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A propos des « téléologues »

publié le mercredi 31 octobre 2007

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Ce texte est paru dans Echanges n°122 (automne 2007).

Nous avons édité la pre­mière partie de cette lettre dans ICO et l’IS — Des réactions (1).

A propos des « tél­éo­logues »

Je vou­drais, à propos, vous parler d’une autre de mes lec­tu­res - j’ignore si vous les connais­sez : les tél­éo­logues. Ce groupe a a priori beau­coup de diver­gen­ces, impor­tan­tes, avec Echanges (beau­coup de théorie, lan­gage, rejet du matér­ial­isme, orga­ni­sa­tion, style...). Mais il le rejoint aussi sur cer­tains points fon­da­men­taux : l’obser­va­tion, la recher­che de connais­sance du « négatif dans l’his­toire », de la cri­ti­que pra­ti­que, bref des luttes, est leur point de départ, et ils y revien­nent cons­tam­ment. Leur éla­bo­ration théo­rique, dense et « dif­fi­cile », n’est pas faite pour tour­ner à vide, pour elle-même. Je crois donc que la cri­ti­que d’idéal­isme qui leur a été faite ne tient pas. Leur mét­hode est très intér­ess­ante : le déto­ur­nement systé­ma­tique des médias, de l’infor­ma­tion domi­nante. Leur recours à dau­tres types d’infor­ma­tions est secondaire, ce qui a l’avan­tage d’être exhaus­tif dans la recen­sion qu’on peut faire à partir des médias (ce n’est pas si facile que cela !). Par rap­port à ICO, leur obser­va­tion est donc bien sûr beau­coup plus condi­tionnée par les médias (et la cri­ti­que qu’ils en font) mais aussi plus glo­bale, mon­diale. Cela s’expli­que bien sûr par l’abon­dance réc­ente d’infor­ma­tions sur toutes les régions du monde, et Echanges n’est pas en reste ; mais leur relevé systé­ma­tique des récits d’émeutes est inédit, et leur permet des ana­ly­ses iné­dites. Par rap­port à l’IS, ils vont donc bien plus loin, en se concen­trant davan­tage qu’elle sur cette obser­va­tion systé­ma­tique. Leur référ­ence à l’IS est en partie cri­ti­que, par exem­ple sur la ques­tion de l’anti­tra­vail indi­vi­duel (voir leur cri­ti­que du « mode­de­vi­tisme »). L’un de leurs apports est donc la rela­tion et l’ana­lyse de cer­tains faits, qu’on ne trouve pas ailleurs - c’est aussi la raison pour laquelle je vous parle de ce groupe. La révo­lution ira­nienne de 1979 cons­ti­tue par exem­ple, selon eux, le moment fon­da­teur de notre époque. Le rôle d’Internet, et notam­ment Indymedia, est ana­lysé et cri­ti­qué à propos de l’Argentine en 2001-2002. (On trouve les textes des tél­éo­logues sur les sites www.http://www.teleo­lo­gie.org et www.http://www.bel­le­se­mo­tions.org.)

Au-delà donc (ou en deçà ; peu importe) de l’intérêt qu’on peut ou non res­sen­tir à dis­cu­ter et cri­ti­quer cette tél­éo­logie elle-même, je crois que leur dém­arche, leur mét­hode appor­tent quel­que chose, et que leurs textes (cer­tains sont publiés, tous sont sur Internet) sont intér­essants au moins à titre infor­ma­tif, voire pour en faire une cri­ti­que de fond (j’en suis moi-même inca­pa­ble, et me contente de tenter de bien les com­pren­dre - pas seu­le­ment par pure curio­sité intel­lec­tuelle, mais aussi et d’abord parce que je me sens concerné par le pro­blème pra­ti­que qu’ils abor­dent, tout comme pour Echanges). (...)

F. C.

Réponse d’Echanges (H. S.) :

Les tél­éo­logues et la « Bibliothèque des émeutes »

Nous ne connais­sions pas les « tél­éo­logues » et la « tél­éo­logie » tout au moins dans ces termes qui son­nent à mes oreilles comme une sorte de secte. Le sens du mot tél­éo­logie - « Etude de la fina­lité » « Science des fins de l’homme » et « Doctrine qui considère le monde comme un système de rap­ports entre moyens et fins » - et ce que tu en décris ne nous en apprend guère plus.

Mais la fin de ta lettre et cette référ­ence à la révo­lution ira­nienne comme acte fon­da­teur du début d’une ère nou­velle m’a fait per­son­nel­le­ment res­sou­ve­nir de brefs contacts que j’avais eus au début des années 90 avec la « Bibliothèque des émeutes ». J’ai même conservé les pre­miers numéros de leur publi­ca­tion quel­que peu luxueuse et mon­trant une connais­sance appro­fon­die de l’infor­ma­ti­que. Comme nous procédions à une recher­che inten­sive des luttes par­tout dans le monde, leur quête, bien que ciblée différ­emment, nous avait alors semblé suf­fi­sam­ment iden­ti­que à la nôtre, même indép­end­amment des cri­ti­ques que je pou­vais déjà leur faire, pour jus­ti­fier des contacts, ne fût-ce que pour un éch­ange d’infor­ma­tions de base.

J’ai effec­ti­ve­ment ren­contré dans cette pér­iode une jeune femme à laquelle j’ai exposé les posi­tions d’Echanges et les fon­de­ments de notre col­lecte d’infor­ma­tions en pro­po­sant cet éch­ange d’infor­ma­tions. Un refus clair et net fut la rép­onse avec l’affir­ma­tion caté­go­rique que la lutte de classe ne les intér­essait nul­le­ment. Chacun en resta là ; j’ai conti­nué à ache­ter les numéros de la « Bibliothèque des émeutes », et même acquis trois volu­mes (que je ne retrouve pas, les ayant prêtés) détaillant leurs posi­tions théo­riques. Je pense que j’ai cessé de m’y intér­esser à la fois parce qu’il appa­rais­sait que nous n’avions rien de commun et parce que leur publi­ca­tion cessa de paraître. Je ne savais pas qu’ils étaient passés d’un recen­se­ment des émeutes et à leurs ana­ly­ses d’une théorie plus glo­bale bien que cela se trouvât sans doute dans les docu­ments que je viens de men­tion­ner.

Je dois dire que le peu que je sais des posi­tions que tu men­tion­nes et qui se trou­vent déjà dans le bul­le­tin n°1 Bibliothèque des émeutes ne nous inci­tent guère à aller plus avant ; je ne men­tion­ne­rai que trois points :

- « L’émeute est le seul moment pra­ti­que où l’alié­nation est cri­ti­quée comme l’orga­ni­sa­tion d’une société qui empêche tout débat sur la fina­lité de l’huma­nité. Dès qu’une émeute est orga­nisée, elle cesse d’être une émeute... elle n’est qu’un jaillis­se­ment de vie sans cons­cience...le seul mou­ve­ment de pensée plus rapide que l’alié­nation... » Le reste est de la glose sur cette affir­ma­tion pére­mpt­oire. A mon avis, cela ne tient guère debout. Tout mou­ve­ment social, émeute ou pas, s’ins­crit dans un pro­ces­sus his­to­ri­que avec une cause et ne tombe pas du bleu du ciel : elle s’ins­crit dans un pro­ces­sus dia­lec­ti­que avec des forces qui, d’une manière ou d’une autre, vont tenter de la faire dis­pa­raître par la répr­ession ou l’intég­ration (qui n’est qu’une autre forme de répr­ession). Il est évident que toute lutte, tant qu’elle dure, prés­ente des caractères qui l’appa­ren­tent à une libé­ration totale et peu­vent faire penser à ce que serait un monde com­mu­niste. Mais ce n’est nul­le­ment spé­ci­fique à l’émeute. De plus, vu les cir­cons­tan­ces extrê­mement diver­ses et le type de société où se pro­dui­sent ces émeutes, celles-ci ont des caractères très différents même si elle expri­ment pour un court moment cette libé­ration, libé­ration très différ­ente selon la société dans laquelle l’émeute surgit. Il semble y avoir un cer­tain para­doxe à décréter que seuls les pre­miers moments d’une émeute valent la peine d’une considé­ration et d’y consa­crer des pages et des pages d’ana­ly­ses sur leur signi­fi­ca­tion. A relire ce que les « tél­éo­logues » pou­vaient écrire il y a plus de quinze ans sur les émeutes de ce temps, on peut rela­ti­vi­ser ce qu’ils peu­vent dire aujourd’hui.

Voici par exem­ple ce qu’ils écrivaient dans leur bul­le­tin n° 2 de mai 1991 au sujet de la France : « Mais c’est en France où l’émeute depuis si long­temps absente, est reve­nue et dans des sec­teurs si variés et si com­plém­ent­aires, qu’avec un peu plus de recul que le nôtre, on doit forcément penser que c’est l’ensem­ble des Français qui se sont embrasés, comme aux moments les plus glo­rieux de leur passé : en mars, les colo­nisés assistés de La Réunion, au large de Madagascar, ouvri­rent le bal, les pay­sans s’y joi­gni­rent à la fin de l’été, imités par les ban­lieu­sards lyon­nais en octo­bre, puis les lycéens pari­siens, vite sub­mergés par les ban­lieues de la capi­tale en novem­bre ; enfin les ouvriers mineurs de Lorraine en fini­rent en déc­embre avec la cour­toi­sie sociale... Car la conclu­sion et la plai­san­te­rie de cette année si dense qu’on doive en résumer mal­heu­reu­se­ment chacun des for­mi­da­bles assauts contre la loi et la sérénité imposées, aura été le “Mondial” de foot­ball... » [Remarquons par ailleurs leur absence de réaction après novem­bre 2005.]

- Quant à considérer la révo­lution ira­nienne de 1979 comme le mou­ve­ment fon­da­teur de notre époque, c’est, à mon avis une autre absur­dité : aucun évé­nement n‘est his­to­ri­que­ment fon­da­teur de quoi que ce soit. Le 14 juillet 1789 ou la révo­lution d’octo­bre 1917, même si ces dates sont deve­nues des repères mythi­ques, n’ont jamais cons­ti­tué le point de départ de quoi que ce soit - cha­cune a été un évé­nement parmi tant d’autres mar­quant une évo­lution his­to­ri­que qui avait débuté quel­que­fois des siècles aupa­ra­vant et qui s’est pour­sui­vie des déc­ennies après (par exem­ple il a fallu près d’un siècle après le 14 juillet 1789 avant que la bour­geoi­sie franç­aise conso­lide défi­ni­ti­vement son pou­voir sur l’aris­to­cra­tie fon­cière tenant de la monar­chie). D’ailleurs, considérant l’évé­nement en ques­tion (la révo­lution ira­nienne) en lui-même, nous ne pen­sons pas qu’il ait été fon­da­teur de quoi que ce soit à l’éch­elle du dével­op­pement capi­ta­liste mon­dial.

- Le rôle que les tél­éo­logues attri­buent à l’infor­ma­tion, comme une sorte de pro­ces­sus auto­nome entiè­rement détaché de tout le système capi­ta­liste. Sans insis­ter sur ce point (le rôle de l’infor­ma­tion dans la domi­na­tion idéo­lo­gique du capi­tal) ce qui nous semble très contes­ta­ble, c’est ce qu’ils appel­lent « l’effon­dre­ment de l’idéo­logie marxiste » (qui pour juste que ce soit est for­mulée assez vague­ment pour penser à un rejet du marxisme) qui amène « l’émerg­ence de l’infor­ma­tion comme force orga­nisée impo­sant ses vues pour son compte ».Cela semble par­ti­cu­liè­rement spécieux, car d’une part le capi­tal a tou­jours, par une voie ou une autre, les moyens d’impo­ser son idéo­logie (il ne peut fonc­tion­ner sans un mél­ange de contrainte et de consen­sus) et d’autre part l’infor­ma­tion n’est jamais qu’un ins­tru­ment entre les mains des représ­entants du capi­tal, et ne possède nul­le­ment cette auto­no­mie qu’ils lui prêtent - elle est encore moins « une force orga­nisée » (la réc­ente élection pré­sid­enti­elle pour­rait par­fai­te­ment illus­trer cette domi­na­tion du capi­tal sur les médias).

Nous devons arrêter là ce débat car, à notre avis il peut se pour­sui­vre étern­el­lement sans arri­ver à une conclu­sion : les « tél­éo­logiens » sem­blent assem­bler tant d’éléments à notre avis dis­pa­ra­tes qu’il fau­drait des pages et des pages non seu­le­ment pour contes­ter leurs ana­ly­ses des faits (dont ils n’ont connais­sance, comme nous pour l’essen­tiel, qu’à tra­vers l’infor­ma­tion) mais pour reje­ter les liens qu’ils peu­vent établir entre des évé­nements si différents. Bien sûr, tu peux conti­nuer ce débat (...).

H. S.


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