre 1971) : Marx contre Marx, la société techno-bureaucratique, de Marc Paillet (Denoël)

- n° 115-116 (mars-avril 1972) ; Les Enfants du prophète. Histoire du mouvement trotskyste en France, de Jacques Roussel (Spartacus).