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Echanges N° 86 Janvier-mars 1998

La dévalorisation financière internationale

Les pays asiatiques entrent dans la mouvance

publié le lundi 19 novembre 2007

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« Nous sommes dans un monde dans lequel les mar­chés peu­vent chan­ger leur juge­ment sur un pays, et assécher le finan­ce­ment extérieur de ce pays dans l’ins­tant. »

Audition de Michel Camdessus, Journal offi­ciel du ven­dredi 8 mars 1996, Avis du conseil éco­no­mique et social.

« Si le système de crédit peut faire figure de levier prin­ci­pal de la sur­pro­duc­tion et de la surspé­cu­lation com­mer­ciale, c’est seu­le­ment parce que le procès de repro­duc­tion, par nature élas­tique, se trouve tendu ici jusqu’à l’extrême limite, étant donné qu’une grande partie de capi­tal social est uti­lisée par ceux qui ne le possèdent pas et qui, par conséquent, se met­tent à l’ouvrage bien autre­ment que le pro­priét­aire qui, s’il est lui-même actif, sup­pute peu­reu­se­ment les limi­tes de son capi­tal privé. Il en res­sort sim­ple­ment que la mise en valeur du capi­tal basée sur le caractère contra­dic­toire de la pro­duc­tion capi­ta­liste ne permet le dével­op­pement véri­tab­lement libre que jusqu’à un cer­tain point et cons­ti­tue en réalité une entrave imma­nente et une bar­rière à la pro­duc­tion cons­tam­ment rompue par le système de crédit.

Le système de crédit accé­lère par conséquent le dével­op­pement matériel des forces pro­duc­ti­ves et la cons­ti­tu­tion du marché mon­dial ; la tâche his­to­ri­que de la pro­duc­tion capi­ta­liste est jus­te­ment de pous­ser jusqu’à un cer­tain degré le dével­op­pement de ces deux fac­teurs, base matéri­elle de la nou­velle forme de pro­duc­tion.

Voici les deux aspects de la caractér­is­tique imma­nente du système de crédit : d’une part, dével­opper le moteur de la pro­duc­tion capi­ta­liste, c’est-à-dire l’enri­chis­se­ment par exploi­ta­tion du tra­vail d’autrui pour en faire le système le plus pur et le plus mons­trueux de spé­cu­lation et de jeu, et pour limi­ter de plus en plus le petit nombre de ceux qui exploi­tent les riches­ses socia­les ; mais d’autre part, cons­ti­tuer la forme de tran­si­tion vers un nou­veau mode de pro­duc­tion, c’est ce double aspect qui donne aux prin­ci­paux déf­enseurs du crédit, de Law jusqu’à Isaac Péreire, leur caractère agré­ab­lement mitigé d’escrocs et de pro­phètes.

(Karl Marx, Le Capital, t.III, chap. XXVII, Editions de Moscou, p. 465.)

D’août 1997 à la fin de jan­vier 1998

Nous devrons y regar­der de plus près, mais déjà nous pou­vons dire que la déva­lo­ri­sation finan­cière inter­na­tio­nale vient de faire son « grand bond en avant » dans la zone asia­ti­que. Après la crise mexi­caine de 1994, la crise asia­ti­que est la deuxième des mar­chés finan­ciers glo­ba­lisés.

La porte de sortie que représ­entaient les mar­chés émergents vient d’être si dure­ment secouée que les dix-huit chefs d’Etats et de gou­ver­ne­ment de l’APEC (1) se sont réunis à Vancouver pour faire le bilan de la situa­tion. Au cours du Forum Asie-Pacifique, ils ont réaffirmé leur foi dans les mérites du libre-éch­ange et se disent confiants pour l’avenir. De leur côté, les minis­tres des finan­ces de l’ASEAN ten­taient, avec l’appui du Japon, de créer un fonds monét­aire rég­ional.

On peut tou­jours déd­ra­ma­tiser, une chose est cer­taine : la Corée du Sud à elle seule demande une aide d’urgence de 100 mil­liards de dol­lars au FMI, aide supéri­eure à celle accordée au Mexique en 1994. Le FMI arrive, avec l’aide à la Corée du Sud, au bout de ses limi­tes d’inter­ven­tion. Le jeudi 4 déc­embre 1997, la presse indi­que que pour la seule Corée du Sud, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­na­les débo­ur­seront 35 mil­liards de dol­lars dont 21 mil­liards pour le FMI, et que 20 mil­liards de dol­lars sup­plém­ent­aires seront, si néc­ess­aire, apportés par le Japon, les Etats-Unis et la France.

Aux Etats-Unis, le rôle du FMI est de plus en plus contesté. Le Wall Street Journal fai­sait remar­quer que, « au bout du compte, c’est l’argent du contri­bua­ble que le Fonds engage dans ces opé­rations de secours » .Le même jour­nal écrit (le 23 déc­embre 1997) que « les sommes prêtées par le FMI iront dans les poches des cré­diteurs de la Corée, et non à la Corée elle-même ».

« Le fonds ne peut rien, sur­tout pour le Japon. C’est dés­ormais au G7 d’inter­ve­nir. »

(Christian de Boissieu, pro­fes­seur à Paris-1)

Il appa­raît main­te­nant de plus en plus clai­re­ment que les libéraux veu­lent la peau du FMI pour pren­dre sa place ; « C’est cette option que déf­endent les libéraux amé­ricains qui ver­raient d’un bon œil la dis­pa­ri­tion pure et simple du FMI «  (Le Monde du 22 déc­embre 1997).

Cette crise n’est pas neutre, parce qu’elle touche l’APEC qui représ­ente la moitié de la pro­duc­tion mon­diale. Cette déva­lo­ri­sation va avoir des rép­erc­ussions en chaîne - partie de la Thaïlande, elle va gagner l’Indonésie, la Corée du Sud, puis l’ensem­ble de la zone émerg­ente, pour enfin se rép­er­cuter sur l’ensem­ble de l’éco­nomie mon­diale menacée main­te­nant de déf­lation.

La crise se géné­ra­lise, elle n’est plus cir­cons­crite à la zone asia­ti­que, tous les pays émergents (d’Asie, d’Amérique Latine, d’Europe de l’Est) sont tou­chés et essayent, comme le Brésil et la Russie (2) de déf­endre leur mon­naie. Le Japon entre dans la tour­mente avec la faillite du cour­tier Yamaichi et la crise ban­caire qui le tenaille. En Europe, toutes les pré­visions de crois­san­ces sont revues à la baisse (3) ; le jeudi 6 novem­bre, la Banque d’Angleterre aug­mente ses taux de 7% à 7,25% (4). La presse parle d’une menace de déf­lation géné­ralisée (Le Monde du 22 déc­embre 1997).

Bill Clinton, qui par­lait de « quel­ques pépins tech­ni­ques » sur la route de la crois­sance, est contraint de chan­ger d’avis et considère que cette crise aura des conséqu­ences éco­no­miques glo­ba­les, sur­tout sur les Etats-Unis dont plus d’un tiers des expor­ta­tions sont absorbées par l’Asie. De plus, la gra­vité finanç­ière de la crise japo­naise peut entraîner le Japon à liqui­der ses actifs à l’étr­anger, en par­ti­cu­lier les bons du Trésor amé­ricains, dont il est le plus gros dét­enteur. Le Japon vient de pren­dre des mesu­res pour éviter d’être res­pon­sa­ble d’une réc­ession mon­diale (il injecte 100 mil­liards de dol­lars) dans l’éco­nomie japo­naise pour relan­cer la consom­ma­tion).

Il est main­te­nant fait état d’une déval­uation moyenne de 35% des mon­naies asia­ti­ques - de 70% en Indonésie. Plus grave encore, la dépr­éciation des mon­naies s’est pour­sui­vie sans relâche en dépit de l’inter­ven­tion du FMI. Le 24 déc­embre, la presse titre : « le spec­tre de la ban­que­route se pro­file en Corée du Sud. » La mon­naie coré­enne vient de crever le plan­cher des 2 000 wons pour 1 dollar. Le vice-minis­tre des Finances coréen, Kang Man-soo, reconnais­sait devant le Parlement que l’endet­te­ment total du pays dép­assait les 200 mil­liards de dol­lars. Les agen­ces de nota­tion finan­cière, comme Moody ‘s et Standard et Poor’s qui font la pluie et le beau temps dans le monde venaient de noter au plus bas la Corée, la Thaïlande et la Malaisie qui ont sou­vent les mêmes cré­anciers que la Corée.

Fin déc­embre, pour éviter la catas­tro­phe, les six prin­ci­pa­les ban­ques amé­ric­aines, les dix plus gran­des japo­nai­ses, et des ban­ques europé­ennes inter­ve­naient, res­pec­ti­ve­ment pour 9,4 mil­liards de dol­lars pour les Américains, 24,3 mil­liards de dol­lars pour le Japon, et 34 mil­liards de dol­lars pour l’Europe dont 8,9 pour les ban­ques franç­aises.

En cette fin déc­embre, c’est main­te­nant la deuxième puis­sance mon­diale qui entre dans le tour­billon de la déva­lo­ri­sation finan­cière, avec la faillite de ses plus impor­tan­tes sociétés de cour­tage et des cré­ances dou­teu­ses évaluées à 2 700 mil­liards de yens.

En jan­vier 1998, malgré les déc­la­rations apai­san­tes, le marasme de la crise finan­cière se pour­suit, Le lundi 12 jan­vier la Bourse de Francfort chu­tait de 3,53 %, celle de Hong Kong fai­sait un plon­geon de 8,7 %, celle de Séoul de 3,5 %, Singapour de 8,7 % et Tokyo recu­lait de 2,2 %. La déval­uation record reve­nait à l’Indonésie avec 70 % de perte par rap­port au dollar.

C’est main­te­nant l’éco­nomie réelle de la zone asia­ti­que qui est tou­chée. Le FMI exige le déman­tèlement des conglomérats (chae­bols). Le Comité des asso­cia­tions europé­ennes de cons­truc­teurs de navi­res (CESA) va plus loin. En déc­embre, il inter­pelle les auto­rités de Bruxelles, pro­tes­tant contre les aides du FMI à la Corée du Sud :

« C’est la poli­ti­que insensée de cons­truc­tion navale menée par la Corée, fondée sur l’aug­men­ta­tion irres­pon­sa­ble des capa­cités de pro­duc­tion et la casse des prix qui a conduit aux ten­sions finan­cières et à la crise indus­trielle affec­tant néga­ti­vement l’indus­trie navale dans le monde. » (Déclaration de la CESA, Le Monde du 8 jan­vier 1998.)

Le CESA demande donc que les sou­tiens occi­den­taux ne soient accordés que si Séoul s’engage à réd­uire considé­rab­lement la capa­cité de pro­duc­tion de ses docks. On peut même se deman­der si ce n’est pas la liqui­da­tion com­plète des concur­rents coréens qui se pré­pare, du fait de la sur­pro­duc­tion mon­diale.

En 1997, sept des prin­ci­paux conglomérats ont fait faillite , parmi eux les grou­pes Hanbo, Sammi, Jinro, Kia , et le 6 déc­embre l’un des plus impor­tants du pays , le Halla Group.

La fédé­ration des indus­tries coré­ennes, éma­nation des chae­bols vient de réagir vive­ment à cette pers­pec­tive du FMI.

« En Thaïlande, au Mexique et dans les autres pays qui ont reçu les fonds du FMI, ce der­nier a-t-il jamais demandé la dis­so­lu­tion des conglomérats ? » , s’est indi­gnée la FKI dans un com­mu­ni­qué (5).

La presse s’est par­ti­cu­liè­rement atta­qué aux systèmes finan­ciers des pays asia­ti­ques et ce au moment même ou allait se conclure les négoc­iations de libé­ra­li­sation des ser­vi­ces finan­ciers de l’OMC. Cette négoc­iation engagée par 76 pays devait com­pléter le cycle de l’Uruguay de 1995. Les Etats Unis étaient reve­nus sur leur offre parce qu’ils considéraient que les pays en dével­op­pement n’avaient pas offert des mesu­res de libé­ra­li­sation suf­fi­san­tes. Les gran­des ins­ti­tu­tions finan­cières amé­ric­aines et europé­enne veu­lent pénétrer plus libre­ment les dits mar­chés émergents et en avoir le contrôle (la colo­ni­sa­tion finan­cière) (6) . Ces pays ont en effet libé­ralisé leur poli­ti­que com­mer­ciale dans le domaine manu­fac­tu­rier et modi­fié leur lég­is­lation en faveur de l’inves­tis­se­ment direct, mais conser­vent des sec­teurs finan­ciers très protégés. En fai­sant éclater ces rés­ist­ances le capi­tal finan­cier entend s’ouvrir un marché estimé à 30 000 mil­liards de dol­lars (voir Echanges n° 83 page 32).

Tous les gou­ver­ne­ments se sont félicités de l’accord de Genève , rap­porte la presse. Tout va bien dans le meilleur des mondes, à en croire Les Echos : cet accord devrait « accroître dura­ble­ment les flux de capi­taux dans les pays émergents et les plus démunis, et contri­buer à res­tau­rer la confiance des inves­tis­seurs dans les pays asia­ti­ques tou­chés par la crise ».

La Chine n’a pour­tant pas mordue à l’hameçon. Elle va même remet­tre en ques­tion son pas­sage, prévu pour l’an 2000, à « la libé­ration des mar­chés de capi­taux ». L’affaire des pyra­mi­des alba­nai­ses est encore toute chaude (7).

« L’état du système ban­caire ne permet en aucun cas une libé­ra­li­sation intég­rale des opé­rations de capi­taux, expli­que l’éco­nom­iste chi­nois Geng Xiao. Si le ren­minbi [mon­naie de la République popu­laire de Chine] était conver­ti­ble, tous les ménages conver­ti­raient leur épargne en dol­lars, et la transfé­reraient vers les ban­ques étrangères. Ce qui pro­vo­que­rait un effon­dre­ment immédiat des ban­ques chi­noi­ses et de la mon­naie. » (Le Monde du 16 déc­embre 1997.)

Dans notre arti­cle « L’emprunt inter­na­tio­nal et la dette du tiers monde » (Echanges, sup­plément au n°84), nous écrivions : « La déva­lo­ri­sation finan­cière à elle seule ne suffit pas à faire entrer le capi­tal dans une crise pro­fonde, il faut que la déva­lo­ri­sation s’étende au monde matériel c’est-à-dire à l’indus­trie... »

Il semble que main­te­nant le pro­blème s’étende au monde indus­triel. Depuis le mois d’août 1997, la sur­ca­pa­cité de pro­duc­tion frappe les Etats-Unis - de nom­breux sec­teurs indus­triels sont confrontés à trop de pro­duc­tion poten­tielle et pas assez d’ache­teurs. Levi’s, en sur­ca­pa­cité de pro­duc­tion, vient d’annon­cer qu’il fer­mera onze usines aux Etats-Unis et procé­dera à 6400 licen­cie­ments (en Europe, l’entre­prise emploie 7 500 sala­riés). Le 16 déc­embre, Boeing annonçait la sup­pres­sion de 12 000 emplois afin de « ras­su­rer Wall Street ». BusinessWeek estime à 500 000 la sur­pro­duc­tion de véhi­cules aux Etats-Unis et à 3 ou 4 mil­lions en Europe.

« (...) Partout la pro­duc­tion dép­asse la consom­ma­tion. C’est vrai même aux USA, où la demande de consom­ma­tion reste forte. Aujourd’hui, pour la pre­mière fois depuis des années, il y a sur­ca­pa­cité mon­diale dans l’indus­trie, depuis les semi -conduc­teurs jusqu’aux autos. » (Business Week, n° spécial sur la crise bour­sière, 10 novem­bre 1997.)

Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas le marasme finan­cier qui entraîne les effon­dre­ments éco­no­miques, c’est l’inverse, bien que la spé­cu­lation vienne accen­tuer ceux-ci.

LES CAUSES DE L’EFFONDREMENT

Comme nous l’avons déjà for­mulé dans nos pré­cédents arti­cles sur la crise monét­aire et finan­cière, le système du crédit propre au capi­ta­lisme moderne engen­dre iné­vi­tab­lement la spé­cu­lation et donc l’écla­tement de « bulles » spé­cu­la­tives et par conséquent des déva­lo­ri­sations finan­cières en chaîne.

La fuite en avant vers les « mar­chés de capi­taux émergents « (MCE) avait déjà trouvé ses pro­pres limi­tes avec la « crise mexi­caine de la fin 1994 ». Le peso avait dévalué de 40 %. Pour éviter que la crise mexi­caine conta­mine les mar­chés émergents asia­ti­ques, on cracha à terre en pro­met­tant de ren­for­cer les mécan­ismes de prév­ention des ris­ques systé­miques. Deux ans après, la chute en 1996 des mar­chés de capi­taux thaïl­andais et coréens, anti­ci­pait déjà la crise géné­ralisée de 1997-1998 de la zone asia­ti­que balayant toute cré­di­bilité aux débilités des mécan­ismes de sur­veillan­ces.

L’orien­ta­tion mas­sive des capi­taux vers les « mar­chés émergents d’Asie, d’Amérique Latine et de la Russie »( voir tableaux) s’est faite sur la base d’une crise de ren­ta­bi­lité du Capital total, il y a d’énormes sur­plus finan­ciers, qui du fait de la sta­gna­tion /réc­ession des grands cen­tres indus­triels sont en jachère.

La seule porte de sortie pour les capi­ta­lis­tes, c’était le retour de la libre concur­rence, la Bourse comme régu­lateur reve­nait en force, comme au bon vieux temps, conséqu­ence de la fai­blesse des taux d’intérêts du début des années 1990. Une masse impor­tante de capi­taux allait sur les dits mar­chés émergents se placer et engen­drer un intérêt élevé. Cependant l’emprun­teur devait rogner sur ses pro­pres pro­fits la part qui reve­nait à son cré­ancier aug­menté du taux d’intérêt élevé. Le niveau excep­tion­nel des inves­tis­se­ments (notam­ment en Corée du Sud) devait abou­tir à d’impor­tan­tes capa­cités excéd­ent­aires, dans les sec­teurs de l’auto­mo­bile et des semi-conduc­teurs. Les stocks des pro­duc­teurs se trou­vent à des niveaux jamais atteints. La faible crois­sance de la pro­duc­tion a exa­cerbé les pro­blèmes de tré­so­rerie des gran­des entre­pri­ses très endettées, dont les béné­fices sont tombés à moins de 1 % du chif­fre d’affai­res, niveau qui ne suffit pas à assu­rer le ser­vice de leurs dettes.

« Le système qui a pré­valu jusqu’à main­te­nant est en faillite. Les haus­ses de salai­res exces­si­ves consen­ties depuis 1987 et les taux d’intérêts élevés ont étr­anglé les entre­pri­ses. » (Jwa Sung-hee, pré­sident de l’ins­ti­tut de recher­che éco­no­mique du FKI.)

Comme nous pou­vons le cons­ta­ter, le FKI met en pre­mier les haus­ses de salai­res, parce qu’il pense déjà qu’il va fal­loir faire chuter les salai­res et licen­cier, les grèves seraient res­pon­sa­bles avec les taux d’intérêts de l’étr­ang­lement des entre­pri­ses. Si il est cer­tain qu’une part de plus value plus grande pour l’ouvrier porte atteinte à la part que se rés­erve le capi­ta­liste, nous savons très bien com­ment celui-ci est capa­ble de retrou­ver ses marges ( flexi­bi­lité, pro­duc­ti­vité...).

Ce n’est ni en inven­tant ni en adap­tant de nou­vel­les mét­hodes de pro­duc­tion que les pays asia­ti­ques ont percées sur les mar­chés occi­den­taux, mais par l’avan­tage sur les coûts horai­res au début de leur crois­sance. Un ouvrier français équi­valait à 77 ouvriers chi­nois en coût horaire, à 64 ouvriers indonésiens, à 45 ouvriers thaïl­andais, à 12 ouvriers malais ou à 3 ouvriers taï­wanais. Cette marge per­met­tait aux capi­ta­lis­tes asia­ti­ques de verser un intérêt élevé, pour un inves­tis­se­ment moyen dans le sec­teur manu­fac­tu­rier.

Produire en Asie était, jusqu’à un cer­tain stade, « dét­erminé par le rap­port de classe » bon marché, ce n’est pas un pur hasard si l’évo­lution des salai­res de la région est la plus forte en Corée du Sud. Les prolét­aires coréens ont a plu­sieurs repri­ses mon­trés leur dét­er­mi­nation. Il nous faut ici rela­ti­vi­ser les hausse de salai­res, entre 1985 et 1995 les salai­res n’ont pas été mul­ti­pliés par sept ( comme l’affirme la presse) mais seu­le­ment par 3,36 ce qui est déjà hors des normes. Mais il faut considérer dans le calcul, la hausse spec­ta­cu­laire des salai­res ( 20% par an) des ingénieurs, tech­ni­ciens et cadres, du fait que le per­son­nel qua­li­fié est rare. Les rému­nérations de ce per­son­nel sont main­te­nant très pro­ches de celles de l’OCDE pour une qua­li­fi­ca­tion sou­vent peu satis­fai­sante (voir « La lutte de clas­ses à l’assaut d’un bas­tion natio­nal, la Corée du Sud », Echanges n°83).

Ce qu’il faut rap­pe­ler, c’est que les pays « », tout comme les pays « émergés », ont iné­vi­tab­lement buté sur le coef­fi­cient d’inten­sité de capi­tal qui pour percer le marché mon­dial est beau­coup plus élevé que celui des vieux pays indus­triels à leur dém­ar­rage (5 % à 7 % du PNB contre 20 % aujourd’hui pour les pays « en voie de dével­op­pement »). Il en est résulté une défici­ence impor­tante des infra­struc­tu­res qui allait grever la ren­ta­bi­lité des entre­pri­ses.

Comme nous l’avons déjà dit, les taux d’intérêt élevés vont lar­ge­ment contri­buer à la situa­tion catas­tro­phi­que actuelle. Le manque d’infra­struc­tu­res (ports et aéroports saturés, routes encom­brées, dél­es­tage élect­rique, lignes télép­ho­niques engorgées....) Nous amène à ce para­doxe que des grou­pes coréens inves­tis­sent en Grande -Bretagne parce qu’ils esti­ment que le sur­coût sala­rial est com­pensé par les éco­nomies qu’ils font sur ces autres postes.

Pour conclure : en cette fin février 1998, le G7 (8) s’est réuni à Londres pour faire pres­sion sur le Japon, afin qu’il procède à un vaste pro­gramme d’équi­pements publics pour relan­cer sa crois­sance (Keynes revient au galop), le G7 veut donner un coup de pouce au crédit à l’expor­ta­tion, afin que les entre­pri­ses asia­ti­ques conti­nuent d’ impor­ter des biens de pre­mières néc­essité et des pièces à assem­bler venant du G7. La relance par la consom­ma­tion voilà sur quoi repose aujourd’hui la soi-disant relance mon­diale en atten­dant la pro­chaine déva­lo­ri­sation finan­cière au cœur même du G7.

Gérard Bad

NOTES

(1) APEC : créée en 1989 à l’ini­tia­tive de l’Australie, l’APEC, forum de coopé­ration éco­no­mique Asie-Pacifique regroupe la Chine, Hongkong, Taîwan, le Canada, le Chili, les Etats-Unis, le Mexique, Brunei, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Papouasie-Nouvelle-Guinée) ainsi que la Corée du Sud et le Japon.

(2) La Russie vient de rele­ver ses taux d’intérêts de manière urgente pour protéger le rouble, afin de ne pas être entraînée dans la tour­mente.

(3) Alors que l’OCDE esti­mait que les Quinze ne subi­raient qu’une perte de crois­sance de 0,1 % à 0,2 % en 1997 et 1998, selon la Caisse des dépôts c’est à un demi-point de crois­sance en moins qu’il faut s’atten­dre, pour la France. Il ne s’ agit donc plus de 3 % pour 1998 mais de 2,5 %. Les inves­tis­seurs étr­angers devien­nent de plus en plus puis­sant dans les grou­pes français, ils exi­gent des ren­ta­bi­lisés de 10 à 15% sur capi­taux inves­tis voire 25% comme la com­pa­gnie d’assu­rance alle­mande Allianz.

(4) Les fonds de spé­cu­lation ont acheté de la dette nord-coré­enne. Dans les années 1970, la Corée du Nord avait obtenu auprès de l’Allemagne de l’Est un crédit de 1,2 mil­liard de deut­sche marks ( envi­ron 4 mil­liards de francs). La Corée du Nord n’ayant ni réglé les intérêts ni le prin­ci­pal de cette dette. Avec la réu­ni­fi­cation des deux Allemagnes, les crédits, libellés en ost-mark, se sont retrouvés libellés en deut­sche marks, ce qui porte la dette à 4,2 mil­liards de marks. Cette dette est aujourd’hui soldée à 40 % voire 50 % de son prin­ci­pal. Les fonds de spé­cu­lation qui vien­nent d’ache­ter la dette parient sur la réu­ni­fi­cation des deux Corées, la dette du Nord vau­drait alors beau­coup plus et les spé­cu­lateurs comp­tent sur les dom­ma­ges de guerre que le Japon devra verser à la Corée pour récupérer le prin­ci­pal de la dette et beau­coup plus.

(5) Signalons que le FMI a tou­jours exigé dans ses inter­ven­tions une restruc­tu­ra­tion radi­cale des éco­nomies qu’il enten­dait redres­ser, notam­ment par les pri­va­ti­sa­tions... La Corée n’est une excep­tion que par l’ampleur des mesu­res imposées.

(6) Le pré­sident de la Barclays : « L’enjeu est de per­met­tre aux entre­pri­ses comme la sienne d’avoir accès aux mar­chés des pays dit émergents » ( The Financial Times du 10 avril 1997).

(7) En jan­vier 1997, des mani­fes­ta­tions qui tour­ne­ront à l’émeute ras­sem­blent à Tirana et dans l’ensem­ble du pays des mil­liers d’épargnants qui ont tout perdu dans les failli­tes des pyra­mi­des finan­cières. Ces sociétés d’épargne pro­po­sant des taux d’intérêts fara­mi­neux (de 35 % à 100 % par mois) ont drainé les éco­nomies du fin fond de l’Albanie. Les Albanais ont vendu tout ce qu’ils pou­vaient, trou­peaux et terres. Les mon­tants payés aux pre­miers déposants ne pro­ve­nant que de l’apport crois­sant de nou­veaux dépôts, l’effon­dre­ment des pyra­mi­des a ruiné d’un coup des cen­tai­nes de mil­liers d’épargnants ce qui pro­vo­quera une véri­table insur­rec­tion.

(8) Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni.

LES CONSÉQUENCES SOCIALES

JAPON : les employés de Yamaichi sere­trou­vent sans tra­vail - 7 500 de la maison mère et 4 500 de la cin­quan­taine de filia­les. Fin déc­embre 1997, la Bourse de Tokyo est ébranlée par l’annonce de la faillite de l’entre­prise agro-ali­men­taire Toshoku.

BRÉSIL : pour « éco­no­miser » 110 mil­liards de francs, le gou­ver­ne­ment a établi 51 mesu­res dras­ti­ques. Gel des salai­res, 33 000 postes de fonc­tion­nai­res sup­primés, une baisse de 15 % des dép­enses publi­ques, l’aug­men­ta­tion du prix de l’essence, des bois­sons alcoo­lisées et des voi­tu­res, et un racket de 10 % de l’impôt sur le revenu.

MALAISIE : plus d’un mil­lion de sala­riés, notam­ment des immi­grés sont menacés de perdre leur emploi.

INDONÉSIE : depuis le mois de sep­tem­bre 1997, la popu­la­tion doit subir un ren­chér­is­sement des pro­duits de pre­mière néc­essité, les légumes sont en hausse de 20% à 30% , l’huile de 40% et le riz dans les îles de l’archi­pel, de 40%. Mais un jour­nal comme Le Monde laisse passer, sous la plume de Sophie Gherardi, l’affir­ma­tion selon laquelle « pour l’ins­tant les mil­liards envolés n’ont pas enlevé un grain de riz du bol des pau­vres » (le 28 octo­bre 1997).

A Djakarta, 150 000 ouvriers du bâtiment se retrou­vent à la rue. L’asso­cia­tion indonési­enne des entre­pre­neurs confirme que la moitié des 4,3 mil­lions de jour­na­liers de la cons­truc­tion ont perdu leur emploi et que 500 000 autres vont suivre. Pour 1998 c’est un mil­lion de chômeur en plus qui est prévu.

THAÏLANDE : la Confédération thaïl­and­aise de l’indus­trie et du com­merce, orga­ni­sa­tion patro­nale, déc­lare qu’au moins 120 000 sala­riés per­dront leur emploi d’ici la fin 1997. Le minis­tre du tra­vail indi­que que le nombre de chômeur va pro­gres­ser de 1 mil­lion et attein­dre 2,8 mil­lions en 1998.

CORÉE DU SUD : en 1997, sept des prin­ci­paux conglomérats ont fait faillite. Robert Bosch prend le contrôle de KIA en faillite (Les Echos le 18 sep­tem­bre 1997). Le taux de chômage devrait être mul­ti­plié par trois et tou­cher 1,2 mil­lion de sala­riés. Au total 3 mil­lions d’emplois pour­raient être sup­primés au cours des trois pro­chai­nes années. Le KCTU : « Nous sommes prêts à lancer une lutte totale, y com­pris des grèves géné­rales. » Le gou­ver­ne­ment se pré­pare à faire adop­ter une loi per­met­tant les licen­cie­ments mas­sifs.

ÉTATS-UNIS : après la Chase Manhattan, qui a perdu 160 mil­lions de dol­lars en octo­bre, et JP Morgan qui s’attend à de mau­vais rés­ultats, Goldman Sachs est la troi­sième « vic­time » offi­cielle de la crise asia­ti­que : avec un béné­fice record de 3 mil­liards de dol­lars sur l’année et une hausse de 16 % par rap­port à 1996, il se retrouve en baisse de 24 % par rap­port à la pér­iode cor­res­pon­dante de 1996. Nike voit ses béné­fices du deuxième tri­mes­tre bais­ser de 20 % et le géant de l’arti­cle de sport fait savoir que ses ventes ralen­ti­ront en 1998 du fait de la crise asia­ti­que.

FRANCE : la Coface vient de déc­larer qu’elle garan­tit 62 mil­liards de francs de contrats publics dans sept pays d’Asie, les plus tou­chés par la crise finan­cière. Ceci donne une idée des sommes engagées dans ces pays , notam­ment par les ban­ques franç­aises en dif­fi­culté qui pen­saient se « refaire » rapi­de­ment. Le Crédit lyon­nais a engagé 12 mil­liards de francs en Indonésie et en Thaïlande et 72 mil­liards dans toute l’Asie ; la Société géné­rale aurait 103 mil­liards d’engagés, la BNP 90 mil­liards, et l’ensem­ble des ban­ques franç­aises 350 mil­liards. L’onde de choc de la crise va donc se rép­er­cuter sur les ban­ques franç­aises. Elle sera sans doute amor­tie d’une part par la Coface (assu­reur), d’autre part par les prêts du FMI, mais une part tom­bera sur les contri­bua­bles. Daewoo va sus­pen­dre les trois pro­jets d’inves­tis­se­ments dans le Nord de la France.

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