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Militantisme et responsabilité

jeudi 1er novembre 2007

PRÉSENTATION

Chazé (Gaston Davoust de son vrai nom, mais tout au long de ce texte nous l’évoquerons avec ce pseudonyme qu’il avait choisi - il explique lui-même comment et pourquoi dans un passage de Militantisme et responsabilité) est mort en septembre 1984. Quel intérêt y a-t-il à publier une telle autobiographie, écrite vraisemblablement autour de l’année 1980 (le manuscrit original mentionne seulement : « Terminé le 31 octobre comme promis », et un complément concernant les rapports de Chazé avec le Parti communiste porte la date du 10 novembre 1981) ?

Ce n’est pas un des moindres paradoxes de ce texte de le voir ainsi rédigé à cette époque, vraisemblablement pour répondre à des sollicitations universitaires en vue de la rédaction d’une notice biographique le concernant dans « le Maitron »* alors que quelques années auparavant il avait rejeté toute idée d’une telle notice. Dans une lettre [à G. S.] du 1er janvier 1977, Chazé, déjà sollicité, avait donné son opinion sur ce travail d’universitaire :

« Ma biographie. Pas question. Si je ponds quelque chose pour Maitron ce sera 3 pages de faits datés, qu’il réduira encore pour son Dictionnaire... destiné aux rats de bibliothèques : thésards, historiens et “chercheurs”... Il m’avait envoyé quelques pages de ce Dico il y a deux ans ; je t’assure, il faut être vicieux pour lire ça. Et puis rien n’en ressort comme vue d’ensemble. L’ordre alphabétique contribue à la confusion. L’importance des textes est à la discrétion du maître d’œuvre, J. Maitron. Quant à écrire un bouquin, non. La postérité, je m’en fous. Et puis, écrire soi-même sa biographie, c’est tricher, involontairement. Enfin, il y a des activités clandestines dont je ne peux pas parler, même si c’est très vieux. ** »

Pourtant, il est revenu sur cette position puisque, quatre ans plus tard, le 31 octobre 1981, il termine la rédaction du texte que nous publions maintenant tel qu’il l’avait alors écrit (nous n’y avons ajouté que des notes explicatives). La publication aux éditions Spartacus, en 1979, de Chronique de la révolution espagnole, recueil de textes parus dans L’Internationale, journal de l’Union communiste, précédés d’une courte préface dans laquelle Chazé évoquait rapidement l’Union communiste, lui avait remis en tête une idée à laquelle il pensait depuis longtemps : écrire une histoire de ce groupe qui aurait été aussi une histoire économique et politique de l’entre-deux-guerres. Dans les papiers laissés après sa mort existait bien un cahier d’écolier où il avait tracé un schéma d’un tel travail, sous chaque chapitre duquel figurait des notes et observations jetées au fil de la réflexion. On peut penser que Chazé, en rédigeant alors ce qui est plus qu’une autobiographie, sentait venir le moment où, en raison de son âge, il lui serait difficile de faire aboutir ce travail. A coup sûr, il répondait à une sollicitation - peu importe pour qui et pour quel usage, mais il pensait certainement en livrant ce texte donner les grandes lignes de ce qu’il avait pu imaginer auparavant. Le fait qu’il ait donné à son travail ce titre de Militantisme et responsabilité montre bien son intention : faire œuvre de militant, de l’homme militant par-delà la sécheresse des fameuses « bios » peuplant les travaux de ceux que Chazé classait avec une ironie quelque peu méprisante parmi les « thésards ».

Il existe, à notre connaissance, un seul travail concernant Chazé : c’est l’ouvrage de Robert Camoin, G. Davoust (H. Chazé) (1904-1984) et la Gauche communiste internationaliste, publié en 1992. On pourrait penser que cette publication tardive visait à rétablir une certaine vérité historique, mais elle contient trop d’interprétations tendancieuses de ce que furent les positions politiques de Chazé. Nous nous en étions ouverts dans une polémique avec l’auteur dans les colonnes d’Echanges (nos 75, p. 29, et 76, p. 32) Même si l’on pouvait louer l’auteur de ce travail d’avoir été le seul à retracer l’activité politique de Chazé, il l’avait fait d’une façon que nous jugions critiquable. Il n’est pas dans notre propos de reprendre ici cette polémique où tout nous semble avoir été dit. Le texte même de Chazé est le meilleur élément à verser à ce débat.

Ceci nous ramène à la question : pourquoi publier maintenant un tel texte ? On peut y trouver un intérêt dans ses deux aspects essentiels, indiqués par le titre lui-même. Le militantisme désignant le plan personnel, c’est-à-dire la position et l’activité que l’on adopte eu égard à la société dans laquelle on vit ; et la responsabilité, le sens que cette activité prend par rapport à soi-même et aux autres sur le plan plus politique, plus général, de l’insertion de cette activité dans cette société. Bien sûr ces deux éléments sont indissociables et ce sont plus les circonstances, le déroulement des événements du capitalisme et des luttes consécutives à ces événements qui déterminent les choix politiques et les actions, là où la responsabilité prend en quelque sorte le pas sur le militantisme.

Il ne fait pas de doute que les réponses que l’on peut apporter sur le plan politique, conditionnées par l’évolution globale du capitalisme, des techniques de production et de domination, n’appellent pas, même si les motivations de base restent les mêmes, de réponses semblables à celles qu’un groupe politique pouvait apporter dans les années 1930. La France d’alors, avec sa dominante agricole et sa stagnation industrielle, était beaucoup plus perméable aux théories capitalistes d’Etat que véhiculaient les social-démocraties parlementaires ou radicales de la Troisième Internationale stalinienne ou de la Quatrième Internationale trotskyste. De plus, le niveau de connaissances et d’instruction, lié à cette situation du capital, complétait cette croyance en la pérennité de l’Etat avec la confiance en des organisations hiérarchisées de militants révolutionnaires, en une
avant-garde capable d’impulser, voire de déclencher, les luttes contre le système d’exploitation.

Si, dans les poussées révolutionnaires en Russie et en Allemagne, les conflits entre les organismes de base et les partis « ouvriers » avaient pu révéler un problème fondamental qui se développera beaucoup plus tard, ce type de conflit n’apparaissait pas clairement dans les luttes en France, y compris dans la grande vague de grèves de 1936. Certains membres de l’Union communiste, dont Chazé, pouvaient avoir, presque à titre personnel, des contacts avec les communistes de conseils hollandais ou belges, ce n’était nullement les positions politiques de l’Union communiste ou du Réveil syndicaliste (organe des cercles Lutte de classe, correspondant syndical de L’Internationale). Chazé lui-même, à la fin de sa vie, gardait une certaine conception de l’activité militante, de l’intervention, qui lui faisait parfois prendre des distances avec les derniers communistes de conseils hollandais ou avec ICO et Echanges. Questionné sur le point de savoir pourquoi L’Internationale ou Le Réveil syndicaliste n’avaient jamais évoqué la question des conseils, du parti et du syndicat, ou essayé de propager ce qui avait été élaboré par le courant germano-hollandais à partir de l’expérience des conseils allemands, Chazé avait répondu que les militants qui participaient à ces deux noyaux restaient au fond léninistes et n’étaient pas prêts à envisager de telles questions. C’était bien effectivement le reflet, à ce moment, de la situation des luttes en France et des concepts dominants dans la classe ouvrière.

Considéré sous cet angle, il manque sans aucun doute à ce travail une analyse critique des positions de Chazé et de leur évolution dans le temps, une analyse qui devrait prendre effectivement en considération l’évolution du monde dans lequel il fut appelé à militer. Nous n’avons pas voulu alourdir ce travail par de telles considérations, sans ignorer que d’autres que nous ont entretenu des relations personnelles ou politiques avec Chazé et peuvent apporter un autre éclairage sur des facettes de sa personnalité que ce travail peut avoir omises. Il est bien évident que cet ensemble comporte des lacunes, même si le projet en a été soumis à différents camarades ou proches de Chazé ; il ne tient qu’à ceux qui les constateraient de nous les signaler pour que des réimpressions éventuelles en tiennent compte.

Les positions que Chazé avait conservées sur ces questions fondamentales n’étaient pourtant pas du tout une approbation sans limite et sans esprit critique d’un militantisme ainsi affirmé. Le fait qu’il ait accolé à ce terme celui de responsabilité montre qu’il accordait autant d’importance au fait de militer qu’au fait de s’engager à tout prix dans des actions sans se soucier des conséquences (pour soi-même comme pour ceux que l’on entraînerait dans des actions aventureuses). La responsabilité par rapport à soi-même, Chazé développe cette notion notamment lorsqu’il aborde le « refus de parvenir », ce qu’on peut tout autant interpréter comme le refus de toute compromission dans le système, avec le pouvoir et/ou l’argent. On en trouvera maints exemples dans le récit de Chazé.

Une de ses positions restées ignorées fut par exemple son refus, à son retour de déportation, de se voir attribuer la qualité de « déporté résistant » pour conserver seulement celle de « déporté politique », ce qui lui valut pendant des années une pension très inférieure à la pension militaire attribuée aux seuls « résistants ». Il restait ainsi fidèle à ses conceptions internationalistes. Plusieurs fois sanctionné dans ses différents emplois à cause de son appartenance politique, voire de son passé, Chazé ne s’en était jamais plaint, considérant qu’il devait affronter ces situations la tête haute, non comme une victime du système, mais comme une sorte d’hommage que le système lui rendait. Il ne recherchait nullement ces sanctions par un militantisme inconsidéré, mais il ne dissimulait pas non plus ses opinions, ni ce qu’il pouvait penser des conditions d’exploitation du travail.

Responsabilité vis-à-vis des autres non seulement par cette parfaite honnêteté vis-à-vis de lui-même et de ses idées, mais aussi dans le fait qu’il n’essaya jamais de pousser ceux qui l’entouraient à des actions qu’ils n’envisageaient pas ou à prendre des responsabilités qu’ils hésitaient à assumer. Un exemple : il racontait que, mobilisé dans les sections spéciales durant la drôle de guerre (1939-1940), il avait assumé la charge de porte-parole de ses camarades d’armée auprès des supérieurs jusqu’au jour où, spontanément, certains d’entre eux avaient décidé qu’il en avait assez fait et que c’était leur tour de se mouiller ; il citait cette anecdote significative avec une certaine fierté, car elle exprimait parfaitement ses idées sur la responsabilité du militant. Il n’est pas nécessaire d’insister sur cette notion, car l’histoire ancienne ou récente abonde d’exemples de militantisme d’autant plus irresponsable que les « responsables » de ce type d’actions (grèves ou autres) ont souvent, face à des sanctions parfois très lourdes, des possibilités que ceux de la base qu’ils ont entraînés n’ont pas.

C’est bien en ce sens que nous comprenons cette autobiographie. Au texte lui-même et pour montrer l’étendue de la personnalité de Chazé et de sa réflexion, nous avons ajouté quatre documents : l’un touche les messages secrets qu’il réussissait à faire passer de sa prison de Fresnes, un autre est le récit de son expérience des camps, en réponse à l’idée dominante alors de la « responsabilité du peuple allemand » dans les atrocités nazies, le troisième l’idée qu’il se faisait des notes de lecture qu’il rédigeait pour ICO, le dernier sa critique de la traduction de l’ouvrage de Pannekoek Lénine philosophe (éd. Spartacus).

H. S.

octobre 2003

Notes de la présentation

* Jean Maitron : universitaire spécialisé dans l’histoire sociale en France. Initiateur d’un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qui recense tous les militants ouvriers ou politiques qui ont pu laisser une trace par leurs écrits et dans les événements - mais évidemment pas l’immense cohorte des « obscurs » sans lesquels cette histoire et les « élus » de ce Bottin mondain des militants n’existeraient pas. Cet ouvrage est poursuivi, depuis la mort de Jean Maitron, par une équipe du CNRS qui, comme l’initiateur, trouvent pour une bonne part leurs sources auprès des survivants des « périodes héroïques ».

** Chazé a pourtant levé quelque peu le voile sur ces activités clandestines, qui visaient notamment l’anti-militarisme avec la section « anti » du Parti communiste. Comme les raisons qu’il pouvait invoquer en 1977 pour ne pas en parler ont pratiquement disparu, nous avons ajouté en notes dans les chapitres concernés les précisions qu’il avait pu alors apporter. De plus, au cours de son service militaire dans la marine, Chazé informait les responsables du parti par le canal d’une correspondance « sentimentale » codée avec une femme qui assurait la liaison avec le PC. Cette correspondance a survécu à la dispersion de ses archives mais il est difficile d’en tirer des informations. De plus, Chazé a souvent fait part de la méfiance qu’il entretenait vis-à-vis de liaisons trop directes avec les responsables de la section « anti », soupçonnant des infiltrations par la police ; toutes les fois qu’il avait eu des contacts à Paris et ramenait du matériel, il prenait un luxe de précautions qui effectivement lui valurent, malgré de forts soupçons, d’échapper à des sanctions particulièrement graves. Signalons aussi que Chazé, bien que contacté pour le faire, s’était toujours refusé à pratiquer l’espionnage industriel au profit des Russes, à la fois pour des motifs idéologiques et pour les risques très sérieux que cette forme d’espionnage comportait.

***

Militantisme et Responsabilité

Il est difficile, pour un fils de militant, de rechercher le début d’une prise de conscience. Toutefois, l’année 1910 fut, à cet égard, un commencement, et cela à l’occasion de la grève des cheminots.

Année particulièrement mouvementée pour la famille. Le père étant nommé à Paris Saint-Lazare, il fallut quitter Pont-Audemer pour emménager 24, boulevard du Havre, à Colombes, près de la gare de La Garenne-Bezons.

A Pont-Audemer, la Risle débordait et les gens essayaient de voir la comète Allez (sic) avec des verres fumés (1). A Paris, nous retrouvâmes les inondations provoquées par une très importante crue de la Seine. Souvenirs qui restent dans la tête d’un enfant de six ans. Il devait s’y ajouter le souvenir de la grève des cheminots et de la première révocation du père. Période d’extrême pauvreté, malgré le travail de la mère, excellente culottière-giletière. Le père ne trouvait pas d’emploi et nous étions trois enfants à la maison. Cela ne s’oublie pas... et dura cinq mois avant la réintégration du père (2).
De 1910-1911 à la guerre, la famille participa à toutes les fêtes des organisations ouvrières pendant l’été. Et aussi aux manifs. Celle de juillet 1913 à la Butte rouge (3) eut une grande importance pour l’enfant de neuf ans que j’étais. D’abord cette foule immense rassemblée pour maudire la menace de guerre. Puis Jean Jaurès tonitruant. Nous étions près de l’estrade de fortune d’où il s’exprimait. Je ne voyais de son visage que sa barbe qui s’agitait.

Le meeting terminé, la foule reflua vers Paris tout proche et les stations de métro. C’est alors qu’intervinrent sur les larges avenues les gardes municipaux et les gardes républicains à cheval, chargeant la foule sur les trottoirs. Nous avions perdu mon père et ma sœur. Ma mère nous tenait, mon frère et moi. Les chevaux, la gueule en sang tant leurs cavaliers tiraient sur le mors, refusaient de monter sur les trottoirs. De cette vision date ma haine de la flicaille.

1914 - Début juillet, discussions entre mon père et son jeune frère auquel il ne cessait de répéter : « Fous le camp pendant qu’il en est encore temps. » Cette vive discussion dura toute la soirée et tard dans la nuit, malgré les interventions de ma mère. Les éclats de voix venant de la cuisine nous empêchaient de dormir.

Sans attendre la fin de l’année scolaire, dès le 14 juillet, le père nous amena, mon frère et moi, à Pré-en-Pail, berceau des deux familles, où nous avions l’habitude de passer nos vacances. Et c’est là que j’appris l’assassinat de Jaurès. J’étais avec quelques gosses du patelin en train de pêcher, à quelque deux kilomètres du bourg. Sachant où nous trouver, quelques copains vinrent nous annoncer la nouvelle en ajoutant : « C’est la guerre. » Jean Jaurès mort (4) ! J’ai chialé, comme un gosse, c’est le cas de le dire. Rentrés en vitesse au bourg, nous vîmes les attroupements, notamment des femmes, sur la place de l’Eglise. Elles parlaient de faire de la charpie, mot dont j’ignorais la signification. Les hommes étaient à la mairie pour former des groupes d’affichage. C’était la mobilisation, pas la guerre, comme devait le dire Poincaré. Et les gosses allèrent avec les hommes dans tous les hameaux coller les affiches. Nous rentrâmes à la nuit. Deux jours après, c’était la guerre.

1917 - Troisième année de guerre. Des grèves dans la métallurgie auxquelles participaient des amis de la famille, des manifs sur les marchés, contre les mercantis. A ces manifs, j’ai participé. On vendait La Ménagère garennoise, organe de la Section des coopérateurs. Quant aux révolutions de février et octobre en Russie, j’étais trop jeune pour comprendre (5).

1918 - Les troupes américaines débarquaient sans arrêt et l’espoir grandissait. Le cauchemar allait finir. Il fallut néanmoins attendre jusqu’en novembre.
L’année scolaire 1917-1918 à l’école primaire supérieure Jean-Baptiste Say comportait des heures d’atelier (6). Et pour les vacances de 1918, mon frère et moi, nous fûmes embauchés chez DFP, une usine de Courbevoie qui travaillait pour les armements : obus à la forge et aux presses, finition et réglage de moteurs d’avions à l’atelier d’ajustage.
Premier boulot salarié ! mais dix heures et demie par jour. Le chef d’atelier m’offrit de réduire ce temps de travail, étant donné mes quatorze ans. Je refusai, trop fier de gagner de l’argent pour l’achat des livres à la rentrée et mes petites dépenses personnelles pour un ou deux mois. D’autre part, l’ajustage, ce n’était pas fatigant.
Vint enfin le 11 novembre. Inoubliable ! A Jean-Baptiste Say, dans l’après-midi, les classes se vidèrent et un long cortège d’élèves de tous âges se forma. Direction les grands boulevards d’Auteuil, fallait le faire ! Et rester à déambuler dans la foule jusqu’à l’heure du dernier train pour La Garenne, aussi.

1918 encore - La section des coopérateurs de La Garenne avait loué une villa qui devint la « Maison du peuple » (voir biographie de mon père) (7).

Pour moi, ce fut l’année de ma première licence sportive à la FST du fait de mon adhésion au CASG (Cercle amical sportif garennois) dont le siège était à la Maison du Peuple. Début d’une activité pour le sport ouvrier qui ne cessa qu’en 1932 pour le football.

1919 - Après la fin de l’année scolaire 1918-1919, lettre du directeur de Jean-Baptiste Say : j’étais renvoyé de l’école. Ce vieux réac n’avait même pas daigné donner d’explications. J’étais un très bon élève ; seule punition, un avertissement pour avoir lancé des boules de neige pendant une récré. C’était en principe l’impossibilité de poursuivre mes études dans toute autre école de la Ville de Paris.

Mon père, indigné, alla trouver ce directeur. Pas moyen de lui faire dire le pourquoi de ce renvoi. Seul recours possible, les conseillers municipaux du Parti socialiste. Cela prit du temps et c’est avec un mois de retard que je fus admis à Turgot, sous condition d’être dans les tout premiers à la fin du trimestre. Facile.

La seule explication plausible de mon renvoi de Jean-Baptiste Say était politique, et le directeur avait voulu protéger l’image de marque de son école. J’avais quinze ans et je ne prenais aucune précaution pour faire de la propagande. Cette première répression me prépara à mieux comprendre les événements de l’année 1920.

1920 - Année des grandes grèves de mai, dont celle des cheminots qui avait été précédée par une courte grève en février. Voir biographie de mon père, qui fut révoqué définitivement. Il dut changer de métier et ce fut moins grave qu’en 1910, car il trouva assez vite un nouveau job dans les assurances (8).

Le 1er mai 1920, place de l’Opéra, les gardes municipaux à cheval chargèrent la foule, obligeant les manifestants à descendre la rue du 4-Septembre. Véritable guet-apens, car la rue était barrée 300 mètres plus bas. On entendit quelques coups de feu. Cela me rappela le 13 juillet 1913, coups de feu en plus. (Si possible, vérifier sur journaux...)

1921 - Année des scissions du mouvement ouvrier. Celle de fin 1920 pour le Parti socialiste et préparation de la scission syndicale (voir note 26).

Conséquence qui me touchait de près : la fin de la Maison du Peuple de La Garenne-Colombes.

C’est en 1921 que je passais l’examen d’entrée à l’école des Arts et Métiers. Mon frère y était depuis 1919 et avait participé à un essai de groupement des élèves des grandes écoles techniques. Je pris le relais et s’ouvrit alors une période de militantisme et de responsabilités. J’y étais préparé.

1921-1924 - Les trois années à l’école des Arts et Métiers (AM) (9).

En 1920 furent créées la Confédération des travailleurs intellectuels (CTI) et l’Union syndicale des techniciens de l’industrie, du commerce et de l’agriculture (Ustica). Cette dernière parrainera la création du Groupe d’études techniques et économiques des grandes écoles en février 1921. Groupe formé de sections dans les grandes écoles techniques et sections régionales. Bulletin bimensuel Le Gétégé. Projet ambitieux... qui avorta assez rapidement. Je n’ai connu que deux numéros du Gétégé avant mon entrée à l’école des AM de Paris en octobre 1921.

Mais l’idée de former des groupes d’école avait germé, et dans notre promotion entrante, elle fut reprise ; encore fallait-il toute une préparation et tout d’abord rechercher les camarades que cela pouvait intéresser ; il faut dire que des groupes d’extrême-droite (JP et AF) se formèrent également. Il faudrait rappeler le climat politique et social de l’époque... ce qui allongerait ces notes biographiques. Je me limiterai à dire que 70 % des camarades de notre promotion étaient trop absorbés par leurs études pour s’intéresser à autre chose. Proportion valable pour les autres promotions.

Nous fûmes deux, André Prot (10) et moi, à prendre les premières initiatives, en accord avec l’Ustica et en tenant compte de l’expérience du Gétégé. Le nom du groupe fut plus net : Groupe d’études et de propagande sociales des grandes écoles. Un tract destiné aux élèves des écoles d’Arts et Métiers (Paris et province) parle non seulement de grouper les techniciens, mais aussi de lutte commune avec la classe ouvrière. Notre section des AM de Paris était en somme pré-syndicaliste. Mais la section de physique et chimie était nettement politique. On retrouvera ces divers courants dans l’Union générale des élèves techniciens (UGET) formée en 1922... et en 1926 dès la formation de l’Union fédérale des étudiants (UFE).

Je reviens à notre section des AM de Paris. Nous étions une douzaine ; les réunions se tenaient le matin de 8 heures à 9 heures, rue Fagon près de l’école, au rythme hebdomadaire. Tous les mois environ, une conférence sur un bouquin ou une tendance du mouvement ouvrier, avec si possible la présence d’un représentant de cette tendance. Dès l’année scolaire 1921-1922, nous réunissions une bonne vingtaine d’auditeurs des trois promotions, en plus de notre douzaine de membres. C’était peu, certes, mais pas si mal pour des candidats à « l’élite de la nation », comme on nous le répétait à l’école.

Nous étions très influencés par la revue Clarté (11). Mais nous n’en faisions pas moins une étude sérieuse des maîtres à penser des différents courants du mouvement social, en nous répartissant les tâches de lecture d’ouvrages, base des exposés, suivis de discussions sur plusieurs de nos courtes réunions.

En ce qui me concerne, ces trois années furent précieuses. Et je le dois à André Prot qui m’avait dit : « Ta jeunesse de fils de militant te permet d’être comme poisson dans l’eau quand on parle du mouvement ouvrier... mais maintenant, il faut étudier, approfondir et choisir. »

L’année scolaire 1921-1922 fut marquée par une activité très particulière motivée par la préparation militaire obligatoire [PM]. A moins de trois ans de la fin de la « der des der » ! Le gouverneur militaire de Paris avait délégué un colonel pour les cours « théoriques » (ça ne dépassait pas le contenu du manuel du soldat) et un sergent pour l’exercice et le maniement des armes, y compris démontage et remontage.

Le colonel ne tarda pas à être chahuté comme un vulgaire pion, dans les trois promotions de l’école. Ce qui nous valut un blâme de la part du gouverneur militaire. Anecdote : lors d’une épreuve écrite, j’avais le manuel sur les genoux et lisais à voix basse les réponses aux questions posées. Je ne changeai rien au texte du manuel. J’obtins un magnifique... 18 ! Les camarades autour de moi avaient cru bon de changer quelques mots aux réponses du manuel, ils eurent des notes inférieures.

Dans notre promotion, un incident survint au cours d’un exercice dans une cour de l’école. Il avait plu et le sergent commanda un mouvement exigeant qu’on s’allonge sur le sol. Les protestations fusèrent. Bref, un refus collectif. Le sergent alla se plaindre auprès du directeur. Il voulait que les premiers qui avaient protesté soient punis. Le directeur se heurta alors aux « traditions » des gadz’arts (12). Finalement, ce fut encore un blâme pour notre promotion.

Notre groupe n’avait pas eu besoin d’appuyer sur l’accélérateur, n’ayant d’ailleurs aucune illusion sur les motivations des multiples incidents qui émaillèrent cette préparation militaire obligatoire. La plupart de ces motivations étaient des réactions de petits-bourgeois offensés d’être traités comme de vulgaires conscrits.
Résultat de cette introduction de la PM obligatoire : l’année scolaire suivante, elle devint facultative.

Sport. Au cours de ces semaines, j’ai joué au foot au CSS de Colombes (FS) avec un camarade de notre groupe et son frère, qui appartint à la promotion suivant la nôtre. A l’école, nous avions eu du mal à former une équipe. Onze joueurs sur trois cents élèves ! une seule équipe de rugby également. Notre participation au championnat universitaire fut désastreuse. Je rappelle cela à titre documentaire.

Répression. Le directeur de l’école était aussi réac que celui de Jean-Baptiste Say. Maintes fois, il essaya de nous coincer. C’était la guérilla. A l’examen de fin d’études, comptant pour l’obtention du diplôme, il joua sur la note de conduite (qui ne s’appelait pas comme ça). Deux de nos camarades en furent victimes et sortirent comme « anciens élèves des AM » et pas ingénieurs. Ils avaient toutefois la possibilité de participer à l’examen final de la promotion suivante. 1924 vit l’avènement du Bloc des gauches (13), et le
directeur dut prendre sa retraite.

Service militaire dans la Royale (14)

Auparavant, de juillet 1924 à novembre 1924, pour gagner un peu de fric, j’ai travaillé comme élève-officier mécanicien sur le cargo charbonnier PLM 24, port d’attache Marseille. Trois voyages aller-retour Marseille-Cardiff. La marine de commerce (et notamment les cargos) attirait les jeunes ingénieurs pour assurer la relève après les années de guerre.

Pour la même raison, la Marine nationale en faisait autant. Et pour la première fois, les jeunes ingénieurs, qui n’avaient pas fait de préparation militaire au cours de leurs études, étaient invités, dès leur incorporation dans la Marine, à suivre les cours d’EAR (Elèves aspirants de réserve). Cours de six mois et un an comme aspirant. Le service militaire était alors de dix-huit mois.

Un camarade, de ma promotion et de notre groupe, fut incorporé comme moi dans la Royale. Ce n’est qu’au dépôt (de Cherbourg) que nous apprîmes cette possibilité de suivre les cours d’EAR. Pourquoi pas. Et nous voilà partis pour Brest.

Le cours se trouvait sur le bateau-amiral. C’était le cuirassé Diderot, puis le cuirassé de même type, le Voltaire, à partir de janvier. Le gros des élèves provenait de l’Ecole des élèves-officiers de la marine marchande. Des jeunes qui avaient déjà navigué et étaient donc des « inscrits maritimes ». L’enjeu, pour eux, était le suivant : reçus à la fin du cours, ils ne faisaient que dix-huit mois de service au lieu des trois ans que devaient faire les « inscrits maritimes ». En plus de cette faveur, ils devenaient « lieutenant au long cours » dans la marine marchande.

Au cours d’EAR

Le nombre de jeunes ingénieurs qui avaient profité de l’invitation à suivre ce cours n’était que d’une quinzaine - dont six gad’zarts (nous deux de Paris, les autres de Lille, Aix, Angers et je crois Châlons). Il y avait un centralien qui avait appartenu au groupe de cette école. Les autres, je ne m’en souviens plus guère.

Parmi les cours qui pouvaient nous intéresser : celui de navigation, celui de mécanique (pour la spécialisation) et l’école de voile qui se terminait par deux jours de navigation sur la Jeanne d’Arc de l’Ecole navale.

Un seul voyage, à Lisbonne, pour le tricentenaire de Vasco de Gama. Une vingtaine de pays représentés. Les festivités durèrent une semaine. Je rappelle ce voyage parce qu’il fut instructif. C’était en janvier 1925. Ce fut, de visu, l’étalage du rapport de force entre les pays représentés. Les USA avaient deux super-cuirassés de 42 000 tonnes, tout neufs... La Grande-Bretagne deux vieux super-cuirassés de même tonnage. La France, le Voltaire et le Condorcet, de 17 000 tonnes (un plus gros était en réparations à Toulon), et ainsi de suite pour les pays mineurs.

Les six mois de cours furent marqués par de multiples incidents mineurs, mais suffisants pour permettre au commandant, directeur du cours, de repérer les « fortes têtes ».

Lors d’une revue de l’amiral, il en parla à celui-ci. Réponse : « Il faudra expurger rapidement ces “ânes rouges”. » Pour ne pas créer un précédent fâcheux pour le recrutement d’ingénieurs, le commandant attendit la fin du cours et par une « Note de présentation » négative empêcha les « ânes rouges » d’être reçus. Nous étions six. Matelots nous étions entrés, matelots nous en sortîmes. Matelots mécaniciens-dessinateurs pour les quatre gadz’arts « ânes rouges ».

C’est en tant que tel que je fus embarqué sur le cuirassé Condorcet, et affecté au bureau de la machine, poste idéal pour établir des contacts avec les mécaniciens, chauffeurs et soutiers. De tels contacts, j’en avais eus sur le Voltaire, malgré les interdictions pour les EAR.

1re punition. Trente jours, avec sursis, pour avoir loupé l’appareillage, au retour d’une permission pour un mariage dans la famille. J’avais eu le tort d’insister pour avoir un jour de plus, et je l’ai pris. J’avais même proposé au commandant de rejoindre le bateau à Cherbourg. Donc, la préméditation était évidente.

2e punition. Grave cette fois. Soixante jours pour « manifestation contre la discipline » : « Avoir organisé une quête en faveur de trois matelots condamnés par le conseil de guerre, et avoir écrit à leurs parents. »

L’affaire mérite d’être contée. Trois matelots, pour des punitions de quinze jours et un peu plus, devaient partir pour la prison maritime de Brest. Comme il était d’usage, pendant le temps de rassembler leurs affaires et remplir leurs sacs, des camarades leur avaient offert quelques quarts de pinard. Un peu trop sans doute, car une fois dans la vedette qui les emmenait, ils se mirent à chanter L’Internationale. Il y eut de l’écho, pas sur le pont supérieur, mais les ponts inférieurs où s’étaient massés de nombreux matelots. Pour ce délit, un conseil de guerre, réuni à la hâte, condamna les trois matelots à dix-huit mois, un an, et six mois de prison. Ces matelots avaient vingt, dix-neuf et dix-huit ans ! de très jeunes engagés. J’en connaissais un, le plus âgé, jeune ouvrier de Saint-Etienne, affecté aux torpilles. Il m’avait confié un livre avant de partir, c’était le Manuel du mécanicien. Il m’avait demandé de lui apprendre un peu de trigonométrie pour comprendre les formules indiquées dans ce Manuel, et de là avait daté notre amitié.

Lorsque le verdict fut connu, à bord ce fut l’indignation. D’où les décisions d’envoyer du fric aux condamnés pour leur permettre de cantiner, et d’écrire aux parents pour leur expliquer combien minime était le délit commis par leurs enfants. Etant donné mon poste au bureau de la machine, je fus sollicité pour exécuter ces deux décisions. Nous étions en manœuvres, et c’est de Quiberon que j’envoyai mandats et lettres.
De retour à Brest, mon affaire éclata. Je fus alerté par deux lettres qui m’arrivèrent visiblement et même grossièrement décachetées et mal recollées. Le vaguemestre avait reçu l’ordre de porter le courrier à l’amiral, sur le Voltaire, et me remit les lettres pour la machine avec deux heures de retard.

Je confiais quelques papiers à des amis et attendis. Mon hamac était dans le bureau. Le soir, couché, je lisais. Et le commandant entra. Il n’avait pas la réputation d’être pédé. Il me demanda ce que je lisais. C’était un des premiers romans de Panaït Istrati (15). Je lui expliquai ce qu’étaient les Haïdoucs (16). Ce fut tout. Mais le lendemain matin, perquisition au bureau et descente dans une cellule. Deux jours après, conseil de discipline et envoi à la prison maritime. Là, je respirai car je ne fus pas mis dans une cellule de prévenu (pour conseil de guerre). Quelques semaines plus tard, le gardien-chef de la prison vint me lire le verdict : soixante jours et menace des sections spéciales en cas de nouvelles punitions. Ils avaient reculé devant une affaire qui aurait pu être exploitée facilement par la presse de gauche. Avec mes trente jours avec sursis, cela me faisait tout de même quatre-vingt-dix jours de taule. Il y eut plusieurs amnisties au cours de ces quatre-vingt-dix jours, mais pas pour « manifestation contre la discipline ». Je sortis de taule le 27 décembre 1925. Même pas deux jours d’amnistie pour Noël !
Embarquement sur le torpilleur Algérien. Pas pour longtemps, car le commandant du Condorcet avait demandé à un ami, commandant de l’Arabe, torpilleur du même type, de me prendre à son bord. Ce commandant de l’Arabe jouait au type bourru et débonnaire. Il m’avait affecté à « l’extérieur » (entretien et surveillance de toutes les machines qui sont sur le pont) avec un quartier-maître. Poste considéré comme une faveur... mais, au bout d’un mois environ, ce quartier-maître me confia qu’il était chargé de me surveiller, surtout si je descendais dans les machines ! Crainte de sabotage ? Ces militaires sont des cons et de beaux salauds.

L’Arabe dut partir pour le Maroc. Ceux qui avaient moins de six mois de service à faire furent débarqués. Et j’allai sur le Kabyle, torpilleur de la même série.

C’est sur ce bateau que je connus, début avril 1926, la plus grosse affaire... qui se termina par un non-lieu. Au Maroc, la guerre du Rif (17) s’intensifiait. Une escadre de deux croiseurs, quelques torpilleurs et un aviso, devait partir là-bas. Le matin du départ, les navires s’étaient rangés pour sortir de la rade militaire, les cheminées crachaient leur fumée. La foule était massée sur le cours Dajot. Mais les navires ne bougeaient pas... pire, ils descendirent les chaloupes et vedettes... pleines de matelots... qui se dirigèrent vers l’entrée de l’arsenal.

Que se passait-il ? Toutes sortes de rumeurs ne tardèrent pas à circuler.
Dans la journée, on put savoir. Des tracts dénonçant la guerre du Rif avaient été trouvés sur tous les navires en partance. L’amirauté décida de changer partiellement les équipages.

Les matelots qui avaient accumulé trop de punitions furent donc débarqués, ceux qui remplissaient les chaloupes et vedettes (18).

Mais trouver et embarquer des remplaçants demanda du temps. L’escadre ne put partir qu’avec quarante-huit heures de retard et sans un des croiseurs, le Metz, qui rentra dans l’Arsenal. Il devait y rester un mois.

Quelques jours après, un samedi, les perquisitions et interpellations commencèrent. Quelques matelots furent consignés à bord. J’étais du nombre.

Je fus d’abord longuement interrogé par le « commissaire spécial » (sûreté générale), qui avait déjà interrogé ma logeuse et sa fille, cela dans le poste de garde d’une porte de l’arsenal très proche du bistrot où j’avais ma chambre et où je fus conduit pour la perquisition. Un lapsus du commissaire me fit comprendre qu’il était déjà venu, et je lui fis remarquer que c’était illégal. A l’entrée de la chambre où elle était restée, ma logeuse avait énergiquement approuvé ma remarque, sans un mot mais par un mouvement de tête. Revenu au poste de garde, encore quelques formalités et les deux gendarmes maritimes me reconduisirent à bord. Le commissaire leur avait donné rendez-vous à une porte de l’arsenal car il devait voir le Préfet maritime avant de leur donner des instructions à transmettre à l’officier de quart de mon bateau. Quand ils revinrent en début d’après-midi, j’étais en ville. J’appris que les gendarmes avaient transmis les instructions. Consigné à bord ! pas bien grave. Je rentrai, comme d’habitude, le lendemain matin. Les perquisitions sur tous les bateaux ne commencèrent qu’à partir du lundi. Résultat néant. Tous les « suspects » avaient largement eu le temps de prendre leurs précautions. Encore une douzaine de jours de « consigne à bord « et pour plusieurs ce fut le non-lieu.

Seule conséquence pour moi, l’amiral cassa la décision d’un conseil de discipline qui m’avait déchargé de l’obligation de faire un rabiot correspondant aux soixante jours de ma punition pour la « manifestation contre la discipline ». Je fis donc deux mois de rabiot. J’avais réclamé au commissaire spécial les treize pièces saisies lors de la perquisition à ma chambre. Il me les fit remettre la veille de mon départ.

Mais à quelques jours de celui-ci, je fus appelé au rapport du commandant du Condorcet. Il me fit entrer dans son bureau dès qu’il m’aperçut dans les rangs des matelots qui attendaient d’être reçus. « Savez-vous où est Dauvé ? Ce soir il y aura six jours qu’il n’est pas rentré de permission, et je vais devoir le porter déserteur. » Je répondis que je n’en savais rien, ce qui était d’ailleurs vrai, et j’ajoutai que je ne l’avais pas vu depuis quelque temps. Le commandant m’interrompit : « Ne mentez pas, vous étiez avec lui et deux jeunes filles tel jour et à telle heure... Maintenant que vous allez nous quitter, je peux vous le dire, vous étiez sous surveillance depuis votre sortie de prison ! » Je ne lui dis pas que je le savais, pour ne pas attirer des ennuis au quartier-maître de l’Arabe qui me l’avait avoué. Je me contentais de lui dire que je m’en doutais... Et nous parlâmes de Dauvé, et de beaucoup d’engagés, qui pour faire casser leur engagement n’avaient que la ressource de se faire envoyer aux sections spéciales. Le risque était grand, car aux SS les rallonges s’attrapent facilement (19).

C’est ce qui arriva à Dauvé, dont je trouvais le nom parmi les mutins de Calvi quelques années plus tard, lors de la première mutinerie. Il existe une ou plusieurs brochures sur ces mutineries (20).

Fin du chapitre sur la Royale

D’août 1926 à octobre 1927

Avant d’être embauché par les Aciéries d’Hirson (21) dont le siège était à Paris, je pus assister à quelques séances du congrès des JC et au congrès de création de l’UFE. Il faut dire que j’avais gardé un contact épistolaire avec l’animateur du groupe des Arts et Métiers de Paris de la promotion 1923-1926 et que j’étais ainsi au courant de l’évolution des organisations estudiantines.

Mais s’ouvrait une autre période d’activité, celle d’ingénieur salarié. Les Aciéries d’Hirson venaient d’être absorbées par l’Imperial Steel, trust anglais. A la fabrication d’acier ordinaire et de quelques aciers spéciaux s’ajouta celle d’un acier à haute teneur de manganèse sous licence de l’Imperial Steel.

Je fus embauché comme chimiste-métallurgiste, chef des labos d’analyses et d’essais. Une jeune aide-chimiste fut également embauchée et le vieux labo transformé. Et un chimiste anglais resta près de deux mois pour suivre de près les débuts de la fabrication de cet acier à haute teneur en manganèse.

Toutes ces précisions pour faire comprendre que ces « Aciéries d’Hirson » n’avaient rien de commun avec ce qu’on entend habituellement par aciéries. Dans le pays, on disait « fonderies d’aciers » ou « aciéries de deuxième fusion ».

Le but de ces notes biographiques n’étant pas de parler technique et technologie, je passe aux activités militantes possibles dans une petite ville industrielle comme était Hirson, à laquelle était joint un important dépôt du chemin de fer avec sa cité ouvrière. A quelques kilomètres, une autre petite ville industrielle avec sa fonderie, Saint-Michel-Sougland.

Rappelons que dans cette période (c’était la période « du complot »), le Parti communiste était au plus bas, et que la CGTU ne valait guère mieux (22). Mes contacts discrets avec le secrétaire du Parti et le secrétaire de l’Union locale des syndiqués confirmèrent cette situation pour la région. Le journal (hebdomadaire) régional du Parti était peu vendu, pas même la centaine. Le Centre de la région Nord-Est était à Reims. Que faire et surtout que pouvais-je faire pour redresser cette situation ? Je proposai ma collaboration pour pondre des articles, à condition que les copains se mobilisent pour m’en fournir la matière, car le journal pouvait servir le mieux une prospection et des contacts. Le résultat dépassa nos prévisions ; en six mois, la vente dépassa les 500 exemplaires pour plafonner à 750 peu après. Plus qu’à Saint-Quentin, ville de près de 100 000 habitants. Deux vendeurs : un cheminot et le nouveau secrétaire du Parti obligé de faire le « taupier » pour gagner sa croûte. La ristourne sur cette vente du journal leur permettait une rentrée hebdomadaire non négligeable. Mais il fallait remplir deux puis trois colonnes de L’Exploité ! cela chaque semaine ! J’avais ouvert une rubrique « Contre l’exploitation des femmes ». Mon aide-chimiste, de famille ouvrière, m’aida avec enthousiasme. Il y avait à Hirson beaucoup de petites et moyennes entreprises employant des femmes : tissages, filatures, ateliers de confection, plus la grande firme de fabrication de perruques - travail en atelier à Hirson et à domicile dans toute la région. Dans ma boîte, il y avait des femmes au moulage (les noyauteuses, sur machine). Toutes les formes de travail féminin y passèrent : les vendeuses des magasins, les couturières d’ateliers de confection mais aussi à domicile, jusqu’aux ouvrières des quelques briqueteries. La rubrique s’alimenta grâce à la participation des intéressées.

Mais si le journal se vendait bien, restait la question de tenter d’organiser au moins une partie de ces bonnes lectrices. Nous commençâmes par tester l’influence de la rubrique par un meeting sur
« Les femmes contre la guerre » en faisant venir la secrétaire parisienne de ce mouvement. Ce fut un succès. La plus grande salle d’Hirson, celle du Casino, fut trop petite. Un bon tiers d’hommes pour accompagner leurs compagnes car tout de même... !

En somme, des succès d’agitation, mais pas d’organisation, ni syndicalement, ni pour le « mouvement des femmes contre la guerre ».

Par contre, succès pour le sport ouvrier. Entré au club bourgeois pour jouer au foot (c’était le début de la saison), je fus amené à parler des clubs de la FST où j’avais joué. Avec celui de Colombes, nous étions venus à Bohain, Saint-Quentin, Compiègne (deux équipes de foot et les filles du basket) où des clubs de la FST existaient.

Et ce sont des joueurs du club bourgeois, jeunes ouvriers, qui proposèrent de créer un club ouvrier à Hirson. Ce fut un coup dur pour le club bourgeois, démantelé en début de championnat. Je fus élu secrétaire du nouveau club, la JSOH (Jeunesse sportive ouvrière d’Hirson). Je ne pouvais me dérober, car la création et la vie d’un club exigent un gros travail que j’étais seul à pouvoir assumer.

Mais, à ma taule, j’eus avec le directeur un entretien plutôt difficile sur le thème sport et politique. Et on n’en parla plus... jusqu’au jour, quelques mois après, où l’équipe de foot des apprentis de l’atelier de mécanique, parrainée par la direction, décida d’adhérer à notre club. Je n’y étais pour rien, le directeur le reconnut et l’affaire fut classée.

Parmi ces apprentis, il se trouva un animateur qui, après mon départ d’Hirson, maintint le club en vie pendant plus d’une année. Ce n’est pas facile en province. Chaque match, c’est un déplacement et les clubs de la FST étaient peu nombreux. Mais les difficultés étaient les mêmes pour les clubs de la FFFA, et de ce fait les rencontres mixtes étaient possibles.

Bien entendu, la vie de la JSOH et les comptes rendus des matchs fournissaient de la copie pour L’Exploité... et des lecteurs... et aussi des contacts pour les quelques Jeunes Communistes qui avaient aussi un bon animateur avec lequel j’ai correspondu quelques années après avoir quitté Hirson.

Bref, des contacts discrets des premières semaines, j’étais passé à une activité ouverte. D’ailleurs, dans une petite ville de province, tout se sait rapidement. Aussi, je ne fus pas surpris quand je fus licencié... sur instructions venues du siège de Paris (1er octobre 1927). Pas de préavis à exécuter. Payé cash pour ne pas remettre les pieds à l’usine. Le lendemain, j’ai pu lire Dix jours qui ébranlèrent le monde [de John Reed, NDE], que j’avais à peine commencé. Les trois jours suivants, un voyage en vélo en Belgique jusqu’à Liège, Verviers, Malmédy et retour par Charleroi et Maubeuge. Puis les adieux aux camarades et départ pour Paris.

La vie à Hirson, avec l’usine à dix minutes, permettait de lire beaucoup. J’en avais besoin pour suivre les discussions dans le PC, notamment sur l’évolution de l’URSS (23). Ma correspondance avec des amis de Paris s’accompagnait de l’envoi de la littérature oppositionnelle.

Rentré chez mes parents à La Garenne-Colombes, je pris contact avec les camarades du PC... de ce 15e Rayon, dont il sera beaucoup question dans ces notes biographiques. Reprise de contacts avec l’Ustica également.

1927-1931

Le 24 novembre 1927, je fus embauché comme chimiste de production chez Pathé Frères, usine de Chatou (Seine-et-Oise). Pas très loin donc de La Garenne, à quelques stations du chemin de fer, ligne de Saint-Germain.

Passage de l’acier aux matières plastiques. Fabrication de la matière des disques de l’époque, et moulage (pressage) de ces disques.

Le 9 août 1928, j’étais licencié dans les mêmes conditions que des Aciéries d’Hirson, à la grande surprise de mon chef de service et semblait-il du directeur. L’ordre venait de plus haut. Pas d’explications, et payé cash comme à Hirson. Aucune raison professionnelle, en tout cas.

Les camarades du comité exécutif de l’Ustica profitèrent de ce licenciement pour me demander de devenir secrétaire administratif de l’Union, qui était déjà, ou allait être, l’Union des syndicats de techniciens. J’acceptai. Mandat de trois ans. Adresse : boulevard de Ménilmontant, puis rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. Je quittai le domicile de mes parents pour un meublé, 4 rue Désirée, Paris 19e.

De mon « stage » chez Pathé, rien de particulier à raconter. J’avais le contact avec le secrétaire de la cellule de l’usine, qui était un communiste habitant aussi La Garenne. Il n’y avait pas de membre de cette cellule dans mes ateliers, tous (pas beaucoup) étaient à l’atelier de mécanique (fabrication des appareils). Mon licenciement ne pouvait s’expliquer que par des renseignements sur mes activités politiques et syndicales à l’extérieur de l’usine, et sur mon activité dans la Marine.

Je traiterai de cette question des « renseignements » à la fin de ces notes biographiques. De la mention « individu dangereux, à surveiller étroitement » de mon livret matricule, au Carnet B (24) (voir le livre de Jean Rabaut, p. 324) (25), le « fichier » se remplissait.

Il serait fastidieux de résumer les années passées comme « bureaucrate syndical » à l’UST. L’Ustica n’était qu’une amicale de techniciens de gauche. La rationalisation de l’industrie après la crise de 1921-1923 bouleversa les structures des grandes entreprises. Une industrie nouvelle comme la téléphonie s’implanta sur le modèle américain, et pour cause ! Les principales usines appartenaient à des firmes américaines. L’industrie de l’électricité de même. Bien plus tard (fin des années 1930), l’industrie de l’automobile devait également se transformer, Citroën donnant l’exemple. Toute cette « rationalisation » s’accompagnait d’une augmentation considérable du nombre de techniciens. La France était très en retard. En 1919, l’Union des techniciens d’Allemagne (Butab) comptait 80 000 membres ! En France, en 1927, l’UST n’en groupait que quelques milliers, en grande partie dans la région parisienne. Le Syndicat des dessinateurs était le plus important de l’UST et le plus actif.

Dans sa période de croissance, l’UST dut créer des syndicats de branches d’industrie comme ceux des techniciens des industries chimiques et des techniciens du bâtiment et travaux publics. Les syndicats de dessinateurs, d’ingénieurs, d’agents de maîtrise et agents techniques, groupaient surtout les techniciens de la métallurgie, de l’électricité, de la téléphonie, à l’instar du syndicat patronal.

Pour cette histoire du « syndicalisme des techniciens », il existe un livre, publié en 1931, et qui peut se trouver dans les bibliothèques (26).

Une question de vocabulaire : avant la guerre, le mot « technicien » concernait l’ensemble des travailleurs ayant une fonction technique, accompagnée ou pas d’une fonction d’autorité. Après la guerre, le mot est devenu plus limitatif. Et le mot « cadre » apparut, créant une certaine confusion.

Utilisation du pseudonyme d’Henry Chazé

J’ai dû commencer à l’utiliser avant mon service militaire. En tout cas, pendant ce service, dans « La page de Jean le Gouin » du journal La Caserne. J’étais en correspondance avec les JC des USA ; journal The Young Worker. Manque de pot, je leur avais envoyé un article sur des incidents graves dans la Royale (voir ci-dessus), en leur recommandant de le signer H. Chazé. Il parut avec la signature G. Davoust. Et n’ayant pas eu le temps de confier le journal à des amis, je le mis dans le tiroir de mon quartier-maître alors en perm. Lors de la perquisition du bureau de la machine, en septembre 1925, son tiroir fut fracturé et l’officier chargé de la perquisition trouva le journal. Il le tourna et le retourna, faisant semblant de ne pas lire l’anglais. Or, tous les officiers de pont savent l’anglais. En tout cas, il ne m’en fut pas parlé au conseil de discipline jugeant l’affaire de la quête pour les trois matelots condamnés par un conseil de guerre.

A Hirson, je n’eus guère l’occasion d’employer ce pseudo. Mais de retour à Paris, ce pseudo devint mon nom pour mon activité syndicale et le resta. A l’UST (Union des syndicats de techniciens)., peu de camarades connaissaient mon nom de G. Davoust qui restait utilisé pour mon activité politique, au PC et dans l’opposition de gauche.
En fait, dès 1931-1932, nom et pseudo étaient indifféremment utilisés. Après la guerre, ayant repris mon boulot d’ingénieur dans l’industrie, je me suis efforcé d’utiliser exclusivement le pseudo dans mes activités extérieures à l’usine.

1932-septembre 1939

Dans le courant de 1932, fin du mandat de trois ans en tant que secrétaire administratif de l’UST. Trop connu dans les milieux patronaux, je changeai de métier. Mon père m’embaucha pour gérer son cabinet de courtage toutes assurances, sis à son domicile à La Garenne. En outre, en tant qu’inspecteur général à l’Union-Vie (Branche populaire), il avait un bureau, rue Cambon, à Paris. J’y passais quelques heures, le matin, quand il était en voyage, et même les jours où il était là. Mes heures de travail étaient élastiques, et cela était heureux, car cette période 1932-1939 fut pour moi d’une grande activité, politique surtout, mais également syndicale.

Politique, parce que dès la fin de 1932, le groupe du 15e Rayon commença à préparer la conférence d’unification de 1933, et j’en étais devenu le secrétaire (27).

Cette conférence, après quelques réunions d’avril à juin 1933, aboutit à un reclassement et à une unification partielle. Puis, en décembre 1933, l’organisation née de cette conférence s’unit avec L’Union communiste née, elle, d’une scission de la ligue trotskyste. Le nom d’Union communiste fut adopté, ainsi que L’Internationale comme journal.

Pour cette Union communiste, voir le résumé que j’ai écrit dans la préface à la Chronique de la révolution espagnole (éd. Spartacus, 1979). Lastérade en fut le secrétaire jusqu’en 1936, et moi après, jusqu’à la guerre. Cette brochure donne une idée de l’intense activité qu’il fallut assumer (28).

Activité syndicale. Membre du comité exécutif de l’UST et secrétaire à la propagande de mon syndicat (techniciens des industries chimiques), j’avais de quoi m’occuper.
Pendant les grèves de 1936, je fus le jour responsable de cette banlieue ouest que je connaissais si bien, et le soir et les nuits, pendant plus d’une semaine, j’étais au siège de l’UST, alors rue Vivienne. Mes trois années de secrétariat administratif... et militant me permettaient de faire face à toutes les tâches. Du siège de l’UST et grâce aux réunions qui y avaient lieu, j’avais une vue globale des grèves. Mes contacts dans les usines de la banlieue ouest me permettaient d’avoir une vue plus concrète. J’ai résumé tout ça dans un grand article de L’Internationale n° 22 du 18 juillet 1936 (29).

A noter que, d’accord avec la CGT unifiée, nous avions groupé les employés d’industrie au cours de ces grèves. Bref, tous les mensuels. La CGT d’alors n’avait que des syndicats de banque et bourse, des assurances, bref rien pour les employés de l’industrie.
Les discussions des contrats collectifs, à Matignon (30), furent longues et fastidieuses. Le patronat obtint que les revendications des manuels, techniciens et employés, soient discutées séparément, à la suite de celles des ouvriers. Manœuvre qui fut déjouée parce que prévue. Le patronat pensait gagner du temps et nous avoir à l’usure. La solidarité ouvrière les en empêcha.

D’autres grèves eurent lieu entre 1936 et 1939, techniciens compris. Une minorité révolutionnaire se forma dans la CGT où l’UST était entrée en tant que « fédération des techniciens ». Et dans les cercles Lutte de classe (31) de cette minorité révolutionnaire, on trouvait des techniciens, notamment des dessinateurs. Personnellement, j’appartenais au comité central des cercles, et j’étais secrétaire de rédaction du Réveil syndicaliste.

Autonome pendant la scission CGT-CGTU, le mouvement syndical des techniciens continua donc en tant que fédération après l’unité ouvrière.

Après la guerre, ce fut la dispersion, chaque centrale voulant avoir ses syndicats de « cadres ».

Septembre 1939-mai 1945

Je fus mobilisé comme simple soldat au 606e RPC (régiment de pionniers coloniaux), centre de Nogent-le-Rotrou. De matelot de 1re classe à simple soldat ! et dans la Coloniale. Curieuse composition que celle de ce 606e RPC. Age de trente-cinq à quarante ans, 75 % de paysans, la plupart domestiques de ferme, 20 % d’ouvriers de la région parisienne ayant un casier judiciaire plus ou moins chargé et 5 % de « fortes têtes », militants anarchistes, communistes et d’extrême-gauche. Encadrement comprenant beaucoup d’ecclésiastiques, du caporal aux officiers (32).

Le Corps d’armée coloniale (CAC) occupait le secteur de Thionville en plus des troupes de la ligne Maginot (33) mobilisées avant la mobilisation générale. Notre RPC fut affecté à des travaux divers : fossés anti-chars, plates-formes bétonnées pour pièces d’artillerie, chemins transformés en route, d’abord en première ligne, puis derrière la ligne Maginot. Et, fin décembre, notre compagnie s’installa à Thionville pour travailler à la fabrication de baraques sous les ordres de la compagnie de parc du Génie du CAC qui avait réquisitionné deux scieries. Pour moi, ce fut la bonne planque. Le capitaine de cette compagnie de parc me bombarda pratiquement directeur de la fabrication. Il n’ignorait pas la mention figurant sur mon livret matricule, mais ça l’amusait. Le 1er avril 1940, il me donna la « distinction » de 1re classe, après m’avoir demandé si je l’accepterais !

La « drôle de guerre » dura jusqu’au 10 mai. Plusieurs unités du secteur avaient formé des équipes de foot et, à trente-six ans, je chaussai à nouveau les souliers à crampons. Nous étions cantonnés à la sortie sud de Thionville et nous pouvions aller en ville.
Tout de suite après le 10 mai, le Corps d’armée coloniale fut envoyé « colmater » la brèche de Sedan. Je restai en « subsistance » à la compagnie de parc qui s’installa au sud de Vouziers [Ardennes], sur le flanc des troupes allemandes qui filaient sur Paris et dont quelques colonnes commençaient à se rabattre vers le sud, menaçant d’encerclement toutes les troupes françaises de Lorraine et d’Alsace (34).

Et ce fut la déroute, après une pause en Argonne. Le 12 juin, direction sud. Le 13, nous passions à Saint-Dizier [Haute-Marne], en pleine panique, les fous de l’asile lâchés sur les routes. Au Génie, nous étions motorisés et ma compagnie de pionniers coloniaux avait été embarquée sur les chenillettes et camions. J’étais dans un Panhard de dix tonnes (transport de bestiaux).

Plus nous avancions et plus la direction s’infléchissait vers l’est. Obligés de contourner Vesoul [Haute-Saône] par Luxeuil. Nous reprîmes la direction sud, mais à Baume-les-Dames [Doubs], de nouveau direction sud-est. C’est au petit matin que nous atteignîmes Pontarlier [Doubs] et sous les yeux de motocyclistes allemands traversâmes la ville. Nous, c’était tout un défilé de bagnoles, civils et militaires mélangés.
J’abrège cette odyssée du Panhard. Nous avions jeté par dessus bord tout ce qui était armement, pour prendre quelques civils en détresse.

Nous passâmes le Rhône entre Lagnieu (Ain) et Crémieu (Isère), puis direction ouest : Givors [Rhône] ; Saint-Etienne [Loire], Monistrol [Haute-Loire], Langogne, Nasbinals (Lozère) et Aubrac (Aveyron), à 1 400 mètres d’altitude. C’était le 21 juin.
Nous avions été mitraillés par des avions italiens (35) avant Chaumont, puis à Baume-les-Dames. Entre ces deux mitraillages, les remorques transportant des munitions avaient été larguées dans des ravins. Un épisode tragi-comique : sur la route de Chaumont, une longue ligne droite. Les avions qui mitraillent ; nous, planqués dans les fossés, et... gambadant et gesticulant au milieu de la route, un grand fou de Saint-Dizier, amusé par le spectacle et le bruit des avions. Dans sa longue blouse grise, inconscient du danger !

A Aubrac, nous en parlions encore.

Le 24 juin, armistice. Le 18 août, démobilisation à Espalion [Aveyron]. Le rapatriement sur Paris tarda, faute de trains. Ce fut pour le début de septembre (36).

Septembre 1940-10 octobre 1941

Je repris le travail d’assurances ; gestion du cabinet de courtage et encaissements de primes de l’Union-Vie (Branche populaire) pour La Garenne. Mon père avait obtenu ce portefeuille d’encaissements, en plus de sa retraite de l’Union-Vie. Il avait été embauché comme employé au Secours national (voir sa biographie) (37). Idem (sa biographie) pour son arrestation le 10 octobre 1941 (voir ci-contre, page 28). J’étais à son domicile, je fus arrêté aussi, après avoir assisté à la perquisition (38).

Au cours de cette période, j’avais repris quelques contacts avec des camarades de l’Union communiste ou leurs compagnes, idem pour des camarades des cercles Lutte de classe. Il fallait beaucoup de prudence, car certains des cercles avaient déjà choisi la collaboration avec les Allemands (39).

En février 1941, j’avais pondu et diffusé un texte de quelques pages ; je n’en ai retrouvé en 1945 que les deux dernières pages, presque illisibles. Des camarades, notamment les copains juifs, étaient quelque part en zone libre.

J’avais aussi quitté mon domicile de la rue des Plantes pour un petit pavillon de Choisy-le-Roi, proche d’Orly où travaillait ma compagne [Onia, NDE]. Le lendemain de mon arrestation, ce nouveau domicile fut perquisitionné et la Gestapo emmena une pleine malle en osier de livres et documents divers. Ma compagne ne fut pas arrêtée. Elle était juive, de Bessarabie, née russe, devenue roumaine en 1918 et française par notre mariage en 1933.

Elle fut très courageuse pendant les trois ans et sept mois de ma détention. Pendant mes dix-huit mois de prison à Fresnes, elle venait plusieurs fois par semaine rôder sur la colline, tant que je fus à la 1re Division, ma fenêtre (clouée), le vasistas ouvert, donnant vue sur cette colline (plus exactement le bord du plateau entre Bièvre et Seine). Elle était presque toujours accompagnée (parents, voisins ou amis), notamment le dimanche. Quand nous fûmes transférés à la 2e Division, ces « visites » étaient plus courtes, le long du chemin qui bordait l’enceinte de la prison.

La prison (dix-huit mois)

Mon père et moi fûmes conduit à la prison d’Angers, du 18 octobre au 15 novembre 1941. Ça ne vaut pas le coup d’être mentionné. Nous sommes partis par le train avec d’autres détenus. Le retour se fit en car avec encore d’autres détenus.
J’étais seul dans ma cellule et au secret. Pas d’interrogatoire, pas de procès, bref, détention administrative.

Le secret, nous avons pu le rompre : petits messages dans les ourlets du linge, le sale pour mes messages, le propre pour ceux de ma compagne. Elle conserva mes messages. En 1945, je pus taper à la machine leur contenu et en tirer des photocopies (40). C’est un document intéressant sur la vie en cellule. Je cite un de ces messages, du 15 juin 1942 :

« Dis à B. et R. qu’ils fassent ce que leur conscience d’amis et ex-révolutionnaires leur dictera, mais que leur intervention éventuelle ne pourrait m’engager à rien de contraire à mes idées. Rien dans tiges-fleurs. Envoie savon à barbe et blaireau. Avons eu colis Croix-Rouge. Baisers à tous. Tendresses. G. »

B. et R. (Bernier et Ranc) étaient des amis du Cercle Lutte de classe devenus collabos. Ils avaient fait savoir à ma compagne, par Galopin, qu’ils pouvaient me faire libérer. Bien entendu, après ma réponse, ils n’en firent rien.

Outre Galopin pour les cercles Lutte de classe, ma compagne gardait des contacts avec des camarades de l’UC et d’autres amis.

Ces messages ne donnent qu’un aspect de la vie en prison. Je ne pouvais évidemment pas raconter nos réflexions, nos « méditations » (je risque le mot) qui furent un bilan de toute ma vie de militant, et un approfondissement, une suite aussi, de l’évolution collective au sein de l’UC. Il faut ajouter les rêveries qui me sortaient des quatre murs de la cellule. Le jeûne prolongé était propice pour toutes ces activités cérébrales.
Après Fresnes, Compiègne pendant une quinzaine de jours, du 21 avril 1943 au 8 mai 1943. Mon père fut de ce transfert. Il devait rester à Compiègne, trop vieux pour aller dans un Kz. Il fut libéré quatre mois après.

Le Kz (deux ans)

C’est au Kz de Sachsenhausen que je partis. Notre train arriva à Sachsenhausen le 10 mai. Un peu plus d’une semaine après, affectation au Kommando Heinkel.

Depuis le début de 1943, l’utilisation des détenus du Kz pour travailler dans les usines d’armement se généralisait.

A l’usine Heinkel (aviation), notre Kommando compta de 5 000 à 7 000 détenus, variations dues au bombardement de l’usine en avril 1944, et au manque de nouveaux détenus après la libération de la France.

Je ne raconterai pas ces deux années de Kz. Il faudrait écrire un livre, un de plus sur les Kz (41).

Pendant ma convalescence terminée chez l’ami Marcel Ducret, près de Besançon, en octobre 1945, je fus sollicité par lui de pondre un long article sur « La responsabilité du peuple allemand » concernant les bagnes nazis, rubrique qu’il avait ouverte dans Franche-Comté Libération, journal dont il était le directeur. Il m’avait demandé cet article parce qu’à cette question, j’étais le premier à répondre « non ». L’article était long, Marcel m’avait demandé de parler de mes contacts avec des ouvriers allemands (ceux qui venaient de Berlin) organisés clandestinement contre le nazisme. C’est de Choisy que je lui envoyai l’article qui parut sur trois numéros du journal. Cet article fut reproduit dans le n° 24 de La Jeune Taupe, en février 1979 (42).

Contacts avec des ouvriers berlinois
de l’usine Heinkel

J’eus de la chance. Affecté à la Kolonne 8 de la Halle 2, l’ouvrier allemand chef de l’établi où je travaillais rechercha tout de suite, parmi la douzaine de détenus de cet établi, s’il y avait un militant ou deux. Nous étions deux. Prudemment, mais relativement vite, l’intuition aidant, le contact fut établi. Quelle joie fut la nôtre ! Joie tout court, mais aussi joie intellectuelle : confirmation que l’internationalisme prolétarien n’était pas une vaine formule ! Evidemment, ce n’est pas tout de suite qu’il nous confia appartenir à un réseau clandestin dans l’usine. 22 pour toute la Halle 2. Halle où les ouvriers allemands étaient les plus nombreux et tous des Berlinois venant par le train.

Je changeai d’établi et de boulot. Paul Weu (43) me dit : tu peux parler en toute confiance avec Wilhelm Lindermann, il est des nôtres. Troisième et dernier changement d’établi. Paul me dit : Fox n’est pas des nôtres parce que nous ne le connaissons pas assez, il vient de Poméranie, mais tu peux parler avec lui. Et Fox se révéla être effectivement un bon copain.

Je le dis bien franchement. Avec ces trois camarades cités, j’eus des rapports infiniment plus chaleureux qu’avec beaucoup de détenus français, sauf quelques ouvriers de Sedan et de Dombasle, et quelques détenus politiques allemands.

Autre constatation : j’ai « milité » pendant ces deux années de Kz, comme à l’armée en 1939-1940, comme toute ma vie.

L’ennui en Kz, c’est qu’on changeait de boulot ou de bloc
souvent, et à l’improviste. C’était systématique, sans doute pour éviter que ne se créent des rapports humains entre les
détenus.

Au Kommando Heinkel, nous étions à peu près autant de Français (et Belges) que de Polonais et que de Russes (en majorité Ukrainiens). On arrivait à se parler dans un langage fait d’allemand, émaillé de mots français et russes.

En ce qui concerne les Russes, j’ai pu constater la crainte de la plupart lorsque apparaissait un des Russes soupçonné d’être du Guépéou. Par exemple, le « Lehrling » (apprenti) russe de mon établi, qui parlait souvent avec moi, se taisait dès qu’un Russe assez âgé, ex-commissaire politique d’une armée soviétique, venait me dire bonjour. Curieux homme que ce Russe. Avant les hostilités, il était ainsi que sa femme dirigeant de l’immense camp de Karaganda (Kazakhstan). Il avait fait partie de la fameuse « cavalerie rouge » et avait conservé un grand respect pour Trotsky. Au bloc, il venait souvent bavarder avec mon ami Edouard, russe naturalisé français. Ils se récitaient de vieux poèmes populaires russes. Puis il s’adressait à moi, voulant connaître pourquoi j’avais été exclu du PCF et quelle avait été mon évolution après. Il hochait la tête, réfléchissait et posait d’autres questions. Edouard (44) faisait l’interprète. Fin 1944, lorsque l’armée russe atteignit l’Oder et n’en bougea plus pendant tout l’hiver, il était persuadé que des parachutistes russes viendraient libérer notre camp. Il m’avait alors proposé de faire partie du comité de résistance du camp. Il n’avait guère confiance dans les communistes français de notre camp. Sa proposition n’eut aucune suite car je réussis à le convaincre que ses hypothèses étaient chimériques.

J’allais oublier de dire que les ouvriers allemands dans leur presque totalité nous donnaient du pain, jusqu’à partager avec nous leur maigre casse-croûte, et glissaient, dans nos poches ou nos tiroirs, des journaux allemands.

La « marche de la mort » ou « route
de la mort »

Alors que se livre la bataille de Berlin, le 21 avril 1945, de 30 000 à 35 000 détenus du camp de Sachsenhausen et du Kommando Heinkel commencent cette marche de la mort qui les conduira à quelques kilomètres de Schwerin - 200 km environ - avec une pause de quatre jours dans le bois de Below, près de Wittstock. Nous y vîmes arriver une colonne de femmes de Ravensbrück et notre bloc des gosses d’Heinkel. La veille du départ du bois de Below, des camions de la Croix-Rouge internationale apportèrent des colis, hélas en nombre insuffisant. Il faut dire que des avions de la Croix-Rouge essayaient de suivre les colonnes. On disait que le prince Bernadotte de Suède avait conclu un accord avec les SS qui ne devaient plus abattre les traînards.

Nous atteignîmes Crivitz, village occupé par les Russes, le 2 mai, après que, dans la nuit du 29 au 30 avril, nos gardiens SS nous eurent abandonnés. Avec d’autres détenus, notre petit groupe de Français fut recueilli par une colonne de prisonniers de guerre français dans la matinée du 30 avril. Dans la ferme où ils étaient installés, nous mangeâmes et dormîmes. Ils avaient organisé des patrouilles et nous reprîmes la marche vers l’ouest. Le soir, étape en vue de Crivitz. Les Américains vinrent nous y chercher en camions. Schwerin, capitale du Meklenbourg, était à une douzaine de kilomètres.

Nous y fûmes parqués dans une caserne. Distribution de paquets de nourriture. Possibilité d’aller en ville pour les plus vaillants. J’y suis allé deux fois, la première pour toucher des tickets et des marks à la mairie et faire quelques emplettes. La seconde fois, c’était le 8 mai. Entré dans une crémerie pour demander du lait. La patronne me conduisit dans sa cuisine et me servit un copieux petit-déjeuner. Quand je finissais, la boutique s’emplit de voisines qui vinrent dans la cuisine annoncer la fin du cauchemar. Leur joie me rappelait le 11 novembre 1918 à Paris. Dans cette cuisine, ce fut un défilé de femmes... qui m’embrassèrent chaleureusement. La patronne, avec laquelle j’avais eu le temps de parler, leur disait d’où je venais. C’était presque inutile : je pesais 39 kilos.
Le rapatriement commença deux jours après ce 8 mai. En camions et par étapes. A partir de Lunebourg (au sud de Hambourg), les Anglais remplacèrent les Américains, jusqu’à la frontière hollandaise, d’où des trains étaient remplis, direction France. Court arrêt à Bruxelles pour ravitaillement. Notre train nous emmena jusqu’au centre d’accueil d’Arras.

21 mai. Premiers soins, premières formalités administratives. Habillement. Deux jours après, départ pour Paris. Centre d’accueil de l’hôtel Lutetia. Suite des formalités ; avons reçu du fric. Téléphoné à la famille. Le 25 mai, j’étais à la maison.

La convalescence,
de mai à octobre-novembre 1945

Une dizaine de jours à la maison, puis un mois chez mon frère au Mans (Sarthe). Manger, dormir, manger, dormir, quelques heures de vie le soir pour le dîner et la partie de bridge, les deux premières semaines. Pour les deux autres, quelques promenades, un peu de canotage sur la Sarthe. Quelques échanges de balles au tennis. Finalement, j’avais
repris très exactement trois kilos par semaine et augmenté
mes heures de vie consciente progressivement.

Puis départ pour Toulouse, chez des amis juifs qui avaient vécu au fin fond des Pyrénées. Auprès d’eux et grâce à eux, je pus avoir des informations sur les maquis révolutionnaires du Sud-Ouest. Cela pendant que j’attendais que mon ami et compagnon de déportation, Edouard, déjà cité, fût prêt à partir pour Arles où il m’avait invité pour trois semaines... si nous rentrions vivants. Il était plus abîmé que moi. Donc, trois semaines de montagne. Excursions graduellement augmentées. Ma compagne [Onia] nous rejoignit pour le temps de ses vacances. Retour à Toulouse pour quelques jours et départ avec ma compagne pour Marseille chez des amis espagnols. Ils habitaient entre Marseille et Aubagne. Ma compagne rentra à Paris, et je restai chez les amis espagnols, qui avaient vécu dans le Haut-Var, en liaison avec les quelques maquis révolutionnaires de cette région.

Pourquoi cette recherche d’informations sur ces maquis ? Parce qu’en 1941 je me proposai de rejoindre de tels maquis. J’étais contre le chauvinisme et la collaboration de classe de la « Résistance ». Mon arrestation mit fin à ce projet.

Mes amis espagnols étaient de la gauche du POUM (voir Chronique de la révolution espagnole, op. cit.) (45). Avant l’occupation de la zone libre [le 11 novembre 1942, NDE], ils avaient participé à l’activité d’un groupe de militants révolutionnaires dans la région marseillaise.

Enfin, après ce séjour près de la mer, je partis pour Besançon chez Marcel Ducret. J’étais à peu près rétabli. Marcel avait participé à la Résistance. Il était en 1945 directeur du journal Franche-Comté Libération. Avant que j’arrive, il avait ouvert dans son journal une rubrique sur « La responsabilité du peuple allemand dans les crimes nazis ». Discussions sur ce thème, pour commencer sur l’utilisation du mot « peuple ». Puis j’ai raconté mes contacts avec les ouvriers allemands, avec les détenus allemands. Alors Marcel me demanda d’écrire tout ça. Je ne finis l’article qu’à mon retour à Choisy. Il fut publié en trois fois dans Franche-Comté Libération.

En somme, pendant ma longue convalescence, j’avais recueilli beaucoup d’informations, j’avais beaucoup discuté et commencé à reprendre des contacts épistolaires avec des amis (voir correspondance avec Bouët, par exemple) de France et de l’étranger ; je rappelle que notre journal de l’UC, L’Internationale, méritait son titre... grâce à d’abondantes liaisons et correspondances avec des groupes proches à l’étranger.

Il fallait reprendre tout ça.

Reprise de l’activité politique

Que faire dans l’état lamentable de l’extrême-gauche, réduite à des débris de groupes et autres formations ? Les trotskystes ? Pas question, ils étaient toujours pour la défense de l’URSS. Reconstruction de l’Union communiste ? Nous y pensâmes. Mais nous n’aurions été qu’une poignée. Il fallut bien se rendre à l’évidence, et nous nous ralliâmes à l’organisation bordiguiste où nous retrouvâmes les bordiguistes parisiens que nous avions recueillis à l’UC de 1936 à 1939. L’essentiel était que cette organisation, liée à celle de Milan, considérait la société russe comme un « capitalisme d’Etat » (46).
Pas encore bien rétabli pour militer activement, j’acceptai la responsabilité de la correspondance internationale. J’ai cité les lettres de Bouët, de 1945, pour leurs informations sur l’extrême gauche en France. Je reçus des lettres semblables de Paul Mattick et Russell Blackwell (47) pour les USA. Même marasme que d’autres contacts ne firent que confirmer. Pour mes premières vacances de 1946, j’allai passer une semaine en Hollande chez Henk Canne Meijer et quelques jours chez A. Hennaut aux environs de Bruxelles (48).

Je parle de vacances car, à la fin de janvier 1946, je fus embauché à la MIOM, usine de moulage de matières plastiques de la CGE à Vitry (49).

Retour à l’industrie, après les années de guerre et auparavant, de 1932 à 1939, le boulot dans les assurances.

J’avais fait une démarche chez Citroën. Je fus bien reçu, et j’eus même un entretien avec mon chef de service. Un boulot en or : enquête sur l’absentéisme, en particulier féminin. Je devais avoir à ma disposition les archives des différentes usines Citroën. Enquête et propositions pour remédier à cet absentéisme. A propos de ces propositions, nous parlâmes du paternalisme genre Michelin, et Solvay à Dombasle. J’avais passé la visite médicale et rempli d’autres formalités d’embauche. Quelques jours après, une lettre sans explications : nous ne donnons pas suite à nos propositions. Je ne fus pas surpris, Citroën avait conservé son fichier. C’était ce que je voulais savoir.

Pour la MIOM, je m’y pris donc autrement. Recommandations en cascade par des ingénieurs des Arts et Métiers. Et je fus embauché. Et j’y restai sept ans ! De diverses sources la direction de la MIOM finit par savoir qui j’avais été et même mon appartenance à quelque organisation trotskyste. Ces gens ne font pas le détail. Mais le PDG de l’époque s’amusait de la chose. Il m’avait assez rapidement fait gravir les échelons hiérarchiques et même confié la mise en route d’une nouvelle fabrication : le moulage par injection. La France était en retard d’environ dix ans sur les USA et cinq ans sur les Allemands. Mais la CGE mit le paquet et acheta les machines à mouler les plus modernes aux USA. A nous, à l’usine, de nous débrouiller. Ce fut assez facile. Personnellement, j’avais comme principe d’étudier suffisamment pour en savoir plus qu’il ne faut pour dominer mon boulot et ne pas rester un besogneux. Et si j’avais choisi de viser la MIOM pour mon boulot, c’est justement parce que je savais que l’avenir serait bouleversé par les nouvelles techniques.

Tout alla bien jusqu’au changement de PDG, qui n’eut de cesse qu’il puisse me virer. Il lui fallut attendre quand même deux années, les adjoints qu’il m’imposait ne se révélant pas capables de me remplacer. Mais on n’est jamais irremplaçable. Et fin 1952, je fis partie d’une charrette de cadres licenciés ou mutés - mais dans les formes, pas comme à Hirson ou Chatou [Kodak]. Je ne fis qu’un peu plus d’un mois sur les trois de préavis. J’eus droit aux vacances et à l’indemnité de licenciement proportionnelle à mes sept ans d’ancienneté.

Comprenant qu’il fallait chercher un point de chute, et essayer de prolonger mon rabiot d’existence, je vins à Nice pour chercher ce lieu idoine. Nous achetâmes Bergerette, à Grasse, en novembre 1953. Moyennant pas mal de réparations, nous pûmes y habiter en 1955 (50).

Entre-temps, une gérance libre d’un petit bistrot-restaurant du boulevard de la Madeleine nous garantit logement et subsistance pendant un an. En janvier 1954, je trouvais un boulot facile aux Plastiques français, 198 avenue de la Californie, à Nice, jusqu’en août 1955. Ma compagne trouva divers emplois. Nous logeâmes chez une vieille amie partie en Suisse chez sa fille (51).

Au printemps de 1955, nous pûmes occuper Bergerette, qu’après août 1955 j’eus tout le loisir de restaurer et d’agrandir. Commença donc une nouvelle vie. Ayant fait ma demande de pension de déporté politique en arrivant à Nice, malgré la lenteur des formalités et visites médicales, le premier versement et le rappel depuis la date de la demande furent les bienvenus. J’ai eu d’emblée 85 % d’invalidité, j’avais donc trop tardé à faire cette demande de pension (52).

Activité politique de 1946 à 1953

J’ai parlé de la correspondance internationale qui me
fut confiée par l’organisation bordiguiste à laquelle, rescapés de l’Union communiste, nous nous étions ralliés (voir note 46).

Etant donné l’effort que je devais faire pour mon travail en production, je ne pouvais accepter d’autres responsabilités. Présence à la réunion hebdomadaire du groupe, et c’était tout.

Puis, fusion partielle, mais importante, avec Socialisme ou Barbarie, dont la revue faisait illusion, par rapport au nombre d’adhérents. Même participation de ma part que pour le groupe précédent (53).

C’est de Nice, puis de Grasse, que je participai à la formation d’ILO (Informations et Liaison ouvrières), et un peu plus tard d’ICO (Informations et Correspondance ouvrières), sur la base d’une charte associant des communistes des conseils et des camarades anarchistes.

Et c’est alors que commença ma collaboration à ce groupe et à son bulletin, plus la correspondance internationale. Cela vaut la peine d’un petit chapitre des ces notes biographiques.

Période ICO

Comme pour Socialisme ou Barbarie, je fus tenu au courant de l’activité parisienne par l’envoi des comptes rendus de réunions, par des visites de camarades dans le courant de l’année, et séjours pendant l’été.

Un gros travail que ces « Notes de lecture » envoyées mensuellement pendant les douze années que dura ICO. Il appartient à Henri Simon de faire l’historique de cette organisation (54). Je ne parlerai donc que de ces « Notes de lecture »... qui me permettaient d’exprimer mon opinion sur beaucoup de questions... et dont des photocopies m’évitent parfois de longs développements épistolaires.

J’ai parlé de gros travail. Oui, car on ne rédige pas la critique d’un livre au fil du Bic. Il faut déjà deux lectures du livre, prendre des notes, prévoir les citations, et prendre le temps de réfléchir. Bref, c’est un boulot de vieux militant isolé. Ce fut ma façon de me rendre utile . Car militer sur place, j’ai pu le faire avant et un peu après 1968. Je trouvais toujours quelque transporteur ou transporteuse. Mais les jeunes de par ici « montent à Paris » dès qu’ils le peuvent. Il n’y a pas eu de
relève.

J’ai aussi collaboré à la rédaction des Cahiers du communisme de conseils, douze numéros d’octobre 1968 à novembre 1972 (55).

Après ICO

Après 1972 justement, il n’y eut plus rien ou presque. Les communistes de conseil de l’ex-ICO publient un bulletin très modeste, Echanges, diffusé en Hollande, Angleterre, et fort peu en France (56).

Mon militantisme se limite à la diffusion de la littérature, journaux, revues, informations diverses que je reçois de l’étranger. Diffusion parmi des groupes proches et individualités, avec lesquels je n’ai que des contacts épistolaires.

A l’étranger comme en France, des groupes naissent et sortent journal ou revue. Quelques numéros, et fini !

Comme conclusion à ces notes biographiques, ça n’est pas très encourageant. Certes, mais la lutte de classe continue, et les révolutionnaires n’ont pas à baisser les bras.

Terminé le 31 octobre comme promis.

***

En conclusion

Une biographie doit comporter des enseignements sinon, à quoi bon l’écrire ? Il faut aider les lecteurs de la « postérité » à les extraire d’une vie de militant.

Je me limiterai aux principaux :

- I) La lutte de classe est une réalité. Marx n’a fait que la constater et en tirer des conclusions pour son époque. C’est dans cette lutte que les travailleurs doivent sans cesse en tirer de nouvelles... et c’est ce qu’ils ont fait et sont obligés de faire individuellement et collectivement.
- II) A vingt ans à peine, nous fûmes quelques futurs ingénieurs du Groupe d’études sociales de l’école des Arts et Métiers de Paris à adopter le « Refus de parvenir » (Albert Thierry) (57) comme règle de vie. « Avoir une bonne situation », « Faire une belle carrière » : foutaises quand on a choisi son camp dans la lutte de classe et qu’on est « révolutionnaire ».
D’ailleurs, l’ennemi de classe ne nous laisse pas le choix. Ma vie en fut un exemple... dès les études puis dans la Royale, enfin dans la production.
Un « cadre » révolutionnaire ne peut pas rester « cadre » durablement. Personnellement, je peux ajouter « refus de parvenir, y compris dans les hiérarchies politiques et syndicales ». C’était si facile, mais pour les échines souples.
- III) Pas besoin d’informatique et de super-ordinateurs. Les fichiers ont toujours existé, centralisés par l’armée, les polices, les firmes capitalistes. Il faudrait ajouter l’enseignement et les administrations.
Etre fiché et surveillé n’empêche pas de vivre et d’être bien dans sa peau.
- IV) Mes activités de pionnier des organisations d’étudiants, du syndicalisme des ingénieurs et techniciens, plus localement du sport ouvrier, et dans la vie politique, m’ont amené à constater le rôle des « animateurs ».
La vieille formule « De chacun selon ses capacités » (pour l’œuvre commune) apportait la réponse à ces différences entre les individus.
Il faudrait ajouter à cette vénérable formule... « sans que cela puisse se traduire par un pouvoir sur autrui, soit au sein d’une hiérarchie, ou de toute autre façon ».
- V) J’ai employé le mot « animateur » faute de mieux. Il faudrait trouver un mot qui englobe aussi les « organisateurs ». Cela, je l’ai particulièrement vérifié pendant les grèves de 1936. Confirmation plus tard aussi, dans les comités de grève.
- VI) J’ai raconté comment est née en moi « la haine de la flicaille », j’aurais pu dire « la haine de classe », à propos des deux révocations de mon père (1910 et 1920). Mais, peu à peu, du fait de la connaissance des directeurs d’école (J.-B. Say et école des Arts et Métiers), des hiérarques de la Royale, du patronat (Hirson, Chatou, MIOM) des entreprises où j’ai bossé et tous ceux que j’ai affrontés en délégation pendant les années entre 1928 et 1939, le mépris l’a peut-être emporté sur la haine. La fonction fait l’homme. Quand on connaît ces individus, on ne peut que les mépriser. Et ils le sentent... car beaucoup ont accusé mon attitude ou mon regard insolents.

***
NOTE ANNEXE

Grasse, le 14-11-81

- J.C. : J’ai été en liaison avec le service antimilitariste directement, c’est-à-dire avec Raymond Guyot. [en marge : Je n’ai évidemment jamais eu de carte de JC]. Cela après mes quatre-vingt-dix jours de taule, de janvier à juillet 1925. Avant, je lui faisais parvenir des informations et petits articles par l’intermédiaire d’Henriette Rabarin et de Max Petel.
- Au sujet de la grosse affaire qui aurait pu nous coûter cinq ans à Robert Picaud et à moi, j’ai retrouvé des dates :

C’est le 3 avril 1926 que je suis allé en perm à Paris ; j’y ai vu Raymond Guyot et je suis revenu chercher les tracts le lendemain.

C’est donc dans la semaine entre le 3 et le 10 avril que se place le faux départ de l’escadre, etc. car c’est le 10 que je fus arrêté, perquisitionné à ma chambre en ville, interrogé... et finalement simplement consigné à bord.

Le 16 avril, fouille à bord de mon bateau. Nombreuses perquisitions entre le 12 et le 16 sur tous les bateaux de Brest.

[en marge : cette précision si tu veux trouver les articles dans L’Huma et La Dépêche de Brest.]

Déconsigné le samedi d’avant le 19, Robert [Picaud] aussi.

Le 21 avril, décision pour mon rabiot : deux mois.

Rentré à Paris en juillet. J’ai assisté à quelques séances du congrès des JC... et Raymond Guyot m’avait proposé de m’occuper du travail « anti » pour la Marine. J’ai refusé et lui ai suggéré de faire appel à Robert Picaud. Je l’ai bien regretté car Robert s’est fait piquer : un an de taule !
- PC : Adhésion à l’automne 1926 à Hirson (Aisne). J’ai raconté : rapports discrets avec le secrétaire ; je suis allé une ou deux fois à la réunion de la cellule de ma boîte : quelques ouvriers âgés... ils me disaient « vous » comme dans l’usine !!

Mon gros boulot : remplir une, puis deux, puis trois colonnes de L’Exploité, journal hebdomadaire de la région.

Autre responsabilité : secrétaire du club ouvrier - voir mes notes.

Pas de discussion véritable au sein du PC.

Je recevais la littérature op-positionnelle de Paris.

Retour à La Garenne - octobre 1927.

Secrétaire de la cellule de rues, en remplacement de mon beau-frère.

Membre du comité de sous-rayon de Courbevoie.

Membre du comité de rayon (Puteaux), puis du bureau de rayon.

Autre responsabilité : délégué auprès de la commission féminine.

Tout cela même quand j’habitais Paris et étais secrétaire administratif de l’Union des syndicats de techniciens.

Parallèlement, de la fin 1927 à la fin 1928, je fus membre de l’Unité léniniste - qui se saborda, Suzanne Girault ayant « capitulé ». J’avais adhéré à l’Unité léniniste parce que j’avais connu Béors à Brest, où il était secrétaire du PC.

Toujours membre du PC, à la conférence de rayon de 1929, sur les conseils de Lacroix, je ne me solidarisais pas avec les exclus, mais je devins membre du groupe du 15e Rayon. Double activité donc - dans le rayon et avec Leboucq activité oppositionnelle - et idem dans le groupe du 15e Rayon, et là presque ouvertement...

- Mon exclusion du PC. Seulement en 1932 (date exacte ?? ce n’est pas un événement historique). J’avais provoqué cette exclusion en allant près de la tribune engueuler Sémard à un grand meeting à Bullier. Les raisons ne manquaient pas : activité oppositionnelle de gauche depuis plusieurs années, mais pas trotskyste.
Groupe du 15e Rayon. Je devins secrétaire du groupe fin 1932... juste pour préparer la conférence d’unification de 1933.

- Union communiste. De 1933 à la guerre.

Membre du Comité exécutif, puis du bureau, je devins secrétaire en 1936 pour remplacer Lastérade qui devait faire son service militaire (tardivement comme tous les étudiants en médecine).

Je m’arrête là, car après la guerre, ce fut l’organisation bordiguiste, puis Socialisme ou barbarie. Pas de responsabilités. Si quand même : dans l’organisation bordiguiste, la correspondance internationale. [En marge : puis ICO et pendant douze années, rédaction de notes de lecture.] J’ai raconté tout cela dans mes notes.

****

NOTES

(1) Chazé évoquait avec nostalgie ses souvenirs d’enfance dans le monde agricole d’alors en Haute-Normandie. Il devait d’ailleurs emprunter son nom de guerre à son village natal, Chazé-Henry, où sa famille habita de 1900 à 1908.

(2) Davoust Eugène François (1875-1951), père de Chazé, fut arrêté en 1898 pour propagande anarchiste et complot en pleine affaire Dreyfus (arrestation qui n’eut pas de suites). Entré aux chemins de fer (Compagnie de l’Ouest, une des compagnies privées qui se partageaient alors le réseau ferroviaire français), il avait passé divers concours dont le dernier l’amena aux services centraux à Paris. Il fut révoqué pour sa participation à la grève de 1901, réintégré cinq mois plus tard en 1911. Il devint alors secrétaire de la section syndicale des cheminots de Paris Saint-Lazare-Batignolles. Après, semble-t-il, quelque hésitation, il suivit une voie réformiste en adhérent à la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et à la franc-maçonnerie, dès 1911. Pendant et après la première guerre mondiale, il suivit sur le plan syndical le leader de la CGT, Léon Jouhaux. D’autres détails de cette biographie montreront combien la vie de Chazé fut, à des moments cruciaux, liée à l’activité de son père.

(3) Il s’agit en fait du square du Chapeau-Rouge, dans le 19e arrondissement de Paris, près de la porte du Pré-Saint-Gervais, où Jaurès conduisit effectivement une grande manifestation le 25 mai 1913. La confusion de nom (Butte rouge pour square du Chapeau-rouge) n’est pas spécifique à Chazé, et encore courante aujourd’hui. La Butte rouge est un quartierde Chatenay-Malabry.

(4) Chazé décrit ici l’écho que rencontra l’assassinat de Jaurès, considéré comme un des remparts pacifistes contre la guerre. Pourtant des documents révélés beaucoup plus tard et publiés dans Le Monde en février 1958 montrent que le jour de son assassinat par un fanatique militariste, Jaurès venait de se rallier au camp patriotique français de la guerre (voir Echanges n° 98, été 2001, p. 42).

(5) 1917 fut une année cruciale : celle de la la révolution russe, mais aussi celle des mutineries dans les armées française et anglaise faisant suite aux hécatombes de 1916 devant Verdun et sur la Somme, puis des sanglants échecs en Picardie en avril 1917. A ces problèmes militaires s’ajoutait une crise sociale consécutive au durcissement des conditions d’exploitation du travail (les salaires avaient été réduits de 25 % à 30 % ; le nombre des grèves était passé de 98 en 1915 à 696 en 1917) et des difficultés d’approvisionnement (rationnement et hausse des prix). Tout cela contrastait avec le luxe des « planqués » et des profiteurs de guerre. Mutineries et révoltes furent brisées par la force mais aussi par l’instauration d’un système de distribution d’Etat de denrées de base à prix réduit (par les coopératives et ce qu’on appela les « baraques Vilgrain »). La mère de Chazé tenait une de ces coopératives (et était gérante du journal La Ménagère garennoise) à laquelle le garçon apportait une aide occasionnelle (il mentionnait parfois qu’il y mettait le vin en bouteille).

(6) A cette époque et jusqu’après la seconde guerre mondiale, les lycées (alors de la 6e à la terminale) étaient pratiquement réservés
aux familles bourgeoises, qui hors des villes pouvaient seules financer pour leurs enfants des études conduisant aux grandes écoles et à l’université. Pour répondre aux besoins de l’économie capitaliste d’une catégorie intermédiaire de travailleurs qualifiés (mais pas trop), il avait été mis en place avant 1914 des écoles primaires supérieures et des cours complémentaires, qui préparaient aux écoles normales d’instituteurs et à certaines écoles d’ingénieurs.

(7) Voir ci-desous, paragraphe « septembre 1940-octobre 1941 ».

(8) Le père de Chazé avait participé en février puis en mai 1902 à deux grèves des chemins de fer. Il avait pris des responsabilités importantes dans la seconde. Révoqué, il devint inspecteur d’assurances-vie à l’Union-Branche populaire dont, en tant que responsable, il devait peupler le réseau d’agents de cheminots révoqués. Ayant réussi dans cette activité, il refusa la réintégration qui lui fut proposée des années plus tard par des gouvernements de gauche.

(9) Certaines écoles primaires supérieures préparaient aux concours d’entrée à des écoles d’ingénieurs, au statut similaire à celui des prestigieuses grandes écoles mais qui, à l’époque, ne débouchaient dans les entreprises que sur des fonctions intermédiaires de techniciens, pas aux postes de dirigeants. Il en était ainsi des écoles d’Arts et Métiers créées en 1907. On peut supposer que tout ce système était alors particulièrement élitiste mais, malgré les prétentions actuelles à la « démocratisation » de l’enseigneme, les chances d’accès présentes des enfants d’ouvriers et de cadres sont de 1 à 25.

(10) André Prot (1904-1940) d’origine ouvrière fut comme Chazé élève de l’école des Arts et Métiers de Paris et participa, comme il est mentionné, aux tentatives de créer un cercle de discussion dans l’école. A sa sortie il travailla comme ingénieur dans des usines d’aviation de la région parisienne puis en Roumanie. Membre des Jeunesses communistes, puis du Parti communiste français, il entra alors en contact avec le Parti communiste roumain et participa aux activités plus ou moins clandestines de ce parti. Il fut arrêté en novembre 1920 et condamné à quinze ans de travaux forcés. Il n’en continua pas moins de militer, organisant les détenus, pour la plupart politiques, ce qui lui valut une prolongation de sa détention. Il était interné à la prison de Doftana lorsque, le 1er novembre 1940, un tremblement de terre la détruisit ; il fut enseveli sous les décombres. Chazé, bien que devenu oppositionnel et exclu du Parti communiste, était resté en contact et entretint une correspondance difficile avec lui réussissant même à lui faire parvenir de la littérature technique et politique.

(11) Revue du Parti communiste français destinée aux intellectuels,
dirigée jusqu’en 1923par Henri Barbusse, puis par Jean Bernier (auteur de La Percée, rééd. Agone) et Marcel Fourré.

(12) « Gadz’arts » était le surnom donné aux ingénieurs sortis des écoles des Arts et Métiers.

(13) Le Bloc des gauches, coalition des radicaux-socialistes et du Parti socialiste (SFIO), emporta les élections du printemps de 1924. Mais la politique sociale de ce gouvernement « de gauche » était à peine esquissée que la fuite des capitaux entraîna une crise financière et l’échec de ce cartel. De nouvelles élections en 1926 ramenèrent la droite au pouvoir derrière Poincaré avec de drastiques mesures financières.

(14) La Royale était le nom donné à la Marine nationale, un vestige de la monarchie qui pouvait aussi se justifier par la mentalité particulièrement réactionnaire de la haute hiérarchie navale.

(15) Panaït Istrati (1884-1935), écrivain roumain de langue française né à Braïla, port du Danube en Roumanie, dans une famille très pauvre. Il commença très tôt une errance qui devait le mener dans les milieux cosmopolites et vagabonds de la Méditerranée orientale, ce qui lui permit des rencontres capitales et d’acquérir un sens aigu de l’humanité, celle qui est partout rejetée et ignorée. D’où une révolte qui sera au cœur de toutes ses œuvres. Il parvint à s’échapper des Balkans pour échouer, tuberculeux, dans un sana suisse où il apprit le français qui devait devenir sa langue littéraire. Guéri mais réduit à la misère, il tenta de se suicider en France ; il fut aidé par Romain Rolland qui le poussa à écrire : son premier roman, Kyra Kyralina, parut en 1924. Il mourra de tuberculose en 1935. La plupart de ses œuvres sont autobiographiques. En 1929, il publia Vers l’autre flamme, récit de son voyage en URSS très critique, ce qui lui valut un rejet des milieux proches du Parti communiste (dont Romain Rolland) qui l’avaient encensé jusqu’alors. Ses Œuvres complètes ont été rééditées en 2006 en trois volumes aux éditions Phébus.

(16) Les Haïdoucs sont, dans l’œuvre d’Istrati,une sorte de communauté informelle d’exclus des pays balkaniques, révoltés contre l’injustice et s’unissant à l’occasion pour la combattre : « Le Haïdouc n’est pas celui-là seul qui va dans la forêt. En ville, pour les gospodars, on peut être aussi bien haïdouc et révolté que l’homme qui vit “dans le cerveau des morts” mais à condition d’être faux avec les grands et sincère avec les opprimés... tâche d’être au milieu des loups, hurle avec eux, observe leurs habitudes, tire-leur dans le dos et fais du bien au peuple...Il faut frapper haut. » (Présentation des Haïdoucs, Gallimard.)

(17) La guerre du Rif préfigure en quelque sorte les guerres coloniales de l’après-seconde-guerre-mondiale. Le Maroc avait vu s’affronter les puissances coloniales ; fin 1911, en échange de sa liberté d’action au Maroc, la France cédait à l’Allemagne une partie du Congo jouxtant le Cameroun, l’Espagne conservant une partie du Maroc au sud et une autre au nord. C’est dans cette zone qu’en 1921, les tribus berbères se révoltèrent sous la conduite d’Abd el-Krim. Une armée espagnole de 100 000 hommes fut écrasée et la révolte s’étendit dans le Maroc français. Une république du Rif fut proclamée. Une alliance militaire franco-espagnole envoya près de 500 000 hommes sur le terrain, avec chars et gaz de combat. 42 généraux (entre autres Franco, Pétain et un volontaire, de Lattre de Tassigny) pratiquant la politique de la terre brûlée alors que Lyautey, résident général du Maroc, partisan de la négociation, devait démissionner. La guerre se termina en mai 1926 par la reddition d’Abd el-Krim qui fut déporté à l’île de La Réunion mais la répression se poursuivit jusqu’en 1933. Le Parti communiste français, alors dans sa période « bolcheviste », se servit de la guerre du Rif pour une violente campagne antimilitariste.

(18) Chazé, dans deux feuillets datés du 14 novembre 1981 et qui sont une sorte de supplément à sa biographie (voir ci-dessous), dit avoir été alors en liaison avec la « section anti » (anti-militariste) des Jeunesses communistes.

(19) Les sections spéciales (avant 1927, compagnies de discipline) étaient des sections disciplinaires de l’armée et de la marine qu’on envoyait en première ligne dans des missions dangereuses en cas de guerre. On y envoyait, après des procès expéditifs devant les tribunaux militaires, tous ceux qui avaient enfreint la discipline, souvent pour des peccadilles. Ceux de la Marine étaient envoyés en Corse, dans les sections spéciales connues comme le « bagne de Calvi ».

(20) Les actions anti-militaristes que relate Chazé constituaient autant d’actes de mutinerie qui auraient valu à leurs auteurs des condamnations aux sections spéciales... s’ils s’étaient fait prendre. Chazé évoquait souvent la mutinerie de Calvi du 27 décembre 1927. Les marins révoltés furent durement réprimés. Une brochure du Secours rouge international, Les Mutins de Calvi au conseil de guerre, relate ce procès.

(21) Hirson, aux limites de l’Aisne, près de la frontière belge, était, dans le prolongement de la région industrielle et minière du Nord de la France, une petite ville industrielle (à peine 15 000 habitants) associant sidérurgie, métallurgie et textile.

(22) Dans sa note annexe (voir ci-dessus), Chazé précise qu’il avait adhéré au Parti communiste à Hirson à l’automne 1926.

(23) Durant ces années 1925-1927, le PCF reflétait les affrontements au sein du PC russe et dans l’Internationale, qui se poursuivirent par l’exclusion et l’élimination physique de tous les opposants à Staline. Chazé, à peine adhérent, se retrouva effectivement « oppositionnel » dans le parti. De fin 1927 à fin 1928 il fut membre de l’Unité léniniste formée par Albert Treint et Suzanne Girault après qu’ils eurent été écartés de la direction du parti. Treint (1887-1971) eut une carrière à éclipse dans les sphères dirigeantes du PCF au début des années 1920. Gauchiste et zinoviéviste, écarté du Bureau politique en 1926, puis exclu en janvier 1928. Le groupe formé autour de la publication Unité léniniste s’était déjà dissout fin 1928. Suzanne Girault réintégra le parti alors que Treint finit par rejoindre la SFIO en 1934. La période 1926-1927 correspondait à Moscou à la montée au pouvoir de Staline et à une nouvelle tactique « classe contre classe » de durcissement de la ligne politique et de l’activité du parti (qui masque souvent l’élimination du PCF de ceux qui avaient été les homme liges des exclus de Moscou). La bourgeoisie française fut confrontée à cette tactique de « conquête de la rue », qui semblait un exercice pour la conquête du pouvoir (tactique qui culminera dans la journée de grèves et d’émeutes du 23 août 1927). Elle y répondit en dénonçant un « complot » contre la sûreté de l’Etat et procéda à de nombreuses arrestations. En un an, le PCF perdit la moitié de ses membres.

(24) Le « Carnet B » fut établi avant 1914 conjointement par les ministères de la Guerre et de l’Intérieur. C’était un fichier mentionnant les noms des « indésirables » qui devaient être surveillés car ils représentaient un « danger pour l’ordre public ». Des notes individuelles étaient transmises d’une part aux préfets pour surveillance par la police et à l’armée pour affectation spéciale. En 1922, le fichier comportait un grand nombre de syndicalistes et d’antimilitaristes d’avant-guerre auxquels s’ajoutèrent les membres actifs du PCF et, après 1932, les étrangers souvent réfugiés politiques. Il aurait été supprimé en 1947. Le Front populaire l’utilisa au cours des grèves de juin 1936 et les Allemands durant l’Occupation.

(25) Jean Rabaut, Tout est possible, Les « gauchistes » français 1929-1944, Denoël-Gonthier, 1974, 415 p.

(26) Les organisations syndicales étaient alors en pleine turbulence, reflétant les turbulences politiques. De même que le Parti socialiste s’était scindé au Congrès de Tours, le 2 décembre 1920, en une Section française de l’Internationale communiste (SFIC) majoritaire ralliée à la Troisième Internationale et une Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) restée dans la Deuxième Internationale, le syndicat jusqu’alors unique (CGT) scissionna après la création de Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR) inspirés par Moscou. Ceux-ci prétendent être dans la ligne du syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre et critiquent fort justement l’action réformiste des dirigeants de la CGT pendant la guerre. Après pas mal de manipulations bureaucratiques, la CGT parvient fin 1922 à exclure pratiquement les CSR qui forment alors la CGTU, réunissant communistes et syndicalistes révolutionnaires. Ces derniers devaient s’en détacher dès 1924, laissant la CGTU aux mains des seuls membres du Parti communiste. La CGTU, d’abord plus importante que la CGT, devait décliner rapidement alors que la CGT, d’abord perturbée par toutes ces divisions politiques, reprenait peu à peu sa force réformiste. CGT et CGTU devaient se réunifier en mars 1936, suite aux réactions de masse à la tentative de cour d’Etat fasciste du 6 février 1934 et du changement d’orientation de l’URSS matérialisé par le pacte Laval-Staline (1935). Pendant toute cette période, ainsi que l’explique Chazé, le syndicalisme se transforme également en raison de l’évolution des techniques de production et de l’importance prise par les techniciens dans l’organisation fordienne du travail.

(27) Voir « note annexe » ci-dessus.

(28) Voir L’Union communiste.

(29) Dans cet article de L’Internationale, journal de l’Union communiste, Chazé montrait comment le mouvement d’occupations déclenché par le PC et le syndicat de la métallurgie, bien contrôlé au départ et vu d’un bon œil par le patronat et le gouvernement, s’était répandu spontanément dans d’autres secteurs non contrôlés. Gouvernement et syndicats conclurent alors dans la précipitation les accords Matignon et firent tout, en dépit d’une forte opposition, pour faire reprendre le travail. C’est là que se place la phrase mémorable de Thorez, secrétaire général du PCF : « Il faut savoir terminer une grève. » Chazé écrit : « Les dirigeants staliniens vont devoir se démasquer et vont comme leurs compères réformistes et socialistes jouer leur rôle de chiens de garde du régime capitaliste... En définitive, après cette vague gréviste, on ne peut que constater un renforcement de l’emprise des dirigeants ouvriers sur la masse prolétarienne notamment sur les nouvelles couches de travailleurs. » Un tel embrigadement préparait l’embrigadement pour la seconde guerre mondiale.

(30) Ces accords - du nom de la résidence du premier ministre, l’hôtel Matignon, où se déroulèrent les pourparlers entre syndicats, patronat et gouvernement - devaient mettre fin à la vague de grèves. Exactement l’équivalent des accords de Grenelle qui, dans un processus identique, mirent fin à la vague de grèves de mai 1968.

(31) Les cercles Lutte de classe, regroupement de travailleurs appartenant à divers syndicats, publiaient Le Réveil syndicaliste ; la plupart visaient à transformer le syndicat dans un sens révolutionnaire. Sur ces positions ainsi que de celles de l’Union communiste à cette époque, Chazé pouvait écrire dans sa préface à Chronique de la révolution espagnole : « Sur la nature et le rôle contre-révolutionnaire de l’URSS, nous avions au moins dix ans de retard par rapport à nos camarades hollandais (communistes de conseils) et à ceux de la gauche allemande. »

(32) Après beaucoup d’hésitations, Chazé rejoignit « son corps ». Effectivement, ayant accompli son service dans la Marine, il aurait dû y être versé. Mais par la vertu du « Carnet B » (voir note 24), il se retrouva aux avant-postes dans un régiment disciplinaire. A ce titre, bien qu’il n’en parle pas, il fit partie des unités qui en 1939 allèrent, pour une brève période, fouler le sol allemand de la Sarre ; il pouvait, en cette occasion, relater le scandale des scènes de pillage de l’armée française en campagne, aussi bien en Lorraine qu’en Sarre.

(33) La ligne Maginot, du nom du politicien qui mit en œuvre ce réseau de fortifications construit à grand frais après la guerre de 14-18 et destiné à protéger la France d’une nouvelle invasion allemande. Comme elle ne se prolongeait pas le long de la frontière belge, elle ne servit pas à grand-chose et en mai 1940, les troupes allemandes la contournèrent. On peut se demander si cette entreprise ne servit pas uniquement à enrichir les firmes de travaux publics et d’armement.

(34) De septembre 1939 au 1er mai 1940, la guerre en France fut totalement statique (d’où le nom de « drôle de guerre » donné à cette période), ce qui laissa à l’Allemagne le temps de consolider l’occupation de la Pologne et de se renforcer avec le pillage de ce pays. L’offensive allemande à travers la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas se concentra sur la partie la plus vulnérable du dispositif français, à Sedan, pour déferler sur tout le Nord de la France jusqu’à la côte à Dunkerque.

(35) L’Italie fasciste, restée neutre au début de la guerre, se lança dans la curée en déclarant la guerre à la France le 10 juin 1940 pour conquérir quelques lambeaux de territoire sur les frontières alpestres ; ceux qui ont vécu l’exode se souviennent bien de ces mitraillages des colonnes de réfugiés sur les routes du sud de la France par les avions italiens.

(36) D’après l’accord d’armistice, la France était divisée en deux parties inégales, la « zone occupée » (la partie nord du pays et toute la côte atlantique) et la « zone libre ». Entre les deux, la « ligne de démarcation », véritable frontière, ne pouvait être franchie qu’avec un permis des autorités allemandes. Après l’exode de mai-juin, comme les Allemands avaient besoin de l’activité économique de la France, la ligne fut « rouverte » à plusieurs reprises pour permettre aux réfugiés de regagner leur domicile
et... leur exploitation.

(37) Le Secours national, organisation d’entraide fondée par le régime de Vichy, distribuait, dans une première période, des denrées alimentaires palliant un peu les pénuries de l’hiver 1940-1941. Cette organisation passait pour un repaire de collabos et de propagande pétainiste. Chazé donne quelques précisions sur l’engagement de son père dans cette organisation : « Pourquoi accepta-t-il de travailler au Secours national du Maréchal ? Boulot d’employé obtenu grâce à Henri Sirolle. Toujours est-il qu’il s’y livra à une propagande gaulliste dénoncée par deux fois dans le journal L’Appel en août 1941. Toutefois, ce n’est pas cela qui entraîna son arrestation, mais une histoire de revolver trouvé dans la maison de sa mère à Pré-en-Pail (Mayenne). » Chazé pensait parfois que l’engagement de son père au Secours national pouvait avoir rapport avec une mission commandée par son appartenance franc-maçonne ; il soupçonnait aussi que son arrestation pouvait avoir été provoquée par une dénonciation en raison de ses propos anti-allemands et de son écoute assidue et sans précautions de la radio anglaise.

(38) L’arrestation de Chazé est un de ces coups du destin. Il n’était pas chez son père lors de la descente des Allemands. Il devait seulement y passer pour déjeuner. Habituellement, son itinéraire le faisait passer devant une épicerie. L’épicier qui avait vu la descente des Allemands se mit sur le pas de sa porte pour prévenir Chazé quand il passerait. Or ce jour-là, Chazé prit un autre chemin, qui le conduisit directement dans la nasse.

(39) Parmi ces anciens camarades ayant épousé le régime de Vichy et la collaboration, Chazé citait souvent Jean Bernier avec qui il eut, avant son arrestation, un long entretien au cours duquel il tenta en vain de persuader cet ancien camarade de l’ineptie des fondements « logiques » de son virage politique. Celui-ci considérait que la victoire des Allemands était acquise, qu’ils finiraient par dominer toute l’Europe et qu’il fallait se montrer « réaliste ».

(40) Voir annexe page 46. Chazé décrivait les dix-huit mois passés à la prison de Fresnes comme plus durs que la période du camp de concentration - ce qui est tout relatif. Un des premiers soins qu’il avait eu lorsqu’il tomba dans la souricière tendue chez son père fut de glisser dans sa chaussette une mine de crayon qui lui permit d’écrire les messages clandestins dissimulés dans le linge sale.

(41) Un tel livre, écrit par les survivants d’Oranienburg-Sachsenhausen regroupés dans une amicale, est paru sous le titre Sachso, au cœur du système concentrationnaire nazi, dans la collection « Terre humaine » (éd. Plon, rééd. Pocket), en 1982, postérieurement à la rédaction de la présente biographie. On y trouvera mention de
Davoust-Chazé en plusieurs endroits.

(42) Voir cet article
p. 55. La Jeune Taupe était la publication du groupe Pour une intervention communiste (PIC) dont Chazé, à l’époque (1974 et années suivantes) se sentait plus proche que de l’orientation prise par Echanges. Il entretint une correspondance suivie pendant un certain temps avec certains membres de ce groupe (ce qu’il faisait d’ailleurs également avec des membres d’autres groupes, même s’il devait en faire la critique). Pour une brève histoire du PIC, voir Histoire : les groupes PIC et Volonté communiste (1), Quelle Histoire ? A propos des groupes PIC et Volonté communiste (II) et Quelle Histoire ? A propos des groupes PIC et Volonté communiste (III).

(43) Paul Weu, resté à Berlin, avait réussi à rétablir le contact avec Chazé en février 1947. Ils poursuivirent une correspondance régulière jusqu’en mai 1948. Elle stoppa alors brutalement pour ne reprendre qu’en décembre 1952. Paul Weu expliquait que passé en RDA (Allemagne de l’Est), il avait été membre actif de la police populaire du secteur russe de Berlin. Mandaté pour arrêter deux ouvriers berlinois hostile au « communisme » stalinien, il refusa d’obéir, ce qui conduisit
à son arrestation le 1er décembre : il encourait douze à quinze ans de prison. Le 16, il s’évada et se réfugia dans le secteur ouest de Berlin. Il ajoutait, dans une lettre, qu’« en zone orientale, la vie est pire que sous les nazis ».
Il semble qu’il ait réussi
à faire passer « à l’Ouest » sa femme et ses deux enfants. Sa dernière lettre (22 février 1953) mentionne son projet d’aller en Rhénanie. Depuis, plus aucun signe. Chazé a toujours pensé qu’il avait été kidnappé par les services secrets russes ou est-allemands et déporté ou exécuté en RDA. Après la chute du Mur et l’effondrement de la RDA en novembre 1989, nous avons tenté, comme Chazé l’avait toujours souhaité, d’éclaircir ce qui avait pu arriver à Paul Weu, notamment auprès de chercheurs pouvant avoir accès aux archives de la Stasi, police politique de la RDA. Sans aucun résultat.

(44) Edouard fut pratiquement le seul survivant du camp avec lequel Chazé garda des relations étroites, y compris avec sa famille, jusqu’à son décès. Ils étaient non seulement proches politiquement mais étaient aussi liés par une amitié basée sur une sensibilité commune. Chazé racontait qu’au cours de la « marche de la mort », comme ils traversaient une ville allemande, ils s’étaient surpris à se frapper du coude pour se montrer un édifice d’une beauté architecturale indéniable ; Chazé en tirait la leçon que, même dans les moments où l’homme était réduit presque au rang d’un animal luttant pour sa seule survie, il pouvait rester sensible à la beauté et partager cette sensibilité.

(45) POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista). Le BOC
(Bloc obrer i camperol)
de Maurín, qui regroupait des exclus du PC,
avait fusionné avec la Gauche communiste (Izquierda comunista) de Nin, pour former en 1935 le POUM. Bien qu’influencé par le trotskysme, ce parti refusa de suivre les consignes de Trotsky, tout en ayant des positions ambiguës sur la nature du régime russe. Ce que souligne Chazé dans sa préface à Chronique de la révolution espagnole (op. cit.) : « Les entretiens avec les camarades de la direction du POUM furent aussi très décevants. Refus d’entreprendre au sein du POUM une discussion sur l’URSS... Au POUM, mêmes illusions que celles de Federica Montseny sur Blum et notamment Pivert et sa gauche socialiste. ». Alors que Maurín, prisonnier des franquistes en juillet 1936, échappa à la mort et sera libéré en 1946, Nin sera assassiné en 1937 par les staliniens, qui poursuivirent l’ensemble des dirigeants et membres du POUM. A la même époque, certains dissidents anarchistes dont Berneri seront aussi victimes des séides à la solde de Moscou. De son séjour à Barcelone, Chazé avait gardé des contacts avec des membres du POUM réfugiés en France, contacts repris après son retour de déportation.

(46) Il est difficile de donner ici les divergences entre les différentes sectes bordiguistes, même si leur point commun est de se référer à l’Italien Amedeo Bordiga (1889-1970). Cette tendance appelée par ses adeptes « gauche italienne » ou « gauche communiste » représentait dès 1924 l’opposition de gauche au stalinisme. Bordiga, avant d’être, en 1930, exclu du Parti communiste italien, fut critiqué par Lénine dans La Maladie infantile du communisme. Le fait que, dans cet ouvrage, Lénine ait critiqué sous le même vocable de « gauchisme » les courants bordiguiste et communiste de conseils, qui pourtant n’avaient guère en commun que leur référence à Marx, entretient encore aujourd’hui une confusion souvent mal intentionnée entre les épigones de Bordiga (qui revendiquent la filiation avec Lénine et les bolcheviks de 1917 et la construction du parti révolutionnaire) et ceux qui se réfèrent au communisme de conseils, rejeté par Bordiga dès les années 1920. Malgré toutes ces divergences, Chazé avait accepté, avant la guerre, de donner son adresse pour les publications bordiguistes, les camarades italiens de cette tendance réfugiés en France étant soumis à une stricte surveillance des autorités françaises et menacés par les services d’espionnage italiens. S’il apparaît comme « gérant » de la revue Bilan, organe de la fraction italienne de la Gauche communiste, cela ne signifiait aucunement pour lui une adhésion aux thèses bordiguistes ; cette marque de solidarité ayant été bafouée par des attaques contre l’Union communiste, Chazé y renonça. C’est probablement Lastérade (qui, membre de l’OCR depuis sa création en octobre 1944, s’en était détaché pour rejoindre les bordiguistes dans l’été 1945) qui l’incita à rejoindre la FFGC. Chazé s’en expliquait par la dispersion de ses anciens camarades de l’UC et la nécessité de reprendre contact avec le « milieu ». C’est la raison pour laquelle il prit en charge la correspondance internationale de ce groupe. Il en sortit à la première occasion, rejoignant la tendance qui fusionna avec Socialisme ou Barbarie en mai 1950. Chazé devait d’ailleurs quitter Paris, après n’avoir participé que deux ans à cette tendance bordiguiste. Un ouvrage récent, La Critique de Socialisme ou Barbarie, Lucien Laugier (éd. du Pavé), donne des précisions sur les discussions dans ces groupes vers 1945-1950.

(47) Paul Mattick, d’origine allemande émigré aux Etats-Unis et Canne Meijer, néerlandais, appartenaient à la tendance communiste de conseils. Russel Blackwell (1904-1969) est moins connu. Entré au PC américain dans les années 1920, il est envoyé au Mexique (d’où il sera expulsé en 1927) pour y mettre sur pied l’organisation de jeunesse du parti. Converti au trotskysme, il est exclu du PC et rejoint le Workers Party où il milite sous le nom de Rosalio Negrete. En 1935, il suit la scission menée par Hugo Œhler sur la question du « tournant français » (entrisme dans les partis sociaux-démocrates) et participe à la fondation de Revolutionary Workers. En 1936, il est envoyé en Espagne (son passeport lui ayant été refusé par les autorités américaines, il voyage comme passager clandestin) où il milite avec la gauche du POUM. Très actif dans les événements de mai 1937 (où il est blessé), il reste dix mois dans la clandestinité. Arrêté, il doit être expulsé vers la France ; mais il est kidnappé par les staliniens, détenu dans une prison clandestine et torturé. Finalement, jugé pour trahison, il est acquitté et rejoint les Etats-Unis. Il rejoindra par la suite le mouvement anarchiste. A noter qu’en mars 1937, la Revolutionary Workers League et l’Union communiste (ainsi que le GIC hollandais représenté par Canne Meijer et la Ligue communiste internationaliste de Hennaut (voir note 48) participèrent à Paris à une conférence internationale sur la guerre d’Espagne.

(48) A. Hennaut avait animé entre les deux guerres un groupe belge évoluant entre le bordiguisme et le communisme de conseils, la Ligue communiste internationaliste. Les contacts que Chazé avait repris avec lui après la guerre furent plus des retrouvailles personnelles qu’une reprise des relations politiques.

(49) CGE (Compagnie générale d’électricité) : impossible de décrire le champ d’activité de cette multinationale où l’on retrouve les noms plus connus d’Alsthom, Alcatel, Thomson et aujourd’hui Thalès, qui œuvre dans le monde entier dans les secteurs de l’électricité et de l’électronique civile et militaire.
A l’époque où Chazé fut embauché dans cette filiale, la MIOM, le trust CGE était déjà un des poids lourd de l’industrie française. Chazé avait toujours supposé que l’imprudence (ou la médisance d’un délégué syndical) avait permis à la firme de faire la jonction avec son passé militant, qu’il avait réussi à dissimuler à cause de la rupture de la guerre. Il faut aussi tenir compte du fait que dans cette période de guerre froide, une certaine chasse aux sorcières sévissait dans les entreprises.

(50) Le « nous » employé par Chazé comprend sa compagne d’alors, Edith (une ouvrière de la MIOM) et la fille de celle-ci. Chazé et Onia, sa compagne précédente, s’étaient séparés peu après le retour du camp. Chazé resta toujours particulièrement discret sur sa vie personnelle. Par exemple, il n’évoquait que rarement ses liens avec la fille de Berneri, Marie-Louise, qui en 1939 avait fait le voyage d’Angleterre en France pour le rencontrer alors qu’il était militaire dans la « drôle de guerre ». Son départ de Paris au début des années 1950 était motivé à la fois par des raisons de santé (il avait ramené des camps des crises d’asthme) et par la difficulté de retrouver un travail, la coupure qu’il espérait avec son passé n’ayant duré qu’un temps.

(51) Après leur installation à Bergerette (Saint-François-Grasse), une ancienne fermette plus ou moins en ruines dans un hameau auquel on n’accédait alors qu’à pied après une rude montée, Chazé continua à travailler quelque temps aux Plastiques français, couvrant quotidiennement en mobylette la distance de Grasse à Nice (40 km). Mais la concentration capitaliste devait le rattraper avec son passé de militant : les Plastiques français furent absorbés par... la MIOM, la boîte dont il avait été vidé auparavant. Ce fut la fin de son exploitation salariée. Mais lui, sa compagne Edith et la fille de celle-ci durent alors subsister de la culture et de l’élevage de poules, de la vente de ces surplus agricoles, jusqu’à ce qu’Edith trouve un travail à Grasse dans une entreprise de confection.

(52) Il existait une différence importante entre le montant de la pension servie aux déportés politiques et celui de la pension des déportés résistants. Ces derniers bénéficiaient du régime des pensions militaires. Bien que
souvent sollicité et que cela eût été relativement aisé, Chazé refusa la position de « résistant » qui aurait signifié le soutien à une guerre impérialiste et une rupture avec ses positions internationalistes. Ce ne fut que quelques années avant sa mort que finalement, les principaux intéressés ayant disparu, les pensions des deux régimes, politiques et militaires, furent alignées sur le statut des pensions militaires, ce qui permit à Chazé et à sa compagne d’alléger sensiblement leurs problèmes financiers.

(53) La distance géographique et les travaux, salariés d’abord, puis de culture et d’élevage et d’aménagement de Bergerette, firent que la participation de Chazé à Socialisme ou Barbarie fut assez réduite : il était au courant de la vie du groupe par la correspondance, l’envoi de comptes rendus des réunions hebdomadaires et les visites de camarades. D’autre part, il entretenait une correspondance suivie avec les camarades étrangers déjà mentionnés. Mais ce ne fut certainement pas la seule raison pour laquelle on ne trouve aucune contribution de Chazé dans Socialisme ou Barbarie. Car après la scission de 1958 et la formation d’ILO devenue par la suite ICO, il commença un travail régulier de critique de livres qu’il poursuivit jusqu’à la disparition d’ICO en 1973. Chazé ne mentionne pas son activité sur le plan local, sauf sa collaboration avec les Cahiers du communisme de conseils basés à Marseille. Il n’est que justice de mentionner que, bien qu’isolé et devant fournir un travail physique suivi, il gardait des contacts avec des militants ou ex-militants tels que Pavel et Clara Thalmann, Hélène Charaudeau (qui fut secrétaire de Poulaille), et tous ceux qui passaient dans la région. Autour de 1968, il donna des conférences sur le communisme de conseils et eut des contacts suivis avec un groupe de jeunes qui, partis d’un ciné-club, s’investirent dans l’activité politique locale autour d’une publication, La Méthode ; mais ces jeunes finirent par adhérer à la JCR, préfiguration de l’entrée dans la LCR trotskyste. Pendant toute cette période, Chazé entretint une correspondance avec des ex de Socialisme ou Barbarie (notamment Pierre Lanneret), avec une ancienne des IWW, Ruth Sheridan, avec des camarades d’ICO, notamment Christian Lagant du groupe Noir et Rouge et Serge Bricianer. Après la dislocation d’ICO en 1975, Chazé ne contribua pas à Echanges, qu’il jugeait en retrait par rapport aux positions d’ICO, mais il resta en contact avec certains de ses participants (voir sur ces divergences les extraits de la correspondance échangée par Chazé avec G. S. du PIC dans Le Prolétariat universel n° 82). Il se rapprocha pour un temps du PIC publiant La Jeune Taupe (voir note 42).

Il avait noué des contacts avec des camarades australiens et renoué avec un camarade chilien, Lain Diez, qui était passé du communisme de conseils à l’anarchisme. Dans les années 1970, il était connu de nombreux soixante-huitards, notamment étudiants ou universitaires (les « thésards » comme il les appelait) et mettait volontiers ses archives et ses connaissances à leur disposition.

(54) L’histoire d’ICO reste à écrire mais on peut se reporter à la brochure ICO, un point de vue et à l’édition de la discussion qui a suivi la publication de ce texte (ensemble disponible à Echanges), ainsi qu’à l’entretien d’Henri Simon avec L’Anti-mythes : « De la scission avec Socialisme ou Barbarie à la rupture avec ICO » (L’Anti-mythes n° 6, décembre 1974).

(55) Robert Camoin, qui participait à ICO, publia avec le soutien de ce groupe et particulièrement de Chazé, les Cahiers du communisme de conseils. Ces Cahiers disparurent lorsque Camoin participa à la formation du Courant communiste international (CCI) avec un certain nombre de groupes ou militants participants à ICO en 1968. Ultérieurement, entre des passages épisodiques au CCI et à FECCI, il publia les revues Jalons et, actuellement, Présence marxiste, marquant un retour à un strict léninisme. Robert Camoin a écrit et publié en 1992 G. Davoust (H. Chazé) (1904-1984) et la Gauche communiste internationaliste (avec une postface de Guy Sabatier) (hors commerce), une biographie mettant l’accent sur le bref passage opportuniste de Chazé dans le groupe bordiguiste, ce qui est une distorsion des positions réelles de Chazé et de son évolution (voir la discussion sur cet ouvrage dans Echanges nos 75 p. 29 et 76 p. 32).

(56) Ainsi qu’il est expliqué dans la note 53, la dislocation d’ICO avait un peu désorienté Chazé qui, s’il reconnaissait que sa continuation sous la forme d’Echanges avait effectivement une base internationale, soulignait que ce réseau et sa publication ne correspondaient pas à ce qu’il attendait d’un groupe politique. Echanges, repartant pratiquement de zéro, visait surtout à maintenir les contacts internationaux. Il ne pouvait plus se baser sur l’activité de camarades d’entreprise qui avait été au cœur de la vie d’ICO, d’autant moins que, alors que pas mal de militants croyaient en un essor du « mouvement révolutionnaire », une partie des travailleurs qui avaient participé à ICO pouvaient vérifier à leurs dépens l’entrée dans une période de répression. C’est sous la contrainte de cette situation qu’Echanges se voulut plus un organe de rapport et d’analyse des luttes qu’un témoignage d’activité de militants d’entreprise. Chazé critiquait ce « repli », considérant cette formule « élitiste ».

(57) Albert Thierry fut entre 1900 et 1920, avec Griffuelhes et Merheim, une des grandes figures du syndicalisme révolutionnaire. Fils d’un ouvrier maçon, il voyait dans le syndicalisme une école pouvant former des hommes « libres et fiers ». Il fut tué au front le 26 mai 1915. Une de ses plus importantes leçons fut cette phrase écrite en 1914 : « Le refus de parvenir, voilà ce qu’une vue unique m’a inspiré d’unique... Ce refus de parvenir n’est ni une attitude, ni un renoncement. Il est l’expression spontanée d’une volonté qui répond à l’élan ultime de sa nature. » On trouvera un aperçu des positions d’Albert Thierry dans Edouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier (tome 3,
Armand Colin 1967, p. 267 et suivantes) qui donne aussi des références bibliographiques. Tout récemment, la revue Marginales (Les Billardes, 04300 Forcalquier) a consacré son n° 2 (automne 2003) au « refus de parvenir ».