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Le sort des prolétaires en Inde et la lutte de classe

lundi 29 octobre 2007

Ce texte est paru dans Echanges n° 122, avec Les tentatives d’insertion de l’Inde dans le capitalisme mondial.

Les précisions et récits qui suivent sont empruntés à un bulletin ouvrier en anglais, Gurgaon Workers News (1), qui tire la plupart de ses informations d’un mensuel en hindi, Faridabad Madjoor Samaachaar (FMS). Faridabad et Gurgaon sont des villes industrielles de l’Etat de Haryana (dans lequel est enclavée la capitale de l’Inde, Delhi).

Gurgaon, dans le Haryana, est présenté comme la lumière de l’Inde, un symbole de la réussite capitaliste promettant une vie meilleure à tous ceux qui peuvent franchir le seuil du développement. A première vue, les tours des immeubles de bureaux et les centres commerciaux reflètent cette chimère et même les façades des usines de confection ressemblent à l’entrée d’hôtels trois étoiles. Derrière la façade, derrière les murs des usines et dans les rues adjacentes des zones industrielles, des milliers de travailleurs entretiennent cette course frénétique au « progrès », produisant des voitures et des scooters pour la classe moyenne qui s’empilent dans les blocages routiers de la nouvelle autoroute entre Delhi et Gurgaon. Des milliers de jeunes des classes moyennes perdent leur temps, leur énergie et leurs espoirs de promotion sociale dans les équipes de nuit des centres d’appel, en vendant des crédits à la classe ouvrière américaine ou des plans de consommation d’électricité pré payés aux pauvres du Royaume Uni. A la porte à côté des milliers de migrants ruraux déracinés par la crise agraire cousent pour l’exportation en compétition avec leurs frères et sœurs de misère au Bangladesh ou au Vietnam. Et la course frénétique n’arrête pas : à la périphérie de Gurgaon la plus grande ZES du pays est en construction Mais dans l’industrie, les petites entreprises représentent 40 % de la production industrielle occupant 65 % de l’emploi total.

Plutôt qu’une vision d’ensemble, pratiquement impossible dans le peu de pages dont nous disposons, nous ne donnerons que quelques données sur la condition ouvrière en Inde et un exemple parmi une foule d’autres sur les conditions de travail et les luttes dans une grande entreprise automobile.

Quelques données sur la condition ouvrière en Inde

Dans les entreprises, plusieurs catégories de travailleurs :
- l’encadrement sous statut permanent : dirigeants, contremaîtres, sécurité, employés ;
- ouvriers sous contrat recrutés pour un emploi professionnel défini et payés selon cet emploi. L’accès à cet emploi peut se faire après une période de formation de 6 mois à 2 ans, mais en pratique les patrons font ce qu’ils veulent ;
- temporaires embauchés pour un temps limité ;
- intérimaires légalement supposés être embauchés définitivement après 240 jours de travail dans la même société - mais la loi est facilement tournée. Dans beaucoup d’entreprises, ils forment de 60 % à 80 % de la force de travail avec des salaires entre 1/8 et 1/6 du salaire des permanents.

Les salaires sont fixés d’après un minimum légal dans chaque Etat. Dans le Haryana, ce salaire est en mars 2007 d’environ 2 500 roupies (environ 45 euros) par mois pour 8 heures par jour et 4 jours de repos dans le mois. Mais ce minimum n’est nullement respecté. Un nettoyeur dans un centre d’appel à Gurgaon, un ouvrier d’usine à Faridabad ou un conducteur de rickshaw à Delhi gagnent 2 000 roupies (36 euros) pour 70 heures par semaine (pour situer ce que signifie ces salaires, 1 kg de riz coûte 0,25 euros, une livre de lentilles 0,50 euro, le loyer mensuel d’une chambre sans cuisine 20 euros). Les heures supplémentaires au-delà de 8 heures par jour devraient être majorées légalement de 100 % avec un plafond de 50 heures par trimestre. Mais en pratique, elles sont quasi illimitées et payées sans majoration. Souvent le paiement des salaires est différé jusqu’au milieu du mois suivant ou plus.

Un système d’assurances sociales (Employee’s State Insurance, ESI) garantissant maladie, accidents du travail et séjours hospitaliers ne s’applique officiellement qu’aux entreprises de plus de dix travailleurs pour tous ceux qui y travaillent (4,75 % du salaire à charge de l’employeur, 1, 75 % à charge du travailleur. Mais différentes manipulations des paperasseries bureaucratiques font que la plupart des temporaires ou intérimaires ne peuvent en bénéficier et sont sans couverture santé). Employee’s Provident Fund (PF) ne garantit une retraite qu’aux travailleurs des entreprises de plus de vingt salariés.
Mais là aussi bien des travailleurs n’ont pas de documents officiels prouvant leur qualité pour faire valoir ces droits et ne reçoivent rien. De plus il y a souvent des plans pour se débarrasser des travailleurs âgés...de plus de 35 ans (2).

Pour garantir le bas coût dans la reproduction de la force de travail, des « avantages « de l’ancien système capitaliste d’Etat ont été maintenus. Des cartes de rationnement permettent d’avoir accès à des « boutiques gouvernementales à prix contrôlés » où, en principe, les plus pauvres peuvent se procurer à prix réduits les denrées de base : farine, riz, kérosène pour foyers domestiques. La délivrance de ces cartes dépend des autorités locales et elles sont souvent un instrument de corruption politique.
Les syndicats sont étroitement liés à des partis politiques. Parmi les cinq plus grands :
- AITUC, « All India Trade Union Congress » le plus ancien et l’organisation centrale en Inde, affilié au Parti communiste de l’Inde ;
- CITU « Centre of India Trade Unions », une fédération nationale liée au CPI(M), Parti communiste de l’Inde (marxiste) fondé en 1970.

Il serait trop long d’expliquer la complexité des situations, de la présence éventuelle des syndicats dans les grandes entreprises lorsque cela apparaît nécessaire pour l’encadrement des travailleurs trop revendicatifs ou de leur exclusion totale parfois avec violence, leurs liens et manipulations politiques.

Mais le fait est que la grande majorité des travailleurs, précaires s’il en est, ne peuvent faire valoir un droit quelconque en raison, pas tant de l’absence de syndicat que d’un rapport de forces qui laisse carte blanche aux patrons petits et grands dans l’exploitation du travail.

H. S.

(1) Cinq numéros parus, disponibles sur Internet.
(toute correspondance en anglais) :
www.gurgaonworkersnews.wordpress.com

gurgaon_workers_news@yahoo.co.uk

Majdoor Library, Autopin Jhuggi, NIT, Faridabad 12001.

(2) Un exemple parmi d’autres de la manière dont se font ces mises à la retraite anticipée. Escorts a un ouvrier permanent à trois ans de la retraite. Elle lui propose un marchandage : embaucher son fils, si celui-ci remplit les conditions requises et si le père accepte la retraite anticipée de trois ans en lui versant l’indemnité légale de 400 000 roupies (environ 6 500 euros). Pour être embauché définitivement, le jeune doit subir une formation qui va lui coûter 400 000 roupies, sans même garantie d’une embauche définitive. Lors de cette embauche il percevra un salaire mensuel de 5 000 à 7 000 roupies alors que son père au moment de sa mise à la retraite percevait 15 000 roupies.