Cet index rassemble les articles publiés dans la revue de 2002 à 2007, du n° 1 au n° 21-22. Il sera enrichi au fur et à mesure.
ANARCHISME
Biographie de Voltairine de Cleyre (Chris Crass), 2
De l’action directe (Voltairine de Cleyre), 2
Foire aux questions abstentionniste, CNT-AIT, 21-22
La pensée anarchiste (Victor Serge), 4-5
La science moderne et l’anarchie (Pierre Kropotkine), 3
L’anarchisme est-il synonyme de violence ? (A. Berkman), 11
Le mariage est une mauvaise action (Voltairine de Cleyre), 2
Lettre ouverte à la CNT-Vignoles (NPNF), 4-5
Réponse de la CNT, 4-5
Retour sur les élections, CNT-AIT, 21-22
Traditions américaines et défi anarchiste (Chris Crass), 2
ANTISEMITISME A propos de Finkelstein et de « Shoah Business » (NPNF), 8-9
Amsterdam, avril 2002. La plus grande manifestation antisémite depuis 1945 (Eric Krebbers et Jan Tas), 3
Anti-étatisme versus antisémitisme (Dario Renzi), 8-9
Antisémitisme. Un manuel pratique (Uri Avnery), 8-9
Antisionisme, antisémitisme et judéophobie (Rudolf Bkouche), 8-9
Bourseiller : Le Baiser du serpent (NPNF), 8-9
Capitalisme et antisémitisme (Temps critiques), 8-9
Chavez antisémite ? Est-ce le fond du problème ? (NPNF), 18-19-20
Comment éviter quelques pièges antisémites (Eric Krebbers et Jan Tas), 3
Dossier négationnisme (J. Valjak et M. Argery), 8-9
Judéophobie et judéophilie (Rudolf Bkouche), 8-9
La guerre des mots, le retour des nazis ? (Manuel Abramowicz), 4-5
L’antisémitisme de gauche renaît-il en Pologne ? (August Grabski et Piort Kendziorek), 18-19-20
L’antisémitisme, l’antisionisme et la gauche (Stefan Grigat), 8-9
Le Mémorial d’Auschwitz, la Pologne et l’Holocauste (A. Grabski), 18-19-20
Limites de l’antisionisme (NPNF), 8-9
Quelques précisions à propos de Huntington (Guy Fargette), 4-5
Un professeur bien mal inspiré (NPNF), 8-9
Une question à creuser ? (NPNF) 8-9
ALTERMONDIALISME
Idéologie et fonctionnement d’ATTAC (Nicolas, Cercle social), 2
ANTISIONISME
A propos du livre de Finkelstein et de la crapuleuse expression de « Shoah Business » (NPNF), 4-5
Anti-étatisme versus antisémitisme (Dario Renzi), 8-9
Antisémitisme. Un manuel pratique (Uri Avnery), 8-9
Antisionisme, antisémitisme et judéophobie (Rudolf Bkouche), 8-9
Bourseiller : Le Baiser du serpent (NPNF), 8-9
Capitalisme et antisémitisme (Temps critiques), 8-9
Chavez antisémite ? Est-ce le fond du problème ? (NPNF), 18-19-20
De Deir Yassin à Canaa (NPNF), 18-19-20
Dossier négationnisme (J. Valjak et M. Argery), 8-9
Finkielkraut-Dieudonné : A chaque communauté son petit Farrakhan (NPNF), 18-19-20
Judéophobie et judéophilie (Rudolf Bkouche), 8-9
L’antisémitisme de gauche renaît-il en Pologne ? (August Grabski et Piort Kendziorek), 18-19-20
L’antisémitisme, l’antisionisme et la gauche (Stefan Grigat), 8-9
Le Mémorial d’Auschwitz, la Pologne et l’Holocauste (A. Grabski), 18-19-20
Le Sarkozy sans peine (Richard Monvoisin), 18-19-20
Limites de l’antisionisme (1) (NPNF), 1
Limites de l’antisionisme (2) (Y. C.), 2
Limites de l’antisionisme (3) (NPNF), 4-5
Limites de l’antisionisme (NPNF), 18-19-20
Limites de l’antisionisme (NPNF), 8-9
Misère de l’antisionisme (NPNF), 4-5
Un professeur bien mal inspiré (NPNF), 8-9
Une question à creuser ? (NPNF) 8-9
ANTISEMITISME DE GAUCHE
L’antisémitisme de gauche renaît-il en Pologne ? (August Grabski et Piort Kendziorek), 18-19-20
ARGENTINE
German Avé Lallemant et les origines du socialisme argentin (Hernan Diaz) 21-22
ATHEISME ET CRITIQUE DES RELIGIONS
Athéisme (Gustave Brocher), 10
Athéisme et religions (NPNF), 6-7Aucune religion n’est réformable (PCOI), 18-19-20
La croyance en Dieu (Paul Lafargue), 10
Mon athéisme (Emile Armand), 10
Pour un regroupement international des ex-musulmans (PCOI), 18-19-20
Religions, relativisme culturel et instrumentalisation des droits humains (PCOI), 18-19-20
BANLIEUES ET GUERILLA URBAINE,
Emeutes et contes de fées pour radicaux, 21-22
Forces de répression et guérilla urbaine, 21-22
La racialisation des questions sociales mène à une impasse, 21-22
Sur les différentes formes de lutte armée, 21-22
Sur l’article de Quadrelli (Wil Barnes) , 21-22
DE FABEL VAN DE ILLEGAAL
Amsterdam, 13 avril 2002 : la plus grande manifestation antisémite depuis 1945
ATTAC laisse la porte ouverte à des alliances douteuses
Avec la Nouvelle Droite contre la mondialisation ?
Comment éviter quelques pièges antisémites et isoler les racistes
Dérives des anti-guerre
Entre antisionisme et antisémitisme
La campagne contre l’AMI est ambiguë et potentiellement antisémite
La question nationale en l’an 2000
Le nationalisme arabe n’apportera rien de bon aux travailleurs migrants
Pourquoi nous quittons la campagne contre l’AMI
Qui sommes-nous et que faisons-nous ?
Seattle ou le joyeux mariage entre la droite et la gauche
Théories du complot et Da Vinci Code, 21-22
DEMOCRATIE BOURGEOISE ET ELECTIONS
Autour de l’idée de contre-pouvoir (NEFAC), 13-14
Démocratie (J. Chazoff), 13-14
Electeur, écoute (Sébastien Faure), 13-14
La dictature de la démocratie (Sébastien Faure), 13-14
L’absurdité de la politique (Paraf-Javal), 13-14
Le muselage universel (Emile Pouget), 13-14
Pour ne pas voter (Bureau antiparlementaire), 13-14
Sur la démocratie et les élections (Ariane Miéville), 13-14
Voter les yeux fermés, une curieuse conception de la démocratie (NPNF), 1
Pourquoi, nous, féministes, n’appelons pas à voter pour S. Royal, 21-22
Le retour de l’Etat fort (Mouvement communiste), 21-22
Quand la gauche roquefort flirte avec la gauche pourrielle (NPNF), 21-22
DROITE FRANCO-GAULOISE
Débat sur la signification de l’élection de Sarkozy, 21-22
La patrie, tu l’aimes… ou tu la quittes (CB) , 21-22
Le gouvernement Sarkozy n’est pas « Vichy II » (BH) , 21-22
Le Sarkozy sans peine (Richard Monvoisin), 18-19-20
Les 7 étapes de la carrière du « Petit Démagogue » , 21-22
Les fédérations de métiers de l’UMP , 21-22
Quand Sarkozy parle de l’Afrique (Patsy), 21-22
Radio Courtoisie ou Radio Sarkozy ? , 21-22
Sarko-Neige et les 7 Milliardaires, 21-22
Un parti conservateur de masse ? , 21-22
Une lente ascension au service de la bourgeoisie, 21-22
Une partie significative des travailleurs a voté pour Sarkozy, 21-22
Valeurs, flics et sociologues (CB) , 21-22
ECOLE
De la destruction de l’Ecole (Nico), 10
Enseignement public et enseignement privé (NPNF), 10
Prendre position contre une prise de pouvoir (Isabelle Campanella et Jacques Wajnsztejn), 10
Quelques éléments de réponse (Isabelle Campanella et Jacques Wajnsztejn), 10
ETAT
Etat Restreint, Etat Élargi et corporatisme (João Bernardo), 4-5
Hors-jeu international et jeu internationaliste (Santiago Parane), 4-5
Paradis fiscaux, néoréformisme et rôle de l’État (Nicolas, Cercle social), 2
EUROPE
Au nom de quoi ? Anarchisme, abstention et Constitution européenne (Claude Guillon), 13-14
Déclaration de la rencontre nationale des collectifs unitaires, 13-14
La campagne du non ne conduira pas à une Europe meilleure (Martin Thomas), 13-14
La ratification du Traité constitutionnel européen : une affaire qui ne concerne aucunement le prolétariat (Mouvement communiste), 13-14
La triste farce de la « victoire du non « (NPNF), 13-14
L’appel des 200 et sa critique, 13-14
Le parti des travailleurs et l’Europe (Karim Landais), 13-14
Lettres de Norbert, Xavier, Alexandre, Michel et Temps critiques, 13-14
Message à la conférence annuelle de l’AWL (Liaisons), 13-14
Notes sommaires sur l’Europe (Martin Thomas), 13-14
Premières réflexions sur les résultats du 29 mai (Mouvement communiste), 13-14
Tsunami politique ou tempête dans un verre d’eau (NPNF), 13-14
Voilà, le non est majoritaire. Youpi ! (Michel), 13-14
FAMILLE, MORALE SEXUELLE
Femme, famille, morale sexuelle. PCI (1945-1970) (Arturo Peregalli), 2
La famille aujourd’hui (Lindsey German) ? 2
La nouvelle mythologie du viol et son utilisation politique (Wendy McElroy) ? 2
GRANDE-BRETAGNE
Un bilan de dix ans de blairisme (Workers Fight), 21-22
GUERRE ET MOUVEMENTS ANTI-GUERRE
A propos des discours automatiques contre la guerre et l’impérialisme. Certitudes et questions (Y. C.), 3
Après Munich une leçon toute fraîche. Sur le caractère de la guerre prochaine (Léon Trotsky), 3
Débats stratégiques aux Etats-Unis (Guy Fargette), 3
Faiblesse des forces « antiguerre » (Guy Fargette), 3
Faut-il confondre « choc » et « conflit » ? (Guy Fargette), 3
La guerre (Pierre Kropotkine), 3
La guerre et la Quatrième Internationale (Léon Trotsky) 3
La guerre n’est plus le moteur de l’histoire (Temps critiques), 3
L’alerte préventive conduit tout droit au massacre universel (Emma Goldman), 3
Le pacifisme, supplétif de l’impérialisme (Léon Trotsky), 3
Le patriotisme, une menace contre la liberté (Emma Goldman), 3
Le problème de la guerre civile (Barthélémy De Light), 3
Les causes profondes de l’ « affaire Lerner » (Ernest Halberkern), 3
Liste partielle des interventions de l’armée américaine à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis de 1890 à 1999 (Answer), 3
L’unité guerre-paix dans le processus de totalisation du capital (Temps critiques), 4-5
Manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution socialiste mondiale (Léon Trotsky), 3
Misère de l’antiguerre en Europe (Guy Fargette), 3
Quelques remarques sur les grèves d’avril-mai-juin 2003 (Y. C.), 4-5
Réponse à des questions concernant les Etats-Unis (Léon Trotsky), 3
Réponse au Manifeste des 16 (E. Malatesta), 3
Révolutionnaires et quakers devant la guerre (Léon Prouvost), 3
IMMIGRATION
ET SANS-PAPIERS (FRANCE & EUROPE)
Centres d’expulsion et centres de départ, où est la différence ? (Ellen de Waard et Harry Westerink), 10
Comme il nous plaira, (De Fabel van de illegaal), 21-22
Comment les ONG aident le gouvernement à expulser les réfugiés (Jan Tas), 10
Comment les Pays-Bas font trimer les migrants d’Europe de l’Est, (De Fabel van de illegaal), 21-22
Enfants scolarisés sans-papiers (Marie-Cécile Plà), 11
Halte à l’intégration forcée ! , (De Fabel van de illegaal), 21-22
Jeunes sans papiers scolarisés : l’urgence (Réseau ESF), 11
Le mouvement des sans-papiers et demandeurs d’asile à Tours (Nicolas), 13-14
Les ouvriers français et les Nord-Africains (Daniel Mothé), 10
Les travailleurs immigrés de l’Europe de l’Est en France : l’exemple polonais (Borbala), 13-14
Pour la liberté totale des migrations ! Contre l’OIM (De Fabel van de illegaal), 10
Pour une réponse révolutionnaire au contrôle de l’immigration (Eric Krebbers), 10
Souffrance des enfants et rapport à la loi (Marie-Cécile Plà)
Spécialistes, décideurs et écologistes s’entendent pour limiter les droits des migrants (Eric Krebbers), 10
Un siècle et demi d’immigration (NPNF), 15
Votez pour des expulsions civilisées, votez pour le SP !
IRAK
A Bagdad, la liberté (Adriano Sofri), 3
A propos des tactiques de la Résistance irakienne (Avanti et Piers Mostyn), 11
Comment Saddam est parvenu au pouvoir (Clive Bradley), 3
Communisme ouvrier et lutte armée en Irak (2004) (Toma Hamid), 11
Contre la guerre (Fabrice Sacher), 3
Discussion avec des militants anti-guerre aux Etats-Unis (Chris Crass), 2
Guerre à la guerre (No pasaran), 3
Guerre contre l’Irak et conflit dollar-euro (Colin Foster), 4-5
Guerres sales et solidarité critique, 11
Hypothèses sur l’évolution de la situation en Irak (Clive Bradley), 4-5
Irak : une épuration ethnique continue et silencieuse (Fédération internationale des droits de l’homme), 3
Irak : une répression intolérable, oubliée et impunie (Fédération internationale des droits de l’homme), 3
Irak, pétrole et géopolitique (Fédération anarchiste), 3
Irak, trajectoire d’un État (Rhodri Evans), 3
L’extrême gauche, groupe de pression de la « Résistance » irakienne ? (Toma Hamid (PCOI), 11
La situation politique en Irak un an après l’occupation (Houzan Mahmood), 10
Les travailleurs irakiens peuvent-ils changer le régime ? (Clive Bradley), 3
L’extrême gauche, groupe de pression de la « Résistance « irakienne ? (Toma Hamid (PCOI), 11
L’Irak et la politique internationale américaine (AWL), 10
Mansoor Hekmat et le communisme-ouvrier (Nicolas Dessaux), 11
Mythes et réalités de la résistance irakienne (Nicolas Dessaux), 11
Pour une loi consacrant l’égalité des genres (Organisation pour la liberté des femmes en Irak), 10
Résistances irakiennes contre l’occupation, l’islamisme et le capitalisme (NPNF), 21-22
Situation des femmes et tâches politiques actuelles (Houzan Mahmood), 10
Soutenons les peuples d’Irak (Solidarity), 3
Soutenons les travailleurs d’Irak (Colin Foster), 6-7
Tracts contre la guerre : Mouvement communiste, Oiseau-Tempête, BIPR, CNT-FA-No pasaran, Scalp-Reflex, 3
Un bain de haine chauvine (NPNF), 3
Une liberté sans aucun contenu (Houzan Mahmood), 10
ISLAM & ISLAMOPHOBIE
« Caïds » du 9-3 et « islamistes » de 8 ans ! (NPNF), 18-19-20
Caïds du 9-3 et « islamistes » de 8 ans ! (NPNF), 18-19-20
Cheikh Yassin : un « héros » et un « exemple » ? (De Fabel van de illegaal), 11
Et maintenant un peu de satanisme (Liaisons), 18-19-20
Géopolitique de l’islam et statut des dhimmis juifs (NPNF), 18-19-20
Il faut sauver le soldat Redeker - Philosophe de combat, pensée de sous-off (Patsy), 18-19-20
Il faut sauver le soldat Redeker - Philosophe de combat, pensée de sous-off (Patsy), 18-19-20
Islam et colonialisme en Algérie (Combat communiste)
Islam et colonialisme en Algérie (Combat communiste)
Islamisme et multiculturalisme (Azam Kamguian), 10
Islamophobie et alliances électorales en Grande-Bretagne (R. Hassan), 6-7
L’« islamophobie » n’a rien à voir avec le racisme ! (Maryam Namazie), 10
La femme et l’Islam (Combat communiste), 18-19-20
La femme et l’Islam (Combat communiste), 18-19-20
La religion, opium du peuple (Combat communiste), 18-19-20
L’affaire des caricatures : une nouvelle offensive raciste (S. Jaffard, LCR), 18-19-20
Le foulard ou le string ? (NPNF), 6-7
Le hijab, la gauche et l’extrême gauche– Quelques statistiques sur l’islam et les autres religions (NPNF), 10
L’ennemi est dans notre propre pays (Liaisons), 18-19-20
L’épée et Mahomet (Uri Avnery), 18-19-20
Les miasmes de Bakou (Olivier Payen), 10
Les musulmans et la gauche. Selma Yacoub : la reine du truisme (NPNF), 10
Les origines de l’Islam : Mahomet, le brigand qui devint chef d’Etat (Combat communiste), 18-19-20
L’Etat et l’Islam en Algérie (Combat communiste), 18-19-20
L’Etat et l’Islam en Algérie (Combat communiste), 18-19-20
L’Islam et la libération des femmes au Moyen-Orient, 10
L’islam politique contre les femmes et la laïcité (Réseau mondialiste révolutionnaire), 10
L’islamophobie ou le fournisseur officiel du racisme officieux (Kandjare Bayn Asnan), 18-19-20
L’islamophobie ou le fournisseur officiel du racisme officieux (Kandjare Bayn Asnan), 18-19-20
Quelques brèves remarques sur les motivations des commandos-suicides islamiques (NPNF), 18-19-20
Qu’est-ce que la Muslim Association of Britain ? (Sacha Ismail), 3
Ramadanophobie ou athéisme ? (Y. C.) : 6-7
Saïd Bouamama, un sociologue au service du hijab. De la construction d’un « paternalisme respectable » (NPNF), 10
Sur les caricatures de Mohammed ( John Mullen et Colin) Falconer, LCR), 18-19-20
Un obscurantiste pseudo-radical (NPNF), 18-19-20
Un obscurantiste pseudo-radical (NPNF), 18-19-20
Un titre et une illustration problématiques (Chedid Khairy), 3
Une secte religieuse fascisante : Les Fréres musulmans, une secte religieuse fascisante (Combat communiste), 18-19-20
Une secte religieuse fascisante : Les Frères musulmans, une secte religieuse fascisante (Combat communiste), 18-19-20
ISLAM POLITIQUE : HEZBOLLAH, HAMAS
A propos du fondamentalisme dans notre pays (Manar Hasan) , 18-19-20
À propos du fondamentalisme dans notre pays (Manar Hasan) , 18-19-20
Aucune religion n’est réformable (PCOI), 18-19-20
Contorsions « libertaires » face au Hezbollah et au nationalisme arabe (Y.C), 18-19-20
Des caricatures de Mahomet à l’assassinat d’Ilan Halimi
Du soutien de la gauche radicale au Hezbollah (De Fabel), 18-19-20
Du soutien de la gauche radicale au Hezbollah (De Fabel), 18-19-20
Gilbert Achcar et l’intégrisme islamique (NPNF), 18-19-20
Gilbert Achcar et l’intégrisme islamique (NPNF), 18-19-20
Le Hezbollah : un Parti-Etat totalitaire (Y.C), 18-19-20–
Le Hezbollah : un Parti-Etat totalitaire (Y.C), 18-19-20Ò
Les femmes, le hijab et l’Intifada (Rema Hammami) , 18-19-20
Les femmes, le hijab et l’Intifada (Rema Hammami) , 18-19-20
Les Palestiniennes face aux mouvements islamistes (Islah Jad), 18-19-20
Les Palestiniennes face aux mouvements islamistes (Islah Jad), 18-19-20
Liberté d’expression des islamistes, hijab, Islam et droits humains (PCOI), 18-19-20
L’islamisme contre les femmes, partout dans le monde (Mimouna Hadjam), 10
Pour un regroupement international des ex-musulmans (PCOI), 18-19-20
Religions, relativisme culturel et instrumentalisation des droits humains (PCOI), 18-19-20
Toutes les alliances sont-elles justifiées contre l’islam politique ? (Mariam Namazie et Martin Thomas), 18-19-20
ISRAEL, PALESTINE
Anarchisme et judaïsme dans le mouvement libertaire. Réflexions sur quelques itinéraires
Anarchisme et sionisme. Le débat sur le nationalisme juif (Mina Graur), 8-9
Aux juifs de tous pays La makhnovstshina et l’antisémitisme (Nestor Makhno), 8-9
Buchenwald, Maïdanek, démagogie macabre (Fraction française de la gauche communiste), 8-9
Comment unifier les prolétaires juifs et arabes (AWL), 8-9
Communistes révolutionnaires : Lettre aux ouvriers juifs, 8-9
De Deir Yassin à Canaa (NPNF), 18-19-2080 thèses pour une paix israélo-palestinienne (Gush Shalom), 8-9
De Trotsky au trotskysme des imbéciles (Sean Matgamma), 8-9
Dernières nouvelles de Palestine, 8-9
Deux États contre le prolétariat (Mouvement communiste), 8-9
Israël/Palestine : La classe ouvrière israélienne peut-elle aider les Palestiniens ? La nature de classe d’Israël (Moshe Machover et Akiva Orr), 8-9
L’anarchiste et le juif, histoire d’une rencontre (Freddy Gomez), 8-9
Le conflit arabo-juif en Palestine (Gatto Mammone), 8-9
Le débat anarchiste sur l’antisémitisme (Rudolph de Jong), 8-9
Le retour de la question juive ? (Il programma comunista), 8-9
Les anarchistes, le sionisme et la naissance de l’État d’Israël (Sylvain Boulouque), 8-9
L’Horreur ethnocratique. Trois questions sur le Moyen-Orient (Ronald Creagh), 8-9
Onze points de démarcation sur la prétendue « question juive », le sionisme et l’État d’Israël, (NPNF) 8-9
Palestine : pour un fédéralisme internationaliste (Fédération anarchiste Lyon), 4-5
Projet de thèses sur la question juive après la Seconde guerre impérialiste (Ernest Mandel), 8-9
Que se cache-t-il derrière le slogan de la « destruction » d’Israël (Y. C.), 4-5
Quelques commentaires (Rudolf Bkouche), 8-9
Quelques remarques générales sur l’anarchisme, « les Juifs », le sionisme et l’antisémitisme avec quelques informations concrètes sur les Pays-Bas (Rudolph de Jong), 8-9
Quelques suggestions pour renforcer le mouvement de solidarité avec la Palestine (Guy Izhak Austrian et Ella Goldman), 8-9
Sur le marxisme et la question juive (Savas Michael-Matsas), 8-9
Trotsky et la question juive, (Ariane Clemesha) 8-9
LAICITE
La laïcité de l’école publique (M.V., Socialisme ou barbarie), 10
Le PCF et la laïcité (NPNF), 10
Les racines historiques de la laïcité (NPNF), 10
Les révolutionnaires, la laïcité et le multiculturalisme (NPNF), 10
Vieille laïcité et nouveau citoyennisme musulman (NPNF), 10
MOUVEMENTS SOCIAUX : 2003, 2005, 2006
(Grenoble, Les enragé-e-s ouvrent le bal), 16-17
Quand l’injustice acquiert force de loi, la révolte est un devoir (Faryal Velmi), 6-7
Prenons la parole (Des internationalistes), 16-17
2002-2005 : tracts diffusés à La Poste et à France Telecom (Collectif NADA, sinon Rien), 11
35 heures, la droite enlève le fard aux lois Aubry (Mouvement communiste), 11
A propos de deux réunions de Ni putes ni soumises à Lyon et Fontenay-sous-Bois (NPNF), 10
A propos de la « journée d’action » du 18 janvier (Christian Béridel), 11
A propos de la grève des supermarchés à Los Angeles. Notes sur une nouvelle défaite des travailleurs américains (Loren Goldner), 10
A propos de la grève générale et des syndicats : quelques citations révélatrices (Y. C.), 4-5
A propos de la police de proximité (NPNF), 15
A propos des tracts du Collectif Nada sinon rien (Christian Béridel), 11
Acteurs, pas casseurs (Cinquième Zone), 15
Anarchistes : Lutter contre le CPE et le CNE, oui, mais pas seulement ; En lutte contre la misère sociale ; La lutte n’est pas terminée (3 tracts du GARAS), 16-17
Appel de Raspail (Les occupants de l’EHESS), 16-17
ATTAC, AMD, pour soutenir une SARL, c’est la lutte des places (Les révoltés du Bounty), 13-14
C. Guillon : Sur quelques récents publicitaires de la démocratie parlementaire- Ne pas abandonner la rue (Laurent), 16-17
Chasse aux jeunes (Christian Picquet, Rouge), 15
Citoyennisme ? attraction fatale ! (NPNF), 1
Clichy-sous-Bois (Lettre de Liaisons), 15
Clichy-sous-Bois : zone de non-droits ou zone d’injustice (témoignage d’ Antoine Germa), 15
Comment lutter (CNT-AIT ), 6-7Des JSU à Air France (Michel Tardieu), 4-5
Comment lutter contre l’insécurité et la violence en banlieue ? (lettre de G.D.), 15
Communiqué du MIB, 15
Communiqués du Comité d’occupation de la Sorbonne (COSE), 16-17
Comparaisons immédiates des jeunes de banlieue, 15
Coordinations : analyses contradictoires de leur rôle : Mais où est passé le mouvement réel ? (Kamo), 16-17
CPE : L’épreuve de force continue (Lutte ouvrière), 16-17
Dans les quartiers, dans les entreprises en lutte : pas de justice, pas de paix (Organisation communiste libertaire), 15
De la révolte à la révolution (Marc-Aurèle, Combat syndicaliste, CNT-AIT), 15
De Mai 68 à Février-Avril 2006 : Tordons le cou à quelques mythes pour mieux comprendre le présent (NPNF), 16-17
Dernière minute : Qui a intérêt aux petits incendies partout (Liaisons), 15
Des agressions contre la manifestation lycéenne du 8 mars aux « émeutes » de novembre 2005 (NPNF), 13-14
Des questions « oubliées » pendant le mouvement (Y. C.), 4-5
Deux témoignages sur le sabotage d’une réunion-débat à l’Institut du Monde arabe, 10
Emeutes de Clichy-sous-Bois : les jeunes accusent la police (C. Cadasse, afrik.com,), 15
Envolée xénophobe sous prétexte de révoltes banlieusardes (GISTI), 15
Et pendant-ce temps-là que font les anarchistes ? (Libertad, L’En dehors), 16-17
Etat des lieux à la Poste (Christian Béridel), 6-7
Explosion sociale en France : le gouvernement Villepin décrète l’état d’urgence (Olivier Delbeke, Liaisons), 15
Fnac, Virgin, Eurodisney, Comité de solidarité (G. Soriano), 6-7
Fronde antiCPE et révolte sociale, 16-17
Grève générale et « trahisons ». Vrais débats, illusions et fausses polémiques (Y. C.), 4-5
Harcèlements policiers, harcèlements républicains et révoltes (Nathan Tabard), 15
Il n’y a pas de capitalisme à visage humain (No pasaran), 15
Ils attaquent la semaine des quatre jeudis (Oiseau-Tempête), 11
Inclassables : Blocages et embauchages, mise en perspective du CPE et Hard Blocking ( Temps critiques), 16-17
Indigènes, indigénat, indigénisés ? (NPNF), 15
Indigènes, indigénat, indigénisés ? des concepts indigents ! (NPNF), 16-17
Interviews et témoignages de collégiens, étudiants et grévistes de Forcalquier, Marseille, Aix, Jussieu, Reims, Avignon, Evry, Tours, 16-17
Jalons pour un premier bilan de la grève, 6-7
Je tombe des nues ! ? ! ? (L’envolée), 15
Jeunes et habitants des quartiers, ensemble contre le gouvernement (LCR), 15
Jeunes et travailleurs sociaux (Myriam), 16-17
Jeunes salariés, population des banlieues, solidarité pour l’état d’urgence sociale et démocratique (Débat militant), 15
L’ « ascenseur social » ne fonctionne plus (NPNF), 15
L’ « ascenseur social est en panne » (NPNF), 10
La fin du CPE (La Riposte), 16-17
La guerre de classe est déclarée. Justice sociale (Alternative libertaire), 15
La lutte anti-CPE (Roland Simon, Théorie communiste), 16-17
La lutte contre le CPE-CNE est à un tournant, 16-17
La meute, l’émeute et l’impasse MIB, Divercité, 15
La Poste, une entreprise génétiquement modifiée (Thomas Lanvin), 11
La revue Sciences humaines et les pratiques capitalistes ! (Christian Béridel), 11
La solidarité du mouvement des étudiants : un exemple pour toute la classe ouvrière (Courant communiste international), 16-17
La sous-France qui est en souffrance vous rappelle à l’ordre républicain (Mimouna Hadjam), 15
La violence dans les quartiers populaires et ses responsables (Lutte ouvrière), 15
L’affrontement des références et la barbarisation des rapports sociaux (Jacques Guigou), 10
Le CPE, un instrument de plus pour accroître flexibilité et discipline au travail, 16-17
Le CPE, une goutte d’eau dans un lac de rage, 16-17
Le film des événements. Chronologie du 27/10 au 14/11 (Mouvement communiste), 15
Le monde comme il va (Patsy), 15
Les « lascars » : casseurs de manif ou révoltés ?, 16-17
Les casseurs de banlieue et le mouvement étudiant, Quelques éléments d’analyse sur les « lascars » (anonyme, CNT), 16-17
Les Coordinations (Convergences révolutionnaires), 16-17
Les Coordinations nationales étudiantes (Groupe CRI), 16-17
Les délégués du personnel (CNT-AIT ), 6-7
Les fruits amers du communautarisme en Grande-Bretagne, Jim Denham (AWL), 15
Les mouvements étudiants en France depuis 1945, suivi d’une Chronologie des mouvements étudiants (Wikipedia), 16-17
Les prudhommes (CNT-AIT), 6-7
Les récentes violences dans les banlieues françaises sont difficilement solubles dans le combat général de classe (Mouvement communiste), 15
Les véritables incendiaires sont au pouvoir (Indigènes de la République), 15
L’espoir n’est ni dans la violence stérile, ni dans la résignation (Lutte ouvrière), 15
L’essence de la révolte (Section Cosaques-Jabots de bois), 15
Lettre au journal Le Monde (F. Lonchampt), 16-17
Lovers et filles des cités (NPNF), 11
Lyon : compte rendu du tribunal de grande instance (extrait d’Infozone), 15
Mai 68=Novembre 2005 ? Du danger de certaines comparaisons hâtives (NPNF), 15
Mai-Juin-2003 à Tours (Nicolas), 10
McDo Élements d’un bilan (NicoleThé), 6-7
Michel Tardieu : Interview, 6-7
Militant à Air France (1973-1996), 6-7
Mise au point du COSE, 16-17
Mouvement des sans-terre au Brésil (Maxwell Teixeira da Paula), 2
Ni CPE, ni CDI. Revenu garanti ! (AC Limoges), 16-17
Ni putes ni soumises à Fontenay-sous-Bois (Christian Béridel), 10
Non, la France ne brûle pas encore (Convergences révolutionnaires), 15
Notes sur le mouvement anti-CPE en Avignon (Infokiosk), 16-17
Nouveau lumpenprolétariat et jeunes casseurs (B. Larguèze, F. Goldbronn, et J. Reynes)., 15
Novembre 2005 : il y a urgence ! (C. Guillon), 15
On va t’emmener dans un transfo (témoignage), 15
Où va Sarkozy ? (Lettre de Liaisons), 15
Oui, démission ! De qui ? (Convergences révolutionnaires), 15
Pas de justice ? Pas de paix ! (Fédération anarchiste), 15
Pendant les « émeutes », tout baigne pour les « institutionnels », 15
Pour l’union des révoltés (Sylvestre Jaffard, Avanti), 15
Pour obtenir le retrait du CPE-CNE, il est nécessaire que tous les travailleurs rejoignent la lutte, 16-17
Pour que les banlieues prennent leur place dans la ville, (Deux de l’Assemblée de Montreuil), 16-17
Pousser le monde qui s’écroule (Un occupant de l’EHESS), 16-17
Précarité, salariat, travail, jusqu’où le mouvement social (Société autonome), 16-17
Quand Juju (Julien Dray) parle aux jeunes (F. Goldbronn), 15
Quelques infos sur les mouvements étudiants grec et britannique (TPTG et AWL), 16-17
Quelques pistes (Y. C.), 4-5
Qui sème la colère récolte la colère (Convergences révolutionnaires), 15
Qui sème la désespérance récolte la colère et la violence (Coordination des groupes anarchistes), 15
Réduction du temps de travail = augmentation de l’exploitation (Mouvement communiste), 4-5
Réflexions sur ceux que l’on appelle les « casseurs de manifestants » (Janos et Siryne Z. Indigènes de la République), 16-17
Réflexions sur le soulèvement en France (Bureau des secrets publics), 16-17
Répétition générale (Paul, Combat syndicaliste, CNT-AIT), 15
Répression contre le mouvement social (Fédération anarchiste, Pologne), 13-14
Retour sur le mouvement (Collectif La Sociale), 6-7
Retour sur le mouvement lycéen à Tours (Nicolas), 13-14
Révolte des banlieues. La violence de la jeunesse populaire répond à la violence du capitalisme et de son Etat : il lui faut un programme et un parti révolutionnaires (L. Wolfgang, Groupe CRI), 15
Révoltes dans les banlieues : avec les exploités toujours (CNT), 15
Révoltes et chaos dans le capital (Collectif Nada), 15
Sans un combat résolu contre la misère, le feu couvera encore (Convergences révolutionnaires), 15
Sur la « pédagogie » de la droite (Y. C.), 4-5
Sur les retraites et les grèves de mai-juin (Mouvement communiste), 6-7
Syndicats et délation (Harry Westerink), 13-14
Syndicats et politique, 6-7
Témoignage sur la justice expéditive contre les « émeutiers » (Linda), 15
Toulouse à l’heure du couvre-feu (militants CNT-AIT du Mirail), 15
Toulouse ; prison ferme pour comparution immédiate (témoignage Mères solidaires), 15
Trois propositions de questionnaires sur les conditions de travail et les luttes, 13-14
Trop conscients pour se révolter (Des militants, Combat syndicaliste), 15
Ultime communiqué du COSE, 16-17
Un joli printemps (Mouvement communiste), 16-17
Un nouveau bulletin (en anglais) sur les luttes ouvrières internationales (Prol Position news), 13-14
Un récit de la lutte anti-CPE à Caen (SIA Caen), 16-17
Une altermondialisation égalitaire ? (Oiseau-Tempête), 6-7
Une semaine de révolte contre l’injustice (Alternative libertaire), 15
Une société de classe impitoyable (NPNF), 15
Violences urbaines- Etat d’urgence. Banlieues les vraies urgences. (Communiqué commun de 50 organisations), 15
Violences urbaines ou désespoir, révolution ou autodestruction ? (témoignage de Sérénade Chafik), 15
Vive la révolte des jeunes ! (Parti communiste international), 15
Y’a le feu. pour entrer en lutte tous ensemble (Convergences révolutionnaires), 15
MULTICULTURALISME
Droite communautariste contre gauche multiculturaliste ? (Damien), 18-19-20
Du multiculturalisme à l’assimilation forcée aux Pays-Bas (Eric Krebbers), 13-14
Féminisme et multiculturalisme (Inge van de Velde), 10
Le malaise de la gauche multiculturaliste face au meurtre (Y.C) d’Ilan Halimi, 18-19-20
Le sexisme excuse-t-il les différences culturelles ? (Janine Booth (AWL), 13-14
Multiculturalisme obscurantiste, antisémitisme et racisme (NPNF), 18-19-20
Multiculturalisme ou culture mondiale ? (Loren Goldner), 4-5
PARTI ANTICAPITALISTE, EXTREME GAUCHE A ceux qui désirent former un « nouveau parti anticapitaliste » (NPNF), 1
Aujourd’hui ils cognent le PS, demain à qui le tour (Y. C.), 6-7
Comment (se) manifester ? (Claude Guillon), 6-7
Comment LO se piége elle-même (NPNF), 1
Faut-il purger le mouvement altermondialiste de ses réformards ? (NPNF), 6-7
La CNT contrainte à une manifestation tendue au FSE (CNT Vignoles), 6-7
Les médias « de gauche » et Lutte ouvrière (NPNF), 1
LO se soucie-t-elle vraiment des droits des femmes ? (Y. C.), 6-7
Lutte ouvrière et la police : la même position depuis au moins 1977 ! (NPNF), 15
Nouveau parti « anticapitaliste », 1
Principes du verbalisme radical (Guy Fargette), 2
Un « nouveau Parti anticapitaliste » ? 21-22
PAYS DE L’EST
Pays de l’Est : Pillage « à la française » (NPNF), 21-22
RACISME
Combattre le racisme sans défendre le multiculturalisme (De Fabel van de illegaal), 11
Cuba : Race et « marginalité » (Samuel Farber) , 21-22
Droite communautariste contre gauche multiculturaliste ? (Damien), 18-19-20
Finkielkraut-Dieudonné : A chaque « communauté » son petit Farrakhan (NPNF), 18-19-20
IS (Pays-Bas) et le nouveau racisme culturel (De Fabel van de illegaal), 11
La balle est venue de la droite (De Fabel van de illegaal), 11
Le malaise de la gauche multiculturaliste face au meurtre (Y.C) d’Ilan Halimi, 18-19-20
Multiculturalisme obscurantiste, antisémitisme et racisme (NPNF), 18-19-20
Orly, Roissy, le racisme ordinaire (NPNF), 13-14
Oui, il s’agit d’un crime antisémite, (Liaisons), 18-19-20
Racisme institutionnel et action affirmative Afreeye Balanz) , 21-22
Suceurs de lepénistes, chauvins antiracistes et gauchistes confus : un débat sans intérêt (NPNF), 15Les comiques « antiracistes » surmédiatisés renforcent les préjugés qu’ils prétendent combattre (NPNF), 8-9
Témoignages sur le racisme policier ordinaire (Résistons ensemble), 15
Théo van Gogh, Un cinéaste mineur, sexiste, raciste, homophobe, antisémite et réactionnaire (De Fabel van de illegaal), 11
Africains, Antillais et Franco-Africains (NPNF), 21-22
Ebauche d’une chronologie concernant les « Noirs de France » et… tous les prolétaires ! (NPNF), 21-22
RELIGIONS
Anticléricalisme et socialisme (Amadeo Bordiga), 18-19-20
Comment Luther inspira Hitler (Harry Westerink), 18-19-20
Contributions à l’histoire du christianisme primitif (Friedrich Engels), 18-19-20
De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion (Lénine), 18-19-20
Devons-nous baisser la garde ? (NPNF), 18-19-20
Fondamentalisme religieux et déclin capitaliste (Communist League), 18-19-20
Jésus socialiste vu par Chavez et par Engels (NPNF), 18-19-20
JIl faut combattre tous les intégrismes ! (Jean-François Chalot) , 18-19-20
La liberté d’expression n’est pas un « point de détail » (Sean Matgamma, AWL), 18-19-20
La peste religieuse (Johann Most), 18-19-20
Laîcisation à faire (Jules Guesde), 18-19-20
Laïcité et marxisme (Amadeo Bordiga), 18-19-20
L’anarchie et l’Eglise (Elisée Reclus) , 18-19-20
Le marxisme face à l’Eglise et à l’Etat (Amadeo Bordiga), 18-19-20
Le mythe de la persécution des chrétiens aux Etats-unis (Communist League), 18-19-20
Le mythe de l’immaculée conception (Paul Lafargue), 18-19-20
Le prolétariat ne se nourrit pas de curés (Camilo Berneri), 18-19-20
Les Evangiles c’est du bidon (CNT-AIT), 18-19-20
Marx, Engels et la religion (P. Hampton), 16-17
Pour en finir avec le spectre de Dieu (Groupe surréaliste de Paris), 18-19-20
Quelques commentaires (NPNF), , 18-19-20
Religion, révolution et fondamentalisme aux Etats Unis (Wil Barnes) , 18-19-20
RER D, Marie L. et fantasmes ethnoreligieux (NPNF), 10
Socialisme et religion (Lénine), 18-19-20
Sur la religion (Anton Pannekoek), 18-19-20
Théologie de la « libération » ou théologie du vide ? (NPNF), 10
Anticléricalisme et socialisme (Amadeo Bordiga), 18-19-20
Bouddhisme japonais et « guerres compassionnelles » (NPNF), 18-19-20
Contributions à l’histoire du christianisme primitif (Friedrich Engels), 18-19-20
De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion (Lénine), 18-19-20
Devons-nous baisser la garde ? (NPNF), 18-19-20
Église anglicane en Grande-Bretagne , 18-19-20
Fondamentalisme religieux et déclin capitaliste (Communist League), 18-19-20
Jésus socialiste vu par Chavez et par Engels (NPNF), 18-19-20
La liberté d’expression n’est pas un « point de détail (Sean Matgamma, AWL), 18-19-20
La peste religieuse (Johann Most), 18-19-20
Laïcisation à faire (Jules Guesde), 18-19-20
Laïcité et marxisme (Amadeo Bordiga), 18-19-20
L’anarchie et l’Eglise (Elisée Reclus) , 18-19-20
Le marxisme face à l’Eglise et à l’Etat (Amadeo Bordiga), 18-19-20
Le mythe de l’immaculée conception (Paul Lafargue), 18-19-20
Le prolétariat ne se nourrit pas de curés (Camilo Berneri), 18-19-20
Le rôle de la religion dans la propagation du Sida (AS Sorx), 18-19-20
Les Evangiles c’est du bidon (CNT-AIT), 18-19-20
Marx, Engels et la religion (P. Hampton), 16-17
Pour en finir avec le spectre de Dieu (Groupe surréaliste de Paris), 18-19-20
Quelques commentaires (NPNF), , 18-19-20
Religion, révolution et fondamentalisme aux Etats Unis (Wil Barnes) , 18-19-20
Socialisme et religion (Lénine), 18-19-20
Sur la religion (Anton Pannekoek), 18-19-20
STALINISME
Le stalinisme existe-t-il encore (NPNF) ?, 21-22
TERRORISMES : illégalisme, terrorisme individuel, terrorisme d’extrême gauche
A propos de l’enlèvement d’Aldo Moro (Combat communiste), 11
Attentats et « accidents de travail » : une théorie confuse et dangereuse (NPNF), 11
Collectif autonome de la Barona (Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni), Éléments pour une histoire impossible, 11
Commentaire sur l’article de Gerry Byrne (Jacques Wajnsztejn), 11
Comparer les effets incomparables des terrorismes « noir » et « rouge » occulte des questions importantes (NPNF), 11
Contre l’amnésie collective et sélective, soutenons les réfugiés politiques italiens (Comité pour une défense politique de Paolo Persichetti), 11
Contre les terroristes ! Solidarité internationale de la classe ouvrière ! (AWL), 11
La faillite du terrorisme individuel (Léon Trotsky), 11
La logique d’une politique (Combat communiste), 11
L’action directe (Pierre Besnard), 11
Le terrorisme et les révolutionnaires (Combat communiste), 11
Le vrai terrorisme c’est celui de l’Etat ! (Combat communiste), 11
Lettre de Jacques Wajnsztejn, 11
Lettre de Michel, 11
Lettre de Nicole T., 11
L’extrême gauche et la Fraction Armée Rouge (Combat communiste), 11
L’illégalisme (Aristide Lapeyre), 11
L’illégalisme (E. Armand), 11
L’illégalisme (son aspect, sa pratique et ses aboutissants) (Stephen Mac Say), 11
L’illégalisme. Le vol (Marc Pierrot), 11
Madrid, 11 mars 2004 et « moralisme » : leur morale et la nôtre (Gerry Byrne), 11
Mettre fin au terrorisme est notre tâche (Mansoor Hekmat), 11
Passé, présent, devenir. Des luttes italiennes des années 1970 aux extraditions d’aujourd’hui : un état d’exception permanent (Temps critiques), 11
Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel (Léon Trotsky), 11
Quelques remarques par rapport à notre discussion, 11
Questions et définitions du terrorisme (Anouchka), 11
Sabotage (Georges Yvetot), 11
Sous-commandant Marcos : Extraits de lettres à l’ETA et au peuple basque, 11
Terrorisme (Lucien Barbedette), 11
Terrorisme et communisme (Combat communiste), 11
Treize questions sur le terrorisme, l’intégrisme et l’anti-impérialisme (Colin Foster), 3
REVOLUTION RUSSE, BOLCHEVISME
ET STALINISME
Amedeo Bordiga et notre temps (Loren Goldner), 1
Beaucoup de bruit à propos de Cronstadt (Léon Trotsky), 1
La révolution sociale est porteuse d’un changement radical de valeurs (Emma Goldman), 1
La vérité sur les bolcheviks (Emma Goldman), 1
Le communisme n’existe pas en URSS (Emma Goldman), 1
Les bolcheviks contre la classe ouvrière (Mike Martin), 1
Les bolcheviks et la Charia (David Crouch), 6-7
Réponse à des questions de morale et d’histoire (Léon Trotsky), 1
Russie. Comment la révolution a été vaincue (Chris Harman), 1
Trotsky proteste beaucoup trop (Emma Goldman), 1
TRAITE CONSTITUTIONNEL EUROPEEN
Au nom de quoi ? Anarchisme, abstention et Constitution européenne (Claude Guillon), 13-14
Déclaration de la rencontre nationale des collectifs unitaires, 13-14
La campagne du non ne conduira pas à une Europe meilleure (Martin Thomas), 13-14
La ratification du Traité constitutionnel européen : une affaire qui ne concerne aucunement le prolétariat (Mouvement communiste), 13-14
La triste farce de la « victoire du non » (NPNF), 13-14
L’appel des 200 et sa critique, 13-14
Le parti des travailleurs et l’Europe (Karim Landais), 13-14
Lettres de Norbert, Xavier, Alexandre, Michel et Temps critiques, 13-14
Message à la conférence annuelle de l’AWL (Liaisons), 13-14
Notes sommaires sur l’Europe (Martin Thomas), 13-14
Premières réflexions sur les résultats du 29 mai (Mouvement communiste), 13-14
Tsunami politique ou tempête dans un verre d’eau (NPNF), 13-14
Voilà, le non est majoritaire. Youpi ! (Michel), 13-14
TROTSKYSTES
Elections : on prend les mêmes et on recommence, 21-22
Faillite du trotskysme, Combat communiste, 21-22
Karim Landais : Le lambertisme à la croisée des chemins, Combat communiste, 21-22
L’extrême gauche et les présidentielles, Combat communiste, 21-22
L’extrême gauche n’a pas mordu sur le PCF, Combat communiste, 21-22
La LCR et le deuxième tour , Combat communiste, 21-22
La longue marche vers l’électoralisme, Combat communiste, 21-22
Le score des révolutionnaires, Combat communiste, 21-22
Les listes LO-LCR, une coalition électoraliste, Combat communiste, 21-22
Les révolutionnaires et les élections européennes, Combat communiste, 21-22
Lettre ouverte à un (e) camarade de la LCR, Combat communiste, 21-22
LO, le PCF et les immigrés. Autopsie d’un virage, Combat communiste,21-22
Lutte ouvrière et la crise, Combat communiste, 21-22
Lutte ouvrière et les élections, Combat communiste,21-22
Lutte ouvrière face aux mesures Stoléru, Combat communiste, 21-22
Où sont donc passées les idées révolutionnaires ? , Combat communiste, 21-22
Ouvriers contre capitalistes ou « petits contre gros » ? , Combat communiste, 21-22
Quand la LCR succombe aux sirènes de la Gauche, Combat communiste, 21-22
Quelques pistes pour un bilan du trotskysme, Combat communiste, 21-22
YOUGOSLAVIE
La question nationale yougoslave (Philippe Bourrinet), 4-5
Ôsugi Sakae (1885-1923)
Ôsugi Sakae est né en janvier 1885 dans la préfecture de Kagawa, dans l’île de Shikoku. Son père était officier dans l’armée. En avril 1899, il entre à l’école des cadets de Nagoya. Deux ans plus tard, en avril 1901, il reçoit 31 jours d’arrêts disciplinaires, probablement pour homosexualité, et sera finalement expulsé de l’école des cadets après avoir reçu un coup de couteau lors d’une querelle avec un congénère.
ll déménage à Tôkyô en 1902. En septembre 1903, il se rapproche du christiannisme et en décembre adhère à la société Heiminsha (Société du peuple) de Kôtoku Shûsui (1871-1911). Il est arrêté en mars 1906 lors d’une manifestation contre l’augmentation du prix des tickets des trolleybus à Tôkyô ; il sera libéré sous caution en juin, et en septembre commence à enseigner l’espéranto. Il fait plusieurs séjours en prison entre 1907 et 1910, pour diverses raisons, entre autres à la suite de l’incident du drapeau rouge (Akahata jiken). En octobre 1912, il commence à publier la revue Kindai shisô (La Pensée moderne) qu’il arrêtera en septembre 1914, et reprendra en octobre 1915 jusqu’en janvier 1916. Il est l’éditeur de nombreuses revues plus ou moins éphémères : du Heimin shinbun (Le Journal du peuple) d’octobre 1914 à mars 1915 ; de la Bunmei hihyô (Critique culturelle) de janvier à avril 1918 ; du Rôdô shinbun (Journal ouvrier) jusqu’en juillet de la même année. En octobre 1919, il commence à publier Rôdô undô (Mouvement ouvrier), jusqu’en juin 1920.
En octobre 1920, il assiste à Shanghai (Chine) au Congrès socialiste d’Extrême-Orient, auquel les marxistes bolchevisants invités le délèguent, faute d’avoir, semble-t-il, le courage d’y aller eux-mêmes. En décembre, il est arrêté à Tôkyô au congrès fondateur de la Nihon shakaishugi dômei (Ligue socialiste du Japon), une organisation précurseur du Parti communiste japonais.
En janvier 1921, il reprend la publication de Rôdô undô, aidé financièrement par le Comintern ; il l’arrêtera en juin, puis entreprendra une troisième fois de le faire reparaître ; le dernier numéro est daté de juillet 1923. En septembre 1922, il participe à une réunion pour fonder un syndicat d’envergure nationale à Ôsaka, où anarchistes et bolcheviks s’opposeront avec violence, tuant cette tentative dans l’œuf. En novembre de la même année, il est invité à assister au Congrès anarchiste qui devait se dérouler au début 1923 à Berlin. Il arrive en France en février 1923, et participe à la manifestation du 1er mai, où il sera arrêté par la police ; en juin, il est expulsé de France vers le Japon, où il arrive en juillet.
Ôsugi Sakae, Itô Noe (1895-1923), qui avait quitté son mari Tsuji Jun (1884-1944), poète influencé par le mouvement dada et traducteur de Max Stirner, en mai 1916, pour vivre avec Ôsugi, et un des neveux dÔsugi, Tachibana Sôichi, sont massacrés par des gendarmes (kenpeitai) au poste de police de Kôjimachi le 16 septembre 1923, faisant partie des nombreux opposants politiques et Coréens assassinés dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre du Kantô du 1er septembre.
Kawakami Hajime (1879-1946)
Kawakami Hajime est né dans une famille de notables locaux à Iwakuni, dans l’actuelle préfecture de Yamaguchi qui recouvre l’ancien fief de Chôshû, un des quatre clans promoteurs de la restauration impériale. Le fait qu’il soit né peu de temps après la chute de l’ancien régime des Tokugawa et ses origines familiales et géographiques expliquent qu’il personnifie les contradictions du Japon, à la fois contraint de s’industrialiser pour ne pas subir la domination des grandes puissances et désireux de conserver ses traditions.
Il fut éduqué dans les meilleures écoles aux classiques chinois et japonais, mais aussi aux sciences et aux langues étrangères telles qu’elles pouvaient être enseignées à l’époque. Son appartenance au fief de Chôshû lui ouvrait les portes du pouvoir, mais refusant tout rôle politique, il entame une carrière universitaire à Tôkyô dès 1903.
Convaincu que la richesse des nations industrielles était le résultat des idées défendues par leurs élites intellectuelles, il cherche à se former aux doctrines philosophiques et économiques européennes, puis, particulièrement, aux doctrines socialistes. Entre 1905 et 1913, année où il part étudier en Europe, il rédige alternativement manuels sur le socialisme ou l’économie et écrits moralisants. A son retour, en 1915, il est nommé professeur de droit à l’université impériale de Kyôto, où il enseigne aussi l’économie.
De septembre à décembre 1916, il publie une série d’articles intitulée « Binbô monogatari » (Récits de Pauvreté) dans le quotidien Ôsaka asahi shinbun ; ces articles, rassemblés en recueil en 1917, marquent le début de son évolution vers l’étude des œuvres de Karl Marx et le militantisme politique. Auparavant, ses connaissances du marxisme se limitaient à ses interprètes. Il commence à traduire Das Kapital en 1919.
Cette même année 1919, il est nommé professeur du nouveau département d’économie de l’université impériale de Kyôto, en mai, et devient, en septembre, conseiller auprès de la Dai Nihon rôdô sôdômei Yûaikai (Confédération générale du travail du Grand Japon – Société fraternelle), fondée le 1er août. En 1921, il traduit deux autres ouvrages de Karl Marx, Lohnarbeit und Kapital (1849) et Value, Price and Profit (1865).
Alors que Kawakami passe au Japon pour un expert en économie et le meilleur connaisseur de l’œuvre de Marx, un de ses anciens étudiants de l’université de Kyôto, Kushida Tamizô (1885-1934), attaque sa conception moraliste du marxisme dans un article paru en 1924 ; il est suivi, en 1925, par Fukumoto Kazuo (1894-1984), de retour d’un voyage de presque trois années aux Etats-Unis et en Europe. Ces critiques incitent Kawakami à approfondir sa connaissance du marxisme et du léninisme.
Elles l’incitent aussi à se lancer dans l’action ; en avril 1928, il démissionne de son poste de professeur de l’université impériale de Kyôto et, en décembre, participe à la conférence de fondation du Nouveau Parti ouvrier et paysan (Shin rônôtô), où il sera arrêté pour la première fois par la police aux côtés des autres participants. A partir de cette année-là, il mêle militantisme et activité éditoriale, et publie en feuilleton dans la revue Kaizô (Reconstruction), en 1929, des Seconds Récits de Pauvreté (« Dai ni binbô monogatari »), qui seront rassemblés en recueil l’année suivante. En 1930, il s’éloigne du Nouveau Parti ouvrier et paysan et du militantisme politique.
Il renoue avec l’activité politique en 1932 en adhérant au Parti communiste japonais et entre dans la clandestinité. Il est arrêté en janvier 1933 et condamné à cinq ans de prison. En 1937, il bénéficie d’une remise de peine à l’occasion de la naissance du prince héritier et est libéré en juin. Après sa libération, il délaisse totalement l’activisme politique et se consacre essentiellement à l’écriture de poèmes et de textes divers, non politiques. Son autobiographie (Jijoden), encore beaucoup lue par les Japonais jusqu’à il y a quelques années, a été publiée après sa mort le 30 janvier 1946.
Katayama Sen est né dans l’actuelle préfecture d’Okayama dans une famille de paysans aisés qui assumait les fonctions de chef du village. Il était ouvrier imprimeur de profession. Ses origines géographiques, familiales et professionelles en font un cas à part dans les milieux socialistes japonais. Il adhère au christianisme social enseigné par les évangélistes américains, et en 1884, il part pour les Etats-Unis où, en dépit de difficultés financières, il obtient une licence de théologie à l’université de Yale.
Il rentre au Japon en 1896, et participe l’année suivante à la fondation de l’Association pour la promotion des syndicats ouvriers (Rôdô kumiai kiseikai) aux côtés de Takano Fusatarô, et à la naissance du syndicat des métallurgistes (Tekkô kumiai) et de la revue socialiste Rôdô sekai (Le Monde du travail) (voir Echanges n° 109, p. 35). Cette revue qui connut deux périodes de parution, de décembre 1897 à décembre 1901, puis d’avril 1902 à février 1903, contenait quelques colonnes en anglais afin de faciliter les contacts internationaux. Il publie la même année une biographie de l’Allemand Ferdinand Lassalle (1825-1864), Rôdôsha no ryôyû Lasâruden (Biographie d’un ami des travailleurs, Lassalle).
Jusqu’en 1900, il mène conjointement une action syndicale et politique. Après la promulgation de la Loi de police sur la sécurité publique (Chian keisatsu hô) cette même année, il s’oriente définitivement vers l’action politique et paticipe en 1901 à la fondation du Parti social-démocrate (Shakai minshûtô), interdit deux jours après sa création. En décembre 1903, il repart aux Etats-Unis, où il résidera jusqu’en 1906. Pendant la guerre russo-japonaise (1904-1905), il participera au 6e Congrès de la Deuxième Internationale à Amsterdam (août 1904) en tant que délégué des sociaux-démocrates japonais ; une photographie l’immortalisera serrant la main du délégué russe Plekhanov. Après son retour au Japon, il s’oppose au courant représenté par Kôtoku Shûsui. Il continuera de faire de la propagande socialiste au sein de la classe ouvrière malgré la répression gouvernementale, dont l’affaire des drapeaux rouges (Akahata jiken [juin 1908]) et l’affaire du crime de lèse-majesté (Taigyaku jiken [1910-1911]) constituent les points forts.
En 1912, Katayama Sen est condamné à plusieurs mois de prison à la suite de la grève des employés des tramways de Tôkyô. A sa sortie de prison, en 1914, il quitte définitivement le Japon pour les Etats-Unis, où il fréquentera les socialistes américains et des exilés russes tels que Léon Trotsky et Alexandra Kollontai. Il deviendra le porte-parole du communisme japonais au sein du Comintern après la révolution russe, et assumera diverses tâches pour celui-ci (il interviendra par exemple dans les querelles internes au Parti communiste mexicain, selon Barry Carr, Marxism and Communism in Twentieth Century Mexico, University of Nebraska, 1982).
Il participe en août 1921 à la fondation du Parti communiste ouvrier de l’aube (Gyômin kyôsantô) qui sera à l’origine du Parti communiste japonais (Nihon kyôsantô), fondé le 5 juillet 1922. Katayama Sen a résidé à Moscou de 1921 jusqu’à sa mort en 1933.
Ce texte est paru dans Echanges n°128 (printemps 2009), à la suite de :
I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs
n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement
n° 108, printemps 2004, p. 35.
III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats
n° 109, été 2004, p. 25.
IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme
n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914
n° 112, printemps 2005, p. 18.
V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon
n° 114, automne 2005, p. 32.
VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz .
n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929
n° 117, été 2006, p. 39.
VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu. La lutte des classes. Les Coréens
n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière
n° 121, été 2007, p. 21.
X. Les travailleurs des campagnes. Les Coréens. Les burakumin. Patronat et fonctionnaires. Les yakuza n°124, printemps 2008, p. 23.
Syndicats et partis politiques tirent leur force des faiblesses des classes laborieuses : nous avons vu dans les chapitres IX et X que si les syndicats ouvriers et paysans japonais avaient fédéré les luttes des classes laborieuses au niveau national, ils les avaient dans le même temps canalisées dans un cadre réformiste ; ils n’avaient en outre jamais rassemblé plus que cette petite partie qui aspirait à profiter des avantages espérés du développement de l’industrie.
Les travailleurs japonais ne cherchant pas tant, dans les années 1920 et 1930, à s’opposer à l’expansion du capitalisme qu’à négocier les conditions de cette expansion ou, pour la majorité, à préserver ses conditions de vie antérieures, les syndicats n’étaient qu’une projection de la liberté qu’ils n’exerçaient pas directement.
Les partis, quant à eux, sont la forme qu’ont pris les anciennes coteries sous le capitalisme et qui, contraintes de se plier à un cadre national, ont perdu de ce fait leur unité économique et sociale. Depuis qu’ils sont apparus sous leur forme moderne, aux xviiie et xixe siècles, les partis politiques ont partout dans le monde servis d’organes de division des classes laborieuses par leur encouragement de la passivité comme mode de vie.
Les partis de gouvernement
Dès décembre 1912, des étudiants, des journalistes, des éditeurs et des avocats protestent contre la politique menée par les clans de Satsuma et de Chôshû, qui dominaient le gouvernement depuis la restauration de Meiji, et contre l’augmentation des dépenses militaires. Ce mouvement de protestation s’étend à tout le pays : la foule incendie des sièges de journaux à la solde du gouvernement et des postes de police à Tôkyô, Ôsaka, Kôbe, Hiroshima et Kyôto. Face à ces troubles, Katsura Tarô (1847-1913), alors premier ministre, annonce, en février 1913, la fondation d’un nouveau parti, la Rikken dôshikai (Association des partisans de la Constitution) (1) ; elle ne naîtra que le 23 décembre, après la mort de Katsura survenue le 10 octobre (2). Il s’agissait pour les créateurs de ce nouveau parti de contrecarrer l’influence de la Rikken seiyûkai (Association des amis du gouvernement constitutionnel).
L’amiral Yamamoto Gonnohyôe (ou Gonbei) (1852-1933), s’alliant à la Rikken seiyûkai, chassait Katsura Tarô et accédait au pouvoir le 20 février 1913, mais est contraint de se démettre le 23 mars 1914 à la suite d’accusations de corruption : poursuivant l’application des programmes navals adoptés depuis 1903, il avait favorisé l’armement de la marine par rapport aux autres branches de l’armée, et avait, pour ce faire, passé de fortes commandes à la maison allemande Krupp-Siemens ; des employés de cette maison, un peu trop bavards, révélèrent qu’ils avaient graissé la patte de plusieurs officiers de haut rang pour obtenir ces commandes. Le comte Ôkuma Shigenobu (1838-1922) le remplace le 16 avril, et le baron Katô Takaaki (3). (1860-1926), codirigeant de la Rikken dôshikai, est nommé aux Affaires étrangères.
Le 10 octobre 1916, la Rikken dôshikai, la Chûseikai (Association pour la justice, créée le 24 décembre 1913 par d’anciens membres de la Rikken seiyûkai) et le Kôyû kurabu (Club des amis du bien public, créé par des députés indépendants le 27 novembre 1915) se réunissent pour fonder la Kenseikai (Association pour un gouvernement constitutionnel) (voir le tableau des partis politiques de gouvernement, p. 48), qui regroupe alors plus de la moitié des députés. Katô Takaaki devient président du parti et entre ouvertement en rivalité avec la Rikken seiyûkai.
Après guerre, un système de partis de gouvernement commence à se substituer au règne de l’oligarchie des clans du sud-ouest, Satsuma et Chôshû. Le premier gouvernement à parti majoritaire prend le pouvoir en 1918. La période de domination des partis politiques, entre 1918 et 1932, permet l’accès au pouvoir d’Etat des petits et moyens entrepreneurs : les industriels, qui s’étaient déjà constitués en syndicats, créent en 1923 un parti, la Jitsugyô dôshikai (Association des industriels) ; quoique peu important électoralement, ce parti leur accorde un rôle dans les coulisses de la politique gouvernementale. Ce rôle nouveau des industriels et des politiciens de profession attire évidemment l’attention publique et les met au cœur des turbulences de l’époque : le 28 septembre 1921, Yasuda Zenjirô (1838-1921), fondateur du groupe financier Yasuda, est assassiné par un nationaliste, Asahi Heigo, et le 4 novembre, le premier ministre, Hara Takashi (1856-1921), chef de la Rikken seiyûkai, qui prétendait imposer son autorité à l’armée, est lui-même assassiné à la gare de Tôkyô.
Le règne des partis politiques, en supplantant celui des clans, déchaîne les ambitions personnelles, et les diverses factions de la classe dirigeante se déchirent autour de la question du scrutin électoral : le 8 mars 1919, la Chambre des représentants approuve, après la Chambre des pairs, la baisse du cens de 10 yen à 3 yen, et le 23 mai la nouvelle loi entre en vigueur ; le 20 décembre, les membres de la Kenseikai se divisent sur la question du suffrage universel. Mais ce n’est qu’en 1925 qu’une loi sur le suffrage universel, uniquement masculin, sera finalement adoptée, qui s’appliquera pour la première fois lors des élections législatives de 1928. En réaction au déchaînement des ambitions personnelles incarné dans le foisonnement des partis politiques, le gouvernement cherche, dès le milieu des années 1930, à soumettre les intérêts particuliers aux intérêts de l’Etat. Peu à peu l’armée intervient dans la politique du pays, et en octobre 1941, tous les partis politiques, y inclus ceux de gouvernement, sont interdits ; le Japon est alors soumis au pouvoir personnel du Premier ministre Tôjô Hideki (1884-1948) qui décidera de l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941), faisant entrer les Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale.
Les socialistes
Comme à ses débuts (4), et malgré une base industrielle en expansion et un accroissement du nombre des ouvriers pendant la première guerre mondiale, le socialisme au Japon reste dans l’entre- deux-guerres une affaire d’intellectuels. Souvent issus de l’ancienne classe guerrière, déclassés parce qu’appartenant aux clans des vaincus en 1868 ou parce que de trop humble extraction pour pouvoir bénéficier de la protection des nouveaux dirigeants, ils avaient trouvé, avant 1914, dans la social-démocratie allemande et l’anarchisme de Pierre Kropotkine (1842-1921) les théories qui leur permettaient de croire en l’avenir de leur propre émancipation.
Au début du xxe siècle, le parti pris du Parti social-démocrate allemand (SPD) contre la Russie dans la guerre russo-japonaise (1904-1905) avait rejeté nombre de socialistes japonais, emmenés par Kôtoku Shûsui, vers l’anarcho-communisme professé par Kropotkine (5). Après la pendaison de Kôtoku en janvier 1911, le mouvement socialiste japonais semblait définitivement laminé (6). Il renaît pourtant dès 1914 : le 25 mai de cette année-là, Fukuda Kyôji fonde le Parti du travail japonais (Nihon rôdôtô), qui sera interdit le 15 juin ; le 23 juin, d’autre militants forment le Parti du prolétariat japonais (Nihon heimintô) (7), interdit le 3 juillet ; enfin, le 27 janvier, Sakai Toshihiko crée une nouvelle revue socialiste, Hechima no hana (Fleurs de luffa), qui comptera 19 numéros jusqu’en août 1915, avant de se transformer, en septembre, sous l’influence de Takabatake Motoyuki (1886-1928), en une revue d’études socialistes, sous le nom de Shin shakai (Société nouvelle). Yamakawa Hitoshi (1880-1958), futur membre du Parti communiste japonais, viendra compléter l’équipe de la revue en janvier 1916. Il s’agit pour ses rédacteurs de relancer le mouvement socialiste ; Shin shakai comptera 50 numéros jusqu’en janvier 1920 ; le 1er février 1920, elle devient Shin shakai hyôron (Débats sur la société nouvelle ; elle portait le titre en anglais de The socialist review), puis le 1er septembre, Shakaishugi (Socialisme), et servira, à partir de décembre, d’organe à la Ligue socialiste du Japon (Nihon shakaishugi dômei), précurseur du Parti communiste japonais.
Des universitaires se rapprochent des doctrines plus ou moins teintées de socialisme ; souvent à leur détriment. Certains s’engagent en faveur du bolchevisme après 1917 ; je parlerai plus bas de Kawakami Hajime, professeur de droit et d’économie à l’université impériale de Kyôto. Ou bien en faveur de la démocratie (minponshugi), tels que Yoshino Sakuzô (1878-1933), professeur à l’université impériale de Tôkyô, qui, en janvier 1916, écrit un article à ce sujet dans la revue Chûôkôron qui le rendra suspect aux yeux des nationalistes et des militaristes ; d’autres rédigent simplement des études théoriques sur les divers courants socialistes européens, tels que Morito Tatsuo (1888-1984), assistant en économie à l’université impériale de Tôkyô, qui est limogé, et condamné à trois mois de prison ferme le 3 mars 1920 pour infration à la loi sur la presse, après avoir publié, le 10 janvier 1920, dans le premier numéro de la revue Keizaigaku kenkyû (Recherches en sciences économiques), un article intitulé « Kuropotokin no shakaishisô no kenkyû » (Etude sur la pensée sociale de Kropotkine).
Les mouvements coopératifs ne manquent pas non plus. Le plus important fut celui du Nouveau village (Atarashiki mura) de Mushanokôji Saneatsu (1885-1976). Ce dernier fonde une communauté qui s’installe dans un village de la préfecture de Miyazaki le 14 novembre 1918 (8) et répand ses idées dans la revue Atarashiki mura, dont la première série paraîtra jusqu’en décembre 1923. Sakai Toshihiko, futur membre du Parti communiste japonais critique ce courant dans la revue Chûôkôron en juin 1918. Mushanokôji Saneatsu collaborera avec les militaristes pendant le deuxième guerre mondiale, semble-t-il, ce qui lui vaudra quelques ennuis judiciaires après 1945.
D’autre part, une école idéaliste, mêlant boudhisme et christianisme, apparaît en 1919. Des intellectuels, influencés par les œuvres du bonze Shinran (1173-1262), fondateur de l’Ecole de la terre pure (Jôdo shinshû) et par le christianisme primitif, se proposent d’aller vers la classe ouvrière ou les pauvres en général afin de leur porter secours. Un des représentants les plus connus de cette tendance fut Kagawa Toyohiko (1888-1960) qui, après avoir donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, partagea leur vie. Albert Maybon rapporte à ce propos qu’« en 1919, des ouvriers des chantiers navals de Kobé cessèrent le travail. A la tête des grévistes marchait Kagawa, d’un pas lent, le regard illuminé » (9). Pour Kagawa, il fallait « dérailler » (en japonais « dassen »), un mot qu’il aimait à répéter, pour changer la société. La curiosité publique fut éveillée par le personnage, et pour y répondre, il se mit à écrire énormément, et devint rapidement un auteur à succès, mais fut perdu par sa prolixité même : on ne manqua pas de se gausser du succès commercial de cet auteur qui avait fait vœu de pauvreté.
De même, l’élément protestant, qui avait été actif aux origines du mouvement socialiste japonais (10), demeure influent ainsi que la confiance de nombreux socialistes dans l’action de l’Etat. On peut ainsi voir dans le tableau des partis politiques de gouvernement, p. 48, qu’il y a eu entre 1905 et 1906 un Parti socialiste d’Etat (Kokka shakaitô) ; dès 1903, Yamaji Aizan (1864-1917), le fondateur de ce parti, défendait un règlement des questions sociales par l’Etat dans sa revue Dokuritsu hyôron (Critique indépendante). Ce courant reparaît, à gauche cette fois-ci : de mai 1932 à juillet 1933, des sociaux-démocrates regroupés autour d’Akamatsu Katsumaro (1894-1955) reprennent un nom identique et créent un autre Parti socialiste d’Etat, auquel ils ont ajouté « du Japon » (Nihon kokka shakaitô), avec la même conception du rôle réformateur de l’Etat dans le règlement des questions sociales posées par le capitalisme.
C’est donc naturellement qu’à partir du vote de la loi sur le suffrage universel masculin par le Parlement en 1925, les groupes et partis socialistes japonais adoptent majoritairement l’action parlementaire, malgré la répression policière. Mais de 1928, date des premières élections législatives au suffrage universel masculin, à 1937, qui marque la fin des libertés électorales, les socialistes ont peu attiré les électeurs, sauf en 1937. D’après Jean Chesnaux, « c’est à cette dernière élection, alors que la guerre est imminente et l’opinion inquiète, que le socialisme japonais a ses meilleurs résultats, bien éphémères : plus d’un million de voix, 38 élus au Parlement » (11).
Les anarchistes
De leur côté, les anarchistes refont aussi parler d’eux. C’est Ôsugi Sakae qui, après l’exécution de Kôtoku Shûsui, incarne par son activité, l’anarchisme japonais jusqu’à son assassinat en septembre 1923.
Kôtoku était un croisement de traditions guerrières et de modernité (12), socialiste d’une époque où la classe ouvrière commençait seulement à apparaître au Japon. Ôsugi, bien que lui aussi issu d’une famille de militaires, est né dans un milieu qui diffère de celui de Kôtoku : le père d’Ôsugi, membre de l’armée gouvernementale d’après la restauration de Meiji, ne possède rien de commun avec celui de Kôtoku, samurai de l’ancien régime, sinon, en dernière instance, les illusions de servir l’empereur. Le capitalisme étant passé par-là, le samurai et ses valeurs surannées ont cédé la place au fonctionnaire.
Ôsugi Sakae a animé de nombreux périodiques, écrit et traduit beaucoup. Il serait fastidieux de donner ici une liste exhaustive de sa production intellectuelle. Citons, pour exemples de revues, Kindai shisô (La Pensée moderne), qu’il publie avec Arahata Kanson à partir du 1er octobre 1915, et qui sera rapidement interdite (4 numéros jusqu’en janvier 1916) ; Bunmei hihyô (Revue de critique culturelle), qu’il fonde le 1er janvier 1918 avec Itô Noe (1895-1923), et qui paraîtra jusqu’en avril ; puis, à partir du mois de mai de la même année, le Rôdô shinbun (Jounal ouvrier) avec Wada Kyûtarô (1893-1928), qui comptera 4 numéros. Relevons qu’en 1915, il publie un livre intitulé Shakaiteki kojinshugi (L’Individualisme social), qui fera passer l’expression « kojinshugi » (individualisme) dans le langage courant (13) ; enfin, qu’il a traduit Mutual Aid : A Factor of Evolution (L’Entraide, un facteur de l’évolution) de Pierre Kropotkine en octobre 1917 (14).
Ôsugi représente, à mon avis, le cas très rare d’une tension entre jouissance de la vie et action militante. Son engagement auprès de la classe ouvrière le mène naturellement vers l’anarcho-syndicalisme sans qu’il renonce pour autant à vivre à sa guise. Il fait scandale depuis son plus jeune âge pour la liberté de ses mœurs, et son activité dans le mouvement ouvrier ainsi que ses analyses théoriques expriment la quête d’une cohérence entre développement personnel et action collective (15).
Le vote des crédits de guerre le 4 août 1914 par le SPD en Allemagne et la participation de Kropotkine à l’Union sacrée en faveur des gouvernements alliés (16), publié entre les conférences de Zimmerwald et de Kienthal (17), troublent les socialistes et les anarchistes japonais. Ignorants des courants internationalistes européens, ils seront séduits par le bolchevisme et le mot d’ordre de « guerre à la guerre » défendu par Lénine, puis par l’action des bolcheviks au cours de la révolution russe en 1917.
Le bolchevisme
Les premiers socialistes japonais, marxistes et anarchistes confondus, s’étaient donné pour tâche d’éclairer et de guider le peuple, et fixé pour but de l’instruire par la propagation des idées européennes des Lumières. Après la première guerre mondiale, les partisans des bolcheviks au Japon trouvèrent tout naturellement dans les écrits de Lénine des raisons d’agir conformes à ces conceptions, bien que peu de Japonais sachent qui était ce Lénine (18).
Au Japon, comme en Europe, les anarchistes se sont enthousiasmés pour la révolution russe avant les autres socialistes, et bon nombre d’entre eux se firent les propagateurs du bolchevisme que presque personne, eux-mêmes y inclus, ne connaissait alors précisément (19). C’est ainsi que, le 7 avril 1918, Ôsugi Sakae organise avec Watanabe Seitarô une réunion pour célébrer la révolution russe. Et, en octobre 1920, les autres socialistes ayant renoncé face aux menaces de répression policière, seul Ôsugi se rend à Shanghai pour participer au premier Congrès des socialistes d’Extrême-Orient (20).
Il en revient en novembre avec des fonds du Comintern qui lui permettent de relancer sa revue, Rôdô undô (Mouvement ouvrier). Le 9 décembre, Ôsugi, Sakai Toshihiko et Yamazaki Kesaya appellent les socialistes à s’unir, et forment la Ligue socialiste du Japon (Nihon shakaishugi dômei), dont le gouvernement ordonnera la dissolution le 28 mai 1921. Entre temps, le 9 mai 1921, les anarchistes s’étaient opposés aux pro-bolcheviks lors du deuxième congrès de la Ligue ; à partir de ce moment-là la polémique entre anarchistes et pro-bolcheviks ne cesse de se radicaliser, et le bolchevisme s’affirme nettement aux dépens de l’anarchisme, malgré l’activisme d’Ôsugi Sakae. En décembre 1922, désabusé, il donnera sa vision de la révolution russe dans un ouvrage, Museifushugisha no mita Roshia kakumei (La Révolution russe vue par un anarchiste).
En 1907, les mineurs d’Ashio en lutte, en faisant usage de la dynamite, avaient montré qu’ils n’étaient pas sans savoir ce qui se passait en Russie (21) et les premiers socialistes japonais s’étaient, eux aussi, intéressés aux doctrines et aux pratiques des populistes russes à l’époque de la guerre russo-japonaise (1904-1905) (22). Il semble, par contre, que la révolution russe de 1917 n’ait eu de répercussions immédiates que parmi les élites japonaises, et, singulièrement, universitaires. Un professeur d’économie politique à l’université Keio, Fukuda Tokuzô (1874-1930) signifiait clairement à Albert Maybon le fossé qui séparait ces élites de la classe ouvrière en des termes que nos modernes intellectuels pourraient entonner sans rougir : « Le socialisme au Japon n’est qu’un objet de curiosité intellectuelle. Nos ouvriers n’ont pas conscience des nécessités de la lutte (23). »
Ces marxistes compatissaient à la misère ouvrière dans un esprit mystique et prétendaient sauver les miséreux malgré eux. Kawakami Hajime (voir encadré p. 56) est l’un des plus importants de ces marxistes de l’entre-deux-guerres parce qu’il influença non seulement la réception de Marx au Japon mais aussi en Chine (24). Entre le 11 septembre et le 26 décembre 1916, il publie une série d’articles intitulés « Binbô monogatari » (Récits de pauvreté) dans le quotidien Ôsaka asahi shinbun (Le Matin dÔsaka) (25), qui sera rassemblée en un seul volume le 1er mars 1917. C’est ce point de vue moralisant, sans doute combiné à quelques frustrations dues à la mainmise des clans de Satsuma et de Chôshû sur le pouvoir, qui mène de nombreux intellectuels à s’intéresser à ce qui peut servir stratégiquement dans les écrits de Marx et Engels à asseoir leurs propres prétentions, à la manière de Lénine.
Contrairement aux marxistes d’avant 1914, ceux d’après guerre ne se contentent pas de traduire des textes des épigones sociaux-démocrates mais entreprennent, souvent en ordre dispersé, la traduction des propres écrits de Marx : en 1920, Kawakami Hajime publie des traductions de Travail salarié et capital (Lohnarbeit und Kapital, 1849) et de Salaire, prix et profit (Value, Price and Profit, 1865) ; Takabatake Motoyuki, une de Das Kapital. En 1922, Sakai Toshihiko une de Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880) d’Engels, tandis que la traduction du Manifeste du parti communiste (Manifest der kommunistischen Partei, 1848) circule clandestinement.
Le 1er janvier 1922, Yamakawa Hitoshi, Tadokoro Teruaki et Nishi Masao créent la revue Zen.ei (Avant-garde), et le 22, Katayama Sen, Takahashi Kiyoshi et Tokuda Kyûichi assistent à une session du Soviet des nationalités de l’Extrême-Orient à Moscou. En avril, Ichikawa Shôichi et Aono Suekichi publient la revue Musan kaikyû (Classe prolétarienne).
Cette agitation aboutit à la formation officielle, en juillet 1922, d’un Parti communiste japonais (Nihon kyôsantô) sous l’impulsion du Comintern par les socialistes de la Suiyôkai (Association du mercredi), de la Gyôminkai (Société des gens de l’aube) (26) et de la Kensetsusha dômei (Société des bâtisseurs), entre autres (27). Entièrement inféodé aux directives de Moscou, c’est Katayama Sen, qui avait quitté définitivement le Japon le 9 septembre 1914, qui le dirigera en sous-main jusqu’à son décès en 1933.
La répression gouvernementale, les querelles de tendances et les incessants changements de ligne conduisent la direction du Parti à prononcer sa dissolution en 1924. Il est reconstitué en 1926 sur les instances de Moscou, mais les luttes de factions se poursuivent (28). Elles sont d’autant plus violentes que le parti reste généralement étranger à la classe ouvrière japonaise et que ses groupes dirigeants successifs obéissent mécaniquement aux directives de Moscou.
En août 1922, Yamakawa Hitoshi proposait aux intellectuels d’aller vers le peuple (Taishû no naka e) dans un article « Musan kaikyû undô no hôkô tenkan » (Changement de direction du mouvement prolétarien) paru dans le numéro de juillet-août de Zen.ei. Pour lui, le mouvement socialiste était trop éloigné de la réalité des masses. Son appel semble être resté sans effet. Une chanson populaire de l’époque disait :
« Profitant de la question ouvrière
Editeurs et intellectuels prospèrent
Tandis que les typographes
Sont pâles et maigres.
Pourquoi ? Pourquoi ? » (29)
(1) Voir le tableau des partis politiques de gouvernement dans le chapitre II, Echanges n° 108, p. 36 (non reproduit en ligne).
(2) Selon Jean Lequiller, « (...) dans le conflit entre Katsura et Yamamoto, on retrouvait les rivalités des han [fiefs] qui n’ont pas cessé de nourrir la vie politique de l’ère Meiji, puisque l’un était de Chôshû tandis que l’autre était de Satsuma. » (Jean Lequiller, Le Japon, éd. Sirey, 1966, p. 197).
(3) Son prénom peut aussi se lire Kômei.
(4) Voir IV, Echanges n° 110, p. 26.
(5) Ibid., p. 39.
(6) Ibid., p. 41-42.
(7) Ces deux partis n’apparaissent pas dans le tableau dressé par Tada Michitarô ; sans doute parce que trop éphémères, ils sont demeurés sans descendance.
(8) Voir IV, Echanges n° 110, note 15. Dans cette note la date donnée, 1919, est erronée.
(9) Albert Maybon, Le Japon d’aujourd’hui, Ernest Flammarion éditeur, 1924, p. 114.
(10) Voir IV, Echanges n° 110, p. 38.
(11) Voir Jean Chesneaux, dans Jacques Droz, Histoire générale du socialisme, Presses universitaires de France, 1997, tome 3, p. 647 ; et, p. 650, le tableau sur la participation des socialistes aux élections générales japonaises entre 1928 et 1937.
(12) Voir IV, Echanges n° 110, p. 35.
(13) En décembre 1921, Tsuji Jun (1884-1944), poète influencé par le mouvement dada, fera paraître, une traduction de Der Einzige und sein Eigenthum (1845) (L’Unique et sa propriété), de Max Stirner (1806-1856), sous le titre Jiga kyô (Le Livre sacré du Moi). Pour la petite histoire, qui permet souvent de comprendre la grande, Tsuji Jun fut l’époux d’Itô Noe avant de devenir la compagne dÔsugi, aux côtés de qui elle sera assassinée en septembre 1927.
(14) Voir Thomas A. Stanley, Ôsugi Sakae. Anarchist in Taishô Japan. The Creativity of the Ego (Ôsugi Sakae, un anarchiste dans le Japon de l’ère Taishô. La Créativité de l’ego), Harvard University Press, 1982.
(15) Voir Ôsugi Sakae, Jijoden (Autobiographie), première édition en japonais entre septembre 1921 et janvier 1923 dans la revue Kaizô (Reconstruction) fondée en avril 1918 par Yamamoto Sanehiko (1885-1952). Cette autobiographie n’a, à ma connaissance, jamais été traduite en français, hormis une mauvaise traduction du chapitre 6 dans une thèse inédite de maîtrise de japonais, Ôsugi Sakae (1885-1923), Mémoires d’un anarchiste dans le Japon moderne, soutenue à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) en 1997 par Gilles Bieux, visiblement réalisée à partir de sa version en anglais, The Autobiography of Ôsugi Sakae (University of California Press, 1992). On trouvera quelques informations sur Ôsugi Sakae dans le dossier « Anarchisme et mouvements libertaires au début duxxe siècle » paru dans le n° 28 (printemps-été 2002) de la revue Ebisu. Etudes japonaises, dont j’ai dit ce que j’en pensais dans la note 8 du chapitre IV (Echanges n° 110, p. 29).
(16) En février 1916, quinze militants anarchistes, dont Kropotkine, signaient un manifeste, passé dans l’histoire sous le nom de manifeste des Seize, dans lequel ils appelaient à se mobiliser contre l’impérialisme allemand, prenant ainsi fait et cause pour les alliés ; voir Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, éd. Flammarion, 1973, p. 499 et suivantes.
(17) Des socialistes de plusieurs pays ont organisé, en septembre 1915 à Zimmerwald, en Suisse, une première conférence, puis une deuxième à Kienthal en avril 1916, afin de trouver une position commune dans leur opposition à la guerre. Ces réunions furent les premières manifestations internationales contre l’union sacrée entre partis socialistes et partis gouvernementaux des nations belligérantes.
(18) Selon Thomas A. Stanley, Yamakawa Hitoshi se rappelait que lorsque le nom de Lénine apparut pour la première fois au Japon, les Japonais pensaient qu’il s’agissait d’un nom de médicament (Ôsugi Sakae. Anarchist in Taishô Japan. The Creativity of the Ego, Harvard University Press, 1982, p. 128).
(19) « C’est seulement après que Lénine eut attaqué les anarchistes en mars 1921 que le sens exact de dictature du prolétariat devint évident. » (Thomas A. Stanley, op. cit., p. 132).
(20) Voir Manfred Pohl, Die Bauernpolitik der kommunistischen Partei Japans. 1922-1928 (La Politique paysanne du Parti communiste du Japon. 1922-1928), Deutsche Gesellschaft für Natur- und Völkerkunde Ostasiens (Société allemande des sciences naturelles et d’ethnologie d’Extrême-Orient), 1976, p. 83 ; et Thomas A. Stanley, op. cit., p. 132.
(21) Voir chapitre III, Echanges n° 109, p. 33.
(22) Voir chapitre IV, p. 37.
(23) Albert Maybon, op. cit., p. 192-193.
(24) Voir le tableau des ouvrages ayant trait à la théorie marxiste qui ont influencé les premiers marxistes chinois dans la période du 4 Mai (1919-1920), où sont recensés pas moins de cinq livres de Kawakami Hajime, dans Arif Dirlik, The Origins of Chinese Communism, Oxford University Press, 1989, p. 99-103.
(25) L’Ôsaka asahi shinbun a fusionné avec le Tôkyô asahi shinbun le 1er septembre 1940 pour devenir l’Asahi shinbun (Le Quotidien du matin), journal existant aujourd’hui encore, situé à gauche de l’échiquier politique.
(26) Voir X, Echanges n° 124, note 16.
(27) Pour ce chapitre sur le Parti communiste japonais, je me suis servi principalement des deux ouvrages suivants : George M. Beckmann et Okubo Genji, The Japanese Communist Party. 1922-1945, Stanford University Press, 1969 ; et Robert A. Scalapino, The Japanese Communist Movement. 1920-1966, University of California Press, 1967.
(28) Fukumoto Kazuo (1894-1984) critique Kawakami Hajime dès 1925. Fukumoto Kazuo a voyagé en Europe et aux Etats-Unis de 1922 à 1924. De la fin 1922 au printemps 1923, il a suivi les cours de Karl Korsch à l’université de Iéna ; voir Karl Korsch, Gesamtausgabe (Œuvres complètes), tomes 8 et 9, Briefe (Correspondance), Stichting beheer IISG/Offizin, 2001. A partir de février 1925, il publie des articles dans l’organe théorique du Parti communiste japonais, Marukusushugi (Marxisme), et devient un des théoriciens du Parti. Mais en 1927, le Comintern critique le « fukumotoïsme » et stoppe son ascension dans le Parti. En 1928, il est condamné à dix ans de prison, et passera quatre ans de plus aux arrêts. De 1942 à 1950, il s’éloigne du Parti. Il rentre dans le nouveau Parti communiste en 1950 et est emprisonné en 1951 par les forces américaines. Après avoir formé un groupe d’opposition interne en 1955, il sera exclu du Parti en 1958. Il est l’auteur jusqu’à sa mort de nombreux écrits sur le capitalisme japonais et les questions du socialisme.
(29) « Rôdô mondai tane ni shite/ Honya gakusha wa hanjô suru/Katsuji hiroi no shokkô wa/Aoku natte yasete iru /Hatena hatena » ; Soeda Tomomichi, Enka no Meiji Taishô shi (Histoire des enka aux ères Meiji et Taishô), Iwanami shoten, 1965, p. 208. Les enka sont des chansons populaires en vogue depuis les années 1880, époque du mouvement pour la liberté et les droits du peuple.
Ce texte est paru dans Echanges n°124 (printemps 2008), àla suite de :
I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs
n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement
n° 108, printemps 2004, p. 35.
III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats
n° 109, été 2004, p. 25.
IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme
n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914
n° 112, printemps 2005, p. 18.
V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon
n° 114, automne 2005, p. 32.
VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz .
n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929
n° 117, été 2006, p. 39.
VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu.La lutte des classes. Les Coréens
n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière
n° 121, été 2007, p. 21.
L’éveil d’une conscience nationale populaire au Japon au cours de la première guerre mondiale a poussé la classe ouvrière japonaise à chercher dans le syndicat l’organisation susceptible de donner une résonance nationale à ses conflits autrefois purement locaux (1). Mais la nation en formation, née sur les ruines des anciennes puissances villageoises ou régionales, avait détruit les contre-pouvoirs que celles-ci auraient pu opposer à la machine gouvernementale, et dans le même temps, le nationalisme interdisait l’émergence d’une action autonome des ouvriers en les dressant face aux ouvriers des autres nations. Les chefs syndicaux eurent la tâche relativement facile d’empêcher autant que faire se pouvait les liaisons entre usines d’un même groupe situées dans des régions différentes ou entre usines d’un groupe différent dans une même région. L’organisation de classe que les ouvriers rêvaient au niveau national ne s’imposa, du fait de leur combativité et de leur place dans l’économie, que dans quelques cas contre la volonté des bonzes syndicaux. D’autre part, la réalité nouvelle contraignait toutes les classes à se plier aux nouveaux rapports sociaux et à s’organiser à leur tour en syndicats nationaux pour défendre leurs intérêts spécifiques : les travailleurs des campagnes, les Coréens, les burakumin (2), ainsi que le patronat et leurs séides, les yakuza.
Les travailleurs des campagnes
Dans les années 1860, la population active était employée à 80 % dans l’agriculture. En 1925, ce taux n’était plus que d’environ 50 %, tandis que le secteur secondaire (l’industrie de transformation, la construction et les mines) comptait pour 22,5 % et le secteur tertiaire (transports, communications, énergie, finances, commerce et services) pour 27,5 %. Si les paysans comptent, jusqu’en 1960 environ, pour la moitié des actifs, leur part dans la production des richesses ne cessera de baisser (3). Contrairement à ce qu’affirme John Crump (4), je crois que les paysans japonais n’avaient aucune tradition de lutte présage des conflits ouvriers ultérieurs. Les quelques révoltes de paysans, surtout vers la fin de l’époque des Tokugawa (1603-1867), n’ont jamais enflammé le pays dans son ensemble ; et quoiqu’il y ait eu parfois des révoltes simultanées dans différentes régions, elles n’entretenaient généralement aucune relation entre elles (5).
C’est l’Etat qui, involontairement, a donné une cohérence aux luttes paysannes, en supprimant, en 1872, la communauté des terres villageoises par l’émission de titres de propriété (6) et, surtout, en instaurant le service militaire obligatoire en 1873. L’aliénation des terres communales à des propriétaires privés accéléra la concentration foncière dans quelques mains et eut pour conséquences de soumettre les paysans à de grands propriétaires fonciers (7) et pousser la majorité d’entre eux à l’exode vers les villes.
Le service militaire obligatoire avait été instauré par une ordonnance du 10 janvier 1873 émise par le ministère des Affaires suprêmes en vue de battre en brèche la puissance des clans en s’attaquant aux prérogatives des samurai et de créer une « nation en armes » sur le modèle des puissances européennes. La dernière insurrection d’importance d’un fief contre le gouvernement central, dite guerre du Sud-Ouest (8), en 1877, vit pour la première fois au Japon une armée de samurai défaite par une armée de conscrits.
La proclamation impériale du 28 décembre 1872, à l’origine de l’ordonnance de 1873, employait les termes d’« impôt du sang » (ketsuzei) pour justifier la conscription ; la population prit l’expression au pied de la lettre et la rumeur courut rapidement que le sang prélevé était vendu aux étrangers ou servait à la confection de teintures. Mais, au fond, les paysans avaient plusieurs raisons plus prosaïques de refuser la conscription : le service militaire obligatoire, en prenant la jeunesse, la plus apte au travail agricole, aggravait la misère dans les campagnes accablées d’impôts de toutes sortes, sans compter que l’armée réquisitionnait les chevaux alors indispensables au travail agricole et qu’elle servait fréquemment de supplétif à la police lors des conflits paysans ou ouvriers.
Avant la première guerre mondiale, la conscription était ressentie comme une corvée, du même type que celles imposées autrefois par le shôgunat, plus que comme un service à la nation. D’autant que les riches propriétaires fonciers pouvaient toujours acheter une exemption du service militaire pour eux-mêmes ou leurs enfants. Par conséquent, les paysans pauvres se sont, dès le milieu des années 1870, violemment opposés à la conscription dans de multiples soulèvements, aisément réprimés à cause de toute absence de coordination. La répression va alors amener les paysans à adopter une autre stratégie ; les protestations collectives cèdent la place à des formes d’insoumission plus individuelles, dans lesquelles les familles ou, parfois même un village entier, demeurent impliquées. Elles sont essentiellement liées au nouveau système d’état-civil, centralisé, instauré en mai 1871 (koseki) à des fins fiscales et militaires qui laissait subsister d’anciennes pratiques : l’enregistrement d’un enfant était ainsi souvent décalé d’un an à cause de l’importante mortalité infantile ; seuls les enfants viables étaient enregistrés et on n’était donc pas certain de l’âge exact des conscrits. Par ailleurs, l’introduction de l’élection des officiers municipaux à partir de 1878 avait créé entre eux et la population une connivence qui incitait à des exemptions indues ; et l’ancienne coutume des adoptions intra- et interfamiliales permettait d’étendre l’exemption du service militaire pour soutien de famille à de nombreux fils cadets grâce à des adoptions de complaisances, jusqu’à la suppression de ce régime spécial de sursis en 1889. Enfin, le futur conscrit pouvait, en dernier ressort, disparaître de son village pendant quelques temps afin d’échapper à la conscription (9).
Toutes ces révoltes ne dépassaient pas le cadre du village ou d’une collectivité avant la première guerre mondiale. Les émeutes du riz (kome sôdô), en 1918 (10) marquent, à ma connaissance, la première protestation paysanne ayant atteint une envergure nationale. Et, phénomène rare sinon unique dans l’histoire du Japon, ces émeutes ont manifesté une communauté de revendications entre habitants des campagnes et habitants des villes. La conjonction nationale de ces émeutes ne doit rien aux syndicats paysans ni aux syndicats ouvriers ; elle manifeste que les problèmes ne concernaient plus seulement un village ou une région mais le pays tout entier.
Stimulé par la conscience nouvelle de la population d’appartenir à une nation, l’essor du syndicalisme paysan date des années d’après-guerre comme celui du syndicalisme ouvrier. Kagawa Toyohiko et Sugiyama Motojirô fondent la première confédération nationale de syndicats paysans, le Nihon nômin kumiai (Syndicat paysan du Japon, en abrégé Nichinô) le 9 avril 1922. Puis, le nombre des syndicats paysans s’envole. Cette évolution est stimulée par l’intérêt croissant que les militants des syndicats et des partis urbains portent à la campagne en partie à cause des difficultés qu’ils ont à s’organiser dans les villes dues à la répression policière. Les citadins apportent avec eux l’idée, étrangère à la pensée rurale, de créer une confédération syndicale capable de faire travailler entre eux les nombreux syndicats dispersés régionalement et introduisent des divisions idéologiques inconnues jusqu’alors en lieu et place des divisions géographiques d’antan. Dès le 11 mars 1926, le Nihon nômin kumiai éclate ; au moment de la cinquième réunion du syndicat, Hirano Rikizô le quitte et la fédération départementale de Yamanashi se sépare du syndicat. Le 11 avril, les dissidents fondent une Confédération nationale des syndicats de paysans du Japon (Zen Nihon nômin kumiai dômei). Un second Syndicat paysan du Japon (Nihon nômin kumiai) naîtra le 26 janvier 1931 de la fusion de la Nihon nômin sôdômei (Confédération générale paysanne du Japon) et de la Zen Nihon nômin kumiai gôdô (Union nationale des syndicats paysans du Japon). Mais le 7 mars, les luttes de pouvoir au sein de sa direction provoquent sa scission.
La crise économique des années 1930, achève de laminer les mouvements revendicatifs dans les campagnes. Les paysans ont plus souffert que les ouvriers urbains qui sont parvenus à conserver leur emploi avec un salaire convenable et qui ont sans doute même connu une amélioration de leur situation matérielle, en raison de la baisse des prix. Les fermiers, non salariés, devaient, eux, produire toujours plus pour maintenir leurs revenus, ou tout au moins en limiter l’érosion, accroissant d’autant les tendances à la baisse des prix agricoles. Les paysans japonais vont alors en majorité s’agréger à la masse des chômeurs industriels parce que les fermes ne peuvent plus nourrir plusieurs bouches.
On dit souvent que dans les pays dont l’économie repose en majeure partie sur les campagnes, comme l’était la France dans l’entre-deux-guerres, il suffit que les paysans partis travailler dans les villes retournent dans les campagnes pour survivre en temps de crise. Mais au Japon, ceux qui étaient dans les villes ne pouvaient tout simplement pas rentrer chez eux ; les néo-urbains devaient rester en ville et se débrouiller avec de petits boulots : vente de babioles, récupération d’objets usagés, etc., ou ne pas être exigeants sur les salaires, faisant ainsi pression sur la classe ouvrière urbaine.
Ballotés par des forces qui les dépassent, les individus les plus fragiles s’en remettent souvent à une autorité qui, seule, leur paraît capable de régler leur sort commun. C’est ainsi que le 29 décembre 1937, le mouvement syndical paysan se rallie à la cause nationale ; et que le 6 février 1938, naît le Dai Nihon nômin kumiai (Syndicat des paysans du grand Japon) dont le programme consiste à combattre le communisme et s’opposer à un projet de front populaire contre le fascisme. Programme qui n’empêchera pas le gouvernement d’ordonner la dissolution du Dai Nihon nômin kumiai le 15 août 1940 et de sa coreligionnaire, la Nôchi seido kaikaku dômei (Confédération pour la réforme du système agraire) en 1942.
En 1941, il restait tout de même encore 294 syndicats paysans comptant 23 595 adhérents et les campagnes n’étaient pas totalement paisibles puisque cette année-là, 32 289 paysans participaient à 3 308 conflits(11).
Les Coréens
Deux problèmes ont accompagné l’expansion économique du Japon pendant la première guerre mondiale : le premier était de trouver des matières premières, et le deuxième, de la main-d’œuvre. L’annexion de la Corée par le Japon en 1910 apporta un début de règlement au second, de nombreux Coréens fournissant cette main-d’œuvre bon marché dont les entrepreneurs japonais avaient besoin (12).
Après les émeutes du riz au Japon de l’été 1918 et les manifestations anti-japonaises en Corée du printemps 1919, le Gouverneur général de Corée (Chôsen Sôtoku), Saitô Makoto (1858-1936), impose, en avril 1919, à tout Coréen désirant se rendre au Japon la possession d’un permis de voyager (ryokô shômeisho). Les entrepreneurs japonais s’opposent à cette mesure et elle sera abolie en décembre 1922. Puis brièvement remise en vigueur après le tremblement de terre de 1923 (13), afin d’empêcher que les informations sur les pogromes anti-Coréens ne se répandent en Corée menaçant de tarir la source des bras dont l’industrie japonaise ne pouvait plus se passer. « Malgré ces précautions, on estime que 28 443 Coréens sont rentrés en Corée entre le 1er septembre et la fin octobre ; il semble que 6 500 d’entre eux aient fui la zone touchée par le tremblement de terre. Des centres d’internement semblables à ceux du Japon (14) furent alors rapidement mis en place autour de Pusan . »
Selon Michael Weiner, il est difficile de savoir avec certitude si les ouvriers coréens ont eu une activité syndicale, ou même adhéré à des syndicats japonais, avant 1920 par faute de données statistiques. Contrairement aux étudiants, les travailleurs coréens s’intéressaient peu aux idéologies prolétariennes ; le mouvement ouvrier des Coréens au Japon, dans les premiers temps, était faiblement organisé et dominé par des étudiants et autres intellectuels. Il semble qu’à cause de la particularité de leur vie au Japon : problème de la langue, grande mobilité et répression du gouvernement japonais, les travailleurs migrants ne se soient, pour la plupart, pas sentis concernés par leur syndicalisation (15).
Mais à partir de 1920, syndicalistes et intellectuels japonais, modérés ou de gauche, commencent à établir des liens avec les étudiants et ouvriers coréens. Dès 1919, la Yûaikai avait obtenu que les ouvriers japonais et étrangers soient traités sur un pied d’égalité. La Shinjinkai (Association des hommes nouveaux), fondée en décembre 1918 par Akamatsu Katsumaro, Miyazaki Ryûsuke et d’autres étudiants en droit de l’université impériale de Tôkyô inspirés par l’internationalisme de Yoshino Sakuzô (1872-1933), avaient intégré des membres chinois et coréens. En novembre 1921, des étudiants anarchistes et communistes coréens fondent une Association des flots noirs (Kokutôkai) qui, par suite de luttes de fractions, se dissout en 1922 pour donner naissance d’un côté à une Fraternelle noire (Kokuyûkai), anarchiste, et de l’autre à une Société de l’étoile du nord (Hokuseikai), marxiste.
Une frange des étudiants coréens inclinaient à professer les doctrines anarchistes et marxistes qui convenaient à leur nationalisme et à leur aspiration à devenir l’élite d’une Corée libérée du joug japonais. Il est difficile aujourd’hui de savoir dans quelle mesure l’activisme de ces étudiants les a amenés à jouer un rôle dans la formation des partis politiques de gauche au Japon ou à choisir telle université plutôt que telle autre. Notons cependant avec Michael Weiner, sans vouloir en tirer de conclusion, que, par exemple, la Gyôminkai(16) , qui est à l’origine de la fondation du Parti communiste japonais, naquit à l’université Waseda où étudiaient de nombreux Coréens.
La première mention d’une participation d’ouvriers coréens au mouvement syndical japonais date d’août 1920, lorsque la nouvelle Fédération nationale des mineurs du Japon (Zen Nihon kôfu sôrengô) établit une section coréenne à Yûbari, ville minière située dans le centre de l’île de Hokkaidô(17), formation à laquelle les intellectuels coréens furent étrangers. En novembre 1922 c’est sous l’impulsion de la Hokuseikai, dont nous venons de parler, qu’une Ligue des travailleurs coréens de Tôkyô (Tôkyô Chôsen rôdô dômeikai) voit le jour, à la suite d’un voyage de Suzuki Bunji en Corée au cours de l’été.
Le 28 avril 1932, les ouvriers coréens dans la construction du chemin de fer sur la ligne Ôfunato (préfecture d’Iwate) entrent en grève à l’appel du Conseil national des syndicats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai zenkoku kyôgikai) (18)pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail. Le 4 mai, une bande de yakuza attaque les grévistes ; on relève deux morts parmi les ouvriers et la grève cesse. En mai 1934, 250 ouvriers coréens travaillant à la construction de routes dans les forêts impériales entrent en grève pour réclamer un salaire fixe. Enfin, le 4 mai 1935, les 1 403 Coréens qui posent des canalisations d’eaux usées dans la ville de Toyohashi (préfecture d’Aichi) entrent en grève pour protester contre le comportement des contremaîtres.
Mais la guerre ouverte avec la Chine exige un resserrement du contrôle de la classe productive, Japonais et Coréens confondus. Le 1er octobre 1937, le gouvernement distribue une brochure aux citoyens japonais intitulée « Que devons-nous faire ? » (Wareware wa nani o nasubeki ka) et aux ressortisants coréens un « Serment des sujets de l’empereur » (Kôkoku shinmin seishi). Puis, le 26 décembre 1939, le gouvernement japonais ordonne aux Coréens de japoniser leurs noms de famille. Il n’empêche que, comme leur congénères japonais, les ouvriers coréens continueront à protester contre leur exploitation : en 1941, on dénombre 98 conflits du travail impliquant 5 977 Coréens.
Les burakumin
Un bouleversement des bases matérielles d’une société, tel que l’a connu le Japon avec la restauration de Meiji en 1868, n’entraîne pas automatiquement un bouleversement parallèle des mentalités. Les eta (impurs) ou autres hinin (non-humains), ces parias de la société féodale, n’ont pas disparu du fait de la simple proclamation de leur disparition légale en 1871. Leur exclusion sociale à la suite de l’introduction du bouddhisme au Japon, à cause de leurs métiers liés à la mort, marquée géographiquement par leur relégation dans des villages ou quartiers spécifiques, s’exprime de nos jours encore dans certaines formes de discrimination, au quotidien et professionnellement (19).
L’émancipation légale des burakumin en 1871 leur avait ouvert le marché du travail en abolissant les interdictions professionnelles qui les avaient frappées jusqu’alors. Mais les discriminations contre les burakumin continuaient à s’appliquer strictement malgré la loi, leur permettant seulement de postuler aux métiers les moins qualifiés ; ils entraient alors en concurrence directe avec les paysans et manœuvres, qui n’hésitaient pas à les tuer ou brûler leurs maisons pour se défendre contre cette concurrence nouvelle. Rester au village, c’était perpétuer sa servitude. Pour échapper à leur sort, les jeunes générations de burakumin n’avaient d’autre choix que de déménager dans une grande ville, où certains pouvaient espérer faire perdre leurs traces ; ou bien, partir faire des études à l’étranger pour brouiller les pistes. Des parents allaient parfois jusqu’à conseiller à leurs enfants de rompre tout contact avec eux afin que ceux-ci ne portent plus le stigmate de leurs origines.
La première guerre mondiale a bouleversé la vie de cette fraction de la classe ouvrière, comme de l’ensemble de la population japonaise. Par l’entrée du pays dans le concert du commerce mondial, les burakumin communient avec tous les Japonais dans la fierté d’appartenir à une nation devenue presque l’égale des grandes puissances européennes et, dans le même temps, assument leur singularité. Cette double prise de conscience, à la fois communautaire et nationale, va les amener à se révolter contre l’opprobe qu’ils avaient subie jusqu’alors avec résignation et à créer leur propre organisation.
Le 3 mars 1922, les burakumin fondent, à Kyôto, une association de défense, la Zenkoku suiheisha (Société nationale des niveleurs) ; 2 000 personnes assistent à la cérémonie. Et en juillet, paraît le premier numéro de la revue Suihei (Le Niveleur). Les revendications des burakumin entraînent de violentes réactions : des affrontements opposent le 18 mars 1923 des membres de la Suiheisha à des nationalistes de la Kokusuikai (Société pour la pureté de la nation) dans le village de Kawanishi, préfecture de Nara. Le 19 mars, chaque camp rassemble plus d’un millier de personnes qui se livrent une véritable bataille rangée. Le 20 mars, les deux parties font la paix, confortant la Suiheisha dans le bien-fondé de ses activités en faveur des burakumin et incitant ses militants à aller plus loin.
La Suiheisha proteste bientôt contre les discriminations des burakumin dans l’armée ; le 11 novembre 1926, 15 dirigeants de la Suiheisha sont arrêtés, mais la campagne se poursuit. Le 19 novembre 1927, un soldat, Kitahara Taisaku, membre de la Suiheisha interpelle l’empereur au moment d’une inspection à Nagoya pour réclamer la levée des discriminations des burakumin dans l’armée. Cette action, impensable auparavant du fait du statut divin de l’empereur, auquel personne ne devait s’adresser directement, et du statut de parias des burakumin, inscrit ceux-ci définitivement en tant que communauté particulière au sein de la nation. Et finalement, lorsque le premier appel à la mobilisation générale des citoyens paraît le 1er août 1939, toutes les classes sociales, y inclus les burakumin, y répondent unanimement(20).
Patronat et fonctionnaires
La structure clanique de l’organisation des élites économiques et politiques a longtemps empêché la formation en partis (21), gage du bon fonctionnement du capitalisme ; et permis aux industriels de bloquer toute législation en matière économique qui aurait pu les soumettre à des règles générales et limiter leurs prérogatives de droit quasi divin au sein de leurs entreprises.
Nous avons vu dans le chapitre III (Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière. Les luttes ouvrières. Les syndicats) que les grèves des années 1906 et 1907, consécutives à la guerre russo-japonaise (1904-1905), avaient contraint le gouvernement à promulguer, en 1911, une Loi sur les fabriques (Kôjohô), qui ne fut, cependant, pas appliquée avant 1916 (22).
Avant la première guerre mondiale, les employeurs n’avaient pas besoin de se regrouper formellement en association ; les relations personnelles suffisaient au minimum de coordination nécessaire entre eux. Mais la formation d’un cadre national, en faisant éclater les anciennes limites féodales et en obligeant les classes laborieuses à s’unir nationalement pour faire aboutir leurs revendications, bat en brèche la toute-puissance des entrepreneurs. Les ouvriers menacent le profit des capitalistes par des actions coordonnées et poussent le patronat à créer son propre syndicat malgré ses réticences à se soumettre à des règles d’action collectives. Dès 1918, Shibusawa Eiichi (1840-1932) fonde une Société confucéenne (Shibunkai) qui cherche à diffuser parmi les hommes d’affaires un esprit d’entreprise tempéré par des valeurs tirées du néo-confucianisme (23).
Puis, le 22 décembre 1919, il est à l’origine de ce qui est sans doute le premier syndicat patronal au Japon, la Kyôchôkai (Association pour la coopération), avec la collaboration de patrons de grandes entreprises et de fonctionnaires. A partir de septembre 1920, cette association édite la revue Shakai seisaku jihô (Actualités sur les mesures sociales) qui prône l’instauration de relations harmonieuses entre le travail et le capital. Suzuki Bunji, pionnier du syndicalisme moderne au Japon (24), qui fréquentait Shibusawa Eiichi, refuse de participer à la Kyôchôkai ; mais, à partir de 1932, après l’échec de la tentative de faire passer une loi protégeant l’activité des syndicats, la Confédération générale du travail du Japon (Nihon rôdô sôdômei), lointaine héritière de la Yûaikai de Suzuki Bunji, s’associe aux efforts de l’Etat et de la Kyôchôkai pour promouvoir l’harmonie entre capitalistes et ouvriers (25).
L’union patronale, disposant de moyens autrement importants que ceux des unions ouvrières, contraint les syndicats ouvriers à négocier. Mais doit, en même temps, céder à l’Etat un droit de regard dans les relations du travail et renoncer, partiellement, à régir arbitrairement l’entreprise pour se plier à une législation du travail.
Après la première guerre mondiale, l’Etat arbitre les relations entre travail et capital afin d’assurer le meilleur développement de l’industrie par un contrôle des conflits ouvriers, à la fois en légiférant et en renforçant son appareil répressif. Une section chargée des conflits du travail (rôdô gakari) est créée le 2 octobre 1920 au sein du département de la Haute police spéciale (Tokubetsu kôtô ka) de la préfecture de police métropolitaine. En 1925, tandis que se déroule la première élection générale sous le système du suffrage universel des hommes de plus de 25 ans, les autorités promulguent la Loi sur le maintien de l’ordre public (Chian iji hô), qui complète la Loi de police sur la sécurité publique (Chian keisatsu hô) de 1900. La nouvelle loi supprime les articles punissant l’incitation à la grève et la propagande en milieu ouvrier de 1900 ; mais elle est rapidement corrigée par une Loi d’arbitrage des conflits du travail (Rôdô sôgi chôtei hô) qui autorise la réquisition des travailleurs en cas de grève dans les entreprises publiques, publiée le 9 avril 1926. Le 1er juillet 1929, l’Etat édicte une loi sur les entreprises qui interdit le travail de nuit pour les femmes et les enfants ; le 2 avril 1931, une Loi d’assistance aux victimes d’accidents du travail (Rôdôsaigai fujo hô), et cette même année 1931, une Loi de codification des grandes industries (Jûyô sangyô tôsei hô). Le 3 juin 1936, il instaure une cotisation ouvrière obligatoire pour l’établissement d’une caisse de retraite (rôdô taishoku tsumitatekin hô), loi qui entrera en vigueur à partir du 1er janvier 1937.
Confronté à une classe ouvrière toujours plus nombreuse et combative, il peut sembler que l’Etat légifère contre la volonté du patronat, effectivement hostile à l’intervention de l’Etat dans ses affaires. Ce serait se leurrer sur les intérêts convergents de l’Etat et des industriels : en promulgant, par exemple, la Loi de codification des grandes industries, il s’agissait, en fait, pour le gouvernement de protéger les zaibatsu contre les travailleurs mais aussi contre l’influence délétère des petits patrons ; par son article 2, elle conférait le pouvoir au gouvernement d’obliger une entreprise à se plier aux décisions prises par les deux-tiers des membres d’un zaibatsu même lorsque ladite entreprise n’y appartenait pas (26).
Jusqu’à la fin des années 1930, les gros employeurs japonais sauront retarder le plus possible l’application d’un code général du travail. En juin 1930, le patronat du Kansai s’oppose ainsi à un projet de loi sur les syndicats ouvriers (rôdô kumiai hôan), suivi par les chambres de commerce de six grandes villes, et cette loi ne verra jamais le jour. D’autre part, après la crise de 1929, les entrepreneurs agissent sans en référer à l’Etat et cherchent à réduire les coûts de production en mécanisant le travail ; le textile sera ainsi la première industrie concernée, puisque la plus importante (27).
Ce n’est qu’à partir de 1939 que le patronat donnera son accord tacite à une législation du travail au service de la nation en danger. Le 31 mars 1939, le gouvernement promulgue sans opposition deux ordonnances, l’une de régulation des salaires (chingin tôsei rei) et l’autre réglementant l’embauche du personnel (jûgyôsha yatoiire rei), en vue d’empêcher la mobilité des travailleurs qui menace, entre autres, les industries d’armement ; il ordonne dans le même temps, le 31 mai, la fermeture du bureau de l’Organisation internationale du travail à Tôkyô. Le 31 mars 1940, il décrète le prélèvement direct des impôts sur les salaires ; et le 8 avril, promulgue une Loi de santé publique (Kokumin tairyoku hô) qui oblige tous les hommes entre 17 et 19 ans à passer un examen médical obligatoire. Enfin, le 11 mars 1941, il accorde une Loi sur les retraites des travailleurs (Rôdôsha nenkin hoken hô) et le 22 novembre, édicte une Ordonnance de mobilisation du peuple pour le travail (Kokumin kinrô hôkoku rei) afin, là encore, de pallier la pénurie de main-d’œuvre.
Les yakuza
Le besoin de réprimer une classe ouvrière rétive pendant l’entre-deux-guerres favorise l’ascension d’une puissance nouvelle : les yakuza. La pègre japonaise n’est pas née avec les sociétés modernes ; mais elle y a trouvé de nouvelles tâches et a été obligée, elle aussi, de s’organiser à un niveau national. Aussi bien l’Etat que les entrepreneurs japonais avaient besoin de terroriser la classe ouvrière, mais ils ne voulaient pas trop se salir les mains. Les yakuza se chargèrent des plus basses œuvres que la police et l’armée ne voulaient, ou ne pouvaient, pas accomplir ouvertement.
Le 9 février 1927, des grévistes du Syndicat des mineurs de charbon d’Iwaki (Iwaki tankô rôdô kumiai) sont attaqués par une bande de gangsters et le 27 mars, un incendie éclate dans la mine de charbon d’Iwaki qui fait 136 morts. Le 16 septembre, 1 500 ouvriers, membres de la Sôdômei de l’usine de fabrication de shôyu (sauce de soja) Noda, dans la préfecture de Chiba, se mettent en grève pour des augmentations de salaire et la signature d’une convention collective ; des bandes de yakuza attaquent les grévistes. Mais c’est alors toute la population qui prend parti pour les grévistes et le conflit durera jusqu’au 20 avril 1928, ce qui en fait une des grèves les plus longues de la période de l’entre-deux-guerres, après que les écoliers ont boycotté l’école municipale à partir du 16.
Nous avons vu plus haut que le 4 mai 1932, des yakuza attaquent les grévistes coréens de la construction du chemin de fer sur la ligne Ôfunato, entrés en grève le 28 avril 1932 à l’appel du Conseil national des syndicats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai zenkoku kyôgikai) pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail. On relèvera deux morts parmi les ouvriers et la grève cesse.
Après l’intervention japonaise en Chine en 1931, il est difficile de distinguer entre ce qui est dû aux militaires, à la police, à l’extrême droite et à la pègre dans la mise au pas de la population au Japon même mais aussi en Corée et en Chine. Les yakuza feront des affaires en or partout où l’armée japonaise est intervenue tout au long de la deuxième guerre mondiale. Et continueront à en faire avec l’armée américaine après 1945. Ils joueront un rôle important dans la société japonaise d’après-guerre, et ce n’est qu’après l’éclatement de la bulle financière à partir de 1989, dont les yakuza sont en grande partie responsables, que l’Etat pourra rogner les griffes de la pègre.
J.-P. V.
(1) Voir IX., Echanges n° 121.
(5) Voir, par exemple, Martin Ramming, Die wirtschaftliche Lage der Samurai am Ende der Tokugawaperiode (La Situation économique des samurai à la fin de l’époque des Tokugawa), Deutsche Gesellschaft für Natur- und Völkerkunde Ostasiens (Société allemande des sciences naturelles et d’ethnologie d’Extrême-Orient), 1928.
(6) Voir I., Echanges n° 107, p. 45.
(7) Voir par exemple un roman de Kobayashi Takiji (1903-1933), Fuzai jinushi (Le Propriétaire terrien absent) paru en novembre 1929 dans un numéro de la revue Chûô kôron (Forum) sans le dernier chapitre publié en décembre de la même année dans la revue Senki (L’Etendard). Il en existe de multiples rééditions en japonais. Je n’en connais pas de traduction française, seulement une traduction anglaise sous le titre The Absentee Landlord, University of Tokyo Press, 1973.
(8) Voir IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914, Echanges n° 112, p. 20.
(9) Voir Eric Seizelet, « Les difficultés de la conscription au cours de la première moitié de l’ère Meiji », texte inédit d’une conférence délivrée le 11 mai 2005 à l’Institut national des langues orientales (Inalco). Il écrit : « Ce n’est (...) qu’en 1889 que le régime spécial de sursis dont avaient fini par bénéficier les chefs de foyers fut aboli et que le principe de l’universalité du service militaire fut effectif. »
(10) Voir VI. Echanges n° 115, p. 45.
(11) Voir Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie générale du Japon moderne), Iwanami shoten, 2001 (1re édition : 1968).
(12) Voir V., Echanges n° 114, p. 40.
(13) Voir Michael Weiner, The Origins of the Korean Community in Japan (1910-1923) (Les Origines de la communauté coréenne au Japon [1910-1923]), Manchester University Press, 1989, p. 56.
(14) Ibid., p. 185.
(15) Ibid., p. 101.
(16) Gyôminkai, et Gyômin kyôsantô qui est le nom pris par cette association en août 1921, posent un problème de traduction : gyô désignant une illumination du ciel (aube) ou de l’intelligence (savoir éclairé). C’est ainsi que Robert A. Scalapino, The Japanese Communist Movement. 1920-1966 (University of California Press, 1967), traduit Gyômin kyôsantô par « Men of the Dawn Communist Party » (Hommes du parti communiste de l’aube) tandis que George M. Beckmann et Okubo Genji, The Japanese Communist Party. 1922-1945 (Stanford University Press, 1969), traduisent gyômin par « Enlightened People » (Les gens éclairés) et, donc, Gyôminkai par « Society of Enlightened People » (Société des gens éclairés) et Gyômin kyôsantô par « The Enlightened People’s Communist Party » (Parti communiste des gens éclairés). Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Le Japon, ouvrage collectif rédigé sous la direction de Shiota Shôbei (Les Editions ouvrières, tome I, 1978), donne pour traduction « Parti communiste des hommes de l’aube ». J’ai quant à moi traduit Gyômin kyôsantô par « Parti communiste ouvrier de l’aube » dans ma notice biographique sur Katayama Sen (voir Echanges n° 110, p. 34).
(17) Voir Michael Weiner, op. cit., p. 103/104. Selon Tada Michitarô (sous la direction de), Ôsugi Sakae, Chûô kôron sha, Chûô backs, chefs-d’œuvres du Japon n° 46, rééd. de 1990, la Zen Nihon kôfu sôrengô fut fondée le 20 octobre 1920 (voir le tableau dans Echanges n° 121, p. 26).
(20) Sur l’union sacrée au Japon, dès 1931 et les premières interventions militaires nippones en Chine, lire en français le roman de Takami Jun, Haut le cœur (titre japonais : Iya na kanji), éd. Le Calligraphe/Unesco, 1985 (rééd. Philippe Picquier, 2006).
(21) Voir II., Echanges n° 108, p. 45.
(22) Voir III., Echanges n° 109, p. 33.
(23) Voir Bernard Thomann, « La réception des savoirs occidentaux et la naissance de relations professionnelles “à la japonaise” », in Daruma. Revue d’études japonaises, n° 10/11, automne 2001, éd. Philippe Picquier, 2002, p. 134.
(24) Voir III., Echanges n° 109, p. 36.
(25) Voir Bernard Thomann, op. cit., p. 139.
(26) Voir Nakamura Takafusa, « Transformation Amid Crisis : The 1920s » (Transformation dans la crise : Les Années 1920), dans Lectures on Modern Japanese Economic History (Conférences sur l’histoire économique du Japon moderne), LTCB International Library Foundation, 1994, p. 45.
(27) Ibid., p. 43.
La situation des classes laborieuses au Japon, de 1853 à nos jours, dans « Echanges » :
I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs
n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement
n° 108, printemps 2004, p. 35.
III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats
n° 109, été 2004, p. 25.
IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme
n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, printemps 2005, p. 18.
V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon
n° 114, automne 2005, p. 32.
VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz .
n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929
n° 117, été 2006, p. 39.
VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu.La lutte des classes. Les Coréens
n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière
n° 121, été 2007, p. 21.
Cette chronique des événements survenus entre 1853 (première arrivée du commodore Perry dans la baie d’Uraga) et l’entrée du Japon dans la première guerre mondiale résume d’un point de vue purement chronologique les analyses parues dans les nos 107 à 110 d’Echanges :
I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs
n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement
n° 108, printemps 2004, p. 35.
III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats
n° 109, été 2004, p. 25.
IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat.
Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme
n° 110, automne 2004, p. 25.
Bien que l’on puisse trouver dans plusieurs ouvrages écrits par des spécialistes un découpage traditionnel de l’histoire du Japon selon les dates des règnes impériaux, j’ai préféré utiliser ici le système de division du temps propre à l’ère chrétienne, plus familier au lecteur européen.
Juillet : arrivée du commodore Matthew Galbraith Perry (1794-1858) à la tête d’une petite flotille dans la baie d’Uraga, près de Tôkyô. Il exige l’ouverture du Japon au nom du président des Etats-Unis Millard Fillmore (1800-1874).
Février : Perry, de retour au Japon, obtient du shôgun Tokugawa Iesada (1824-1858) l’ouverture des ports de Shimoda et Hakodate au commerce américain par le traité provisoire de Kanagawa.
31 mars : le gouvernement des Tokugawa signe un traité d’amitié avec les Etats-Unis.
29 juillet : le Japon signe un traité commercial avec les Etats-Unis.
1859
28 juin : les ports du Japon sont ouverts à toutes les puissances occidentales.
Les clans de Satsuma, Chôshû, Tosa et Hizen se rangent ouvertement aux côtés de l’empereur Kômei (1821-1867) et entrent en guerre contre le shôgunat au nom de la lutte contre les étrangers.
Mars : les clans de Satsuma, Chôshû, Tosa et Hizen adressent un mémorandum à l’empereur sur les devoirs de sa charge et le reconnaissent pour leur maître. Les principes contenus dans ce mémorandum serviront à la rédaction de la Constitution de 1889 et gouverneront le régime japonais jusqu’en 1945.
Edo devient la capitale du pouvoir impérial restauré au détriment de Kyôto, et prend le nom de Tôkyô (qui signifie : la capitale de l’Est), après qu’Ôkubo Toshimichi (1830-1878) a suggéré un changement de capitale pour marquer symboliquement la rupture avec les temps anciens.
Juillet : ouverture à Tôkyô, à Kudan, du temple Shôkon sha, dédié aux morts pour la patrie, qui prendra en 1879 le nom de Yasukuni jinja (temple où sont vénérés les soldats tombés en combattant pour l’empereur. Les condamnés à mort au tribunal de Tôkyô [3 mai 1946-12 novembre 1948], dont les cendres furent dispersées pour éviter qu’elles devinssent objet de culte, y ont leur mémoire honorée ; et à chaque fois qu’un officiel important s’y rend le 15 août [anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale] ou le 11 février [jour national], en un sursaut de nationalisme, les pays voisins du Japon ne manquent pas de protester).
La liberté de choisir son lieu de résidence et son métier, entravée par le shôgunat, est rétablie.
Ouverture de Tôkyô et Niigata aux étrangers.
27 février : adoption du drapeau du « Soleil levant ».
L’ancien daimyô de Maebashi et la famille Ono (une grande famille de commerçants de l’époque des Tokugawa) introduisent la filature mécanique de la soie à Tôkyô ; le gouvernement soutient l’entreprise en créant sa propre filature à Tomioka, dans le département de Gunma, installée par une vingtaine de spécialistes européens (en 1875, les techniciens japonais formés par ces spécialistes pouvaient les remplacer ; en 1878, le cinquième de la soie japonaise était filé mécaniquement. La mécanisation de la filature de coton fut beaucoup plus lente, à cause du manque de matière première nationale et de la concurrence des filés anglais : vers 1880, trois usines seulement étaient mécanisées, dont une seule appartenait à l’industrie privée).
Création d’une monnaie impériale, le yen.
Abolition du système des fiefs et division du pays en départements.
Emancipation des eta.
Extension du service postal aux pays étrangers.
Tous les Japonais reçoivent un nom de famille.
Le gouvernement introduit l’industrie mécanique au Japon avec la création de l’usine de machines d’Akabane, dans la banlieue de Tôkyô.
Inauguration de la ligne de chemin de fer reliant Tôkyô à Yokohama.
Adoption du calendrier grégorien : le 3 du douzième mois lunaire devient le 1er janvier 1873.
Le gouvernement confisque l’usine de cotonnades de Sakai (qui avait été fondée en 1870 avec des machines importées d’Angleterre par le fief de Satsuma) pour en faire une usine pilote, sur le modèle de celle de Tomioka pour la soie.
Instruction primaire obligatoire.
Loi instaurant le service militaire obligatoire.
Révocation des édits contre les chrétiens pris par le shôgun Tokugawa Ieyasu (1542-1616) en 1612 dans les territoires qu’il contrôlait, et étendus à l’ensemble du pays en 1614.
Création des écoles primaires.
Débuts du Mouvement pour la liberté et les droits du peuple (Jiyû minken undô), qui connaîtra son apogée entre 1881 et 1885.
Insurrection de Saga (ville située dans le département du même nom, anciennement fief de Hizen), menée par Etô Shinpei (1835-1874), un samurai qui avait participé à la restauration de Meiji sans mesurer les bouleversements à venir ; déçu parce que les modérés au sein du gouvernement ne voulaient pas attaquer la Corée, qui se refusait à reconnaître le nouveau gouvernement japonais, il se rebella contre le nouveau pouvoir ; la rébellion fut rapidement matée par Ôkubo Toshimichi
13 février : Etô est décapité.
Expédition à Formose (Taiwan).
Le Japon cède ses droits sur l’île de Sakhaline (Karafuto en japonais) à la Russie en échange des îles Kouriles (Chishima en japonais).
Le gouvernement créé une cimenterie à Fukagawa, un quartier de Tôkyô (elle sera privatisée en 1883 et confiée à Asano Sôichirô [1848-1930]).
Le gouvernement fonde un important élevage de moutons dans la province de Shimôsa (préfecture de Chiba) et une usine de tissage et de filature à Senju, dans la banlieue de Tôkyô.
Les revenus versés aux samurai par l’empereur ne le sont plus en nature (riz) à un moment où les prix augmentent rapidement, mais en argent.
1876
Traité avec la Corée.
Les revenus des samurai sont remplacés par des bons d’Etat portant 7 % d’intérêts pendant quatorze ans maximum.
Emeutes à Kumamoto (fief de Higo) et Hagi (fief de Chôshû), causées par l’appauvrissement croissant des anciens guerriers.
Le gouvernement crée une verrerie à Shinagawa, un quartier de Tôkyô.
Février-septembre : insurrection de Satsuma, menée par Saigô Takamori (1827-1877). Il avait participé activement à la restauration de l’empereur sur le trône, mais à la suite des divergences de vues apparues au sein du gouvernement à propos de la Corée en 1874, s’était replié sur Kagoshima, où il avait fondé une école à laquelle la jeunesse des anciens fiefs de Satsuma et Ôsumi venaient en grand nombre, inquiétant les autorités de Tôkyô ; Saigô Takamori meurt sur le champ de bataille.
Le gouvernement crée une briqueterie à Fukagawa.
Une conférence de filateurs de coton détermine les problèmes du Japon dans ce domaine : manque de capitaux, prix élevé du charbon, transport vers l’étranger trop coûteux, inefficacité des ouvriers (contrairement à ce qui se passait dans la soierie, où il y avait eu auparavant un artisanat qu’il avait suffi d’utiliser au moment de l’industrialisation, le travail du coton n’avait pas été préparé par un artisanat antérieur), et concurrence des filés, surtout britanniques.
Le gouvernement lance un emprunt national afin d’acheter à l’Angleterre vingt mille broches à filer le coton, qu’il revend en grande partie à crédit à des entrepreneurs privés (il n’en conserva que deux mille qu’il installa dans deux usines modèles en 1881 et 1882).
Annexion des îles Ryûkyû (actuelle préfecture d’Okinawa).
Toutes les grandes villes du pays sont reliées entre elles par un réseau télégraphique appartenant à l’Etat.
Le gouvernement revend à des entreprises privées une bonne partie des usines qu’il avait créées.
Promesse d’une Constitution pour 1890.
Formation des partis politiques.
Itagaki Taisuke (1837-1919), originaire du fief de Tosa, qui avait joué un rôle important dans la restauration du pouvoir impérial, lui aussi partisan d’une intervention en Corée en 1874 et en outre insatisfait du peu de cas fait à son clan par les clans plus puissants de Satsuma et Chôshû, s’était, comme Etô Shinpei et Saigô Takamori, replié sur son fief, dans l’actuel département de Kôchi, où il avait fondé en janvier 1874 un groupe politique : Aikokukôtô (Parti public des patriotes), devenu en avril de la même année la société Risshisha (Société des gens déterminés), créée avec un ami, Kataoka Kenkichi (1843-1903) ; cette société formera le noyau du Parti libéral (Jiyûtô), fondé en décembre 1880, auquel a appartenu Nakae Chômin (de son vrai nom Nakae Tokusuke) (1847-1901), écrivain et traducteur (entre autres de Jean-Jacques Rousseau), dont les écrits influenceront plusieurs générations de militants politiques japonais.
Ôkuma Shigenobu (1838-1922), qui soutient à l’intérieur du gouvernement le combat politique d’Itagagaki à partir de 1881, est exclu du gouvernement.
25 mai : fondation du premier parti socialiste, le Tôyô shakaitô (Parti socialiste d’Orient), qui sera dissout par le gouvernement le 7 juillet.
Ôkuma Shigenobu fonde le Rikken kaishintô (Parti progressiste constitutionnel), auquel appartiendra Fukuzawa Yukichi (1834-1901), intellectuel partisan de la modernisation du pays et d’une politique de coopération pacifique avec les voisins asiatiques du Japon.
L’absence de moyens de transport publics entrave le développement de Tôkyô ; les premiers tramways apparaissaient (autour de 1870, les rues de la nouvelle capitale avaient vu arriver de petites voitures à deux roues tirées par un coureur appelées jinrikisha [voiture tirée par un homme], prononciation simplifiée rapidement par les étrangers en rickshaw).
Etablissement du Journal officiel, Kanpô.
Itô Hirobumi (1841-1909) interdit les partis politiques.
Fondation de la compagnie maritime de service postal Yûsen kaisha (fusion de la Mitsubishi Mail Steamship Company, fondée par Iwasaki Yatarô en 1872 après l’annulation d’un édit des Tokugawa interdisant la construction de navires de haute mer dans les tout débuts de la restauration de Meiji, et d’une autre société de moindre importance).
Fondation avec l’aide du gouvernement d’une usine de chanvre qui profitera des commandes de l’armée durant la guerre sino-japonaise de 1894-1895.
11 février : promulgation de la Constitution (Dai Nihon teikoku kenpô, Constitution impériale du Grand Japon).
Interdiction légale des duels.
25 février : première session du Parlement.
Les partis sont de nouveau autorisés.
11 mai : tentative d’assassinat du tsarévitch Nicolas II par Tsuda Sanzô (1855- 1891) à Ôtsu, ville de la préfecture de Shiga.
Décembre : dissolution de la Diète.
1er août : la guerre sino-japonaise (1894-1895) éclate. Il s’agit en fait d’une lutte pour savoir lequel des deux pays exercera son influence en Corée.
La guerre sino-japonaise se termine par le traité de Shimonoseki (17 avril). Après intervention de la Russie, de l’Allemagne et de la France, le Japon renonce à la péninsule de Liaodong, mais occupe Formose (Taiwan) et les îles Pescadores (maintenant îles Penghu).
Mise en place d’une administration japonaise (Taiwan sôtokufu) à Formose.
Adoption de l’étalon-or.
L’Allemagne occupe Qingdao et la baie de Jiaozhou dans le Shandong en octobre ; et la Russie, Port-Arthur (maintenant Lüshun) et Dalian dans le Liaoning en décembre (la Russie avait signé en 1896 un traité d’alliance avec la Chine, dirigé contre le Japon, qui autorisait la première à construire un chemin de fer en Mandchourie).
Formation de la Rôdô kumiai kiseikai (Société pour la promotion des syndicats).
Révision du Code civil.
Premier Cabinet de partis, qui ne dure que quatre mois (30 juin- 8 novembre 1898).
Formation d’un syndicat de cheminots, qui réussira à se maintenir jusqu’en 1910.
Grèves des cheminots dans le nord-est du Japon.
Août : à la suite de nouveaux traités, le Japon s’ouvre au monde.
Le réseau ferré atteint vers 1900 un total d’environ 4 500 km, dont 1 000 appartenant à l’Etat et 3 500 à des entreprises privées.
16 septembre : Itô, maintenant convaincu de la nécessité des partis, s’allie avec des membres du Kenseitô (Parti constitutionnel) pour former le Rikken seiyû kai (Association des amis du gouvernement constitutionnel).
Promulgation de la Loi de police sur la sécurité publique (Chian keisatsu hô).
Traité d’alliance avec l’Angleterre.
15-19 juillet : grève au chantier naval militaire de Kure contre un quartier-maître trop sévère.
11 février : début de la guerre avec la Russie (1904-1905), qui allait voir de retentissantes défaites de la Russie, les plus célèbres étant celles de Port-Arthur et Tsushima.
24 février : l’empereur de Corée est contraint de signer un protocole établissant de fait un protectorat japonais sur le pays.
Après médiation du président américain Theodore Roosevelt (1858-1919), sur demande secrète du Japon qui s’inquiétait des possibilités d’une guerre longue sur le territoire chinois, ouverture des négociations entre la Russie et le Japon à Portsmouth (New Hampshire, Etats- Unis) ; la paix sera signée le 29 août et ratifiée le 5 septembre. Le traité de Portsmouth consacrait la victoire du Japon acquise par les armes : la possession de la moitié sud de Sakhaline, la permission de s’installer en Corée et dans la péninsule de Liaodong, et le contrôle de la voie ferrée du sud mandchourien, mais manifestait surtout la volonté des pouvoirs occidentaux de s’opposer à la montée en puissance du Japon. Ce même 5 septembre, un meeting convoqué dans le parc de Hibiya, à Tôkyô, par des organisations nationalistes pour protester contre l’absence d’indemnités de guerre, dégénère et est violemment réprimé par la police (Hibiya yakiuchi jiken).
7 janvier : le mécontentement de l’opinion publique japonaise, suite à la signature du traité de Portsmouth fait chuter le gouvernement de Katsura Tarô (1847-1913), qui sera rempacé par Saionji Kinmochi (1849-1940). Au cours des mois qui suivirent la paix de Portsmouth, entre septembre 1905 et octobre 1906, les dépenses de l’Etat augmentent, provoquant une nouvelle expansion industrielle et la création de nouvelles entreprises, telle que par exemple la Dai Nihon seitô kaisha (Raffineries de sucre du Grand Japon).
Janvier : grève aux chantiers navals d’Ôminato (Ôminato zôsenjo) à Aomori pour de meilleurs salaires.
31 mars : promulgation de la Loi de nationalisation des chemins de fer (Tetsudô kokuyû hô) (la nationalisation des chemins de fer sera effective le 1er octobre 1907 avec la naissance des Chemins de fer du Japon [Nihon kokuyû tetsudô, société plus connue sous le nom anglais de Japan National Railways (JNR)]).
Juin : suite à une augmentation du ticket de tramway de 3 à 5 sen, mouvements de protestation à Tôkyô dirigés par le Parti socialiste japonais (Shakaitô).
Août : grève aux chantiers navals militaires de Kure (Kure kaigun kôshô).
Décembre : grève à l’arsenal militaire d’Ôsaka (Ôsaka rikugun zôheishô).
4-7 février : trois jours d’émeutes aux mines d’Ashio, dans la préfecture de Tochigi.
16-20 février : grève des menuisiers du chantier naval Mitsubishi de Nagasaki pour de meilleurs salaires et contre un projet d’allonger leurs heures de travail.
Avril : grève dans les mines de charbon de Horonai (Horonai tankô), Hokkaidô.
Juin : grève dans les mines de cuivre de Besshi, Shikoku.
Juillet : grève dans les mines d’argent d’Ikuno, près de Kôbe.
Une crise industrielle et boursière fait chuter le gouvernement Saionji.
Theodore Roosevelt négocie un gentlemens’ agreement avec le gouvernement japonais afin de réduire l’immigration japonaise aux Etats-Unis.
« Scandale du sucre » : la Dai Nihon seitô kaisha, en difficultés financières, avait acheté plusieurs députés en 1907 et 1908, afin qu’ils votent une loi instaurant un monopole d’Etat du raffinage du sucre. Katsura revient au pouvoir.
Le cabinet Katsura est forcé de revoir les tarifs douaniers en accord avec le traité signé avec l’Angleterre en 1894, accordant des avantages aux Anglais sur les cotonnades, les lainages et l’acier qu’ils vendaient sur le marché japonais.
22 juin : « affaire du drapeau rouge » (akahata jiken) : ce jour-là, une manifestation pour célébrer la libération de Yamaguchi Koken (1883-1920), après quatorze mois de prison, dégénère ; une partie des participants à la réunion qui défilent dans la rue avec des drapeaux rouges portant les inscriptions « anarchisme » et « anarcho-communisme » sont sévèrement malmenés, puis condamnés à de lourdes peines de prison.
26 octobre : Itô Hirobumi, ancien résident général nippon en Corée, qui était opposé à une annexion japonaise pure et simple de la Corée, et alors président du Genrô in (Conseil des anciens), est assasiné par un nationaliste coréen, selon des sources militaires nipponne, à Harbin (Chine), où il s’était rendu pour rencontrer le ministre russe des finances Kokosoff.
13 mars : Ôkuma, qui s’était retiré de la vie politique en 1907, forme un nouveau parti, le Rikken kokumintô (Parti constitutionnel du peuple).
Mai : on découvre un prétendu complot d’assassinat de l’empereur à Akishina dans la préfecture de Nagano (taigyaku jiken, affaire du crime de lèse-majesté) ; vingt-quatre accusés, parmi eux Kôtoku Shûsui (de son vrai nom Kôtoku Denjirô) (1871-1911), sont condamnés à mort lors d’un procès à huis-clos, et douze d’entre eux pendus les 24 et 25 janvier 1911.
23 août : l’attentat contre Itô sert de prétexte au Japon pour proclamer l’annexion de la Corée sous le nom ancien de Chôsen (Matin calme) par un décret.
Création d’une Haute police spéciale (tokubetsu kôtô keisatsu), police politique chargée de la répression des mouvements sociaux. (Un département spécial de la police, chargé de réprimer les mouvements sociaux, avait été créé à Ôsaka dès 1888 ; en 1906, il était étendu à la capitale. Mais ce n’est qu’en 1911, après l’ « affaire du crime de lèse-majesté » que sera fondée ladite Haute Police spéciale, plus centralisée).
Loi sur les fabriques (Kôjôhô).
31 décembre 1911-4 janvier 1912 : grève des chemins de fer municipaux de Tôkyô.
1er janvier : proclamation de la république de Chine à Nanjing.
16 janvier : le gouvernement engage des négociations avec la Russie en vue de fixer les zones d’influence de chacun en Mandchourie et en Mongolie. Ces pourparlers aboutiront au traité russo-japonais, conclu le 8 juillet, qui autorise l’extension de l’influence japonaise jusqu’en Mongolie intérieure.
12 février : l’empereur chinois Xuantong (nom de règne [1909-1912] de Puyi [1906-1967]) abdique, mettant fin à la dynastie des Qing. Puyi sera plus tard nommé par les Japonais régent (1932) puis empereur (1934-1945) du Mandchoukuo, sous le nom de Kangde (Kôtoku, en japonais).
10 mars : Yuan Shikai (1859-1916) est nommé président de la république chinoise à Beijing.
26 juin : le renchérissement du riz provoque des émeutes dans la préfecture de Toyama (d’où partiront aussi les émeutes du riz [kome sôdô] en juillet 1918).
30 juillet : mort de Mutsuhito ; 1912 devient la dernière année de l’ère Meiji et la première année de l’ère Taishô.
1er août : Suzuki Bunji (1885-1946) fonde la Yûaikai (Société fraternelle) avec 15 personnes. A la fin de l’année, ce syndicat comptera plus de 260 adhérents.
1er octobre : Ôsugi Sakae et Arahata Kanson lancent la revue Kindai Shisô (« La Pensée moderne ») qui publiera certains écrivains ouvriers, tels que Miyajima Sukeo et Miyachi Karoku, annonçant ainsi la littérature prolétarienne des années 1920. La revue s’achèvera sur son 23e numéro le 1er septembre 1914.
30 novembre : le Parlement refuse le projet du ministre de l’armée de terre, Uehara Yûsaku (1856-1933), d’augmenter les effectifs militaires en Corée ; celui-ci démissionne le 2 décembre, entraînant la chute du cabinet de Saionji Kinmochi le 5.
Décembre : le 13, des intellectuels libéraux (journalistes, éditeurs, avocats, etc.) fondent la Kensei sakushin kai (Association pour la régénération de la politique constitutionnelle) ; le 14, des membres de la Kôjun sha (Amicale des anciens élèves de l’université de Keiô, fondée en 1880) forment la Kensei yôgo kai (Association pour la protection de la politique constitutionnellle). D’autres formations similaires suivront, qui protestent toutes contre la politique du gouvernement et l’augmentation des dépenses militaires ; ce mouvement de protestation contre les clans du sud-ouest s’étend rapidement à tout le pays.
21 décembre : formation du troisième cabinet de Katsura Tarô (1847-1913) à la suite de la démission du cabinet Saionji ; il ne durera que 53 jours.
Février : face aux troubles qui secouent le pays à la suite de l’agitation menée par les intellectuels libéraux (les sièges de journaux censés être à la solde du gouvernement et des postes de police sont incendiés par la foule à Tôkyô, Ôsaka, Kôbe, Hiroshima et Kyôto), Katsura annonce la prochaine fondation d’un nouveau parti, la Rikken dôshi kai (Association des partisans de la Constitution), pour contrecarrer l’influence de la Rikken seiyû kai (Association des amis du gouvernement constitutionnel). Le nouveau parti ne sera fondé que le 23 décembre, après la mort de Katsura le 10 octobre.
11 février : chute du troisième cabinet Katsura. Yamamoto doit s’allier au Rikken seiyû kai pour renverser Katsura et accéder au pouvoir le 20 février.
Septembre-octobre : le 1er septembre, l’armée de Yuan Shikai entre dans Nanjing y tuant des ressortissants japonais ; le 7, des manifestants se regroupent au parc de Hibiya, à Tôkyô pour protester contre les incidents de Nanjing. En compensation, le Japon obtient l’accord de la Chine pour la construction de chemins de fer en Mandchourie et reconnaît le gouvernement de Yuan Shikai en octobre.
25 octobre : Ishihara Osamu publie un rapport, Jokô to kekkaku (« Les Ouvrières et la tuberculose »), dans lequel il dénonce les conditions insalubres du travail en filature comme cause principale de la tuberculose qui est à l’origine de 70 % de la mortalité dans ce secteur d’activité.
On dénombre 47 conflits du travail, auxquels ont participé 5 242 travailleurs.
23 mars : Yamamoto, amiral, poursuivant l’application des programmes navals adoptés depuis 1903, avait favorisé l’armement de la marine par rapport aux autres branches de l’armée, et avait, pour ce faire, passé de fortes commandes à la maison allemande Krupp-Siemens. Des employés de cette maison, un peu trop bavards, révèlent qu’ils ont graissé la patte de nombreux officiers de haut rang pour obtenir ces commandes. Une manifestation de protestation réunit 40 000 personnes dans le parc de Hibiya, à Tôkyô. Yamamoto se démet le 23 mars. Le comte Ôkuma (76 ans) (1838-1922) le remplace et le baron Katô Takaaki [ou Kômei] (1860-1926) (chef, au côté de Katsura, du parti Rikken dôshi kai [Association des partisans du gouvernement constitutionnel], adversaire du Rikken seiyû kai) est nommé aux Affaires étrangères.
28 juin : assassinat de l’archiduc d’Autriche Franz Ferdinand à Sarajevo.
8 août : le Japon entre en guerre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.
Immigrés de force.
Les travailleurs indochinois en France (1939-1952)
Pierre Daum
Ed. Solin
2009, 288 p., 23 euros
Cet ouvrage revient, de façon plus approfondie et documentée, sur l’intéressant travail présenté en janvier 2005 sous la forme d’une brochure Les Camps de travailleurs vietnamiens en France (1939-1952), que nous avions alors diffusée (toujours disponible à [echanges.mouvement@laposte.net]).
Les Camps de travailleurs vietnamiens en France (1939-1952)
3 € (+port : 0,84 €)
Cette plaquette, succincte mais très complète et bien documentée, sur un sujet méconnu, accompagne un documentaire « Les hommes des trois Ky » consacré à un même sujet bien que d’une manière plus discursive et plus ambiguë politiquement.
En 1939, le gouvernement français organise dans la colonie indochinoise l’enrôlement forcé de plus de 20 000 hommes pour « participer à la défense de la mère patrie » et avant tout pallier la pénurie de main-d’œuvre et de chair à canon. Enfermés dans des camps en France, la plupart furent affectés comme OS dans des industries de guerre.
La débâcle de 1940 puis l’occupation de la zone libre par les troupes allemandes fin 1943, les mit dans une situation encore plus précaire tant dans leurs conditions d’exploitation que dans leur simple survie, victimes impuissantes de trafics en tous genre. Ils s’organisèrent pourtant comme ils pouvaient, luttant comme ils purent pour leur survie et à la fin de la guerre en 1945 pour leur retour. Mais la guerre d’Indochine et la conquête du pouvoir par le Viet-minh firent également irruption auprès de ces travailleurs dont le combat fut en partie récupéré par le parti communiste vietnamien pour le dévier sur des impératifs nationaux : ce n’est qu’en 1952 que les derniers vietnamiens « enrôlés de force » purent regagner leurs foyers.
* Depuis les travailleurs chinois « utilisés » dans la première guerre mondiale (voir Echanges n° 121, p 41) ou tous les enrôlés de force de l’Empire colonial français enrôlés de force dans les deux guerres mondiales pour en terminer avec le traitement des harkis de la guerre d’Algérie, toute une histoire reste à écrire sur ce véritable esclavage guerrier, un des aspects les plus méconnus du colonialisme.
La répression s’accentue, p. 3
Dans les publications : prisons, sécurité, p. 6
Europe-Etats-Unis : derrière
le soixantième anniversaire de l’OTAN, p. 7
France. Résistances des enseignants, p. 13
Dans les publications : Guadeloupe, p. 15
Royaume-Uni. La lutte de classe telle qu’elle est : racisme
et anti-racisme, p. 16
Le conflit de Lindsey dans les publications, p. 20
La récession redonne vie au mouvement squatter, p. 24
Hongrie. Au lieu de luttes prolétaires…, p. 25
Ukraine. Le capital attaque, p. 30
Dans les publications : Europe, Afrique, p. 34
Etats-Unis. « Les droits des immigrés sont
les droits du travail », p. 36
La grève de Hormel (1985-1986), p. 42
La situation des classes laborieuses au Japon (XI), p. 45
Correspondance. « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts », p. 59
La crise économique : des hauts et des bas, p. 61
Dans les publications : théorie, histoire, organisations…, p. 70
Note de lecture. « Revolution and Counterrevolution. Class Struggle in a Moscow Metal factory », de Kevin Murphy, p. 74
Il y a vingt-cinq ans, les militants syndicalistes américains se sentaient empêtrés dans une lutte contre les concessions [accordées au patronat par leurs organisations], alimentée par un processus de désindustrialisation et de fuite des capitaux. Dans le Midwest, l’épicentre du dispositif fut la grève de Hormel en 1985-1986. La direction de la société alimentaire Hormel voulait réorganiser tout le processus de travail dans sa nouvelle usine modèle à Austin, Minnesota, depuis le calcul des salaires jusqu’à l’aiguisage des couteaux, dans le but de reproduire cette stratégie dans toutes ses établissements. Elle poussait les ouvriers expérimentés à prendre leur retraite tout en insistant bien sur le fait que les ouvriers en place et les nouveaux embauchés n’auraient d’autre choix, dans une industrie compétitive, que d’accepter les conditions de la direction. Ils exigeaient la même chose des autorités de la ville d’Austin : avantages fiscaux, construction de l’infrastructure financée par l’argent public et accès subventionné à l’énergie électrique.
Le comportement de Hormel était tout à fait représentatif de l’industrie de l’abattage balayée par des mutations frénétiques de la première moitié des années 1980. Des entreprises faisaient faillite, et d’autres, souvent des conglomérats, les rachetaient et réemployaient leurs ouvriers à des salaires inférieurs. On ouvrait de nouvelles usines dans de petites villes, loin des centres urbains, à la recherche d’une force de travail isolée et captive. Ici et là, surtout dans la chaîne Hormel, des syndicats locaux cherchaient la bagarre, mais le syndicat international UFCW (United Food and Commercial Workers) réduisait chaque fois ces efforts à néant. La stratégie nationale de l’UFCW, dite de « retraite contrôlée », vira à la débâcle totale. Dès 1990, les salaires dans l’industrie de l’abattage étaient inférieurs de 44 % à ceux de 1980. Ils ne s’en sont jamais remis et, en même temps, les conditions de travail dans cette industrie dangereuse se sont encore détériorées.
L’industrie de l’abattage et du conditionnement se révéla précurseur de la dégradation des relations sociales américaines à la fin du xxe siècle. Les industries de l’acier, de l’automobile, de l’électronique, de la transformation du maïs, de la fabrication d’outillage agricole lui emboîtèrent le pas, ainsi que les transports, les services et l’emploi public qui périclitèrent aussi. Dès le début des années 1990, il devint évident que ce qui était à l’œuvre dépassait la « désindustrialisation de l’Amérique » et les exigences patronales de concessions de la part de la main-d’œuvre syndiquée. L’économie mondiale était en proie à un changement capital de modèle, le néolibéralisme et sa « course au plus petit commun dénominateur (1) » supplantant l’économie keynésienne basée sur la demande d’après la seconde guerre mondiale. Dans le monde entier, les ouvriers, les paysans et les citoyens étaient entraînés dans une spirale de marchandisation et de concurrence, leurs systèmes de protection mis en pièces. Certains perdirent leurs terres, d’autres leur travail et beaucoup leur mode de vie. Sous cette pression, de nombreux individus et de nombreuses familles émigrèrent.
Aux Etats-Unis, l’immigration atteignit des niveaux sans précédent. Des individus et des familles cherchaient à travailler plus en occupant deux ou trois emplois différents ou en envoyant se salarier de nouveaux membres de la famille, mais les marchés les payaient de moins en moins. Les mêmes forces qui ont réduit les salaires et les profits et sapé les conditions de travail dans une industrie comme l’abattage et le conditionnement de la viande ont aussi obligé les ouvriers et les paysans du sud du Mexique, du Guatemala, du Salvador, de Bosnie, d’Inde ou du Pakistan et de bien d’autres pays à quitter leurs foyers et leurs communautés pour trouver du travail – dans l’abattage, dans les usines de conditionnement de volailles, au volant d’un taxi, dans les hôpitaux pour pousser un brancard ou dans une tour de bureaux pour pousser une serpillière, dans des métropoles comme New York ou Los Angeles ou dans de petites villes du Midwest comme Worthington ou Willmar, Minnesota – ou encore Postville, Iowa. L’emprise du néolibéralisme sur l’économie mondiale a créé, d’une part, certaines catégories de métiers, et d’autre part les travailleurs qui n’ont d’autre choix que d’exercer ces métiers.
En menaçant la sécurité économique des travailleurs autochtones dans les pays industrialisés, le néolibéralisme attise aussi les flammes du droit du sol et de la xénophobie, offrant à des travailleurs apeurés et en colère des boucs émissaires immigrés. Aux Etats-Unis, cette dynamique existe en filigrane dans une longue histoire de racisme et de politique anti-immigrés mise en œuvre par les lois fédérales (loi sur l’exclusion des Chinois de 1882, quotas d’immigrants de 1923-1924, expulsion des Mexicains et des Philippins dans les années 1930, internement des Nippo-Américains pendant la seconde guerre mondiale, etc.). On n’est que peu surpris qu’un régime qui fête le démantèlement du Mur de Berlin cherche à construire un mur le long de sa frontière avec le Mexique.
C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les événements récents (2008) de Postville (2 200 habitants), dans le Nord-Est de l’Iowa, où une société d’abattage nommée AgriProcessors a réuni une main-d’œuvre prête à travailler dur et longtemps pour de maigres salaires. Répondant aux offres d’emploi d’AgriProcessors, des centaines d’indigènes guatémaltèques, chassés de leurs communautés rurales par des politiques économiques néolibérales, sont venues jusqu’à Postville pour occuper ces emplois. Ajoutons à ces conditions une administration fédérale discréditée et inefficace, très préoccupée en cette année d’élections de se montrer dure sur l’immigration « clandestine », et on obtient la descente de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, police de l’immigration et des frontières) en mai, la plus importante de toute l’histoire des Etats-Unis.
Ces raids et ces pressions par la force de loi montrent le redoublement d’efforts déployés par l’ICE pour criminaliser les immigrés dans une période de difficultés économiques croissantes. Au Minnesota, par exemple, les arrestations et les poursuites judiciaires de l’ICE ont augmenté de 650 % dans les cinq dernières années. L’administration républicaine du Minnesota a refusé de délivrer des permis de conduire aux immigrés sans papiers, d’accorder des prêts aux jeunes sans papiers diplômés des lycées locaux pour s’inscrire à l’université, et d’ordonner aux forces de police de ne pas interroger les immigrés sur leur statut lorsqu’ils sont entendus dans le cadre d’autres enquêtes.
Tout ceci a alimenté les représentations qui font des immigrés sans papiers des « clandestins » et des « criminels », nourrissant ainsi l’idéologie du droit du sol et du racisme. Il n’est pas surprenant que ces tendances aient tenu dans l’ombre et opprimé les mouvements des immigrés pour le droit du travail qui ont fait une apparition publique fracassante en avril et mai 2005. L’usine Hormel d’Austin ne fut pas seulement l’emblème des attaques des grandes entreprises contre les travailleurs au milieu des années 1980, mais elle fut aussi l’épicentre d’un fervent mouvement de solidarité pour résister à ces attaques. Aujourd’hui, Postville est le haut lieu d’un mouvement renaissant des droits des immigrés et du travail qui avait faibli après les grandes manifestations des immigrés au printemps 2005.
P. R.
(1) C’est à qui trouvera les conditions d’exploitation les plus avantageuses (en offrant le moins possible à la main-d’œuvre) pour être compétitif.
Ce texte paru dans Echanges n°128 (printemps 2009) est une synthèse de deux articles de Peter Rachleff, professeur d’histoire au Minnesota, qui ont été publiés par plusieurs revues et sites Internet américains : « Immigrant Rights Are Labor Rights » et « Postville and the lessons of the Hormel strike. » (Dollar and Sense, n° 278 (sept-oct. 2008), voir Immigration : les leçons de la grève de Hormel (1985-1986).
Le 12 mai 2008, à l’usine AgriProcessors de la petite ville (2 200 habitants) de Postville (Iowa), 900 agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, police de l’immigration et des frontières) ont procédé à une rafle, la plus importante de ce genre dans l’histoire des Etats-Unis. Près de 400 ouvriers sans papiers, hommes et femmes originaires, pour la plupart, du Guatemala, se sont vus rassemblés et accusés du crime d’ « usurpation d’identité aggravée » pour avoir utilisé de faux numéros de sécurité sociale.
Séparés de leurs enfants et de leurs familles, ces ouvriers ont été enchaînés, internés sous des tentes dans le parc à bestiaux de Waterloo (ville d’Iowa) et on les a fortement incités à plaider coupables. Presque tous l’ont fait et ont écopé de cinq mois de prison tandis que les femmes étaient assignées à résidence, portant des bracelets électroniques aux chevilles, sans pouvoir travailler. Quand les hommes sortiront de prison, elles prendront leur place. Et lorsqu’à leur tour elles sortiront de prison, tous seront expulsés.
Cette rafle de l’ICE à l’abattoir de Postville, le plus grand abattoir cachère du pays, et les effroyables conditions de travail dans l’entreprise qui ont été révélées depuis, ainsi que d’autres rafles semblables dans tout le pays (fin août, le New York Times a fait état d’une rafle semblable à Laurel, Mississipi), comptent parmi les défis les plus urgents auxquels le mouvement ouvrier doit faire face aujourd’hui. Mais les bases de la situation actuelle des travailleurs migrants aux Etats-Unis ont été jetées il y a longtemps, depuis qu’on a cassé les syndicats dans l’industrie de l’abattage et du conditionnement de la viande, depuis que le néolibéralisme a restructuré l’économie mondiale.
Dans le Midwest, les Libériens et les Guatémaltèques ainsi que de nombreux autres immigrés deviennent clandestins à cause d’une bureaucratie qui invoque le terrorisme pour justifier les augmentations de budget de l’ICE tout en coupant les crédits des services sociaux. Selon la logique étatique, les frontières et les limites sont clairement définies, certains d’entre nous sont à l’intérieur et les autres à l’extérieur. Des hommes, des femmes et des enfants fuient des régimes qui ont malmené leurs communautés, cherchant à survivre. Quand ils arrivent aux Etats-Unis, certains trouvent un travail mal payé, sale et dangereux. D’autres s’en tirent mieux économiquement mais vivent dans la peur de l’expulsion et de la perte de tout ce qu’ils ont construit ici.
Les Twin Cities (1) sont devenues le domicile de la plus importante communauté libérienne des Etats-Unis, même si le gouvernement fédéral refuse à nombre d’entre eux le statut de résident permanent. Deux décennies de guerre civile et de désordres, à la suite d’un siècle de néocolonialisme économique, en grande partie favorisés par l’armement, l’argent et l’intervention des Etats-Unis, ont détruit les infrastructures du Liberia et maintenu son taux de chômage autour de 80 %.
Pendant ce temps, d’après leurs propres calculs, les Libériens qui travaillent dans le Minnesota envoient chez eux entre 8 et 10 millions de dollars par mois pour leurs familles. Et pourtant, Washington n’a qu’un « statut protégé temporaire » à offrir à des dizaines de milliers de Libériens déplacés et un compte à rebours pour une expulsion – celle-ci était prévue en mars 2009. Pour couronner le tout, le gouvernement a instauré un programme de test ADN à Monrovia, capitale du Liberia, exigeant des aspirants à l’immigration qu’ils « prouvent » leur relation familiale avec les immigrés qui sont déjà aux Etats-Unis. Les immigrés libériens sont traités comme des criminels en puissance avant d’avoir mis les pieds dans le pays et ils y vivent chaque jour en regardant par-dessus leur épaule (lorsque les immigrés de Sierra Leone ont perdu leur statut protégé temporaire en mai 2004, un trait de plume bureaucratique les a fait passer de « réfugiés » à « clandestins sans papiers »).
Les immigrés d’Amérique centrale ne s’en sont pas mieux sortis. Dans les dernières décennies de la guerre froide, des gouvernements militaires et dictatoriaux, souvent financés par les Etats-Unis, ont littéralement fait la guerre à leurs propres populations. Avec la montée en puissance du libre-échange et du néolibéralisme, la production artisanale et agricole auto-suffisante a été mise à mal par les importations de produits agricoles bon marché et de marchandises produites en série. Les paysans et les villageois déplacés ont émigré pour nourrir leurs familles. A cause des restrictions à l’immigration, beaucoup sont entrés dans le pays clandestinement et sans papiers. Avec l’aggravation de l’insécurité économique pour de nombreux travailleurs américains blancs et la peur qu’entretiennent les démagogues, ces immigrés sont de plus en plus souvent dans la ligne de mire des autorités.
Comment s’est développée la politique de l’immigration ?
En avril 2006, des centaines de milliers d’immigrés qui militaient pour la reconnaissance de leurs droits organisèrent des manifestations dans plusieurs grandes villes des Etats-Unis. Ils ripostaient à de longs débats sur le pour et le contre d’une réforme en profondeur de l’immigration par des banderoles affichant un texte court mais génial : « Aucun être humain n’est illégal ». Cette revendication catégorique défiait les pratiques profondément enracinées de notre gouvernement ainsi qu’une profonde source intarissable de racisme dans notre culture. Leurs actions évoquaient aussi les traditions d’engagement, d’organisation et de résistance.
Depuis l’époque de l’esclavage – bien avant la formation des Etats-Unis proprement dits – le gouvernement, soutenu par la culture populaire, incluait certains résidents en tant que citoyens et en excluait d’autres en tant qu’étrangers, que l’historienne Mae Ngai a appelés « ressortissants impossibles ». Non seulement les esclaves n’appartenaient pas à la communauté politique et sociale, mais les esclaves affranchis et leurs enfants étaient habituellement exclus de la citoyenneté. La Constitution américaine comptait chaque esclave comme trois cinquièmes d’une personne tandis que la loi de naturalisation de 1790 offrait la citoyenneté aux « personnes blanches libres ». La loi sur les étrangers de 1798 autorisait le président à ordonner l’expulsion de tout étranger « dangereux pour la paix et la sécurité des Etats-Unis » en temps de paix. Le professeur Ngai affirme que le gouvernement a inventé les « immigrés clandestins » à partir du moment où il a commencé à réguler l’immigration.
Le critère principal de ce genre de décision était la race, et la réflexion sur la race était influencée par les passions, les croyances et les préjugés populaires. Un double processus faisait d’une personne d’une race différente un « autre », tout en assurant une place à l’intérieur à tous ceux à qui on accordait le statut de « Blanc ».
A partir de leur propre position précaire, menacée à la fois par la richesse et le pouvoir de ceux qui les dominaient et par l’impuissance de ceux qui se trouvaient en dessous d’eux sur l’échelle socio-économique, les Blancs de la classe ouvrière luttaient pour conserver leur part de statut et de privilèges. Tout en pratiquant la discrimination et même, parfois, la justice expéditive, ils désiraient aussi des lois et un Etat qui les respectent. C’est là l’origine d’un modèle qui allait être profondément gravé dans le corps politique américain. A chaque montée de la précarité dans la classe ouvrière blanche et à chaque menace de mécontentement populaire, les élites et l’Etat allaient riposter en diabolisant et en transformant « l’autre » en victime expiatoire, c’est-à-dire à la fois les personnes de couleur et les immigrés. Lorsque la révolution industrielle, dans la première moitié du xixe siècle, fragilisa l’indépendance des artisans blancs, ceux-ci se mirent à organiser des syndicats et des partis politiques indépendants. Mais, l’un après l’autre, les Etats révisèrent leurs critères d’aptitude pour le droit de vote, passant de la condition de propriétaire à celle de mâle de race blanche, et le mécontentement cessa.
La profonde dépression des années 1870 et l’agitation politique qu’elle engendra conduisirent à la loi d’exclusion des Chinois de 1882, la première loi à proscrire une race particulière. Au milieu des turbulences économiques et politiques nées de la première guerre mondiale, le Congrès passa en 1924 la Loi Johnson-Reed, première restriction nationale complète de l’immigration, pour laquelle elle fixait des quotas numériques, établissait une hiérarchie raciale et nationale qui favorisait les Européens du Nord et de l’Ouest – la plupart de ceux du Sud, du Centre et de l’Est n’étaient pas considérés comme « blancs » au départ. On vit rapidement se développer une bureaucratie chargée de faire respecter ces lois, non seulement sur les frontières et dans les ports, mais aussi dans les villes, les champs, les usines et les mines du pays tout entier.
On ne se contenta pas d’ériger des barrières contre l’immigration, car les ressortissants de ces groupes interdits qui vivaient tout de même dans ce pays furent traités en suspects. Les attitudes populaires dominantes, mises en forme et illustrées dans des bandes dessinées, des spots publicitaires, des journaux, des émissions de radio, des films et de l’humour, rendaient les membres de ces groupes « étrangers », « autres », pas très américains. Les autorités, depuis la police locale jusqu’à la Cour suprême des Etats-Unis, traduisirent ces attitudes en lois d’exclusion et actions punitives. Et même les groupes qui avaient vu leur statut atteindre un certain niveau « d’intégration » allaient découvrir avec quelle facilité on pouvait le révoquer. Pendant la grande dépression des années 1930 et la seconde guerre mondiale, des résidents mexicains, philippins et japonais furent désignés comme « clandestins » malgré leur entrée légale dans le pays, bien qu’ils soient devenus citoyens américains ou même bien qu’ils fussent nés ici. Ils furent dépouillés de leurs biens et de leurs droits, certains furent internés et d’autres expulsés. Même des citoyens américains de la troisième génération se retrouvèrent « clandestins ».
La loi sur l’immigration de 1965, influencée à la fois par le mouvement des droits civiques et par la guerre froide, allait mettre de côté les vieux préjugés et entamer une nouvelle ère d’ouverture et d’équité. On abandonna les quotas raciaux et on créa de larges catégories régionales. Paradoxalement, la période d’après-1965 amorçait aussi la transformation des économies mondiale et américaine qui entraient dans les turbulences du néolibéralisme et du libre marché. Le libre-échange, les importations de produits agricoles moins chers, l’exportation de capitaux et l’ouverture d’usines, la recherche de matières premières, la guerre et la présence militaire américaine lièrent les Hmong, les Vietnamiens, les Salvadoriens, les Mexicains, les Libériens et d’autres aux Etats-Unis. En même temps, la guerre, les discriminations, la sécheresse, les crises économiques et politiques poussèrent les Somaliens, les Erythréens, les Oromos, les Guatémaltèques, les Indiens, les Pakistanais et d’autres, à quitter leurs pays et à rechercher ailleurs la paix et la sécurité.
Et ces mêmes mutations économiques balayaient l’économie intérieure aux Etats-Unis, déstabilisant la production et détruisant la sécurité économique des travailleurs américains. Ils craignaient de perdre leur travail et prenaient de plus en plus conscience de la présence, dans leurs communautés, d’immigrés non blancs dont beaucoup étaient prêts à travailler plus pour gagner moins. Des hommes politiques, des démagogues et des animateurs d’émissions de radio puisèrent dans ce sol fertile pour rejouer le vieux scénario de la loi du sol natal. Faire des immigrés, surtout des immigrés non blancs, des boucs émissaires conduisait à la célébrité, à la fortune et au pouvoir politique.
Les prises de position du mouvement social
Tout au long de l’histoire américaine, le mouvement social dominant a volontiers participé à ces processus. Pendant la vague d’immigration en provenance d’Europe du Sud et du Centre, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, l’AFL (American Federation of Labor), dominée par des syndicats d’artisans, chercha à créer des niches sûres pour les ouvriers blancs qualifiés originaires d’Europe du Nord et de l’Ouest.
L’AFL et ses sections ne s’efforçaient pas seulement – sans succès d’ailleurs – de préserver les privilèges de leurs adhérents, mais ils méprisaient le travail non qualifié. Même les Knights of Labor, plus ouverts et qui admiraient les Afro-Américains et certains nouveaux immigrés, rejetèrent l’adhésion des travailleurs immigrés chinois. Pendant les deux premières décennies du xxe siècle, une partie de l’antipathie que les syndicats dominants éprouvaient à l’égard des International Workers of the World (IWW) résultait de leur accueil des immigrés et des travailleurs de couleur.
Lorsque, pendant la grande dépression, on vit les Afro-Américains et les immigrés jouer un rôle positif au sein des nouveaux syndicats industriels de la CIO, les syndicats de l’AFL se vendirent souvent aux employeurs contre promesses de loyauté et contrats favorables aux deux parties, mais pas aux travailleurs. Dans les années 1960 et 1970, alors que certains syndicats s’ouvraient au mouvement des droits civiques, beaucoup ne le firent pas. A l’arrivée de la nouvelle vague d’immigration, dans le climat d’insécurité économique né du néolibéralisme, de nombreux syndicats adoptèrent une position protectionniste et de droit du sol, dénonçant non seulement les immigrés mais aussi leurs familles restées au pays et travaillant dans des ateliers clandestins appartenant à des Américains.
A la fin des années 1990, le militantisme des travailleurs immigrés de l’hôtellerie et des services lors d’une succession de luttes très visibles et de l’accession au pouvoir de la clique Sweeney, amenèrent l’AFL-CIO à renoncer à militer en faveur des restrictions à l’immigration et aussi à son refus d’organiser les travailleurs immigrés. Malgré ce revirement, le discours de la fédération resta empreint de nationalisme, de patriotisme et de la protection du « standard de vie américain ». Le racisme, le droit du sol et la xénophobie n’étaient jamais loin, et cela n’ouvrait guère de perspectives encourageantes aux adhérents de base.
Remise en cause du racisme
Mais tous les Américains ne se satisfaisaient pas de cet état de choses. Au courant des protestations, de l’organisation et de la résistance qui font aussi partie de l’histoire de ce pays, certains n’ont cessé de remettre en cause à la fois le racisme et les agissements de l’Etat. Maintes fois, ceux que le racisme et la politique de l’Etat frappaient de plein fouet ont été rejoints par ces gens ordinaires que leur conscience poussait à organiser des mouvements en faveur de la justice sociale.
Certains s’organisèrent pour libérer les esclaves dans le cadre de l’Underground Railroad (2) ou bien remirent en cause l’institution même de l’esclavage en devenant abolitionnistes. Dans les générations suivantes, des ouvriers, des fermiers et des ouvriers agricoles de couleur s’organisèrent avec leurs collègues blancs dans les Knights of Labor, le Mouvement Populiste et les IWW. Ils voulaient une Amérique démocratique et égalitaire face au pouvoir croissant des élites entrepreneuriales. Les immigrés d’Europe du Sud et de l’Est se joignirent aux Afro-Américains qui avaient quitté le Sud pour conduire le mouvement des syndicats industriels des années 1930. Dans le cadre de la grande dépression, ce mouvement recherchait la sécurité économique, l’équité et la dignité sur le lieu de travail et à faire entendre la voix des travailleurs dans la vie politique de la nation. Les porteurs des wagons-lits, les travailleurs hospitaliers, les ouvriers de l’automobile, les mineurs de charbon et beaucoup d’autres mobilisèrent leurs syndicats pour soutenir le mouvement des droits civiques. Les travailleurs migrants latinos et philippins étaient l’épine dorsale des United Farm Workers of America. Des organisations sur le lieu de travail et dans les communautés, des églises et des groupes de toutes sortes œuvrant pour la justice sociale se sont dressées maintes fois pour obtenir l’équité, l’égalité et l’intégration, même quand ce n’était pas populaire.
Actuellement au Minnesota, des organisations et des individus – organisations confessionnelles de travailleurs, défenseurs des droits et de la justice – fonctionnent en réseau pour soutenir le droit permanent à résidence pour les Libériens, un traitement équitable et la possibilité d’obtenir la citoyenneté pour les travailleurs immigrés de Postville. L’Action communautaire juive basée dans les Twin Cities, puisant dans son interprétation de l’histoire compliquée des Juifs – en tant qu’ « étrangers » d’une part et défenseurs de la justice sociale de l’autre – a joué un rôle de premier plan dans l’organisation du Comité pour la résidence permanente (CPR), qui s’est concentré sur l’immigration précaire des Libériens et dans l’organisation de l’aide matérielle et d’un rallye de soutien à Postville en juillet 2008. Les immigrés eux-mêmes ont fortement participé à ces efforts en amenant leurs voisins, en offrant des contacts et des informations critiques, en puisant dans leur expérience d’union et de courage pour agir.
Le 27 juillet, des bus convergèrent sur Postville en provenance des Twin Cities, Chicago, Milwaukee et LaCrosse, tandis que des groupes arrivaient en voiture de Madison, Iowa City et DesMoines. Les participants à ce rallye – presque 2 000 – réclamaient le paiement des arriérés de salaires et des congés pour les immigrés emprisonnés, la création d’un fonds d’aide de 100 000 dollars par AgriProcessors, la neutralité de la direction face aux tentatives de syndicalisation et le vote en Iowa d’une version de la loi sur les droits des abatteurs de boucherie approuvée en 2007 par le corps législatif du Minnesota. Les manifestants demandaient aussi une « réforme complète de l’immigration », un meilleur contrôle fédéral des conditions de travail, et un environnement national respectueux de la justice pour les travailleurs.
Au cours des semaines suivant la manifestation de mars, les organisations de la base se sont rencontrées et ont décidé d’un plan d’action, y compris un plan d’éducation interne sur les droits des travailleurs et des immigrés par le biais des églises, des synagogues et des organisations communautaires. Elles ont décidé de développer le hekhsher tzedek dans les organisations et les familles juives et non-juives, de récolter de l’aide matérielle pour les familles immigrées toujours persécutées par le raid de l’ICE, d’organiser un réseau de réaction rapide en cas de raids ultérieurs, de faire du lobbying au Congrès pour une réforme de l’immigration favorable aux migrants et d’étendre le réseau aux personnes qui militent en faveur de la justice pour les immigrés, les travailleurs, immigrés ou non.
Bien que dans les Twin Cities on puisse parler d’une participation et d’un soutien significatifs de la part de l’United Food and Commercial Workers (UFCW) Local 789 et de quelque soutien de la part de Unite-Here, Service Employees International Union (SEIU) et le Réseau œcuménique des travailleurs, il reste encore beaucoup à faire pour amener le mouvement social officiel à s’impliquer dans ce projet. S’il y a quelque chose à apprendre des échecs du milieu des années 1980, lorsque les principales fédérations syndicales se tenaient à l’écart, allant jusqu’à miner les luttes des syndicats locaux, avec des conséquences désastreuses, les militants à l’intérieur comme à l’extérieur des syndicats doivent exiger que le mouvement social, à tous les niveaux, apporte sa solidarité et ses ressources à cette nouvelle campagne historique et reconnaisse que les droits du travail et des immigrés sont intimement liés.
Car actuellement, AgriProcessors tente activement de séparer droits du travail et droits des immigrés. Fin août, l’entreprise a remis une pétition à la Cour suprême des Etats-Unis pour annuler l’élection de 2005 des délégués du NLRB (National Labor Relations Board, agence fédérale créée en 1935 pour l’application des lois sur le travail votées cette année-là), qui s’était tenue dans leur centre de distribution de Brooklyn (New York), car ces travailleurs n’avaient pas de papiers et n’avaient donc pas le droit de voter pour leurs délégués syndicaux. Les travailleurs immigrés, citoyens ou non, exercent ce droit depuis bientôt soixante-quinze ans et une décision de la Cour suprême l’a confirmé en 1984.
Mais voilà que cet employeur-voyou demande à la Cour suprême de revenir sur ces précédents au motif que les travailleurs (qu’ils ont embauchés !) n’auraient pas dû être autorisés à travailler et n’auraient pas dû pouvoir voter lors d’une élection syndicale. Il est temps que le mouvement social tout entier réponde d’une seule voix : « Les droits des immigrés sont les droits du travail. »
P. R.
Notes
(1) L’expression « Villes jumelles » désigne Saint-Paul et Minneapolis au Minnesota.
(2) Réseau clandestin qui permettait aux fugitifs noirs des États esclavagistes de rejoindre le nord des Etats-Unis ou le Canada.
Ce texte est paru dans Echanges n°88 (automne 1998).
Il y a eu ici [aux Etats-Unis, ces dernières années] une lente montée des luttes. Rien de bien dramatique, mais cela est digne d’être noté, spécialement en comparaison avec ce qui se passait ces dernières années. Tout d’abord, la grève à General Motors. Alors qu’elle n’a jamais atteint l’impact public que l’on avait vu dans la grève d’UPS (Echanges n° 85, p. 3) elle n’en a pas été moins importante à différents niveaux. Tout d’abord, elle a prouvé qu’en dépit des discussions sommaires et mal documentées sur la globalisation, la grève de Flint avait un impact certain bien au-delà des frontières : bien des usines mexicaines de GM durent être fermées.
Je n’ai pas pu suivre la grève en détail, en particulier analyser le règlement qui y mit fin ; mais j’ai acquis la conviction que ce fut plus échec et mat qu’une victoire dans le sens traditionnel des syndicats. Au cours des dernières semaines, on a vu plusieurs grèves régionales des travailleurs du téléphone et, actuellement, Northwest Airlines est en grève. Tout ceci suggère que l’on se trouve en présence d’un certain — bien que faible — tournant dans la combativité et la confiance des travailleurs dans les possibilités de lutte. Naturellement, il est extrêmement difficile aux Etats-Unis de parvenir à se faire une idée de ce type de tendance parce que le pays est si grand et les conditions si différentes d’une région à l’autre. Mais des événements plus intéressants souffrent d’une telle carence d’information.
Mini-émeutes à l’université
Par exemple, au printemps, des batailles rangées avec la police ont eu lieu sur différents campus universitaires, y compris des campus fort éloignés des principales cités. Ces mini-émeutes étaient en rapport avec des lois réglementant l’usage des boissons alcoolisées sur les campus où l’on tente d’en limiter la consommation chez les étudiants. Je pense que c’est un des caractères des conflits ici aux Etats-Unis : survenant sur un problème qui semble très éloigné des revendication économiques traditionnelles mais montrant une frustration et une angoisse souterraines latentes. Si vous cherchez dans ces événements soit des revendications traditionnelles, soit une organisation, vous serez totalement déçus car ceci en est complètement absent.. Dans le cas de ces émeutes sur les campus, on peut déceler bien autre chose que ces histoires de boissons. Une revue de sociologie, Social Problems (n°4, septembre 1997) contient une étude très intéressante sur les émeutes des « Chicago Bulls »(l’équipe de football) en 1992, qui, en surface, paraissaient totalement apolitiques. Il y eut alors deux actions parallèles et simultanées : l’une, celles des supporteurs célébrant la victoire des Bulls dans le centre commercial de la ville, l’autre dans le ghetto, sans rapport avec l’autre : les avantages du Welfare avaient été réduits quelques semaines auparavant, et l’émeute du football paraissait plus un prétexte au défoulement des rancœurs accumules à la suite de ces coupes exécutées dans le système d’indemnisation des plus pauvres. Si vous aviez alors recherché des revendications traditionnelles ou une forme d’organisation, c’eût été en vain. Malheureusement, trop peu de recherches traitent de ces conflits à ce « micro-niveau », précisément parce superficiellement ils semblent toujours « apolitiques ».
Pour ces raisons, je ne suis pas du tout d’accord avec Midnights Notes […] pour proclamer que les conditions de vie des travailleurs américains sont celles d’un « esclavage prolétarien ». Je pense que la situation est beaucoup plus vulnérable (pour la classe dominante) et plus complexe que cela.
Pourquoi faire l’apologie des années 1970 ?
Je collecte les articles et pense écrire sur ces arguments que je trouve très superficiels. […] On trouve une exagération concernant les luttes des années 1960-1970, combinée à une exagération semblable sur le manque de possibilités existant dans la période actuelle. Je suis spécialement en désaccord avec le concept de « périodisation » des luttes aux Etats-Unis : une apologie du « refus du travail » qui ultérieurement se combine avec un rejet total de cette notion. Des recherches récentes dans la « forteresse ouvrière » traditionnelle, Detroit, ont montré que l’industrie a perdu beaucoup plus d’emplois dans la période qui couvre la fin des années 1950 et le début des années 1960 que dans la période 1968-1977 — en d’autres termes, ces emplois furent perdus au plus haut des « années dorées ». Ce qui détruit selon moi les arguments selon lesquels la désindustrialisation fut une revanche des capitalistes pour les luttes du début des années 1970.
Ce dont on a besoin, ce n’est pas d’une sorte de contre-analyse triomphaliste prétendant avoir des « réponses faciles », mais d’une approche beaucoup modeste consistant à poser les questions adéquates.
Une sorte d’enquête ouvrière est plus que jamais nécessaire dans la période présente, parce que personne, pour ne pas parler de la gauche, n’a la moindre idée de ce qui se passe sur les lieux de travail aux Etats-Unis. Une difficulté (ou une opposition, suivant les perspectives) limite la discussion à ce sujet parce qu’on est submergé d’informations qui vont à l’encontre de ce qui apparaît dans ces endroits bien communs. C’est presque comme les différentes peaux d’un oignon, quand vous en enlevez une il en paraît une autre…
C. P.
7 septembre 1998
Intertitres rajoutés par Echanges.
Ce texte paru dans Echanges n° 128 (printemps 2009) fait partie d’une série d’articles commencée en 2005 et dans lesquels le groupe anarchiste hongrois analyse les changements de la situation économique et politique en Hongrie de l’époque Kádár jusqu’à nos jours. Nous en avons publié certains : « Au-delà des Carpates, le cauchemar commence » (Echanges n° 114, automne 2005), « Réveillez-vous, sur les événements hongrois d’octobre 2006 » (Echanges n° 119, hiver 2006-2007)). Site (en hongrois, en anglais, en russe et en français) : http://www.anarcom.byethost2.com/, sur lequel on peut trouver ce texte en anglais. Courriel : shmintaka@yahoo.com
La crise permanente du capitalisme accumule les bonnes surprises pour la classe ouvrière mondiale : les marchés monétaires viennent de s’écrouler, le volume de production décline partout dans le monde et il y a constamment des fermetures d’usines. La récession fait beaucoup de dégâts en Hongrie aussi. Ici cependant, la situation est différente de celle de l’Europe de l’Ouest dans la mesure où la bourgeoisie hongroise a entrepris une attaque frontale des conditions d’existence de la classe ouvrière bien avant la bourgeoisie d’Europe de l’Ouest.
Au cours de l’été 2006, les prix et les impôts commencèrent à augmenter brutalement, presque tout devint plus cher : nourriture, électricité, gaz, chauffage et transports publics, puisque la bourgeoisie hongroise faisait tout pour maintenir sa compétitivité face aux autres bourgeoisies de la région et aussi parce qu’elle y était poussée par les transformations du marché mondial (1).
En dépit des attaques permanentes contre les conditions de vie de la classe ouvrière, ils sont toujours confrontés à de sérieux problèmes : le déficit budgétaire est très élevé et la dette publique extérieure en augmentation constante, alors que la récession mondiale se fait de plus en plus sentir en Hongrie aussi. Et la stabilité financière est très importante pour eux, d’abord pour pomper de plus en plus d’argent dans leurs entreprises et pour maintenir le fonctionnement de l’état car la bourgeoisie a toujours besoin de la police, de l’armée et de l’administration publique. Bien entendu, il leur faut jeter quelques morceaux de choix à la classe ouvrière, qui braille mais va voter tous les quatre ans comme un troupeau de moutons. Deuxièmement, il faudrait aussi stabiliser la situation économique du pays pour stimuler le flot de capitaux étrangers afin de pouvoir pousser la production (puisque, désormais, on peut compter sur une grave récession économique), et à longue échéance, afin d’introduire l’euro – dont ils attendent qu’il procure des conditions plus sûres et plus prévisibles pour les festivités sur leur petit dépotoir.
Les capitalistes ont déjà essayé de ponctionner la classe ouvrière en 2006. A la suite de cette ponction et au cours de l’année suivante, le niveau de vie de la classe ouvrière chuta considérablement, mais la bourgeoisie au pouvoir en rajouta en introduisant, dans le cadre de la soi-disant « réforme du système de santé public », la participation non remboursée à la visite médicale, le forfait journalier d’hospitalisation, et par-dessus le marché, ils ont licencié plusieurs milliers de travailleurs du secteur public. La situation fut aggravée du fait de l’explosion mondiale des prix de l’alimentation qui entraîna une augmentation considérable ici aussi. Pendant le deuxième semestre de 2007, le prix de la farine a augmenté de 60 % en un an et le pain et les œufs de 20 %. Tout ceci explique une montée perceptible du mécontentement dans la classe ouvrière, mais cette fois encore, il n’y a rien eu d’autre que la pratique réformiste habituelle de remuer la merde.
Bien entendu, les syndicats ont saisi cette occasion pour appeler les travailleurs, surpris, à faire grève, pour leur demander de descendre dans la rue et de manifester contre « la réforme du système public de santé », le report de l’âge de la retraite et la suppression de certaines lignes de chemin de fer (2). Le 21 novembre 2007, dans le cadre de la « Journée de Solidarité Sociale », les chemins de fer ont cessé de travailler pendant six heures, une partie des éducateurs se mit aussi en grève, le travail cessa pendant deux heures chez Malév (compagnie aérienne), dans certains services de Volán (compagnie d’autobus) et dans d’autres grandes entreprises.
Plusieurs dizaines de milliers de travailleurs étaient en grève dans tout le pays et le soir, ils défilèrent jusqu’au Parlement pour mendier au moins quelques petites concessions auprès de la bourgeoisie qui, bien sûr, leur chia dessus. D’un point de vue bourgeois, tout marcha parfaitement bien : il n’y eut pas de rupture significative de production, le contrôle des syndicats fut efficace et les travailleurs purent exprimer leur mécontentement dans le cadre autorisé par les lois de la démocratie. La paix sociale était confirmée.
En conséquence de quoi la bourgeoisie pouvait tranquillement poursuivre la thérapie de choc infligée à la classe ouvrière. Le gouvernement en rajouta même en 2008. Au cours de cette année-là, il augmenta quatre fois le prix du gaz, ce qui fait une augmentation totale de 27 %. Les prix des denrées alimentaires continuèrent aussi à augmenter, et en plus, les effets de la récession économique mondiale atteignirent la Hongrie au deuxième trimestre. De nombreuses usines fermèrent ou réduisirent leur production, surtout dans l’industrie automobile et les usines d’assemblage électronique.
Plus de 20 000 travailleurs ont été licenciés depuis l’automne 2008, et le nombre des chômeurs enregistrés a atteint 470 000. Et on n’a pas encore tout vu puisqu’on annonce de nouveaux licenciements presque quotidiennement. Au cours de cette année-ci, des dizaines de milliers d’autres travailleurs pourraient encore être licenciés. En attendant, l’Etat a presque fait faillite en octobre à cause du krach mondial du système bancaire et de l’affaiblissement considérable du forint. Afin d’éviter un écroulement total, le gouvernement a demandé au FMI, à la Banque mondiale et à l’Union européenne un crédit de 20 milliards d’euros qui sera réinjecté dans les banques, remplira les réserves de l’Etat et raffermira le forint. Tout ceci, bien sûr, aux frais de la classe ouvrière. L’argent sera remboursé – par nous – en trois à cinq ans.
Alors que la classe ouvrière s’appauvrissait et s’endettait, les syndicats ont mené en 2008 des grèves complètement défensives qui n’avaient rien à voir avec les luttes prolétaires dont on n’a aucun exemple pour l’année écoulée. La carence générale d’auto-organisation prolétaire a de nombreuses causes. D’abord, il y a l’héritage néfaste du passé dont on peut ressentir les effets destructeurs encore aujourd’hui : pendant l’époque Kádár, le pouvoir bolchévique avait pacifié la classe ouvrière en maintenant une relative sécurité d’existence, il avait liquidé toute auto-organisation prolétaire et avait même débarrassé le mouvement communiste de cette terminologie. D’autre part, à la suite de la « transition », la classe ouvrière a été atomisée par la compétition de plus en plus pointue entre les travailleurs, par le chômage, par la fermeture d’entreprises autrefois relativement solides et par la mobilité du marché du travail. Aujourd’hui, les travailleurs n’agissent qu’en fonction de leurs intérêts individuels, sur le lieu de travail les communautés ont pratiquement disparu, la solidarité de classe est presque inexistante et beaucoup de travailleurs hongrois idiots ne savent même pas qu’ils font partie d’une classe sociale.
Ces travailleurs égoïstes et nihilistes avec leur fausse conscience peuvent être facilement manipulés par les médias bourgeois qui augmentent chaque jour la dose de propagande contre-révolutionnaire, grâce aux prouesses de la soi-disant « société de l’information ».
Mécontentement croissant
C’est pour cette raison que les travailleurs inquiets pour leurs entreprises, mécontents de leurs conditions de vie, imprégnés d’idéologies bourgeoises variées, suivent les syndicats comme des animaux bien dressés. Le 7 avril 2008, les travailleurs de BKV (compagnie de transport de Budapest) ont fait grève de l’aube à 13 heures. Ils demandaient plus d’aide de l’Etat pour leur entreprise afin d’empêcher de futurs licenciements. Fin novembre, les travailleurs du secteur public descendirent aussi dans la rue. Ils manifestaient contre l’annulation du « treizième mois » et les licenciements massifs et exigeaient une augmentation de salaire de 4 % promise antérieurement. Ils brandirent la perspective d’une grève en janvier si leurs revendications n’étaient pas satisfaites. Quelque 10 000 pompiers, enseignants, policiers, travailleurs du secteur public de santé, etc. se rassemblèrent en face du Parlement et, après avoir remis leurs pétitions, tous ces citoyens bien élevés rentrèrent chez eux tranquillement. Et les syndicats firent leur devoir, trouvèrent un accord avec le gouvernement, selon lequel, en 2009, les travailleurs toucheront le « treizième mois » mensuellement. En échange de quoi les syndicats n’appelleront pas à la grève jusqu’en septembre 2009.
La fin de l’année a été un peu plus mouvementée. Début décembre, les travailleurs de Malév se remirent en grève. Ils exigeaient un nouvel accord collectif, la fin de l’externalisation et le paiement des arriérés de salaires. La bourgeoisie importa des jaunes de Grèce, la grève s’essouffla jusqu’à la deuxième moitié de décembre, et le syndicat la suspendit. Les travailleurs des chemins de fer se mirent en grève plusieurs fois pendant l’année. La dernière grève du 14 décembre est due à l’initiative de VDSZSZ (syndicat libre des travailleurs du chemin de fer) qui flirte ouvertement avec Fidesz, la principale force d’opposition. La revendication était la même que précédemment : une seule prime de 250 000 forints pour chaque travailleur et une augmentation de salaire de 10 % pour les travailleurs externalisés.
La grève fut finalement suspendue à l’approche de Noël – lors de cette « fête sacrée », la lutte de classe fait une pause – ensuite tous les syndicats sauf VDSZSZ acceptèrent l’augmentation de salaire de 4,1 % offerte par l’entreprise, mais on peut s’attendre cette année à une reprise de la grève. Le mécontentement croissant de la classe ouvrière est sans cesse exploité, outre les syndicats, par la droite qui fait campagne avec des slogans anticapitalistes, braillant contre les capitaux « étrangers » et promet que, sous sa direction, « l’Etat hongrois » prendra des mesures contre le prétendu « capitalisme sauvage », c’est-à-dire qu’ils humaniseront l’exploitation capitaliste. Dans le même ordre d’idées, Fidesz a réussi à mobiliser de façon continue les travailleurs tombés sous le charme de Victor Orbán et de l’idée nationale contre la « réforme du secteur public de santé » commencée en 2007. Ils ont organisé plusieurs manifestations à la campagne contre la privatisation des hôpitaux, puis ont entrepris une campagne de signatures en vue d’obtenir un référendum. La campagne a fait bouger énormément de gens. Et enfin, après le référendum du 9 mars 2008, auquel environ 4 millions de personnes ont participé, le gouvernement a été obligé d’annuler la part non remboursée de la consultation médicale, le forfait journalier hospitalier et les frais d’inscription à l’université. Il est évident que cette action a encore accru la popularité de Fidesz, donc il est presque certain qu’en 2010 ces crétins de national-chrétiens vont remettre la main sur les leviers de commande.
La tentation du bouc émissaire
C’est d’autant plus probable qu’une proportion considérable de la classe ouvrière en Hongrie est d’ordinaire composée de brutes nationalistes, antisémites et fortement anti-Rom (3). Dans les circonstances créées par la chute constante du niveau de vie de la classe ouvrière et le mécontentement général, la tentation du bouc émissaire se fait plus forte et certains groupes de travailleurs s’organisent en brigades de lynchage fascistes. La Garde Hongroise, créée en 2007, en est un exemple représentatif. Cette organisation a été fondée par Jobbik, un des partis fascistes. Un de ses buts principaux est le « renforcement de l’auto-défense nationale », et à longue échéance, l’organisation d’une « Garde nationale ».
Depuis, ils recrutent en permanence, des organisations ont aussi été créées en province et le nombre de membres dépasse maintenant 2000. De plus, depuis peu, ils initient aussi les enfants de manière à veiller à la continuation de cette noble tâche. Leurs groupes, qui défilent avec des symboles fascistes, ont organisé plusieurs manifestations dans des lotissements à la campagne contre la « criminalité Rom » et ils ont même récemment organisé des exercices de tir. S’il le faut, il est évident qu’ils partiront en guerre contre les prolétaires rebelles et aideront la police comme l’ont fait leurs potes grecs il n’y a pas longtemps…
Cercle vicieux
A part la Garde hongroise, il existe une activité fasciste diffuse. En 2008, il y a eu plusieurs attaques avec des cocktails Molotov, des grenades et des armes contre les maisons des membres de la classe ouvrière d’origine Rom. Comme à leur habitude, les fascistes sont aussi descendus dans la rue le 23 octobre. Bien qu’ils n’aient été que quelques centaines, ils ont essayé de s’organiser de façon plus sérieuse. Ils ont distribué des cagoules, ont apporté beaucoup de cocktails Molotov préparés à l’avance et la police a même trouvé une bombe artisanale dans une voiture. Cette fois, ils ont facilement attrapé les meneurs et gardent le contrôle des groupes fascistes.
On ressent fortement, en Hongrie aussi, les effets des dernières évolutions de la crise mondiale du capitalisme. En dépit d’un prêt de 20 milliards d’euros, on peut s’attendre à une autre récession économique dans le pays et, de plus, le forint baisse à nouveau. Donc la bourgeoisie continue à serrer la vis : pour obtenir certaines allocations, il faudra participer à des travaux communaux, on envisage de nouvelles augmentations d’impôts, d’autres mesures restrictives et des licenciements massifs. Mais à cause du chômage croissant, des restrictions et de la baisse du forint, il sera plus difficile de rembourser les crédits souscrits en monnaies étrangères et les importations deviennent plus coûteuses. Ceci signifie que le niveau de vie de la classe ouvrière va continuer à baisser, qu’il y aura moins de nouveaux investissements, que la consommation va baisser et qu’ainsi la récession s’aggravera. C’est un cercle vicieux et, à courte échéance, cela ne va pas changer pour l’essentiel, ni par un remaniement ministériel en 2010, ni par une augmentation du nombre de fascistes. La bourgeoisie hongroise est en émoi, c’est une telle pagaille qu’ils ont même été obligés de reconnaître qu’ils ne savaient pas de quoi l’avenir sera fait.
Leurs perspectives ne sont pas très réjouissantes : la récession mondiale va ruiner encore plus la classe ouvrière et la même chose se produira en Hongrie. A long terme, le mécontentement des travailleurs s’intensifiera et donc le gouvernement jouera sa carte idéologique en appelant à l’unité nationale et au sacrifice dans l’intérêt du pays. Les syndicats essaieront aussi de donner leurs petites représentations réformistes. Parmi les masses nationalistes et ceux que les syndicats contrôlent, ces manœuvres peuvent réussir un certain temps. Mais si, dans le monde entier, la classe ouvrière comprend enfin, à cause de l’aggravation continuelle de ses conditions d’existence, qu’il n’y a nulle part où se réfugier et se débarrasse de ses illusions démocratiques, alors le prolétariat auto-organisé en classe devra tôt ou tard balayer partout la bourgeoisie – et donc ici aussi – et créer une communauté humaine mondiale : le communisme.
Collectif Barricade
janvier 2009
Notes
(1) Voir « Spend your blood ! », texte de juillet 2006.
(2) On peut trouver un compte-rendu plus détaillé des activités contre-révolutionnaires des syndicats hongrois après la « transition » dans « Le cauchemar hongrois » (Echanges n°114).
(3) Dans notre article « Connexions », nous avons longuement parlé des racines du nationalisme hongrois et de ses formes d’expression.
Ce texte est paru dans Echanges n° 128 (printemps 2009).
Que répondre à une question aussi générale que « ce que nous pensons de la situation actuelle sur certains aspects – manifestations du 29 janvier et 19 mars, recomposition de la gauche, nature de l’anti-sarkozysme, mouvement social et les jeunes de banlieues... » ?
Tout d’abord, que la situation actuelle ne doit pas être considérée sous le seul angle de la France, ni même de l’Europe. Bien sûr notre propre lutte se déroule là où nous sommes, mais le cadre national où nous pouvons œuvrer pour ce que nous considérons le « juste combat » et auquel nous pouvons consacrer une bonne partie de notre vie (peu importe en quoi il consiste et où il se situe) n’est pas isolé au sein de ce territoire. Doublement : d’une part avec la mondialisation du système capitaliste, tout y est internationalisé et interdépendant à la fois économiquement, socialement, politiquement et militairement ; d’autre part ce qui se passe partout dans le monde du point de vue des luttes, tout comme ce qui se passe ici même dans l’Hexagone, est presque immédiatement connu dans le monde entier et, d’une manière ou d’une autre, n’est pas sans répercussions même si elles ne sont pas immédiatement apparentes.
Les réponses à ces questions, qui sont toutes limitées à la France, sont inévitablement liées au contexte international. Un exemple : aux Etats-Unis, le pouvoir s’inquiète particulièrement des effets de la crise mondiale sur la situation interne et, prédisant l’irruption d’une violence similaire à celle des années 1920 ou 1930, rapatrie des troupes d’élite d’Irak et semble modifier en conséquence toute sa politique dans le Moyen-Orient. Ce n’est pas bien sûr à cette échelle pour la France, mais c’est à celle de l’Europe où bon gré mal gré, s’édifient aussi d’une part tout un arsenal de mesures financières et économiques pour tenter de limiter la casse et d’autre part un appareil répressif destiné à endiguer les débordements.
Dans cet appareil répressif, on doit mettre non seulement les plans d’utilisation des forces policières et militaires et l’arsenal législatif et de contrôle matériel et pénal, mais aussi les manipulations idéologiques qui, elles, sont beaucoup plus visibles et peuvent faire illusion dans un premier temps. Parmi ces manipulations idéologiques, je rangerais :
l’anti-sarkozysme qui joue un rôle d’écran en concentrant sur un seul homme (il fait inconsciemment tout ce qu’il faut pour ça) l’impossible solution de la crise et qui fait de son remplacement éventuel une fallacieuse possibilité de « solution ». Cet anti-sarkozysme est d’ailleurs un amalgame hétéroclite d’oppositions diverses qui, eux non plus, ne peuvent trouver la martingale d’une « solution » qui resterait dans le cadre du système ( rajeuni, moralisé, reconstruit, etc., les qualificatifs ne manquent pour masquer le vide même d’un réformisme qui se voudrait cohérent) ;
ce qu’on appelle la « recomposition de la gauche » fait aussi partie de cette digue idéologique. A première vue elle peut apparaître, pour un Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) bénéficiant manifestement d’une certaine bienveillance du pouvoir, comme une trappe électorale sous les pas des socialistes. Mais il serait léger de s’arrêter à cet aspect ponctuel et temporaire. Toute situation de crise soulève la formation d’anticorps qui, sous la forme d’oppositions prétendument radicales, sont destinés à empêcher la transgression totale destructrice du système lui-même. Les ambiguïtés du NPA, entre autres, sont un bon terreau pour cette fonction ;
d’une même façon, bien que sur un plan plus direct et matériel, les manifestations « unitaires » du 29 janvier et du 19 mars font partie de cette construction de digues pour encadrer (ils ne savent trop quoi, application sociale du « principe de précaution »). La fonction de ces manifestations promenades a été trop souvent utilisée et décrite pour qu’on s’y étende. La seule question que l’on peut se poser à ce sujet est : pourquoi tous les syndicats s’unissent-ils pour entériner ce minimum protecteur du système ? Cela rejoint les tentatives d’union nationale politique tentées par Sarkozy et plus ou moins avortées. Globalement, on peut dire que chaque fois que dans l’Histoire, tous les organes de représentation du pouvoir s’unissent, c’est pour imposer au prolétariat d’abord une situation qui représente pour lui une défaite magistrale.
Parallèlement à ce conditionnement idéologique et à ces contre-feux destinés à prévenir toute explosion sociale, la répression non seulement s’accentue mais se donne les moyens de parer à toute transgression, quelle qu’elle soit. Leur problème est de ne pas savoir en quoi elle consistera ni comment elle se manifestera. C’est le problème central de la crise actuelle. Pour autant que je sache, trois exemples (il y en a certainement beaucoup d’autres) peuvent montrer comment les pouvoirs dominants envisagent d’avoir à faire face à des troubles intérieurs. Aux Etats-Unis, un chef du FBI les a qualifiés d’accès de violence pires que dans les années 1920 ; l’appel aux unités d’élite dont nous avons parlé montre que la Garde nationale, dont c’est la fonction mais basée sur le volontariat des classes moyennes locales, n’est certainement plus fiable ; dans le même temps des sections spéciales sont crées pour étudier, infiltrer, etc. les milieux jugés subversifs. Au Royaume-Uni, les services du contre-espionnage, prévoyant un « été violent », viennent aussi de créer une section spéciale en mélangeant aussi bien les néo-nazis et les groupes pour la libération des animaux que toutes « organisations derrière les actions sociales illégales comme les piquets secondaires » (sic) ; cette section spéciale, appelée « National Extremism Tactical Coordination Unit », va travailler étroitement avec tous les fonctionnaires, les autorités universitaires et des sociétés privées, afin d’« éliminer toute menace de criminalité et de désordre public venant de l’extrémisme intérieur ». En France, l’affaire Coupat a mis au grand jour une stratégie identique, tout en comportant un volet (qui existe aussi ailleurs) de manipulation idéologique préventive.
Relativement aux différentes manifestations récentes, quelques observations s’imposent. La manifestation non autorisée du 24 janvier (1), vu le nombre restreint de participants, a permis à la police de procéder à un nombre relativement important d’arrestations sans autre suite – ce qui n’est pas négligeable pour elle, vu qu’elle avance dans le brouillard – que de faire un recensement nominatif d’une mouvance qu’elle a du mal à pénétrer donc à connaître. Pour la « grande » manifestation syndicale du 19 mars et celle de soutien aux emprisonnés, autorisée celle-ci et qui réunit un nombre relativement important de participants, on a pu observer une stratégie identique de la police : ne pas affronter directement les manifestants, mais les laisser s’étaler en les divisant en petits groupes qui ne peuvent plus communiquer entre eux et qui, avec le temps, finissent par se disperser. A mon avis, cette stratégie du moment témoigne du désir de ne pas provoquer de réactions en cas de violence ou de bavure ponctuelles. L’exemple grec aurait été étudié en haut lieu et les reculades récentes sur des problèmes secondaires – essentiellement dans le secteur enseignant – illustrent bien cette crainte de voir un événement ponctuel être l’étincelle qui mettrait le feu à la plaine. Ce qui se passe dans les Antilles françaises illustre aussi ce propos, les atermoiements du pouvoir montrant bien ces hésitations sur l’emploi de la force répressive qui conduit à une situation inextricable et aux conséquences inévitables.
Les principales caractéristiques de la présente crise sont, pour tous les pouvoirs généraux et locaux « gérant » le cours aveugle du capital, qu’ils ne savent pas d’une part quel sera ce cours et les effets des mesures palliatives de circonstance qu’ils peuvent prendre, et d’autre part quelles seront les réactions de défense, voire d’attaque, voire d’organisation de tous ceux qui subissent plus ou moins durement les conséquences de cette crise et de ces mesures de circonstance.
Dans le passé, ces résistances s’organisaient autour de projets portés par des organisations et il était relativement facile de les identifier et de les réprimer. Il semble qu’il en soit très différent aujourd’hui. Un article récent du Washington Post posait la question de savoir où étaient les résistances présentes aux conséquences de la crise, qui se fait ressentir aujourd’hui beaucoup plus durement aux Etats-Unis qu’en France. Cet article évoquait notamment les mouvements de masse divers qui avaient secoué les Etats-Unis dans les années 1960, particulièrement contre la guerre du Vietnam, en posant la question de l’inexistence actuelle de tels développements. Il n’en concluait pas pourtant, comme certains peuvent le faire, à une passivité face à la chute dans la précarité des générations qui ont vécu le « rêve américain » et des jeunes générations qui n’ont plus « aucun avenir ». Il développait l’idée que ces résistances étaient « ailleurs » que dans les formes traditionnelles. Il concluait (avec des témoignages) que les jeunes générations vivaient déjà dans cet ailleurs, complètement détachés de ce monde et de ses règles, un ailleurs mal défini dont on pouvait déceler le potentiel, sans pouvoir savoir sur quoi il déboucherait (on pourrait établir des correspondances avec les jeunes de « banlieues »). Les pouvoirs dominants peuvent difficilement vivre avec de telles incertitudes tant économiques que politiques qui les privent de tous les leviers de pouvoir qu’ils utilisent habituellement.
Pour en revenir à la France, on peut faire le même type de constatation : un malaise général doublé d’un « apolitisme » dans le sens d’un dédain total des filières médiatrices traditionnelles. En regard, rien de précis ne se dégage avec les caractéristiques habituelles d’une lutte ouverte. Par contre, une foule d’initiatives locales ponctuelles ou plus généralisées qui restent sur un plan horizontal, pour lesquelles les liens se tissent non plus à travers des hiérarchies d’appareils mais essentiellement via Internet ou des contacts informels localisés.
Personne ne peut dire comment cela se polarisera, et ce qui se passe dans les DOM avec ses spécificités n’est pas forcément un exemple – bien que cela puisse illustrer les incertitudes du pouvoir face à des situations dont il ne connaît ni la nature ni les perspectives d’évolution.
H. S.
Questions sans réponses : partout un même refus,
mais quel débouché ?, p. 3
France. La loi sur la représentativité
et l’indépendance des syndicats, p. 6
Royaume-Uni. Les travailleurs de Lindsey
restent combatifs, p. 13
Moyen-Orient. Une guerre classique : l’opération « Plomb durci » contre Gaza, p. 18
Deux poids,
deux mesures : les malheurs de l’internationalisme, p. 21
Dans les publications : p. 23
La crise économique : Que faire ?, p. 26
Dans
les publications, p. 33
Correspondance. La galère des intérimaires, p. 35
A propos du refus du travail et du sabotage, p. 35
Les mouvements ouvriers et la mobilité du capital (2) (« Violences du travail. Les luttes ouvrières et la mondialisation depuis 1870 »), p. 41
Dans les publications : théorie,
histoire, organisations…, p. 51
Notes de lecture. « Résistances au travail », ouvrage collectif
coordonné par Stephen Bouquin, p. 59
« Gare au travail. Malaise à la SNCF », de Dominique Decèze, p. 59
« Ceux d’en bas », de Mariano Azuela, p. 60
Vu. « Katanga Business », p. 63
***
Cette lettre d’un camarade du Bas-Rhin (décembre 2008) et la réponse d’Echanges ci-dessous sont parues dans Echanges n° 129 (été 2009).
Je signale une lecture surprenante d’un article écrit par Djordje Kuzmanovic dans le recueil Résistances au travail sous la direction de Stéphane Bouquin (éd. Syllepse) (1). C’est un article sur le « sabotage en entreprise ». Bien qu’écrit dans un style sociologique (donc chiant), l’auteur en vient à dire que le sabotage actuellement est « un fait social, qui plus est, majeur, car indicateur central de la tendance au rejet d’un ordre socio-économique donné … » et conclut, après avoir dit que le sabotage n’est pas marginal, que « les formes prises par le sabotage ne sont que les prémisses de mouvements sociaux plus profonds : nouvelles (les formes) s’intensifieront dans l’attente d’acteurs collectifs crédibles. C’est en ce sens que le sabotage peut être considéré comme un indicateur fort du rejet de l’ordre social ».
L’auteur cite d’ailleurs l’exemple de véhicules Ford (des 4 x 4) ayant eu une série d’accidents causant la mort d’une centaine de personnes. L’enquête conclut à une série de sabotages dans la fabrication des pneus Firestone (cette boîte dut rappeler 6,5 millions de pneus). Cet article m’a fait penser à la brochure Refus du travail d’Echanges (2) et à la polémique avec Reeve, obligé de se défendre avec de pauvres arguments socio-démocrates contre l’ampleur des nouvelles formes prises par la lutte. Et aujourd’hui, que dirait-il ? Enfin j’espère que l’auteur a raison sur l’intensification du sabotage à venir. Que ça bouge pour de bon ! Que l’on respire !...
Une réponse
…Je ne connais pas l’ouvrage Résistances au travail (…) mais nous allons nous le procurer (3) (…) Ce que tu en dis correspond à ce que j’ai toujours pensé quant au sabotage dans le travail. Effectivement, pour moi ce n’est pas un fait idéologique correspondant à une « prise de conscience », mais un fait social, conséquence inéluctable de la nature même du travail dans le système capitalise. Tout travailleur, à partir du moment où il entre dans l’entreprise (et même avant d’une certaine façon), quelle que soit son opinion et/ou son intérêt pour son travail, va « saboter » – c’est-à-dire ne pas donner exactement ce que le système attend de lui – à tout moment, car tout simplement, à un moment ou à un autre, ses propre impératifs de vie vont entrer en conflit avec l’objet impersonnel (mais intelligent) que l’on voudrait faire de lui.
L’exploitation du travail consiste pour le travailleur dans le respect d’un ensemble de règles techniques imposées par l’employeur pour qu’un fonctionnement optimal de la « machine humaine » lui garantisse l’extraction maximale de la plus-value.
L’obéissance, le respect de ces règles n’est pas quelque chose d’absolu : la meilleure preuve en est que le respect intégral et formel de ces règles est une forme de lutte, la grève du zèle, qui paralyse totalement l’appareil de gestion quel qu’il soit.
Le non-respect absolu de la règle a un double aspect : – d’un côté il suppose une « participation », un certain niveau d’initiative (même dans le travail le plus parcellisé), même si cette « capacité d’initiative » n’est pas reconnue ou même niée ; – d’un autre côté, cette « participation » conduit le travailleur, consciemment ou non, à la connaissance d’une situation qui lui accorde un pouvoir dans le processus de travail, une connaissance que l’on tend à minimiser ou à nier.
Où se situe le sabotage dans l’ensemble de ce processus présent dans toute forme de travail ?
Je laisse de côté le débat idéologique qui voudrait absolument voir dans le sabotage un « acte conscient » dérivant d’une « conscience de classe » ou celui qui y mêlerait des considérations « antitechnologiques », etc. Même en dehors de tels débats, beaucoup voient dans le sabotage ou la destruction de biens matériels (machines et/ou marchandises) et/ou toute pratique matérielle (pas forcément de destruction) qui interrompt le processus de production.
Cela peut même aller, dans ses conséquences, au-delà de ce processus lui-même. Tu en cites un exemple. De tels exemples abondent, individuels ou collectifs. J’en citerai un qui n’impliquait pas de « sabotage » au sens de destruction ou de malfaçon : aux Etats-Unis, sur une chaîne de montage de l’automobile, les travailleurs prirent l’habitude de placer dans le vide des portières une simple canette vide ; la voiture en roulant faisait un bruit insolite qui fit rappeler inutilement des milliers de voitures qui ne révélèrent rien avant que, par hasard, la véritable raison fut découverte sans que quiconque puisse être incriminé.
Il ne fait aucun doute que le sabotage, au sens étroit de procédé interrompant ou ralentissant la production (il faudrait élargir cette notion car le sabotage peut concerner des secteurs où il n’y a aucune production de biens matériels), ou atteignant le produit lui-même, peuvent être interprétés comme des actes « conscients » de lutte. Ces actes peuvent être liés à une revendication précise (relayant une grève ou l’accompagnant grève) ou, à un niveau plus limité voire individuel, comme mesure de rétorsion contre un abus (par exemple, dans la période récente, un informaticien licencié laissant dans l’ordinateur un « cheval de Troie » qui se déchaînera longtemps après son départ).
Mais il faut élargir le champ de ces actions diverses mais auxquelles matériellement on peut appliquer le terme de sabotage en tant qu’acte influant et/ou perturbant directement ou indirectement toute forme de gestion d’un appareil d’une unité capitaliste de production ou non productive, c’est à dire perturbant la formation du profit. On peut bien sûr faire ici une distinction entre le sabotage proprement dit et un détournement du temps de travail ou ce que l’on appelle « refus du travail » (voir à ce sujet la brochure de Bruno Astarian Aux origines de l’anti-travail, publiée par Echanges).
Tout d’abord, il faut évoquer tout un ensemble de faits bien connus, même s’ils ont évolué avec les techniques de production. Au temps du travail aux pièces, le métallo sur sa machine pratiquait la « perruque » pour lui-même ou pour des copains en confectionnant des pièces diverses utilisant matériel, machine et temps du patron. L’employé de bureau avait de moindres possibilités, mais faire son courrier pendant le temps de travail et le glisser dans le courrier de l’entreprise procédaient de la même démarche.
Bien sûr, l’ouvrier travaillant sur la chaîne avait peu de possibilités pour la « perruque », mais s’il avait des copains dans les ateliers d’outillage, il pouvait y avoir accès indirectement ; aujourd’hui les machines numériques ont réduit ces possibilités. A des démarches de ce type, on peut associer la récupération qui consistait à « sortir » du matériel, par exemple pour celui qui travaillait sur la chaîne les pièces concernant sa tâche ou celles que des camarades de travail manipulaient (il y avait et il y a certainement encore de véritables réseaux de circulation de pièces « sorties » de l’entreprise, y compris pour approvisionner même un marché noir, cela existerait même dans la distribution des journaux).
De même, l’employé de bureau pouvait « sortir » du matériel de bureau et si la généralisation de l’ordinateur a pu éliminer crayon, papier et autres accessoires du gratte-papier, l’utilisation de la nouvelle technique à des fins personnelles (répondre à son courrier, explorer Internet ou faire des jeux) est si répandue qu’elle a fait l’objet d’une chasse de la part de l’employeur et même de procès. De même, la caissière de supermarché, pièce maîtresse dans le réseau de distribution (son travail non seulement permet l’encaissement du prix, mais aussi la reconstitution des stocks et la gestion des approvisionnements) a toujours des moyens de « récupération », au point que dans la fixation du prix, un pourcentage correspond à des « coulages » impossibles à endiguer malgré tous les progrès techniques des contrôles.
Dans le quotidien du travail, quelle que soit la nature de ce travail et sa place dans le procès de production, s’exprime constamment le conflit fondamental dont j’ai parlé entre les règles impératives de l’intérêt patronal (de son autorité si l’on veut) et l’intérêt personnel du travailleur. Cela va même au-delà de ce que j’ai souligné sur la nécessaire « participation » qui est implicite dans le contrat de travail, et assure un fonctionnement sans heurts du procès de travail, productif ou pas.
Il est évident que la latitude pour le travailleur de moduler cette participation lui confère un pouvoir limité, certes, mais réel et l’on pourrait qualifier de « sabotage » le fait de réduire cette participation, quelles que soient les raisons qui peuvent expliquer cette réduction. Elle peut être une opération consciente, individuelle ou collective, mais elle peut être aussi le résultat d’une simple affirmation d’un intérêt personnel que même le travailleur parfaitement intégré, satisfait de son travail et donnant toute satisfaction à son employeur peut, selon les circonstances, être amené à opposer à la règle qu’en temps « normal » il respecte strictement et intelligemment. Cet intérêt personnel peut être de simples faits de la vie courante pour lesquels le travailleur, apparemment « soumis » espère, en raison de ses « bonnes relations » avec l’employeur établies sur sa « bonne conduite » antérieure, qu’il bénéficiera d’une certaine mansuétude. Cela peut être le cas, mais cela peut aussi entraîner un conflit révélateur pour le travailleur de la véritable nature de l’exploitation du travail et constituer le départ d’une certaine forme de conscience individuelle et aussi collective, dans la mesure où cela lui fait comprendre des attitudes d’autres travailleurs. La réaction dont je viens de parler peut non seulement concerner cette « participation » escomptée du travailleur mais aussi plus directement l’application même des règles du travail.
C’est plus eu égard à ces derniers problèmes que des armées de sociologues, psychologues, ethnologues et autres spécialistes en gestion essaient de trouver la clé de toutes ces réactions et tentent de définir les méthodes de gestion qui emprisonnent toujours plus sûrement le travailleur dans un ensemble de règles ramifiées à l’infini. La chasse aux temps morts prend des formes extrêmes autant que diverses : non seulement l’augmentation des cadences, mais aussi la fixation d’objectifs excessifs ou la flexibilité dans les tâches. On ne dira jamais assez que le stress (dont on parle abondamment aujourd’hui car c’est une limite sur laquelle butent les « chercheurs en productivité ») est une conséquence de l’impossibilité d’échapper aux règles imposées par le patronat.
Celles-ci font qu’aujourd’hui, il devient très difficile de développer une résistance quelconque, ce qui se traduit par un refoulement générateur de troubles psychiques ou organiques. Ce qui pourrait entraîner une radicalisation des formes de résistance et le développement du sabotage sous des formes plus concrètes et plus conscientes. On pourrait aussi penser que, trouvant dans ces faits une limite dans sa recherche constante d’accroissement de la productivité, le capital tente d’établir de nouvelles règles pour une régulation optimale qui à leur tour susciteraient d’autres réactions, voire des sabotages.
Un point spécifique mérite d’être souligné, c’est que dans le cas d’un conflit– une grève – terminé par une défaite ou une semi « victoire » avec beaucoup de frustration, il peut s’ensuivre une période de « sabotage » sous diverses formes ressortissant plus de démarches individuelles ou de petits noyaux, la « lutte continuée par d’autre moyens » mais pas du tout dans le sens auquel les syndicats pouvaient l’utiliser pour saboter un conflit. Peut-on qualifier de « sabotage » – au sens de perturbation de l’appareil de production/gestion – des réactions individuelles ou collectives contre le système capitaliste pris dans son ensemble ? Cela peut de toute évidence s’appliquer à des actions visant à perturber/ détruire soit certains éléments dans le procès de production, soit les bases de l’appropriation des biens ou des marchandises : l’éventail en est particulièrement large, depuis le blocage ou la destruction des moyens de communication, jusqu’au squat, la récupération de la marchandise individuelle ou collective, le piratage Internet, etc. Mais on pourrait aussi considérer le « refus du travail » comme une forme de sabotage dans la mesure où des individus choisissent, bien qu’ayant reçu du système une formation à un niveau ou à un autre soit d’avoir une activité qui, d’une manière ou d’une autre ne correspond pas à ce que système pouvait en espérer frustrant l’investissement mis en eux ; de plus s’ils utilisent pour ce faire les systèmes d’assistance divers mis en place afin de maintenir un certain ordre social pour ceux « qui sont dans le besoin », peut-on parler aussi de « sabotage » par détournement de ces « avantages sociaux » ?
On pourrait penser que l’apparition relativement récente de la notion de « citoyenneté » et d’« attitude citoyenne » dans une nouvelle mouture idéologique, répond précisément à cette « prise de distance » avec le système ou à l’utilisation « frauduleuse » des « facilités » qu’il accorde pour son « bon fonctionnement ». Autrement dit certains (plus nombreux qu’on ne pense ?) prennent des droits mais ne satisfont à aucune des obligations qui en seraient la contrepartie ; ce ne sont pas de « bons citoyens » au sens pris aujourd’hui par ces mots.
Il y a d’autres problèmes connexes à toutes ces formes de sabotage que j’ai évoquées. L’un d’eux est celui de leur efficacité pour l’ensemble du système productif dans la mesure où ils ne s’adressent pas seulement à une unité de production. On a pu écrire que des formes de résistance comme l’absentéisme ou la manipulation interne du temps de travail étaient infiniment plus néfastes à une entreprise, voire au système productif que les grèves. De même, le « refus du travail » par une marginalité même importante n’est-il pas inefficace dans la mesure où, mondialement, le capital peut puiser à volonté dans une immense armée de réserve qui ne cherche qu’à être exploitée à n’importe quelles conditions ?
Un autre problème est le lien éventuel entre toutes ces formes de résistance. Pas tant dans une unification ou le développement d’une forme qui inclurait tout ou partie des autres, mais dans leur impact commun sur le fonctionnement du système qui dans un développement ou un autre, effacerait les frontières pouvant apparaître aujourd’hui…
H. S.
Notes
(1) Collectif coordonné par Stephen Bouquin, Résistances au travail, éd. Syllepse, 2008.
(2) Cette brochure est toujours disponible (en français et en anglais, on peut la demander à echanges.mouvement@laposte.net) mais elle est quand même datée (1978) et les positions des protagonistes ont pu évoluer. Une brochure d’Echanges plus récente traite du même sujet : Aux origines de l’ « antitravail », de Bruno Astarian (2005).
(3) Nous rendons compte de cet ouvrage dans ce numéro, p. 59 « Résistances au travail » (note de lecture). Nous avons par ailleurs signalé (n° 121, p. 57) la revue Les Mondes du travail, animée par Stephen Bouquin, et présenté brièvement (ibid., p. 68) son ouvrage La Valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (éd. Syllepse, 2006).
Résistances au travail
Ouvrage collectif
coordonné par Stephen Bouquin
éd. Syllepse, 2008
La richesse de cet ouvrage ne vient pas tant de la multiplicité de contributions inégales et de la diversité des champs explorés que – au-delà des contraintes universitaires et de son jargon obligé – de la mise en valeur de faits de la lutte de classe (souvent ignorés, souvent méprisés, parfois fustigés) et des orientations inhabituelles de recherche dans la sociologie du travail.
Ces orientations nous invitent à considérer et à relier un ensemble de faits, parfois éloignés apparemment les uns des autres, qui vont bien au-delà de la multiplicité d’attitudes individuelles passant pour subjectives mais dont l’accumulation révèle, plus que leur effet immédiat sur le processus de production, une attitude fondamentale face au travail tel qu’il est sous le capitalisme.
L’introduction situe ce problème en montrant que les transformations profondes qui ont marqué l’évolution du fordisme et ce qui pouvait passer comme la disparition des résistances d’alors à cette forme d’exploitation du travail, n’ont en fait pas éliminé ces résistances au travail. Elles n’ont fait que les transformer, et l’amenuisement des résistances collectives et du rôle des syndicats a pu entretenir l’illusion que ces résistances avaient plus ou moins disparu. Elles existent pourtant bel et bien, sous des « formes informelles mais non moins réelles ».
Plusieurs chapitres tentent une approche théorique : « Les résistances au travail entre domination et consentement », « La montée de l’individualisme et la mort du travailleur collectif dans la sociologie du travail britannique, le mythe de la fin du collectivisme ». D’autres tentent un rappel historique : « Les sublimes, figures de l’autonomie ouvrière » ou « Les résistances dans l’industrie textile dans la première moitié du xxe siècle » ou encore, plus proche de nous : « L’attitude des ouvriers professionnels de l’usine Chausson de Creil de 1950 à 1996 autour du dualisme implication-résistance ».
Les textes qui suivent relatent des situations très différentes mais dans lesquelles on trouve ce point commun de résistance à des tentatives soit d’imposer un cadre étroit de travail soit d’affirmer un pouvoir hiérarchique sur des tendances à l’autonomie. Ils concernent l’industrie nucléaire, les collectifs d’atelier, les intérimaires, les femmes de chambre et les veilleurs de nuit d’hôtels. Chaque situation a bien sûr son particularisme auquel s’adaptent les formes de résistance.
Un chapitre spécial consacré au sabotage est particulièrement bienvenu. Mais, malgré de nombreux exemples révélés par leurs conséquences, l’étude du sabotage est particulièrement malaisée, puisque cette pratique n’est jamais revendiquée (et pour cause), est rejetée, officiellement tout au moins, par les syndicats (et pour cause), minimisée par les entreprises (et pour cause, bien que le Medef l’étudie spécialement). Cet objet et son analyse déroutent quelque peu les sociologues. L’auteur de ce chapitre conclut justement que le sabotage doit être vu comme « une manifestation de rejet de l’ordre social », et il pronostique qu’il pourrait prendre une place de choix dans la lutte de classe, en raison précisément de l’enfermement des travailleurs dans l’individualisme des contraintes de l’exploitation. La conclusion souligne que, non seulement le sabotage, mais « la question des résistances et des conduites informelles a souvent embarrassé le mouvement syndical » (pas seulement d’ailleurs mais aussi une partie du mouvement « révolutionnaire » qui n’y voit que de l’individualisme excluant toute conscience de classe). Pourtant, ces formes de résistance existent à la fois « sur le lieu de travail », « au travail » et « dans l’acte de travail ». Après avoir analysé avec pertinence les vicissitudes de la « valeur travail », Stephen Bouquin souligne dans cette conclusion que cette crise contemporaine du travail comporte des formes positives et traduisent « la volonté de mettre à distance l’étau de la subordination et de l’exploitation ». En clair, d’y échapper par tous moyens, quels qu’ils soient, dans et hors du travail, légaux et illégaux, individuels ou collectifs.
H. S.
vu
Katanga Business
Film de Thierry Michel (2009)
Dans la province du Katanga, dans le sud-est de la République populaire du Congo, les ressources minières sont immenses : du cuivre et du cobalt, surtout. L’Etat du Congo ex-belge, devenu Zaïre sous la férule du maréchal Mobutu (1930-1997), avait créé pour les exploiter la société Gecamines. Celle-ci est confrontée à la nécessité de remettre en route des installations vétustes, après des années de guerre civile, pour faire face à la demande chinoise et indienne. Le cinéaste belge Thierry Michel (auteur de Zaïre, le Cycle du serpent [1992], Les Derniers Colons [1995], Mobutu, roi du Zaïre [1999], Congo River [2006]), a construit sur ce sujet documentaire un film passionnant, où le triangle prolétariat-capital-politique est incarné par des personnages au destin parfois tragique.
Le prolétariat, ce sont les ouvriers qui, dans les carrières délaissées par les grandes firmes, tentent de tirer pour leur propre compte du minerai de galeries mal étayées, promises à l’effondrement. La survie de ce peuple des « creuseurs » est soumise aux fluctuations des cours internationaux comme aux décisions des trafiquants, tel ce Chinois qui achète à bas prix, sur un marché installé en plein air dans la ville voisine, du minerai pour l’exporter en fraude.
Le capital, quant à lui, est représenté par le grand patron Paul Fortin, l’envoyé du gouvernement chinois M. Min, et l’industriel belge Georges Fourest. Le premier est un Canadien appelé par l’Etat pour redresser la Gécamines ; il explique aux ouvriers qu’« il va y avoir une restructuration, parce que l’entreprise ne peut plus être la mère, le père, la sœur, le frère de tout le monde ». Il négocie avec M. Min, qui prend possession du gisement pour les années à venir, contre la promesse de création d’universités, de routes, d’hôpitaux… Georges Fourest est un Belge issu d’une famille d’industriels installée au Katanga depuis les années 1930, et qui cherche à tirer son épingle du jeu avec sa propre entreprise minière ; il convie des investisseurs canadiens à constater le bien-fondé de leurs placements.
Le politique, c’est le personnage complexe de Moïse Katumbi, le gouverneur de la province de Katanga. Cet homme d’affaires récemment enrichi est aussi un populiste. « Papa Moïse » se rend dans les usines, intervient lorsqu’il constate que les fondeurs sont pieds nus ou en sandales, menace le patron chinois de fermer l’entreprise si à son retour les règles de sécurité ne sont pas observées ; distribue aux creuseurs clandestins quelques billets de banque, tout en leur promettant qu’ils ne seront pas expulsés – « Vous leur direz : expulsez d’abord le gouverneur », lance-t-il avant de rentrer chez lui : il n’assistera pas, le lendemain, à l’assaut de la police qui rend vaines ses paroles.
Des assauts de la police, on en verra d’autres, qui tirent à balles réelles contre des manifestants poussés par le désespoir, après avoir perdu leurs moyens de vivre.
A la fin du film, une voix off indique que les cours du cuivre et du cobalt se sont effondrés depuis l’époque du tournage. Et que les Chinois se sont retirés, oubliant leurs promesses…
Le film n’est sorti en avril en France qu’en deux copies, dont une projetée à Paris. Il n’est plus diffusé actuellement (fin juillet 2009). En RDC, en juillet, les projections du film ont donné lieu à divers incidents, notamment à Kisangani où une séance a été interrompue et une autre annulée par la direction de l’université. Et où Thierry Michel a été brièvement arrêté pour être entendu par l’Agence nationale des renseignements (ANR).
F. M.
Pendant les vingt-deux jours qu’a duré la campagne militaire israélienne contre Gaza, la gauche, les gauchistes, l’ultra-gauche et au-delà n’ont pas cessé de fustiger cette attaque, dont nous tentons d’analyser dans ce numéro (Echanges n° 129, plus particulièrement Une guerre classique : l’opération « Plomb durci » contre Gaza) une réalité dont bien peu ont parlé. Les uns pris dans les versions humanitaires, les autres dans leur tiers-mondisme, d’autres enfin dans leurs positions propalestiniennes ou proarabes ou anti-américaines.
L’attaque finale du gouvernement srilankais contre le mouvement séparatiste Liberation Tigers of Tamoul Eelam (LTTE) n’a guère envahi les médias et guère soulevé d’émoi dans les milieux qui s’étaient mobilisés contre l’intervention israélienne sur Gaza.
Pourtant, tout comme les Palestiniens, le LTTE visait à faire reconnaître un Etat tamoul et on pouvait même y voir une dimension religieuse, bouddhistes du gouvernement contre hindouistes du LTTE.
Comme au Moyen-Orient, cette guerre intestine dans l’île de Sri Lanka s’insérait dans l’ensemble des rapports de forces des grandes puissances, et sa fin sanglante signifie qu’il apparaissait nécessaire pour celles-ci d’y mettre un terme.
Placés sous l’angle humanitaire des crimes du capital, les chiffres « objectifs » sont pour l’île martyre autrement plus éloquents que ceux de la bande de Gaza (1 300 tués en vingt-deux jours, des milliers de blessés et 400 000 personnes privées de logement) : à Sri Lanka, outre les combattants dont on ne livre pas le nombre des tués ou exécutés, plus de 20 000 civils ont été tués, des dizaines de milliers d’autres blessés ; on n’évalue pas le nombre de villages et de villes totalement détruits par les bombardements indiscriminés, celui des sans-logis. Le seul chiffre qui semble avoir une réalité, ce sont les 300 000 tamouls internés dans des camps ressemblant étrangement à des camps de concentration.
De telles différences dans la médiatisation d’événements que l’on peut apparenter donne à réfléchir sur l’influence que les structures du système capitaliste exercent sur nos centres d’intérêt et sur la réflexion, voire l’action, qui en découle.
Un autre exemple récent illustre aussi ce même constat. Les catastrophes minières en Chine avec des dizaines de morts méritent des titres stigmatisant l’exploitation extrême des travailleurs Chinois. Qui a parlé des 61 mineurs sud-africains morts le 2 juin 2009 dans l’incendie d’une mine d’or ? Leur mort valait-elle moins que celle d’un mineur chinois ?
Encore un autre exemple. La révolte des banlieusards argentins contre l’impéritie dans les transports ferroviaires et l’incendie d’un train et de gares qui a valu maintes discussions dans le « milieu » vaut-elle plus que celle de villageois indiens qui, le 1er juin, ont fait flamber deux trains et une gare pour protester contre une décision de fermeture de « leur »gare, ce qui a causé plus de 30 blessés ( répression ou panique, on ne sait) et dont on n’a guère parlé ?
La liste pourrait s’allonger de ces conditionnements médiatiques qui peuvent orienter information, réflexion et éventuellement action.
H. S.
« La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. L’action est réciproque. Tant que je n’ai pas abattu l’adversaire je peux craindre qu’il m’abatte… La guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens (1). » Dans l’attaque d’Israël contre la bande de Gaza, il importe avant tout de considérer qu’Israël est un Etat et que cet Etat tente de s’opposer par tous moyens à la constitution d’un Etat contigu, l’Etat palestinien en formation. C’est la politique constante de l’Etat d’Israël depuis l’annexion de la Cisjordanie en 1967 et celle, à éclipse, de la bande de Gaza : la guerre récente de vingt-deux jours n’a visé, par d’autres moyens qu’à poursuivre cette politique. La seule question qu’on peut se poser, au-delà de toutes les manœuvres politiques du passé combinant la force limitée, les faits imposés acquis et l’impasse des pourparlers internationaux, est : pourquoi aujourd’hui l’usage d’une telle guerre destructrice de vies humaines et de matériel ?
Peu importent les considérations historiques qui ont conduit à une telle situation (2), mais il convient de la replacer dans le contexte de la lutte d’un Etat existant et régionalement puissant – Israël – contre une entité – d’abord le Conseil national palestinien, puis aujourd’hui l’Autorité palestinienne – Etat qui voudrait exister en tant qu’Etat. Cette lutte étant engagée depuis des décennies, quelles que soient les innombrables souffrances qu’elle a engendrées du côté palestinien, ce ne sont nullement des considérations humanitaires, religieuses, éthiques ni même militaires qui la dictent. Même les interventions géostratégiques des puissances mondiales dans le Moyen-Orient, qui misent suivant leurs propres intérêts sur les politiques locales, ne peuvent effacer le fait qu’il s’agit d’un conflit Etat contre Etat.
Une classe dominante et un gouvernement
Nous n’allons pas nous étendre ici sur ce qu’est l’Etat : disons seulement qu’il ne peut exister et fonctionner que par une activité économique d’où il tire ses moyens d’existence. Dans le monde actuel, cette activité économique est obligatoirement une activité capitaliste, d’autant plus que ces Etats minuscules n’existent que par le soutien de protecteurs capitalistes eux-mêmes intéressés, non seulement par leur position stratégique mais aussi par leur activité économique existante et/ou potentielle. Pour l’Etat palestinien en devenir, la construction d’une entité économique est essentielle pour devenir un Etat viable face à un autre Etat surpuissant. Dans la situation présente, cette activité économique ne peut être que capitaliste et elle implique la domination d’une classe (existante ou en devenir) sur une autre et d’un gouvernement assurant cette domination sous ses formes légales et répressives.
Pour le futur Etat palestinien, et notamment la bande de Gaza, cette évolution n’est pas simple. Nous n’examinerons pas ici les raisons qui ont conduit Israël à évacuer la bande de Gaza. Mais il est un fait que cette évacuation, la corruption et les atermoiements du Fatah autant que la séparation d’avec la Cisjordanie ont créé les conditions d’une polarisation sur ce microcosme de l’extrémisme musulman (3). Concomitamment, cet « ordre moral » faisant régner une certaine sécurité à la fois alimentaire et sociale, éliminait aussi par la violence les velléités d’une « démocratie » corrompue et paralysante. L’ensemble créait les conditions propres à un certain développement économique.
Ce n’est pas une vue de l’esprit de penser que l’Union européenne et les pays arabes pétroliers étaient prêts à investir dans ce développement (une conférence de chefs d’entreprise s’était tenue en Cisjordanie en 2008 à cet effet). La bande de Gaza, à la sortie du canal de Suez, aux portes de l’Europe, avec une main-d’œuvre importante disponible à des coûts sans concurrence, pourrait effectivement constituer une plate-forme économique séduisante pour un capitalisme à la recherche de coûts réduits de distribution et de production. La semi-dictature du Hamas offrait toute sécurité. La pérennité des conditions d’exploitation de ce prolétariat disponible et le développement des infrastructures de base, fondements nécessaires d’un développement capitaliste, se mettaient en place sous cette autorité musclée.
L’ampleur des destructions matérielles, sans commune mesure avec les pertes en vies humaines, toutes dramatiques et condamnables qu’elles aient été, sont là pour montrer que l’offensive d’Israël visait d’abord à détruire toutes ces infrastructures, bases d’un développement économique ultérieur. A terme un tel développement était susceptible de modifier les rapports économiques et politiques conséquents dans cette partie du Moyen Orient (l’opération antérieure d’Israël contre le Liban avait eu le même objectif, en partie atteint). L’envoi des roquettes palestiniennes, le contournement du blocus par les tunnels frontaliers, n’étaient que des prétextes à cette opération, beaucoup plus importante, de destructions matérielles. De même, l’expérimentation d’armes nouvelles est tellement classique dans de tels conflits locaux qu’on ne peut la considérer, au-delà de son caractère révoltant, comme ayant une fonction essentielle dans ce conflit.
Cette guerre a fait 1 500 victimes palestiniennes, sans compter les blessés et ceux qui resteront invalides. Mais c’est, en termes de potentiel humain et économique, sans commune mesure avec la dimension des destructions matérielles et leurs conséquences humaines. Celles-ci ont ramené cette population d’un million et demi d’habitants à une situation quasiment précapitaliste, sans aucune possibilité de dépasser un niveau de misère et surtout de dépendance d’une assistance internationale parcimonieuse. Centrales électriques, stations de pompage, réseaux électriques, téléphoniques, d’adduction d’eau ou d’égouts, routes, bâtiments administratifs, écoles, hôpitaux, petites et moyennes entreprises, toutes les infrastructures qui contribuent à la fois à assurer un certain niveau de vie, la base d’un développement tout comme le contrôle des populations, tout cela est pour une bonne partie en ruines (4). C’était là le but de l’opération « plomb durci », dont on peut constater maintenant la nullité des prétextes avancés : des roquettes continuent de viser Israël et les tunnels de contrebande sont toujours opérationnels.
La reconstruction ne peut que prendre des années. Même si les protecteurs intéressés sont de nouveau à l’œuvre avec les mêmes arrière-pensées, ils sont eux-mêmes coincés par la crise, qui limite leurs possibilités financières, et par un blocus d’Israël qui ne permet l’acheminement des matériaux de reconstruction qu’au compte-gouttes, et de plus d’une manière volontairement incohérente, afin de prévenir la réalisation de tout ce qui pourrait ressembler à un plan préétabli (5). On peut dire que sous cet aspect fondamental, au moins provisoirement, l’opération militaire d’Israël a quelque peu réussi.
H. S.
40 km sur 10 km : Gaza est une simple bande côtière pas très éloignée du débouché méditerranéen du canal de Suez, formée pour une part de terres sablonneuses (13 % des terres sont cultivables).
1 500 000 habitants (une population en croissance de 3,3 % par an) y sont parqués, la plus forte densité du monde.
Peuplé pour une bonne part de descendants de réfugiés palestiniens expulsés lors de la constitution de l’Etat d’Israël (1948), le territoire est une sorte de patate chaude que chacun se refile sans trop savoir comment changer une société fermée qui vit sous perfusion internationale. Ce confetti a été annexé à l’Egypte après la seconde guerre mondiale, occupé par Israël en 1956, placé sous mandat de l’ONU en 1957, rendu à l’Egypte en 1967, réoccupé alors par Israël mais évacué en 2005 et placé sous le gouvernement de l’Autorité palestinienne, évincée par le Hamas, mais maintenu par Israël sous un strict contrôle économique et militaire .
80 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour (1,40 euro).
L’activité économique repose sur l’agriculture, sur l’artisanat et quelques petites entreprises ; elle est très dépendante de l’aide internationale et de l’Etat d’Israël qui, en particulier, contrôle tous les mouvements monétaires. Le chômage moyen atteint 45,5 % de la population active, mais 80 % chez les jeunes de 18-25 ans.
(1) Ces citations sont extraites de l’ouvrage de Clausewitz, De la guerre.
(2) On peut trouver aisément des documents montrant comment Israël a soutenu les islamistes du Hamas dans le but d’affaiblir l’autorité du Hamas et Yasser Arafat pour mettre des bâtons dans les roues à un quelconque processus de paix qui aurait entériné la formation d’un Etat palestinien.
(3) « Israël a besoin d’un Hamas fort » pouvait écrire Yagil Lévy, universitaire expert militaire d’Israël (Le Monde du 7 février 2009). Mais on pourrait ajouter : Israël n’a pas besoin de Hamas trop fort.
La crise économique. En France, le rôle des « amortisseurs »
sociaux, p. 3
En Espagne, palliatifs improvisés, p. 9
Aux Etats-Unis : conséquences sociales, retructurations et mesures d’adaptation (1), p. 17
Or et dollar, les reliques de la barbarie capitaliste, p. 36
Dans les publications : France, p. 8 ; Espagne, p. 14 ; la crise, p. 44
Corée du Sud. La défaite de la grève
de Ssanyong Motors, p. 46
Allemagne. Manifestation et grève de la faim
de travailleurs intérimaires licenciés par Volkswagen, p. 54
Espagne Accidents et morts sur les postes de travail, p. 56
Dans les publications : luttes, p. 59
Correspondance. « Nous nous efforçons de briser la séparation idéologique entre théorie et pratique… », p. 63
Enseignants : « Un mouvement de résistance, mais allant dans un sens plutôt réactionnaire… », p. 64
« Un futur parti mondial de la révolution… », p. 66
« Cassez-vous ! », p. 67
Traductions de « Ceux d’en bas », p. 68
Dans les publications : théorie, histoire, p. 69
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Ce texte, paru dans Echanges n° 130 (automne 2009), est la traduction d’un article de la revue allemande Wildcat (n°84, été 2009, p. 46 (non repris sur le site http://www.wildcat-www.de).
Le 25 mars 2009, trois jours avant les manifestations contre la crise organisées par la gauche (1), plus d’une centaine de travailleurs intérimaires de l’usine des véhicules utilitaires de Volkswagen (VW) de Hanovre-Stöcken ont défilé de Klagesmarkt au centre-ville. Les mots d’ordre repris avec le plus de force parmi ceux entendus à cette occasion furent « Suppression du travail temporaire », « Aujourd’hui c’est nous, demain c’est vous », ainsi que de vibrants appels à la solidarité internationale. En cause, la résiliation de leurs contrats à la fin mars. Les intérimaires de l’agence Wob VW exigent d’être inclus dans le programme légal de chômage partiel, à l’instar de leurs collègues titulaires.
Le 19 mars, 200 intérimaires s’étaient déjà invités à la session du comité d’entreprise des véhicules utilitaires de Volkswagen de Stöcken pour y présenter leurs revendications. Le comité avait alors fait appel aux gardes de sécurité de l’entreprise pour les expulser de la salle de la réunion. Le 27 mars, plusieurs intérimaires entamaient une grève de la faim et s’installaient dans une tente devant la porte de l’usine. De fait, un bon endroit pour un début, mais « la gauche syndicale semble éprouver des difficultés quand une action se passe en dehors des syndicats ». Hormis la branche locale de la FAU (2), seuls la communauté turque et un club de motards sont passés voir ce qu’il en était.
« J’y suis allé aujourd’hui avec C. et tout allait très bien ! Ce sont de jeunes Turcs qui ont autour de 25-30 ans. Les faits : jusqu’à l’automne 2008, environ 900 intérimaires de l’agence Wob-SA, appartenant au groupe Volkswagen, travaillaient dans l’usine de véhicules utilitaires de Hanovre. On les a licenciés petit à petit ; au 1er janvier, 300 d’entre eux étaient encore jetés à la rue. Le comité d’entreprise et le syndicat IG Metall ont collaboré aux licenciements, refusé de donner les informations en leur possession, bercé les gens d’illusions, etc. Dans le même temps, depuis l’annonce de la prime à la casse, Volkswagen cherche à Wolfsburg à contraindre les plus désespérés à un surcroît de travail, naturellement pas à des postes fixes mais provisoires, en tant qu’intérimaires. Volkswagen a conclu un accord d’“égalité des salaires” avec IG Metall. Selon cet accord, les intérimaires embauchés par Wob-SA au salaire horaire de base de 7,38 euros touchent, lorsqu’ils travaillent pour Volkswagen, environ 11 euros la première année, puis à peu près 13 euros la deuxième et autour de 16 euros la troisième. Lors des congés, arrêts maladie, etc. ils ne perçoivent que les 7,38 euros de base, et sont exclus des primes annuelles versées aux employés en contrats à durée indéterminée (CDI). Après deux années, ils peuvent prétendre à être titularisés. C’est là qu’est le problème pour nombre d’entre eux : selon Volkswagen, Wob-SA refuse de les employer au-delà d’une certaine limite afin d’éviter qu’ils n’obtiennent leur titularisation et d’avoir à se soumettre au paiement relativement élevé des salaires convenus par l’accord d’“égalité des salaires”. On ne leur propose alors, quand on leur propose quelque chose, plus que des contrats auprès de la seconde agence d’intérim du groupe Volkswagen, AutoVision. Ce qui veut dire un nouvel employeur, un nouveau contrat de travail, “reprends tout à partir de zéro !”...
» Les 230 intérimaires qui restaient ont suivi un cours de qualification en mars. Parfait. C’était la première fois qu’ils se rencontraient tous dans un même endroit avec plusieurs de leurs collègues. C’est là que se sont connus ceux qui forment le cercle qui mène actuellement le conflit. Quelques-uns d’entre eux ont pris l’initiative de s’organiser. Ils se sont d’abord adressés au comité d’entreprise qui les a expulsés avec l’aide des gardes de sécurité de l’entreprise. Lorsque celui-ci sut qu’ils projetaient d’organiser une manifestation, il essaya d’empêcher les gens d’y participer : “Nous pouvons peut-être faire quelque chose d’une façon ou d’une autre... restez tranquille en attendant... !” Tout le monde sachant clairement que c’était des promesses en l’air, ils ont maintenu leur manifestation. Après quoi, AutoVision annonçait tout d’un coup qu’environ 90 personnes seraient détachées à Wolfsburg ; plusieurs ont accepté l’offre. En ce moment, 30 participants viennent encore régulièrement devant la porte de l’usine, sept sont en grève de la faim (l’un d’entre eux est à l’hôpital). Ni le comité d’entreprise ni IG Metall ne veulent rien entendre et se contentent de répéter : “Vous mettez votre santé en danger en faisant la grève de la faim.” Les employés en CDI restent réservés. Lors d’une manifestation organisée par les intérimaires, 22 travailleurs en CDI, exactement, sur les 10 000 que compte l’usine, se sont joints à eux. Ils se disent que “c’est toujours ça”, voient la peur chez les autres et ne blâment pas les travailleurs en CDI.
» Ce qui m’a impressionné, c’est l’ambiance et les rapports entre eux, ainsi qu’avec ceux qui viennent les voir. Tout le monde est accueilli avec une poignée de main et chacun se présente par son prénom, même si c’est quelqu’un qui vient de leurs propres rangs. On interroge les visiteurs sur ce qu’ils font, où ils travaillent, d’où on se connaît ; nous devons parler de nous, etc. Ils racontent en partie leur “vie”, nous distribuent un tract qu’ils ont, semble-t-il, fait par eux-mêmes, nous demandent ce que nous en pensons. Et recherchent la discussion à propos de la fonction du travail intérimaire, veulent que nous leur expliquions des choses obscures pour eux, par exemple pourquoi l’Etat soutient le travail intérimaire, comment l’intérim s’est développé en Allemagne... »
(Propos de deux visiteurs.)
(1) Le 28 mars 2009, des manifestations contre la crise ont eu lieu dans plusieurs villes allemandes à l’appel de nombreuses organisations de gauche, dont Attac et Die Linke, à l’occasion du sommet de Londres du G20. (NdT.)
(2) Freie Arbeiterinnen- und Arbeiter-Union/Syndicat libre des travailleurs. (NdT.)
Días rebeldes. Crónicas de insumisión
Collectif (coordination d’Abel Rebollo, Miquel Vallès, Paco Madrid et Quim Sirera)
Editorial Octaedro, 2009
En 2003, des membres du groupe barcelonais Etcétera, des activités duquel nous parlons fréquemment dans Echanges, coordonnaient un ouvrage collectif, La Barcelona rebelde. Guía de una ciudad silenciada (La Barcelone rebelle. Guide d’une ville passée sous silence) aux éditions Octaedro. Un ouvrage qui proposait de flâner dans la capitale de la Catalogne espagnole en suivant les pas des rébellions qui ont secoué la ville de 1835 à 2001 (voir Echanges n° 116, hiver 2005-2006, p. 60). On entend souvent dire que celui qui ne connaît pas le passé ne peut comprendre le présent ni se projeter dans l’avenir, et que le passé permet d’éclairer le présent. Dans ce nouveau livre collectif qui reprend en titre le terme « rebelle », Días rebeldes. Crónicas de insumisión (Jours rebelles. Chroniques d’insoumission), une histoire de rebelles qui s’étend de – 3000 à 2008, ses coordinateurs ne répètent pas de si sottes impertinences.
A partir de réflexions que tout le groupe a partagées au fil de plusieurs numéros de la revue Etcétera ces dernières années, ils ont pu constater que l’historiographie a principalement pour finalité de constituer le socle d’une représentation idéologique de pratiques culturelles communes à une nation, ou un groupe social, en opposition aux autres cultures, que l’étude du passé n’est le plus souvent qu’une mise en scène du présent. C’est pourquoi, dans l’introduction à Días rebeldes, ils affirment clairement que, pour eux, revenir sur le passé c’est rendre présente sa charge critique, que notre compréhension du passé est déterminée par les temps dans lesquels nous vivons et qu’il ne faut pas céder à la tentation de vouloir trouver au présent ce que nous cherchons au passé.
Une histoire de rebelles qui s’étend sur près de 5 000 ans, et qui concerne le monde entier, pouvait succomber à la superficialité atemporelle et utopique qui met au même niveau les sociétés de Mésopotamie et du monde capitaliste : pour peu que l’on ne distingue plus les temps et les lieux, on ne tarde pas à confondre les personnages ; le danger est alors de dresser un historique où la géographie est tellement bouleversée que les affaires de Ninive se trouvent à Athènes. Le risque était d’autant plus grand que Días rebeldes se compose de textes de portées parfois contradictoires, rédigés par des auteurs dont plusieurs sont éloignés par leurs activités et leurs pensées.
Toutefois, le résultat est à la mesure des risques pris : l’ouvrage donne des détails qui amènent à remettre en cause les idées sommaires ou générales que l’on pourrait se faire de l’humanité à cause de l’imperfection ou de la capacité trop bornée de l’esprit qui l’empêchent ordinairement de concevoir ces détails distinctement en même temps.
Días rebeldes montre que si, aujourd’hui comme hier, nous ne sommes libres, que par le bon vouloir de milliers de fonctionnaires et de patrons, des individus d’une même classe sociale agissant collectivement peuvent tout d’un coup remettre en question le fragile équilibre qui garantit leur soumission. Et que s’il est certain que bien des rébellions se sont fondées, et continuent à se fonder, sur une velléité de retour au passé plus qu’elles ne tendent à rompre avec le présent, on peut cependant considérer que tout ce qui contient le germe de la révolte est source d’émancipation, malgré les limites que ce mot peut avoir en fonction des époques et des sociétés étudiées.
J.-P. V.
Cet article est paru dans Echanges n° 131 (hiver 2009-2010).
Contre le mythe autogestionnaire Téléchargeable, ou prix libre en librairie (Infokiosk...)
80 p.
Contact : Ottogeyrtonnex@live.fr
Commençons par citer cette déclaration des auteurs de Contre le mythe autogestionnaire : « Ce texte est une tentative d’élaborer une critique de cette perspective largement répandue aujourd’hui dans les milieux militants qui se revendiquent, du moins formellement, de la nécesité de changer radicalement le monde. » Cette critique de l’autogestion vise à « nous permettre de mieux saisir où nous en sommes aujourd’hui à travers toute nos forces et nos contradictions internes ». Elle se veut également un « appel pour que d’autres prolétaires, d’autres révolutionnaires apportent leur contribution dans un permanent mouvement de constitution et de renforcement de notre classe. »
Quant au texte lui-même, il se divise en deux parties d’égale dimension : une analyse critique des mouvements historiques revendiqués par le courant autogestionnaire, et des considérations sur des perspectives révolutionnaires.
Le choix historique concerne l’ Espagne autogestionnaire de 1936, l’atelier Lip à Besançon (France) en 1971, l’Argentine de 2001 (c’est la partie la plus développée, d’autant plus que les auteurs reviennent sur ce sujet dans la seconde partie, ce qui se comprend car c’est la référence actuelle). Des annexes ajoutent des documents, sur Lip (« Les syndicats copropriétaires de la classe ouvrière ») et sur l’Argentine (« La grande escroquerie du troc’n’roll »). En revanche, la brochure fait l’impasse sur tout le courant et les expériences autogestionnaires britanniques dans les années 1970 et d’aures beaucoup moins connues.
Ce qui apparaît dans ces exposés historiques et ces documents est repris d’une manière plus générale et systématique dans la deuxième partie, qui se veut une « Critique théorique de l’imposture autogestionnaire » (p. 34). Il faut enfoncer le clou : « Ce que [les] autogestionnaires ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre c’est que toucher un salaire implique un échange : ma force de travail contre le fric sans lequel je peux crever dans ce monde où l’argent est roi » Rappelant qu’au xixe siècle on pouvait écrire : « Au lieu du mot d’ordre conservateur “Un salaire équitable pour une journée équitable”, [les travailleurs] doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire “Abolition du salariat” » (Marx), le texte regrette la disparition de cette idée.
Sa critique est détaillée en plusieurs thèmes : 1) la croyance en l’idéalisme et en la volonté de changer le monde ; 2) la croyance que l’autorité façonne la société ; 3) la croyance que le fédéralisme garantit l’autonomie ouvrière. S’ensuit toute une série d’affirmations (parfois contradictoires) qui sont aussi des questionnements, sous le titre « Insurrection versus autogestion (et réciproquement »), et des « Perspectives ».
Il s’agit de réaffirmer l’idée que si occuper des usines peut être un acte révolutionnaire, organiser une production en fonction des besoins d’une unité de fabrication (de quoi que ce soit) est contre-révolutionnaire..., et de briser l’identification du prolétaire à son travail.
Des perspectives qui appellent une plus longue discussion.
H. S.
Jeanine Boubal est morte en novembre 2009 dans le Larzac à l’âge de 89 ans. Bien peu se souviennent de cette femme, humaine même si elle paraissait parfois persifleuse, qui critiquait sans concessions, éternelle voyageuse à la recherche de causes perdues et qu’on aimait malgré elle.
Dans le milieu dont Echanges est issu, il y a plus d’un demi-siècle – c’était la période agitée de la fin de la guerre d’Algérie –, elle est passée comme un météore, sautant de la solidarité ouvrière à une évasion vers des solidarités envers tout ce qui lui paraissait opprimé.
Jeanine participa activement à Informations Liaison Ouvrières puis à Informations Correspondance Ouvrières, groupes qui se succédèrent après la scission du groupe Socialisme ou Barbarie en 1958 et dont Echanges est originaire ; elle s’en éloigna pour partir comme coopérante en Algérie lors de l’Indépendance en 1962 et suivit dès lors d’autres voies. Il faut dire qu’elle avait dans son bagage personnel de quoi être armée contre les avanies du système : famille bourgeoise, stricte éducation religieuse. Maisil n’y avait pas que cela pour forger ce caractère de Don Quichotte se battant contre toutes les injustices passant à sa portée. Avec une impatience qui lui valut une collection de mésaventures qui ne parvinrent jamais à la décourager.
On la connut ainsi, entre autres, expulsée du Parti communiste, métallo chez Lavalette à Saint-Ouen, coopérante en Algérie forcée de fuir incognito, mitraillée en Palestine, emprisonnée en Inde, bergère dans le Larzac contre les militaires, vachère dans les Pyrénées à la poursuite des Cathares… Difficile de suivre toutes ces péripéties d’une vie qui vient de se terminer dans ce Larzac où, militante de la première heure, elle s’était finalement fixée entourée des acteurs de cette révolte paysanne.
Cet article est paru en novembre 2008 sur le blog Spartacus1918.
Après Lehman, AIG, Fannie Mae, Freddie Mac, les banques islandaises... à qui le tour ?
Au début du mois de novembre 2008, la patate chaude des CDS(crédits par défaut) est devenue l’objet de plusieurs réunions aux niveaux continental et international. La Banque centrale européenne a réuni les représentants des banques et associations sur le problème, la Commission européenne un groupe de travail spécial. De l’autre côté de l’Atlantique, on cherchait à maquiller le plus possible « la monstruosité des pertes » avant la réunion du G20 du 15 novembre.
Le 17 novembre, La Tribune titre « Des chambres de compensation pour limiter les risques, c’est bien la seule chose concrète qui est sortie du sommet du G20 » En effet, la Réserve fédérale américaine (Fed), la Securities and Exchange Commission (SEC) et la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), trois institutions clefs, ont décidé de coopérer en vue de lancer, d’ici la fin de l’année [2009], des chambres de compensation privées en charge d’assurer la sécurité des transactions sur le marché des Credit Default Swaps (CDS), en fait pour maintenir un semblant d’architecture financière.
Selon le même journal, « les grandes Bourses, de NYSE Euronext aux grands marché de Chicago, ont proposé de se porter garante de ces opérations en montant une ou plusieurs chambre de compensation ». La Tribune du 17 novembre fait encore remarquer que les Etats-Unis ont purement et simplement doublé les Européens, les suspectant de vouloir réguler le G20 : « Des pays européens espéraient la création d’une chambre internationale, publique, placée sous le contrôle des gouvernements ou du FMI. Mais les établissements de Wall Street ont milité pour la constitution d’une chambre américaine, indépendante et privée… qui a reçu l’accord de la Fed vendredi ! »
Juste avant le sommet la DTCC, le compensateur américain, publiait la liste des mille plus grosses émissions de CDS (La Tribune du 6 novembre). On apprenait qu’il ne s’agissait plus d’une valeur de 55 000 milliards de dollars, la baudruche s’étant dégonflée on en serait à 33 557 milliards fin octobre. Si vous cherchez une explication, on vous dira : « Ainsi, si 188,6 milliards de dollars de CDS ont été traités sur la dette de la Turquie, son défaut ne signifiait “que” 7,6 milliards de dollars de transferts nets entre acheteurs et vendeurs de CDS. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que les fameux marché de dérivés sont tellement opaques que les montants qui leur sont attribués sont de dimension variable. Selon l’ISDA (International Swaps and Derivatives Association), le marché des CDS s’élèverait à plus de 50 000 milliards de dollars, soit le triple du montant repris par l’OCC .
Quoi qu’il en soit, la spectaculaire dégringolade de la consommation américaine va accroître encore toutes les difficultés. Les entreprises, coincées entre le marteau de la sous-consommation et l’enclume du manque de crédit, vont sombrer les unes après les autres. La déflation frappe à la porte.
Nous venons d’apprendre que Citigroup, la plus grande organisation de services financiers au monde, se prépare à supprimer 53 000 emplois. Elle en avait déjà éliminé 23 000 entre janvier et septembre. La situation de ce fleuron bancaire américain est si inquiétante que des analystes demandent son démantèlement rapide avant la catastrophe. Quant au fleuron de l’assurance américaine AIG,la Réserve fédérale est contrainte d’intervenir, pour la troisième fois, en injectant 29 milliards de dollars. Jusqu’à présent 150 milliards d’argent public ont été nécessaires pour éviter la banqueroute du groupe .
En Europe, comme nous l’annoncions, les CDS vont maintenant faire tomber les gros bonnets de la finance. Le 18 novembre, les cours des actions de quatre banques figurant au CAC 40 se sont effondrés. Depuis le 10 septembre 2008 : - 40,50 % pour le Crédit agricole, - 35,89 % pour la BNP Paribas et - 46,16 % pour la Société générale. Quant à Dexia, l’injection de l’argent public n’a pas empêché la chute de son titre : - 66,24 % depuis le 9 septembre 2008.
Au moment où nous écrivons ces lignes, on apprend que l’Allemagne et le Japon entrent en récession, que l’Equateur est au bord du défaut de paiement, que les faillites aux Etats-Unis ont augmenté de 34 % au mois d’octobre. Quant aux prix, ils chutent et la presse commence à parler de déflation. A Taïwan, le gouvernement décide de distribuer des bons d’achat de 100 dollars, pour relancer la consommation.
Gérard Bad
21 novembre 2008
Ce texte est paru dans Echanges n° 131 (hiver 2009-2010).
Décembre 2009 - C’est par la transformation des dettes privées en dettes publiques, à coup de milliards de dollars, d’euros, de yens… que la croissance économique est tant bien que mal maintenue. Ce qui n’annule pas l’élimination des surcapacités de production à l’échelle mondiale. L’industrie automobile est l’exemple le plus frappant de cette situation où nous assistons à une redistribution des cartes à l’échelle mondiale, la zone Asie-Pacifique prenant en apparence l’ascendant sur les anciennes implantations de cette industrie. Bien que cette zone soit elle aussi en Etat de « surchauffe » c’est-à-dire en surcapacité.
Tous les Etats, de plus en plus en déficit, commencent depuis quelques mois à lever des emprunts sur les marchés financiers, pour financer les mesures anti-crise. Nous allons voir bientôt des masses d’obligations et de bons du Trésor se déverser sur les places financières, et ces mêmes places financières exigeant que l’argent rapporte de l’argent, entrer dans l’angoisse dès qu’un Etat se trouvera en difficulté sur sa dette. Nous nous en sommes rendu compte, quand Dubaï ne fut plus en mesure de régler ses dettes. De même pour la Grèce dont la dette publique pour cette année, selon l’OCDE, représente 75,3 % du PIB (soit 300 milliards d’euros) et devrait atteindre 89,3 % en 2010. Les agences de notation viennent de déclasser ce pays, bientôt considéré en cessation de paiement. Le Royaume-Uni est lui aussi dans une situation critique et, selon la presse, pourrait être déclassé. Ce n’est pas la première fois que des Etats sont en faillite, :la Yougoslavie a été démantelée dans les années 1990 du fait de son surendettement et la Serbie bombardée par l’OTAN. En 2001 c’est l’Argentine qui allait boire le bouillon, au point que le FMI lança l’idée, déjà émise lors de la crise asiatique, qu’il fallait légiférer sur le « risque pays ».
Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que le risque pays ne concerne plus seulement des pays comme la Turquie, le Liban, la Thaïlande, la Corée du Sud … mais directement des pays de l’OCDE. Ainsi le quotidien La Tribune écrit-il (le 15 mai 2009), à propos des Etats-Unis : « Ils devront dévaluer le dollar, mais cela ne suffira pas, ils devront également renégocier leur dette. »
Pour le moment, les gouvernements cherchent à étaler, dans le temps et sur les peuples, le remboursement de montagnes de dettes, d’où toute la propagande médiatique sur la fiscalité, et les paradis fiscaux, le premier ministre grec Georges Papandréou (socialiste) en appelle à l’union nationale contre la fraude fiscale, mais la jeunesse se révolte contre la précarité et passe à des actions radicales… En France on a mis en couveuse le corbeau de la banque suisse HSBC et sa liste de « fraudeurs du fisc ». On fait semblant de s’attaquer au grand capital, comme par exemple en indiquant que les entreprises du CAC 40 trichent et que les PME (petites et moyennes entreprises) payent plus d’impôts que les multinationales. Mais dans la réalité, c’est un montant d’aides publiques représentant 31,2 % du PIB de l’UE qui a servi entre autres au rachat d’actifs toxiques. Les voilà les vrais bonus.
Le président de la République française, Nicolas Sarkozy en personne, a déclaré tout haut que les 35 milliards d’euros d’emprunt se feraient non pas sur le dos des Français, mais par un appel au marché financier. C’est exactement ce qui fut fait pour combler le trou de la Sécu, c’est le marché qui est intervenu, et c’est le populo qui banque : la CRDS est directement prélevée sur la quasi-totalité des revenus, y compris les allocations familiales et les allocations chômage.
La facture finale des intérêts de la dette est colossale. Selon la Cour des comptes, la charge d’intérêts des emprunts contractés par la Cades s’élève à 2,9 milliards d’euros par an en moyenne sur la période 2005-2009, contre 1,4 miliard d’euros sur la période 1996-2004, soit un total de 25,7 milliards d’euros versé au capital financier depuis 1996.
Mais il y a aussi, du fait de la rétraction du marché mondial, une tendance au protectionnisme qui s’amorce. Les grandes messes de l’écologie (« il faut sauver la planète ») sont de cet acabit, il s’agit d’élever des normes « écolos » c’est-à-dire des taxes, pour protéger certains secteurs de la concurrence. Le recours aux dévaluations compétitives est de retour : il consiste à faire chuter sa monnaie afin de donner un avantage à ses exportations. Par exemple le Royaume-Uni a laissé la livre sterling se déprécier de 20 % par rapport à l’euro depuis août 2008, ce qui en fait revient à dissimuler une taxe de 20 % sur ses importations. Il en est de même pour le dollar, en chute libre, le franc suisse, le dollar canadien… Le cycle des dévaluations compétitives est en pleine action. Tout se concentre sur le vrai argent, c’est à dire sur des valeurs sûres et non plus sur des billets de papier fraîchement produits par la planche à billets ; d’où un certain retour vers l’or considéré comme la valeur refuge a minima.
Avec le déplacement des dettes privées (celles des propriétaires des moyens de production et d’échanges) en dettes publiques, nous avons une sorte de socialisation des moyens de production, sauf que le propriétaire de l’Etat, ce n’est pas le peuple. L’Etat est au service du capital financier et la seule propriété qu’il accorde au peuple c’est la dette publique, sa seule identité nationale c’est de payer les impôts et taxes.
« La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’Etat, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. » (Karl Marx, Le Capital, t. 1, Editions de Moscou p. 721)
Mais encore :
« Le peuple sait bien, par sa propre expérience et les saignées faite à sa bourse, combien la dette publique pèse sur les impositions ; mais peu de gens savent dans quelles conditions spéciales cette dette a été contractée et existe toujours. L’Etat, cet instrument commun entre les mains de nobles propriétaires fonciers, et des gens de la finance, a besoin d’argent pour réaliser, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’œuvre d’oppression. Il emprunte donc chez les capitalistes et usuriers, et leur remet un bout de papier, par lequel il s’engage à payer, pour 100 livres sterling prêtées, tel chiffre d’intérêt. Les moyens nécessaires à ce paiement, il les tire, sous forme d’impôts, de la poche des classes ouvrières. Si bien que le peuple doit servir de garantie à ses oppresseurs vis-à-vis des gens qui prêtent leur argent pour qu’on lui coupe le cou à lui, peuple. Cette dette figure sous diverses rubriques, suivant que le taux d’intérêt est de 3,3 % ou de 4 %. » (K. Marx , People’s Paper, 16 avril 1853.)
Nous voyons que cette histoire de dette publique ne date pas d’hier et que tous les appels à la nation, à l’identité nationale, ne sont que des justificatifs pour sauver le capital.
« Si les démocrates exigent la régulation de la dette publique, les ouvriers doivent exiger la banqueroute de l’Etat. » (Karl Marx, 1re Adresse du comité de la Ligue des communistes, 1850.)
G. Bad
Décembre 2009
Ce texte, paru dans Echanges n° 131, est une contribution à un débat concernant la crise et ses issues possibles.
La note qui suit est délibérément très résumée. Elle ne développe pas la critique du programmatisme – déjà faite abondamment – et ne fait qu’évoquer les aspects récents du mouvement social qui confortent la thèse communisatrice.
1.1. Définition et origine
Ne pas confondre immédiateté et instantanéité. Par immédiateté du communisme, on pose que la révolution prolétarienne n’a plus pour objectif de créer une société de transition, mais le communisme directement. Du coup : plus de problème de prise du pouvoir politique, d’alliance avec d’autres couches sociales, ni d’effectuation de la transition sur le terrain (dépérissement de l’Etat, etc.).
La notion d’immédiateté du communisme ne sort pas de rien. Elle est apparue avec la crise des années 1960-1970 sur la base de l’incapacité politique de la gauche et des gauchistes à comprendre l’anti-travail. Aujourd’hui, toute les tentatives programmatiques sont dérisoires. Quant à l’anti-travail, il revient avec plus de force que dans les années 1970 (Chine, Bangladesh et même pays industrialisés)
1.2. La communisation comme processus
La communisation, cela ne signifie donc pas que le communisme s’instaure d’un coup de baguette magique. Il y aura lutte, avancées et reculs de la révolution. Mais cela signifie que les actions qu’entreprendront les révolutionnaires aboliront le travail et la valeur, et tout le reste (famille, patrie…) ici et maintenant. Quand la révolution attaquera la propriété capitaliste, elle ne donnera pas au prolétariat une propriété qui lui échappait jusqu’ici, mais elle abolira toute forme de propriété, tout de suite. Il est impossible de décrire cela dans le détail. Il faut cependant essayer de préciser, pour avoir une meilleure idée de là où on va et pour savoir, le moment venu, distinguer révolution et contre-révolution.
Quand la crise éclate, le prolétariat se soulève parce que le non-achat de la force de travail l’exclut du rapport social et de tout rapport à la nature. Ce faisant, il développe une activité de crise qui est la matrice de tous les possibles. La possibilité du communisme ne se trouve que dans l’activité de crise du prolétariat. La théorie n’a pas toujours défini le communisme de la même façon, mais toutes les définitions et stratégies ont toujours reposé sur ce que fait le prolétariat dans son activité de crise. On ne peut parler d’activité de crise que dans le cas d’un soulèvement généralisé du prolétariat, et non dans le cas d’un conflit isolé d’une ou quelques entreprises, aussi « exemplaire » soit-il.
L’activité de crise repose sur deux éléments essentiels : individualisation/démassification du prolétariat, et prise de possession d’éléments de la propriété capitaliste pour les nécessités de la lutte – pas pour reprendre le travail sans les capitalistes. Si la crise qui s’ouvre en ce moment s’approfondit au point de provoquer une insurrection prolétarienne majeure, on retrouvera ces deux éléments, avec les caractéristiques historiques de notre époque. La démassification du prolétariat sera d’autant plus nette qu’elle a déjà été entamée par le capital post-fordiste. Vouloir un retour aux beaux jours de l’ouvrier masse est un rêve contre-révolutionnaire. Quant à la propriété capitaliste, deux traits la caractérisent :
d’une part, rien ne lui échappe. Le capital s’est tellement emparé de toute la vie que, quoi qu’on fasse, on est toujours chez lui. Quand la crise éclate, le prolétariat ne peut rien faire sans empiéter sur la propriété capitaliste. Même une simple manifestation l’oblige à occuper le bitume municipal. Aujourd’hui, on lui permet de le faire. Demain ce sera illégal. Toute action du prolétariat dans son activité de crise l’oblige à affronter le capital pour prendre possession d’une partie de la propriété et donner ainsi une objectivité à son existence qui n’est sinon que celle d’un pur sujet (1). Et, dans la crise actuelle, le monopole de la propriété capitaliste est si total que, moins que jamais le prolétariat n’a de possibilité de repli. Il est le dos au mur. Par exemple, le capital a supprimé toute possibilité de repli à la campagne ;
d’autre part, les biens de la propriété capitaliste sont fortement marqués, dans leur valeur d’usage, par les nécessités de la valorisation. Pour cette raison, l’activité de crise sera amenée à beaucoup détruire et détourner. Il n’est pas exclu que le prolétariat s’empare d’une chaîne de montage, mais il est exclu qu’il fabrique des voitures.
2.1. « Production » sans productivité et abolition de la valeur
C’est à partir de l’activité de crise, et pour en sortir, que s’enclenche la communisation. La communisation ne répond pas à un idéal ou à un mot d’ordre politique. Elle est la solution des difficultés de reproduction que le prolétariat rencontre dans son activité de crise. Celle-ci est une lutte contre le capital pour assurer la survie, pas plus. Lorsque les alternatives prolétariennes contre-révolutionnaires ont fait la preuve de leur inefficacité à sauver économiquement le prolétariat, la communisation fait le saut dans la non-économie. Le paradoxe est que, alors que, au plus profond de la crise, les besoins du prolétariat sont immenses, la solution consiste à tourner le dos au productivisme. La « production » sans productivité n’est pas une fonction de production. C’est une forme de socialisation des hommes dans le communisme où la production intervient, mais sans mesure du temps ni de rien d’autre (intrants, nombres d’hommes impliqués, résultat productif). Selon la bonne formule de Théorie communiste : « radicale non-comptabilisation de quoi que ce soit ».
Essayons de voir les choses en deux temps :
durant la phase de descente aux enfers de la crise, la reproduction du prolétariat est principalement assurée par la prise sur le tas. Même dans une économie qui fonctionne en flux tendus, il y a des stocks. L’activité de crise consistera (entre autres) à s’en emparer. Déjà à ce stade, on peut imaginer une divergence entre une voie contre-révolutionnaire qui vise à comptabiliser, à regrouper les biens, à coordonner leur distribution, à faire respecter des critères de droits et de devoirs, etc., et une voie communisatrice, qui récuse cette économie du pillage et la formation d’instances supérieures de la distribution, même élues démocratiquement etc. Cette deuxième voie insistera sur le fait que l’approfondissement local, la gratuité absolue, valent mieux qu’une stabilisation nationale ;
dans une deuxième phase, celle de la sortie de crise proprement dite, la production reprendra.
Le problème est alors de savoir comment la production peut repartir sans travail, ni productivité, ni échanges. Le principe de la « production » sans productivité est que l’activité des hommes et leurs rapports sont premiers par rapport au résultat productif. La production reprend sur cette base parce qu’il n’y en a plus d’autres. Développer la production sans productivité, c’est abolir la valeur dans ses deux formes :
valeur d’échange : si rien n’est comptabilisé, si la justification de l’activité n’est autre qu’elle-même, le produit résultant de l’activité n’a aucun contenu abstrait ;
valeur d’usage : la valeur d’usage se distingue de l’utilité simple par le fait qu’elle a, elle aussi, un contenu d’abstraction. L’utilité de la marchandise doit être générale, ou moyenne, pour satisfaire un utilisateur inconnu dont on ne sait pas le besoin particulier (prêt-à-porter/sur mesure). La production sans productivité est une activité particulière d’individus particuliers, satisfaisant des besoins exprimés personnellement. L’usage des objets fabriqués porte la marque de cette particularité. C’est l’anti-normalisation. Le caractère nécessairement local de la communisation y contribue.
Dans la révolution communiste, l’acte de production ne sera jamais productif seulement. L’objectif des individus ayant décidé de mettre en place une boulangerie ne sera pas de réaliser un nombre déterminé de pains, mais de se socialiser, de cultiver leurs affinités en produisant du pain (2).
De plus, ces prolétaires ne produiront pas du pain comme catégorie générale, mais un pain particulier qui les sollicite ce jour-là. Enfin, l’approvisionnement de nos boulangers en farine risque d’être aléatoire, au moins dans un premier temps, si les prolétaires qui sont au moulin suivent les mêmes principes. Certains jours, il n’y aura pas de farine parce que ceux qui étaient au moulin ont préféré discuter de l’amour et du sens de la vie. C’est la chienlit ? Disons simplement que ce jour-là il n’y aura pas de pain. Il faut l’assumer. L’autre terme de l’alternative est que quelqu’un fixe un plan, avec des quantités et des délais, et que les autres bossent. Non seulement la valeur est alors rétablie, mais en plus cette expérience prolétarienne n’a pas d’avenir : ou bien elle marche et les prolétaires n’auront très vite plus aucun droit (restauration du salariat sous une forme ou une autre), ou bien elle ne marche pas et ils se retrouvent à la case précédente de chômage et de salaires impayés. Il est d’ailleurs probable qu’une solution communisatrice n’intervienne qu’après un ou plusieurs échecs de ce genre.
De façon générale, on retiendra que la communisation remplace la circulation des biens entre les « producteurs associés » par la circulation des individus d’une activité à l’autre. Cela implique notamment que :
u les « lieux de production » n’auront pas de personnel permanent, produiront ou ne produiront pas, selon la motivation et le nombre des présents, car les « lieux de production » seront avant tout des lieux de rencontre et de vie ;
au moins dans un premier temps, la communisation se fera localement, non pas comme communautés autarciques, mais comme initiatives entièrement contrôlées par les participants. La communisation se fera comme une nébuleuse d’initiatives locales. Ce n’est, me semble-t-il, qu’à cette échelle locale que la communisation peut faire la preuve qu’elle améliore tout de suite la vie des prolétaires. Or cet aspect est fondamental : les prolétaires font la révolution pour vivre mieux, pas par idéal.
A vouloir trop entrer dans le détail, on finirait par tracer le schéma d’une non-économie tout aussi contraignante que la société de transition. En même temps, comment ne pas en donner (et montrer la pauvreté de notre imagination) pour rendre palpable le fait que toutes les solutions apportées par la révolution communiste ont pour principe de mettre en avant l’activité et non pas son résultat. Pour dire que le principal « résultat » visé par l’activité, c’est elle-même. Les individus circuleront entre les activités en fonction de leurs affinités, et chaque étape de cette circulation sera un moment de reproduction. Des produits circuleront avec ces individus, mais sans échange. Ceux qui ont fait des saucisses les feront partir vers une cantine locale sans se soucier d’obtenir quelque chose en retour, puisque ces saucisses ne leur ont rien coûté, pas même du travail.
2.2. « Consommation » sans nécessité
Le règne de la nécessité n’est pas celui où les forces productives sont insuffisantes pour assurer une abondance dont on ne sait pas exactement où elle commence. Le règne de la nécessité est celui où l’existence de la propriété est une menace continuelle de désocialisation et de mort pour ceux qui ne sont pas propriétaires. Voilà pourquoi, aujourd’hui, la gratuité ou les bas prix provoquent des réactions de stockage et de surconsommation. Dans le communisme, cette peur du manque disparaît en même temps que la propriété. Chacun est sûr de pouvoir manger, gratuitement, ce que d’autres auront apporté et que d’autres auront préparé. Dans ces conditions, pourquoi irais-je surconsommer, stocker des aliments dans mon réfrigérateur sous le prétexte qu’ils sont gratuits ? Tout est gratuit et le restera. Parce que tout est produit par des gens pour qui, en quelque sorte, les saucisses ne sont qu’un sous-produit de quelques jours de discussion sur le sens de la vie.
La gratuité est une notion difficile à manier. Je pense que, pour parler du communisme, il vaut mieux l’entendre comme dans « geste gratuit » que comme dans « produit gratuit ». D’une part, c’est une évidence que les initiatives communisatrices imposeront la gratuité dans le champ de leur intervention. Mais d’autre part et surtout, cette gratuité est plus que « prix = zéro ». Il ne faut pas se représenter cela comme gratuité de marchandises qu’on peut avoir sans argent. Ce qui est en jeu ici, c’est la non-rémunération de l’activité des communisateurs. C’est une évidence aussi, puisque les prolétaires qui se lanceront dans la communisation ne le feront qu’après avoir tenté, en vain, d’obtenir un salaire ou une allocation. La gratuité, ici, c’est celle de l’être pour soi, dans une activité totalisante qui rompt les séparations, par exemple entre « production » et « consommation ».
Production sans productivité, consommation sans nécessité sont deux formulations, dans le vocabulaire limité dont nous disposons, de la même activité unifiée et libre.
La communisation avance en élargissant progressivement le cercle des prises de possessions. La propriété ne se laissera pas faire. Elle a plusieurs cordes à son arc. La contre-révolution n’est pas uniquement militaire.
3.1 Subtilités de la contre-révolution
Une partie de l’opposition à la communisation viendra des rangs du prolétariat lui-même. Dans une situation donnée, l’option autogestionnaire et l’option communisatrice pourront s’affronter. Par exemple, la prise en charge des enfants dans l’activité de crise donnera sûrement lieu à des tentatives d’autogestion des écoles. Face à quoi, un courant communisateur proposera l’abolition pure et simple des écoles – il est d’ailleurs probable que les élèves se chargeront directement de donner violemment leur avis (Grèce). Evidemment, l’abolition des écoles pose instantanément une masse de questions, très urgentes : qui va s’occuper des enfants, qui va leur apprendre quoi ? Leur faut-il un local dédié ? Vaut-il mieux qu’ils s’instruisent en jouant dans les allées de la révolution ? Comme tout problème de la révolution, celui-ci n’existera que localement pour les habitants du quartier (pas de ministre de l’éducation !). La solution mise en place localement, plus ou moins bonne, ne demandera pas des prouesses de productivité (pas de construction d’école, pas de formation de maîtres, pas de rédaction de programmes…), et s’ajustera en fonction de l’évolution de la situation. Le succès ou l’échec d’une telle initiative ne tient pas tant à sa justesse théorique qu’à sa capacité ou non d’améliorer la vie des prolétaires (parents et enfants) qui l’initient. Malgré la difficulté que nous avons à nous représenter une vie sans travail ni valeur, l’analyse (et certaines expériences d’activité de crise) nous permet d’affirmer qu’à un certain degré de la crise, une solution communisatrice sera plus apte à améliorer la vie que toutes les formules autogestionnaires. Ce qui est dit ici de l’école vaut pour toutes les institutions actuelles.
3.2. Refus de toute militarisation
Si un tel mouvement local fait tache d’huile, si l’autogestion est insuffisante pour l’empêcher, la répression la plus violente interviendra évidemment. L’histoire nous montre que la propriété ne reculera devant aucun massacre. Je pense que ce serait une grave incompréhension des atouts spécifiques du prolétariat que de prôner une militarisation, même « révolutionnaire », du mouvement. Je ne pense pas qu’il y ait d’exemple dans l’histoire où la militarisation, même la plus souple, la plus démocratique, n’ait ouvert en grand la porte à la contre-révolution. Impossible d’entrer ici dans le détail. Mais on peut quand même indiquer que, si la crise atteint une intensité telle que la communisation avance ainsi, la bourgeoisie elle-même ne sera pas indemne et, tout choyé qu’il soit, son personnel répressif n’échappera pas à la crise. Il ne faut surtout pas invoquer une crise morale de la police face à l’idéal révolutionnaire, mais bien plutôt à des mutineries intervenant pour des raisons très matérielles (Afrique du Sud). D’autre part, le refus de la militarisation même la plus légère n’implique nullement le rejet de la violence.
L’abolition de la valeur, la destruction du capital et l’auto-suppression du prolétariat ne sont des moments mystérieux ou mystiques que si on les envisage dans un processus insurrectionnel de type ancien mouvement ouvrier, affirmant l’identité travailleuse de la classe ouvrière et se fixant comme but de mettre le prolétariat (en réalité ses représentants) au pouvoir politique. Jusqu’à présent les communistes ont buté de façon insurmontable sur ces questions et n’ont trouvé que la société de transition pour éluder l’obstacle. La société de transition est un leurre, de même que le dépérissement de l’Etat.
Depuis la crise des années 1960-1970, le processus même de la contradiction entre les classes a commencé à nous débarrasser de ce problème. L’évolution récente du rapport des classes permet de comprendre beaucoup mieux que Marx lui-même la nature intime de la société capitaliste, la valeur, le travail, et donc leur abolition. Elle permet ainsi d’approcher de plus près ce que sera le communisme et le processus révolutionnaire de communisation qui le créera. Plus la crise va s’approfondir, plus on avancera sur cette voie.
B. A.
Août 2009
(1) La prise de possession se déroule comme interaction entre individus du prolétariat. Il n’y a plus les automatismes du rapport de classe. Si le prolétariat est contraint de se soulever, il faut quand même quelques individus pour sortir les premiers pavés, casser les premières vitrines…. Autrement dit, l’activité de crise gagne un degré de liberté par rapport à la prospérité. Ce n’est pas encore le règne de la liberté, mais c’est ce degré qui donne aux insurgés le sentiment que tout est possible.
(2) Nous avons fait remarquer que, dans l’approfondissement du chômage en Argentine, certains piqueteros tenaient à peu près ce discours. Voir Bruno Astarian, Le Mouvement des piqueteros, Argentine 1994-2006, Echanges et Mouvement, mai 2007, notamment pages 37 et 52.
Cet article est paru dans Echanges n° 131 (hiver 2009-2010), à la suite de Murs virtuels ou murs réels, l’enfermement au nom de la protection (Echanges n° 120 (printemps 2007), Sécurité et liberté : de nouveaux murs (Echanges n° 122, automne 2007), et Murs virtuels et murs réels : à Gaza (n°124 (printemps 2008).
Un nouvel excès de l’enfermement de populations entières (1), notamment dans la « bande de Gaza », a encore sorti la chronique médiatique de son silence quotidien sur ce sujet. L’enfouissement dans le sol en profondeur d’énormes plaques d’un acier spécial (difficile à percer et à fondre) destiné à empêcher le creusement des tunnels, les seules voies respiratoires, bien limitées, qui entretiennent la survie de Gaza.
Après les barrières de surface, voici donc les barrières souterraines. Au même moment, on a dévoilé un renforcement du barrage maritime naval et électronique des navires de guerre israéliens qui a peu à peu réduit la zone côtière dans laquelle les bateaux de pêche palestiniens sont autorisés à trouver une maigre provende : cette zone est passée en quelques années de 20 miles (37 km) à 3 miles (5,5 km), au-delà de laquelle tout navire est systématiquement détruit.
Parallèlement, tout est encore fait pour empêcher la reconstruction de ce qui serait une infrastructure même dérisoire d’un embryon d’Etat, réduisant les habitants à la quête la plus sommaire d’une survie aléatoire dans une déstabilisation qui rend impossible toute idée d’avenir.
Des adolescents auxquels on offrait une collection de marqueurs de diverses couleurs choisissaient systématiquement des noirs pour dessiner des engins de guerre ; et, sollicités pour dessiner autre chose concernant leur futur, laissaient invariablement une page blanche.
Dans les publications
Ni patrie ni frontières, traductions et débats, n° 27-28-29 : réunis sous le titre « Massacres à Gaza.Sionisme et antisémitisme », plusieurs textes, avec cette conclusion : « Ne serait-il pas temps de parler de soutien aux prolétaires israéliens comme palestiniens, plutôt que de brandir des drapeaux ou des banderoles du Hamas, de l’OLP et de la Palestine ? » Petite phrase elle-même porteuse de bien des débats...
yvescoleman@wanadoo.fr
Le Groupe allemand des socialistes internationaux (Gruppe Internationaler SozialistInnen), adhérent au Bureau international pour le Parti révolutionnaire (regroupement international de diverses tendances bordiguistes), constate que « depuis les élections en avril de cette année, l’Afrique du Sud est secouée par la plus importante vague de luttes de classes que le pays ait connu depuis la prise du pouvoir par l’ANC il y a quinze ans ». Ce groupe a rédigé, en octobre 2009, un texte intitulé Luttes de classes en Afrique du Sud, dans lequel il affirme que les grèves en Afrique du Sud ont pour résultat de balayer les deux piliers qui constituaient la force de l’ANC : d’une part, ses liens avec les syndicats, qui lui ont permis jusqu’à maintenant d’empêcher ou de contenir les conflits du travail dans le pays, d’autre part, le nationalisme panafricain qui permettait d’excuser tous les déboires économiques par l’héritage de l’ancien système d’apartheid.
Le texte est à consulter (en allemand) sur leur site Internet : Klassenkämpfe in Südafrika
Ce texte est paru dans Echanges n°131 (hiver 2009-2010).
Le 26 septembre 2009, une bande de quarante hommes armés a attaqué le squat communautaire de Kennedy Road à Durban, la deuxième ville d’Afrique du Sud. Au cours de ces attaques, ils ont tué quatre personnes, déplacé plus d’un millier de résidents et mis le feu à des habitations. Menacés de mort, les membres dirigeants de l’organisation de squatters Abahlali baseMjondolo (AbM, littéralement « mouvement des squatters ») de Kennedy Road vivent dorénavant dans la clandestinité.
La bande était organisée par les dirigeants locaux et régionaux de l’ANC (African National Congress), soutenus par la police locale. Après avoir été appelée, la police n’a pas arrêté les agresseurs (ANC) mais treize membres du Comité de développement de Kennedy Road, filiale de l’AbM. Bien que six des prisonniers aient été depuis libérés sous caution, cinq autres marinent encore en prison. Au tribunal, pendant les audiences, les militants locaux de l’ANC se sont mobilisés, exigeant que le juge refuse d’accorder la libération sous caution et menaçant les partisans de l’AbM dans le prétoire même. Les prisonniers restants avaient besoin de toute urgence du soutien international pour les audiences de la mi-janvier 2010, qui devaient décider des libérations sous caution.
Il est difficile d’établir les origines de ces attaques, mais elles remontent aux années qui ont suivi la chute de l’apartheid ; elles s’enracinent dans la déception toujours plus grande née des promesses non tenues et des espoirs brisés depuis 1994, dans la désillusion qui engendre ce qu’on appelle en Afrique du Sud « la mine d’or », l’enrichissement personnel et la corruption – et dans la « Grande Trahison » de l’ANC.
Pendant l’apartheid, l’ANC est toujours restée ambiguë quant à ses buts ultimes. Ceci était en grande partie dû à la division du travail tacite entre l’ANC et le PCSA (Parti communiste sud-africain), dont l’alliance constituait la colonne vertébrale de la lutte anti-apartheid. La révolution sud-africaine était censée se dérouler en deux étapes : l’ANC dirigerait la révolution « démocratique » contre l’apartheid,puis le PCSA interviendrait et guiderait la révolution vers le socialisme, qui lui succéderait.
Mais en 1996, l’ANC abandonna toute velléité d’adopter la politique keynésienne de développement que beaucoup de gens attendaient. Au lieu de quoi le parti nationaliste noir a embrassé le programme GEAR (Growth, Employment and Redistribution – croissance, emploi et redistribution) préconisé par le FMI, alors que l’Afrique du Sud n’était pas en défaut de paiement et avait une faible dette extérieure. En dépit de son nom, GEAR n’avait pas grand-chose à voir avec la distribution des revenus et de meilleures conditions pour les pauvres et les chômeurs. Au contraire, le GEAR a conduit à des destructions d’emplois massives et à la pauvreté, car il s’agissait en fait d’un programme d’ajustement structurel destiné à attirer des investissements étrangers en Afrique du Sud.
Ces destructions d’emplois ont affaibli le pouvoir syndical en contraignant les syndicats à s’allier plus souvent avec le parti au gouvernement. C’en est bien fini de ces mouvements de base extra-syndicaux des années 1980, tels ceux des usines automobiles de Port Elizabeth où les ouvriers brûlèrent les effigies des représentants syndicaux traîtres et apportèrent de faux fusils en carton sur les chaînes pour les braquer sur les contremaîtres. Alors qu’il y a encore des grèves, pour certaines très militantes, et plus puissantes que dans bien d’autres pays, elles sont de plus en plus souvent défensives plutôt qu’offensives et reflètent le renversement de l’équilibre des forces.
En raison de ces tendances, le niveau de vie des pauvres et de la classe ouvrière s’est effondré depuis la mise en œuvre du GEAR. Un article de l’hebdomadaire électronique Pambazuka News résume la situation actuelle : le niveau de développement humain est à présent plus bas qu’en 1994 et l’Afrique du Sud a dépassé le Brésil car on y relève l’écart le plus grand entre riches et pauvres. Mais alors que beaucoup de gens ordinaires peinaient à survivre, apparaissait le contraste avec les dirigeants de l’ANC, qui s’enrichissait dans ce processus. Il n’était pas rare que dans la nouvelle Afrique du Sud un ancien camarade, à présent plus âgé, chômeur et sans perspective réaliste de retrouver un emploi, croise d’autres anciens camarades dans leur Mercedes. Ce que le sociologue sud-africain Michael Neocosmos appelle « séquence de construction de l’élite », avec une bourgeoisie noire sud-africaine autochtone, et particulièrement visible sous le régime Mbeki, était en fait en devenir depuis un certain temps. L’élection récente de Jacob Zuma et la scission au sein de l’ANC qui a poussé Mbeki à décamper avec une importante minorité pour former un parti rival, n’est pas tant la marque d’un changement d’orientation fondamental que d’une brouille interne concernant le meilleur moyen de s’attribuer les butins à venir et la stratégie à suivre en cas de montée trop rapide du mécontentement ou des attentes.
Pourtant, depuis le milieu des années 2000, sont apparues des luttes, petites mais significatives, qui impliquent ceux qui vivent dans des logements indignes et travaillent, lorsque c’est le cas, dans la précarité de l’économie informelle et luttent contre les privatisations, les expulsions, les coupures d’eau et d’électricité. La base de ces luttes plutôt communautaires, ce sont les occupations illégales qui essaiment dans les grandes villes et leurs banlieues et dans certaines campagnes à cause de la crise du logement actuelle en Afrique du Sud. Reliés entre eux de manière assez lâche dans l’Alliance des peuples pauvres, des mouvements comme l’AbM, la Campagne anti-expulsions du Cap Ouest, le Mouvement des sans-terre et Abahali baseplasini (Réseau Rural) ont utilisé l’action directe contre la politique du gouvernement et la négligence institutionnelle. Voici les tactiques que ces mouvements ont utilisées :
passer derrière les fonctionnaires qui enlèvent les compteurs d’eau (nécessaire à la fois pour obtenir de l’eau et pour la facturation) en cas de non-paiement et les remplacer par des tuyaux qui fournissent de l’eau et sont aussi plus difficiles à démonter ;
empêcher les autorités d’expulser des familles en se regroupant avec d’autres résidents en encerclant les cabanes ; incendier des voitures pour faire diversion et détourner la police au cours des expulsions. Si les expulsions ont lieu néanmoins, réintégrer les familles dès que possible ;
empêcher les autorités de confisquer les possessions des résidents pour payer les dettes de scolarisation des enfants ;
refuser de participer à la politique des partis et réunir des assemblées générales pour décider des actions et des méthodes. Par exemple, certains groupes ont organisé des boycottages lors d’élections récentes avec ce slogan : « Pas de terre, pas de maison, pas de vote ! » ;
en 2009,pendant les attaques xénophobes contre des immigrants africains dans les townships, des groupes comme la Campagne anti-expulsions du Cap Ouest mirent en place rapidement des comités de rue composés en parts égales d’immigrants et d’autochtones, ce qui réussit à désamorcer la violence potentielle.
Ces mouvements refusent d’attendre que le gouvernement agisse et ils ne demandent pas d’autorisations, car la Constitution comporte déjà de belles déclarations, jamais mises en œuvre, qui garantissent un logement décent et un emploi stable. Ils font donc au contraire tout ce qu’il faut pour faire respecter ce qu’ils appellent leur droit de vivre. Comme l’affirmait un participant à la Campagne anti-expulsions du Cap Ouest : « Ce sont des choses pour lesquelles nos ancêtres se sont battus et sont morts. Elles nous appartiennent de droit. »
En réaction à ces zones de refus, de taille réduite mais en nombre croissant, qui échappent réellement au contrôle du gouvernement, l’ANC n’a cessé de dénoncer une « culture du non-paiement », des « éléments criminels, » des « ultra-gauchistes », et a parfois organisé des interventions brutales. Par exemple en 2007, la police a tiré sur des manifestants à balles réelles et avec des balles de caoutchouc lors d’une manifestation pour le logement à Protea South à Gauteng. Un journaliste de Durban qui enquêtait sur les attaques policières contre les squatters de Pinetown cette même année a été enlevé et sérieusement battu. Dans d’autres cas, l’ANC a utilisé la carotte, en cooptant des « responsables » avec des bourses et des postes dans la hiérarchie locale du parti, ou en attirant des organisations indépendantes dans l’orbite des ONG en tant que consultants juniors pour représenter la « société civile » devant l’Etat.
Mais la férocité des récentes attaques contre les squatters pourrait annoncer un changement dans la politique du gouvernement actuel. Comme le fait remarquer un observateur écrivant après les incidents de Pemary Ridge, c’est l’expression d’une forme particulière de politique étatique apparentée aux politiques du colonialisme et de l’apartheid, qui considèrent comme ennemie une certaine partie de la communauté.
Il se pourrait alors que la répression soit intentionnelle, signe d’un glissement furtif ces dernières années, en dépit des scissions, des dissensions et des appétits rivaux au sein de cette bureaucratie, glissement vers un autoritarisme croissant dans la conduite de l’ANC ou même vers une « ZANU-isation » partielle de l’ANC, par référence au parti de Mugabe dans le Zimbabwe voisin, d’abord évoquée de façon hypothétique et rapidement écartée par Jeremy Cronin du PCSA pendant l’ère Mbeki. Il est trop tôt pour dire si les attaques sont dues à des facteurs spécifiques locaux et régionaux ou si elles proviennent de nouvelles directives nationales en vue d’une politique de tolérance zéro.
Il est clair que l’ANC jouit encore à présent d’un soutien populaire réel et conséquent en raison de sa visibilité, de son courage et de ses sacrifices pendant l’apartheid. Mais déjà se multiplient des signes que ce support ne durera pas éternellement, et les dirigeants les plus clairvoyants devraient en tenir compte. Au fur et à mesure que la vieille génération s’éteint et que les souvenirs s’effacent, l’éclat de la lutte sera inévitablement terni et le parti ne pourra plus puiser dans les souvenirs personnels de la vie sous l’apartheid. Son capital politique et sa capacité à trouver un équilibre entre des intérêts divergents en seront affaiblis. Les pressions internes et externes s’accumuleront, surtout si l’Afrique du Sud se retrouve engluée comme le Japon dans une stagnation économique de longue durée à cause de la récession mondiale.
Mais les inquiétudes au sujet des conséquences sociales de la récession qui commence à envahir l’Afrique du Sud doivent être aussi prises en compte comme facteur plus pressant à l’origine des agissements du gouvernement. Avec raison, le gouvernement redoute que des tensions sociales croissantes ne menacent de déborder l’endiguement habituel négocié par les partis officiels. Dans ce cas, on peut envisager la violence d’Etat sous un jour différent, comme une frappe préventive et un avertissement déguisé à la population dans son ensemble de ne pas dépasser les bornes.
Ces organisations locales de pauvres, actuellement relativement petites et impuissantes (du moins si on les compare aux nombreux millions de Sud-Africains désespérément pauvres et vivant dans des conditions atroces), pourraient tout à coup, si les circonstances s’y prêtaient, entraîner, accroître et transformer le sentiment anti-gouvernemental en quelque chose de beaucoup plus puissant et beaucoup plus menaçant, à la fois pour l’ANC et pour les intérêts financiers sud-africains.
C. P.
Ce texte est paru dans Echanges n°131 (hiver 2009-2010). C’est une traduction de « Iran : Ein neuer Anlauf ? », article paru dans le n° 85 (automne 2009) de la revue allemande Wildcat. Les notes sont du traducteur, sauf mention contraire.
L’histoire du « capitalisme iranien » commence avec le mouvement constitutionnaliste de 1906 (1), contemporain de la révolution russe de 1905, qui a suivi les premières recherches de pétrole par les Anglais à partir de 1901. Le développement capitaliste de l’Iran est, donc, dès ses origines, lié au pétrole sur le marché mondial. Depuis les années 1960, surtout depuis la « révolution blanche » de 1963 (2), l’Iran est un pays capitaliste moderne, bien qu’il dépende en partie de ses exportations de matières premières. Le boom pétrolier (et l’explosion des prix du pétrole après 1973 et 2005) a permis au régime en place de s’engager à fond sur la voie d’une dictature du développement ; le secteur public de l’économie est à peu près aussi important que le secteur privé : les statistiques iraniennes font état d’environ 20,47 millions d’actifs, pour une population de 73 millions, dont 5,48 millions dans le privé et 5 millions d’« employés d’Etat », qui vont du Pasdaran (3) jusqu’à l’employé de l’industrie automobile publique, auxquels s’ajoutent 1,53 million d’« employeurs » et 7,36 millions d’indépendants (4). Le développement et l’énorme appareil d’Etat sont financés tous les deux par la rente pétrolière. La plus-value produite par les travailleurs dans d’autres régions du monde, notamment dans les pays importateurs de pétrole, incombent en partie à l’exportation du pétrole par l’Etat iranien. C’est ce mélange entre dépendance et développement forcé qui, dans les années 1970, avait conduit à la grave crise économique qui allait déboucher sur la révolution de 1979, et le gouvernement d’Ahmadinejad se heurte actuellement au même problème structurel.
La hausse des revenus du pétrole a provoqué, entre 2005 et 2008, un triplement de la masse monétaire et une poussée inflationniste de 10,4 % à 25,4 %. Le régime a cherché à en amoindrir les effets par des facilités de crédit et des subventions, mais, malgré cela, la pauvreté et la crise du logement se sont accrus. La chute du prix du pétrole de 148 à 40 dollars le baril, à l’été 2008, a creusé de larges trous : il manque 25 à 30 milliards de dollars au budget de l’Etat pour 2009, et 6 milliards de dollars doivent être récoltés afin de pouvoir payer les salaires et traitements des fonctionnaires d’Etat. L’Iran a besoin de crédits mais a de grosses difficultés à en obtenir, en partie à cause de la crise mondiale. L’inflation ne cesse de croître (depuis le début de cette année, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 40 %), la production industrielle se contracte. Au printemps 2009, les chômeurs étaient officiellement 2,7 millions, mais on compte comme « actif » toute personne ayant travaillé ne serait-ce qu’une heure dans les jours précédents l’enquête ; d’où il ressort que les chiffres réels du chômage sont beaucoup plus élevés.
Une période de sécheresse, qui persiste depuis 2008, est venue s’ajouter à la baisse des revenus du pétrole. L’arrêt de centrales hydrauliques a créé des goulots d’étranglement dans la distribution d’électricité mais, surtout, la production agricole a dramatiquement reculé, un tiers de la superficie des terres cultivables devant être irrigué. Cela faisait seulement quatre ans que l’Iran était parvenu à ne plus dépendre des importations de froment ; en 2008, il dut en importer à nouveau 4 millions de tonnes. Avant l’éclatement de la crise actuelle, l’Etat devait déjà prélever 4,5 millions de dollars sur le fonds de devises mis en place par Khatami (5), dit « fonds pour l’avenir », afin d’importer les moyens de subsistances qui manquaient.
En été 2008, le budget pour l’importation d’essence était épuisé et le gouvernement a dû à nouveau prélever des dollars rapportés par la vente du pétrole pour importer de l’essence.
Avant les élections, les travailleurs se sont battus contre l’inflation et pour un quadruplement du salaire minimum ; mais ce dernier n’a été augmenté que de 20 %, un taux inférieur à celui, officiel, de l’inflation. Le 1er mai, 150 militants ouvriers et syndicaux ont été emprisonnés pour avoir voulu descendre dans la rue en faveur d’une augmentation du salaire minimum, et relâchés seulement après avoir payé de très fortes cautions. Au total, les élections de l’été 2009 ont été largement influencées par la crise économique, et les questions à propos de la répartition de la rente pétrolière ont marqué l’ensemble des débats : quelle part en serait réservée aux investissements, comment serait-elle répartie et sous quelle forme ? C’est sur ce front qu’une crise du régime s’est fait jour ces dernières années, entre destitutions de ministres et remaniements ministériels. Ministre de l’économie, chef de la banque centrale et ministre du travail se sont opposés à propos de ce qui était le plus dangereux, l’inflation ou le chômage, et de ce qui serait le pire, une dérive de la masse monétaire ou une envolée des taux d’intérêt.
Après la prise du pouvoir par Khomeiny en 1979, la pauvreté avait réellement diminué par suite des luttes et mouvements révolutionnaires. Des salaires plus élevés, la réembauche des chômeurs par les conseils ouvriers, l’occupation des logements vides, l’appropriation par les paysans des terrains destinés à la construction immobilière et des terres arables ont contribué à une nette amélioration du niveau de vie. Mais après la consolidation du pouvoir d’Etat islamique, et particulièrement après la guerre Irak-Iran et la libéralisation de l’économie sous Rafsandjani (6), la pauvreté a de nouveau augmenté.
Ahmadinejad a voulu y faire obstacle avec sa propagande redistributive, promettant, par exemple, à la mi-2006 : « Dans trois ou quatre ans, nous n’aurons plus aucun problème d’emploi », grâce à un ensemble de « projets d’actions à court terme », dont des crédits aux petits entrepreneurs et des aides à la création d’entreprises individuelles. On consentit, en outre, des crédits faciles aux rentiers, aux agriculteurs, aux étudiants, aux couples récemment mariés et aux propriétaires d’un logement. Les prédictions économiques paraissaient favorables, les revenus du pétrole ayant atteint 266 milliards de dollars américains au cours des quatre années de pouvoir d’Ahmadinejad, quasiment autant que durant les seize années précédentes, selon des calculs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).
Le régime comptait avec ces mesures réagir contre l’aggravation, à l’époque, de son isolement politique et contre la mise en œuvre des sanctions économiques, en élargissant la politique économique de l’Etat. Mais, selon une enquête parlementaire, seuls 38 % des 19 milliards de dollars accordés aux « projets d’actions à court terme » eurent un effet concret sur l’emploi ; le reste s’est déversé dans d’autres canaux, principalement dans la spéculation immobilière. Les couches sociales qui avaient été exclues de ces aides s’appauvrirent du fait de la vigueur de l’inflation. La bulle immobilière a éclaté au printemps 2008, lorsque le gouvernement interdit à l’ensemble du système bancaire d’accorder de nouveaux crédits immobiliers. S’ensuivit un recul drastique de la demande de logements, et non seulement les agents immobiliers, mais aussi des institutions publiques, et l’Etat lui-même, se retrouvèrent à la tête d’un énorme tas de crédits douteux. De leur côté, les banques ont 27 milliards de dollars de crédits qui se promènent dans la nature, qu’elles ne recouvreront pas, et ne s’acquittent plus de leurs dettes auprès de la banque centrale : les créances externes de la banque centrale, et par voie de conséquence de l’Etat, ont augmenté de 106 % entre septembre 2007 et septembre 2008. Ce qui a contraint celui-ci à ne plus payer, ou bien à payer avec retard, ses fournisseurs ainsi que bon nombre de ses fonctionnaires. De plus, les banques ont fortement réduit l’octroi de crédits à l’économie, et ce resserrement du crédit pèse sur la demande en investissements et en produits de consommation, et aggrave la crise.
Selon des statistiques fournies par sa propre banque centrale, la pauvreté s’est accrue sous Ahmadinejad de 18 % à 19 % (14 millions de personnes) dès les deux premières années de son gouvernement, plus fortement en pourcentage dans les campagnes que dans les villes, et touche plus les jeunes que les autres groupes d’âge. On peut considérer, à partir de ces données, qu’aujourd’hui plus de 15 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté : femmes célibataires, chômeurs dans les villes, etc. De même, le gouvernement d’Ahmadinejad a échoué sur le deuxième front important de la réforme des subventions et des charges de l’Etat. L’Iran importe près de 40 % de son carburant aux prix du marché, faute de capacités de traitement et de raffinage ainsi que de pipelines. On parle depuis des années de supprimer les subventions pour les dérivés du pétrole (7), l’électricité et l’eau ; mais en juin 2007, les tentatives de rationner l’essence subventionnée à 100 litres par mois et par véhicule privé, et d’augmenter dans le même temps le prix au litre de 8 à 10 cents américains (l’Iran paye 40 cents le litre d’essence importé), ont débouché sur ce que l’on a appelé « les révoltes de l’essence ».
Le budget pour 2009 prévoyait de cesser toute subvention aux prix de l’essence, du gazole, du gaz et de l’électricité, de distribuer à la place directement une partie de l’argent économisé (environ 20 milliards de dollars) aux ménages à bas revenus ainsi qu’aux entrepreneurs touchés par la hausse des prix, et de provisionner 8,5 milliards de dollars pour « consolider l’économie ». Ce projet a été bloqué après de vifs débats parlementaires peu avant l’élection présidentielle (8), le gouvernement redoutant qu’une plus forte augmentation de l’inflation ne conduise à plus de perturbations au sein de vastes couches de la société, en particulier parmi la jeunesse.
Par ailleurs, le gouvernement d’Ahmadinejad, n’ayant pas plus réussi dans les domaines essentiels des politiques économiques et sociales, s’était vu contraint, en dépit de sa propagande, de se rapprocher des Etats-Unis, par exemple dans son soutien logistique à la guerre en Afghanistan, afin d’obtenir, en pleine crise, un adoucissement de l’embargo économique. Malgré tout, sa réélection ne paraissait poser aucun doute, et beaucoup de gens furent surpris par la dynamique des événements au cours de la compétition électorale. Il y a deux raisons principales à cela : la première tient au rôle que joue toujours avant des élections, en Iran comme partout ailleurs, la distribution d’argent, entre forte augmentation des pensions, embauche de 2 000 travailleurs dans l’automobile, dividendes distribués aux actions dites « équitables » d’environ 80 dollars, etc. ; le deuxième facteur tient au rôle spécifique, fortement ancré dans le système du pouvoir, que jouent les Pasdaran et les Bassidji (9) en faveur d’Ahmadinejad. Trente-six mille postes de surveillance bassidji furent implantés dans les usines, les administrations, les quartiers urbains et les villages et, en 2008, leur budget a augmenté de 200 %. C’est grâce à ces structures que les élections ont pu être partiellement « directement contrôlées ».
En pleine crise économique, l’élection devait donner une légitimité nouvelle au régime. Ahmadinejad s’y présentait comme représentant les pauvres contre l’élite des nantis. Pour la première fois, les organes de sécurité laissèrent la jeunesse se rassembler sans intervenir. On vit même des duels télévisés entre candidats. Mais, à partir du début juin, ces duels dérapèrent verbalement, et les rassemblements dans les rues se transformèrent en violentes manifestations contre le gouvernement ; de toute évidence, cette élection allait se convertir en vote protestataire. La population utilisait de plus en plus la campagne électorale, et l’espace public que celle-ci avait ouvert, pour exprimer ses propres intérêts. Vinrent s’y adjoindre ceux-là mêmes qui n’envisageaient pas de participer à l’élection et les couches sociales les plus pauvres. Les discussions sont alors devenues publiques, des slogans sont apparus et les partisans des différents candidats s’insultaient mutuellement. Mais lorsque quelqu’un dans la foule disait : « Du calme, laissez-nous discuter sérieusement ; nous n’avons que deux semaines pour le faire », il était unanimement applaudi, tout le monde partageant apparemment cette opinion. La répression passait par une période de vacance qui devait s’achever après l’élection, quel qu’en fût le vainqueur.
Toutefois, les manifestations avaient atteint un tel niveau de masses, qu’après l’élection, il fut difficilement possible de les contenir. Elles prirent, au fur et à mesure, pour cible les maux économiques et sociaux tels que l’inflation, puis, finalement, le système dans son entier.
Encouragé par la remontée des cours du pétrole et son rapprochement avec les Etats-Unis, le régime a alors pris des mesures très fermes. Mais il n’a pas pu briser la dynamique qui s’était enclenchée ni réconcilier les fractions apparues au sein du régime. Au contraire ! Les manifestations se sont renforcées et radicalisées après les menaces ouvertes que Khamenei (10) formula lors du prêche du vendredi : « Les élections se déroulent dans les urnes, non dans la rue » ; à partir de là, les choses se sont durcies ! La composition des manifestants s’est modifiée et beaucoup de gens ont commencé à comparer les événements en cours avec la révolution de 1979. La comparaison est justifiée si l’on considère le caractère dictatorial du régime et la crise qui le frappe depuis un moment dans un contexte de grave crise économique. Mais la société irannienne a beaucoup changé depuis 1979 : la population de Téhéran est passée de 5 millions à 12 millions d’habitants, la classe moyenne n’est plus issue des traditionnels marchands du bazar mais des professions modernes : propriétaires de fonds de commerce, juristes, enseignants, etc. ; enfin, le nombre d’ouvriers a considérablement augmenté ces dernières années.
Plusieurs points séparent le mouvement actuel de celui de la fin des années 1970 : les femmes y jouent un rôle beaucoup plus actif, les cris nocturnes d’« Allah akhbar » (« Dieu est le plus grand ») n’expriment pas toujours des convictions religieuses mais sont lancés pour provoquer le pouvoir ; toute une série de slogans visent d’ailleurs au même effet, comme par exemple « A bas la dictature ». Le mouvement prenant de l’extension, on voit de plus en plus d’ouvriers d’usines et d’employés participer aux manifestations et aux combats de rue, mais seulement le soir après le travail ; apparemment, les travailleurs imaginent mal se mettre massivement en grève pour porter le coup de grâce au régime. Seul le syndicat des conducteurs de bus, qui avait appelé à boycotter les élections, a condamné toute répression dans une déclaration publique.
La gauche iranienne en exil est incurablement divisée dans ses interprétations du mouvement ; deux positions se font jour dans les débats, qui toutes deux prennent une partie pour le tout. Les uns y voient un mouvement réactionnaire des plus hautes couches sociales contre les basses classes. Plusieurs « anti-impérialistes » vont si loin dans ce raisonnement, qu’ils adoptent la position d’Hugo Chávez et accusent le mouvement d’être une « vague verte », du même genre que les « révolutions de couleur »(11), le vert étant la couleur que la commission électorale de l’Etat avait octroyée au camp de Moussavi (12). Mais les manifestations n’ont pas été déclenchées depuis l’étranger et il n’y avait pas que des partisans de Moussavi dans les rues.
L’autre pôle, prenant ses désirs pour la réalité, y voit un pur mouvement révolutionnaire. Il est vrai que les quatre groupes sociaux qui souffrent le plus de la crise : les ouvriers, les jeunes, les femmes et les étudiants, sont à la pointe des manifestations. Mais ils ne formulent pas (encore ?) d’idées claires à propos de la situation sociale telle qu’elle est, et c’est toujours la répression qui prédomine. Les usines étant en dehors des villes, les ouvriers demeurent sous le contrôle des forces de sécurité pendant le travail ; celui qui quitte son poste pour aller participer à une manifestation peut compter sur son licenciement le lendemain. Quant aux 148 militants libérés sous caution sur les 150 arrêtés le 1er mai, le danger était trop grand pour eux de se montrer à une quelconque manifestation ; tout comme il est trop dangereux pour divers groupes politiques de s’exprimer publiquement.
Néanmoins, nous avons pu observer cet été que les manifestations de rues se poursuivaient d’une manière ou d’une autre. Après la menace de Khamenei lors de son prêche du vendredi, Moussavi avait, par exemple, appelé ses partisans à la trêve ; il n’empêche que le lendemain avaient lieu les manifestations de masses les plus importantes depuis la révolution, au cours desquelles les manifestants se sont livrés à des combats de rue avec les commandos spéciaux de la police, des Pasdaran et des Bassidji, et des banques ont été détruites. Ce jour-là, plus de dix personnes ont été tuées. Un militant ouvrier a remarqué que les bus d’entreprise ne rentraient pas dans les cités dortoirs mais allaient en ville pour y emmener les participants aux manifestations.
En 1988, Moussavi étant Premier ministre et Rafsandjani président (13), 5 000 détenus politiques, préalablement condamnés à des peines d’emprisonnement, ont été exécutés en trois mois sur ordre exprès de Khomeiny (4 486 d’entre eux sont aujourd’hui nommément identifiés). Lorsque, lors d’une conférence de presse pendant une visite à Bonn, quelqu’un interrogea le vice-ministre des Affaires étrangères de l’époque, Mohammad Javad Larijani (14), à propos de ces exécutions de masses, celui-ci compara cyniquement le taux élevé de natalité en Iran avec les quelques milliers de défunts : « Nous avons chaque année deux millions de nouveaux citoyens. » Les milliers de morts ne sont plus là, mais les millions de jeunes, qui constituent désormais un tiers de la population, sont dans la rue, et sont devenus une bombe à retardement pour le régime.
Ces trente dernières années la population a presque doublé, passant de 37 millions environ à 73 millions de personnes. On compte aujourd’hui 14 millions d’écoliers ; ils étaient 5 millions en 1979. Chaque année, à peu près 700 000 jeunes arrivent sur le marché du travail sous de sombres auspices : au printemps 2009, le taux officiel du chômage atteignait 11,2 %, 17,8 % parmi les jeunes, 29 % parmi les jeunes femmes et, en gros, 23,7 % parmi les jeunes urbains. Pour gagner leur vie, beaucoup doivent occuper deux ou trois emplois à la fois.
Selon des chiffres officiels de l’ONU, 2,8 % de la population iranienne consomment des dérivés de l’opium. C’est le taux le plus élevé de dépendance aux drogues dans le monde et, en chiffres absolus, dix fois plus qu’en Angleterre, pour une population quasiment équivalente. La consommation de drogue n’est, par ailleurs, pas limitée aux jeunes ; d’après une enquête, 20 000 des 60 000 travailleurs d’un des plus gros chantiers de gaz du monde s’y adonnaient. En 2002, l’Etat a dû changer de stratégie vis-à-vis des drogués et émettre un décret religieux (fatwa) autorisant un programme de substitution par la méthadone.
C’est toute une jeunesse, qui en a ras le bol, qui s’est retrouvée dans les manifestations : étudiants qui, diplômés au chômage, n’ont aucune perspective, ou prolétaires dont les conditions de vie et de travail ne cessent d’empirer, que ce soit sous les « réformateurs » ou sous les « conservateurs ». Ils sont sans avenir et n’accordent aucune légitimité au système, n’ont aucune confiance dans les institutions, à quelque niveau que ce soit, et rejettent l’influence des autorités religieuses sur la société.
La proportion des ouvriers dans la population est restée constante depuis 1979, ce qui signifie que leur nombre a doublé depuis trente ans. Aujourd’hui, environ un million d’ouvriers d’industrie travaillent dans des entreprises comptant plus de dix employés. On peut les répartir, grossièrement, en trois branches d’activité : le textile et la transformation des produits de l’agriculture, l’industrie pétrolière, et les nouvelles industries, en particulier l’automobile. La première, traditionnelle, est en déclin. Quant aux travailleurs du pétrole, ils ont joué un rôle décisif dans la révolution de 1979 en se mettant en grève. Depuis, leur nombre est à peu près demeuré identique, mais la structure de l’industrie pétrolière a, elle, beaucoup changé à cause des privatisations partielles et des fermetures d’entreprises, affaiblissant dans le même temps les capacités organisationnelles des ouvriers de cette branche. Ils formaient autrefois un seul bloc compact qui transmettait leur expérience de soixante-dix années aux nouveaux embauchés. Les ouvriers spécialisés des nouvelles raffineries venaient tous de plus anciennes d’Abadan, et avaient créé des contacts entre elles toutes ; c’est à travers ces contacts que s’est, par exemple, répandue la grève de 1978/1979. Pendant la guerre Iran-Irak, le centre de raffinage d’Abadan a été détruit, de nombreux travailleurs se sont retrouvés réfugiés de guerre, et ceux qui étaient politiquement actifs ont souvent fui à l’étranger. Les autres ont été mis en préretraite ou à la retraite.
L’industrie de l’électro-ménager gagne en importance, mais c’est le secteur automobile qui est central avec ses 118 000 employés, un nombre quatre fois plus important qu’en 1979. C’est le plus dynamique de cette dernière décennie : en 1996, par exemple, on a produit 203 000 véhicules privés en Iran, 917 000 en 2006, et 1,2 million en 2008 ; ce qui place le pays en seizième position dans le monde. L’Etat possède 40 % du plus gros producteur automobile du Proche-Orient, Iran Khodro ; Saipa, avec 35 % de part de marché en Iran, étant de loin son plus gros concurrent. Iran Khodro a mauvaise réputation pour l’intensité et la longueur du temps de travail, ainsi que pour ses vigiles omnipotents. L’année fiscale précédente, l’entreprise a souffert de la crise et a enregistré une perte de 120 millions de dollars ; mais avant la crise, déjà, la vente d’automobiles avait dû être largement subventionnée à coup de crédits.
Le 2 mai 2009, Iran Khodro s’est mis en grève. Les ouvriers avaient touché une prime record de 1 000 dollars en 2006 ; elle ne s’élevait plus qu’à 300 dollars en 2007 et 2008, et devait être supprimée en 2009. Les travailleurs ayant protesté, ils recevaient 150 dollars ; mais après une courte grève, la prime était relevée à 300 dollars.
Depuis l’été, la crise économique s’est accentuée. Après que le secteur du bâtiment se fut effondré de 60 %, la crise a affecté d’autres branches d’industrie. Six cents entreprises sont menacées de faillite et les projets de création d’emplois d’Ahmadinejad ont avorté.
Ces dernières annés, nous avons parlé à plusieurs reprises des conflits ouvriers en Iran dans Wildcat (15). En dépit des interdictions de s’organiser et de la répression, grèves et autres actions ouvrières n’ont jamais cessé. La lutte des enseignants, mais surtout des chauffeurs de bus, a marqué une avancée qualitative.
En 2008, il y a eu aussi une révolte dans la sucrerie Hafftappeh. Lorsque de la carotte et du bâton il ne reste plus que le bâton, lorsque les luttes quotidiennes des travailleurs sont sans cesse réprimées, comme, voilà quelques semaines, la grève de cinq jours chez Wagon Pars (autrefois le plus gros producteur de wagons de chemins de fer du Moyen-Orient), on s’attend alors à des conflits ouvriers à venir plus violents. Malgré une répression de plus en plus féroce des manifestations et le dévoiement du mouvement en une lutte de pouvoir entre deux ailes de la classe dirigeante, les connaisseurs de l’économie iranienne se demandent si derrière la vague verte ne se prépare pas une vague de cols bleus, qui serait, elle, beaucoup plus forte.
(1) En 1906, l’opposition nationaliste, libérale et religieuse obtient la promulgation d’une Constitution.
(2) Programme de modernisation du pays lancé par le Shah (monarque) Mohammad Rezâ Pahlavi, qui gouverna l’Iran de 1941 à 1979.
(3) Le corps des Pasdaran, ou Gardiens de la révolution, est une milice créée en mai 1979, peu après l’arrivée au pouvoir des religieux, et financée par l’Etat. Il agit parallèlement à l’armée régulière et est soumis directement au Guide de la révolution, actuellement Ali Khamenei.
(4) Le total des chiffres cités n’atteint pas 20,47 millions, inexplicablement.
(5) Seyyed Mohammad Khatami, président de l’Iran de 1997 à 2005.
(6) Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, président de l’Iran de 1989 à 1997.
(7) L’Iran se place en quatrième position pour l’extraction du pétrole et possède, avec 10 % à 11 % des gisements connus, les troisièmes plus grandes réserves de pétrole dans le monde. Le pays extrait environ 4 millions de barils, dont 1,42 million servent à ses propres besoins (trois fois plus qu’en 1980), le reste partant à l’exportation. Par manque de capacités de raffinage, le pays doit importer environ 170 000 barils d’essence par jour, à un coût, pour le régime, de plus de 4 milliards de dollars américains en 2006. Les subventions d’Etat au prix de l’essence atteignent au total 12 % du PIB. Quant au gaz naturel, l’Iran se situe en septième position mondiale pour son extraction et en deuxième position pour ses réserves. Il doit cependant, aujourd’hui encore, importer plus de gaz qu’il en exporte. (Note de Wildcat.)
(8) Mehdi Karoubi, un des candidats à la dernière élection présidentielle, promettait dans son programme électoral de répartir les actions des entreprises nationales du pétrole et du gaz entre tous les Iraniens, afin de transformer le monopole et le pouvoir de l’Etat fondés sur la rente pétrolière en pouvoir du peuple. (Note de Wildcat.)
(9) Le corps des Bassidji est une milice paramilitaire constituée pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988), composée de volontaires parfois très jeunes, certains ayant 13 ou 14 ans. Ils constituent aujourd’hui dans le même temps une milice morale et une soupape de sécurité pour la jeunesse issue des couches populaires qui y trouve un emploi rémunéré. Les Bassidji obéissent totalement à Ali Khamenei. Ahmadinejad y a été formé.
(10) Ali Khamenei, soutenu par le président d’alors Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, est devenu le Guide suprême de la République islamique d’Iran à la mort de Khomeiny en 1989, après la disgrâce du dauphin présumé Hossein Ali Montazeri (1922-2009). Il a vivement pris position en faveur d’Ahmadinejad après la réélection de celui-ci en juin 2009.
(11) Qui ont eu lieu dans plusieurs pays d’Europe de l’Est à la fin des années 1990 et au début des années 2000, et qui sont supposées avoir été fomentées par les services secrets américains.
(12) Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), est un des candidats malheureux à l’élection présidentielle du mois de juin 2009.
(13) Rappelons qu’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani fut président de l’Iran de 1989 à 1997. De 1981 à 1989, c’est Ali Khamenei qui était le président du pays.
(14) Cinq frères Larijani occupent, ou ont occupé, des postes dans le gouvernement ou la diplomatie. L’aîné, Ali, est actuellement président du Parlement et Sadegh, chef du système judiciaire iranien.
(15) Voir « Tous unis contre le séisme social » dans Echanges n° 115, p. 34, et « Luttes ouvrières et guerre » dans Echanges n° 117, p. 29.
(16) Wagon Pars, qui comptait autrefois 1 700 employés, a souffert, par suite de sa privatisation, de problèmes financiers. Après avoir licencié les ouvriers en contrats précaires, l’entreprise a cherché à se débarrasser de ceux qui restaient en les envoyant en préretraite dans de mauvaises conditions, et ne versait plus aucun salaire depuis des mois. Les ouvriers mécontents ont brisé des fenêtres et saccagé le restaurant d’entreprise, et le 25 août, entamaient un sit-in devant la porte de l’usine. La situation menaçant d’exploser (deux importantes usines voisines étaient aussi proches de l’insolvabilité), des Pasdaran et des unités anti-émeutes ont été postées à proximité de Wagon Pars afin d’éviter que les ouvriers marchent vers le centre ville. La grève s’est terminée cinq jours plus tard avec le paiement partiel des arriérés de salaires, sur fond de représailles exercées par les vigiles maison avec le soutien de la propagande du poste de contrôle bassidji de l’usine. (Note de Wildcat.)
Ce texte est paru dans Echanges n°131 (hiver 2009-2010). Il nous est parvenu en anglais de Russie. Nous le donnons sans commentaires, malgré des obscurités tenant certainement à des problèmes de traduction et malgré les désaccords que nous pouvons avoir avec certaines formulations. Il s’agit de l’introduction à un numéro de la revue russe ARS Maximalist consacré aux méthodes et stratégies de la lutte de classe.
Il serait bien paresseux aujourd’hui de ne pas parler de la crise. Dans une chanson titrée par provocation Anticrise, le rappeur Seva, populaire sur Internet, rappe sur le thème du sourire et les chances de voyager librement pendant que dure la crise. Au même moment, dans un parc de la ville de Kiev, un cinéma en plein air projette une vidéo pop où l’on voit un chanteur et ses acolytes habillés de façon révélatrice en femmes clamer qu’on doit oublier la crise et se détendre... Le monde du spectacle donne certainement de bons conseils, mais il est bien difficile aux travailleurs ordinaires de se relaxer alors qu’ils supportent durement le poids de la crise. Et il n’est guère opportun de sourire devant ces millions de travailleurs réduits au chômage. Encore moins devant tous ces étudiants qui , après avoir s’être qualifiés pour un marché totalement mort, ne peuvent certainement pas voyager. Sans compter les lycéens qui ne peuvent entrer à l’université car il n’y a pas de place.
Les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants, organisation territoriale ayant succédé à l’URSS) ont été frappés par la pire crise capitaliste (le second trimestre de 2009 a vu une chute de 10,9 % du PIB russe). Et il peut sembler bizarre que la crise ne signifie, pour certains, pas plus que sourire ou voyager librement.
Il est impossible de faire la différence entre les politiciens et les chanteurs pop dans ce concert d’absurdités. Alexei Kudrin, le ministre russe des finances, assure que « nous n’avons pas encore les chiffres définitifs pour le second trimestre mais nous espérons que l’économie russe va croître au troisième trimestre par rapport au deuxième, et que ce troisième trimestre marquera la fin de la récession. » Comme cela sonne bien. Mais en réalité, on peut dire que le PIB russe s’est contracté tout au long de l’année 2009 et les prédictions les plus optimistes peuvent envisager la fin d’une telle contraction mais certainement pas une croissance. Il semble que les économies de la Russie et de la CEI rampent tout au fond, sans espace permettant d’envisager une reprise. Vladimir Sokolin, directeur de l’agence de statistiques Rosstat, ne partage nullement l’optimisme de Kudrin : « Je ne suis pas un politicien, je suis un statisticien ; ce n’est que dans trois ou quatre mois qu’on pourra voir s’il y a croissance. Pour le moment tout ce que je peux voir c’est une tendance à l’horizontale. »
Cependant, à la mi-2009, le ministre des Finances prédisait un déficit budgétaire de 3 200 milliards à la fin de l’année, bien que ces prévisions aient été révisées à la baisse. Les véritables chiffres ne sont pas encore révélés. Comment les autorités peuvent-elles répondre à une telle situation ? Le vice-premier ministre Igor Ivanovich Chouvalov, dans un entretien à l’agence Bloomberg TV, a déclaré : « Le temps viendra où nous devrons revenir à des privatisations. » Kudrin a laissé entendre que tout le monde était d’accord sur ce point. Le gouvernement a recommencé à vendre les biens de l’Etat, prétendument en raison du déficit budgétaire et Vladimir Poutine, le premier ministre, a défini les privatisations comme « un des instruments des réformes structurelles dans le secteur réel de l’économie ». L’Etat peut aujourd’hui compter sur un apport de 80 milliards de roubles d’ici la fin de 2010, et ce revenu proviendra principalement de la mise aux enchères d’entreprises d’Etat « stratégiques ».
Qu’y a-t-il derrière toute cette rhétorique ? L’Etat, le principal capitaliste de Russie, jongle entre les différentes formes légales abstraites du capital. Les « nouveaux » propriétaires privés seront certainement les mêmes bureaucrates d’Etat qui acquerront pour pas grand-chose les capitaux « stratégiques » en profitant de leur position dans des conditions économiques critiques. Alors que dans la plupart des pays les mesures anticycliques sont basées sur un accroissement de l’intervention de l’Etat, les superdirigeants de la Russie planifient une seconde vague de privatisations.
Un proverbe russe dit « Vous ne pouvez comprendre la Russie par la raison ». Mais qu’y a-t-il à comprendre ? Si les élites des centres développés du capital agissent rationnellement (pour autant que ce soit possible dans un marché chaotique) en partant de l’affirmation que l’activité productrice n’est plus rentable à long terme, alors les élites usses sont devenues des compradores psychologiquement fatalistes qui ne s’intéressent plus à aucune sorte de stratégie. Le poulet acrobate à deux têtes de l’Etat et de l’économie russes se drogue avec la seringue du pétrole et tout autre projet d’investissement reste marginal dans l’éventail de leurs intérêts. Le taux de profit d’une industrie pétrolière prépondérante satisfait leur addiction et ce qui surviendra une fois que les réserves auront été épuisées est au-delà de leurs capacités mentales – c’est un poulet, il ne pense pas.
Nationalisation et privatisation sont toujours promues dans l’intérêt de la classe dominante, en application du fameux principe « nationaliser les pertes et privatiser les profits ». Si la plupart des pays capitalistes recourent aux nationalisations comme un moyen de préserver l’ensemble du capital aux dépens des capitalistes individuels et entreprend de privatiser comme un moyen de promouvoir l’ensemble du capital en se servant du capital individuel, alors en Russie, ce sont des moyens de routine de spolier les travailleurs, quelle que soit la structure des réformes, même si Poutine prétend le contraire.
Avant la crise, une multitude de prétendues entreprises d’Etat poussèrent comme des champignons, irrigués par la pluie abondante des pétrodollars. Ces corporations occupèrent les niches privilégiées de l’économie. Par exemple Anatoli Tchoubaïs (le « chef » des privatisations des premières années 1990) devint le directeur général de Rosnano, société d’Etat (créée en 2007) pour investir dans la niche très popularisée des nanotechnologies. Mais toutes les niches et les secteurs industriels restèrent aussi désertés qu’auparavant, même si les sociétés telle que celle de Tchoubaïs attirèrent d’innombrables millions en provenance des fonds publics (les patrons des entreprises d’Etat ont des salaires supérieurs à la plupart des patrons privés) qui disparaissaient alors dans leurs poches sans fond. Aujourd’hui, ces sociétés d’Etat sont en disgrâce et une vague de privatisation se pointe à l’horizon ; et il semble que ces flots d’argent vont être détournés d’une poche vers une autre.
A un certain moment, Poutine fut louangé comme le nouvel Ivan III, l’« unificateur de la Russie ». Mais dans cette période de capitalisme privé tardif, la classe dominante russe s’est montrée incapable de toute forme de modernisation de son pays dans son propre intérêt, contrairement à ce que le pays avait connu sous Pierre le Grand ou sous Staline. En fait, la classe dominante russe contemporaine fait consciemment retourner son pays à une sorte de semi-colonie. Par exemple en septembre 2009, le nouveau président Medvedev et le président chinois Hu Jintao se sont mis d’accord sur un plan de coopération courant jusqu’en 2018 concernant l’exploitation des matières premières de la Sibérie au profit des nouvelles industries d’ameublement, de matériel électrique, d’automobiles et autres, de la Chine du Nord-Est. En « apportant » ainsi la Sibérie à la Chine, la Russie a en fait accepté le statut de fournisseur périphérique de matières premières de la Chine et de semi-colonie, ceci à cause évidemment de sa propre incapacité à investir de façon indépendante dans ces capacités de productions nationales.
La classe dominante russe, loin d’être capable de moderniser son économie pour réaliser des bénéfices à long terme, est encore plus éloignée de la construction d’une quelconque façade démocratique de sa gestion. Tous les espoirs libéraux investis dans la création d’une démocratie libérale russe sont autant d’inconscientes illusions, vu les conditions dans lesquelles la symbiose entre l’Etat et le monde des affaires se diffuse au niveau individuel. La classe ouvrière russe qui en a ras le bol de cette parodie de démocratie bourgeoise dans sa fallacieuse incarnation russe, est franchement déçue par les libéraux, pour lesquels une révolte des masses est pire que la domination d’un tsar sadique. De telles conditions ne favorisent pas le succès des slogans prodémocratiques (bourgeois) que soutiennent par exemple certains trotskystes. En fait, de tels slogans éloignent la classe ouvrière d’une confrontation directe avec la classe ennemie hors du champ hostile de la légalité bourgeoise.
Par certains de ses aspects, la Russie moderne rappelle la Russie tsariste du début du xxe siècle, la même arriération économique (avec les pétrodollars au lieu des agrodollars), la même impuissance politique. Quand il n’est plus possible d’apporter aux opprimés le moindre progrès social, que les pièges légaux de la « démocratie » ou du « syndicalisme » ne fonctionnent plus, le régime d’oppression devenu impuissant est mûr pour un soulèvement du style 1917.
Ces craintes sont déjà présentes dans les couches dominantes. Devant la Chambre civique, Vladislav Surkov, 42 ans, l’architecte idéologique du régime, explique l’idée centrale qui sous-tend la politique de Medvedev, exprimée à la manière d’un slogan footballistique, « Allez les Russes ! », comme une lente modernisation du pays et une tentative d’éviter un nouveau 1917. Un membre de cette Chambre, Svanidze, s’est déclaré pleinement d’accord avec Surkov : « La réforme ne peut venir que d’en haut ; d’en bas nous ne percevons aucune poussée constructive, rien qu’une révolte en fermentation. » Ces couches dominates craignent l’action des masses, mais restent pourtant impuissants. Ils n’ont aucune énergie pour une modernisation. « L’économie ne peut être restaurée que dans une reprise et un nouveau cycle » selon la prédiction de la société Renaissance Capital ».
Il paraît vraisemblable qu’après le plongeon de 2009, la croissance du PIB tourne autour de 6 % en 2010-2012. Mais après un bref renouveau en 2010, un pic en 2011 et un nouveau ralentissement en 2012, 2013 apportera une nouvelle contraction. Une nouvelle crise de l’économie russe arrivera probablement, suite à la conjoncture économique globale quand éclateront de nouvelles bulles spéculatives.
Le scénario en W (chute, reprise, chute) est aussi prédit par le Centre d’analyses macroéconomiques et de prévisions à court terme ; selon un de ses économistes, Andrei Belousov, « la bulle connaîtrra un nouveau cycle, mais les déséquilibres existants persisteront ». Il prédit aussi que le prochain W apparaîtra vers 2016- 2017.
Nous n’avons pas les moyens de savoir si 2017 sera marqué par un soulèvement social, mais nous devons nous préparer au pire (ou au meilleur) cours des choses. Pour être prêts nous devons connaître l’histoire des victoires et des défaites des soulèvements du passé, leurs forces et leurs faiblesses de ce qui fut grand et trouver l’inspiration dans ce qu’elles contenaient.